CHAPITRE XII
Caractère spécial du personnel makhzénien. — L’existence des gens makhzen; leur discipline. — L’opinion makhzen.
— Le costume et les usages makhzen. — Le style makhzen. — Les grandes familles et les traditions politiques du makhzen. — L’Empire du Maroc. — Rapports du makhzen avec les tribus; les caïds. — Système fiscal; le corps des oumana. — Système militaire; askar et nouaïb.
— Les réformes de Moulay Abdelaziz ; le Tertib. — Comment ces réformes vont à l’encontre des principes fondamentaux du makhzen.
Fez.
Bien que Si el-Mehdi el-Menehbi ait paru travailler dans l’intérêt anglais et Si Abdelkérim ben Sliman dans celui de la France, il faut se garder de toute illusion sur leurs sentiments intimes à l’égard de l’Europe. Bons musulmans, purs marocains, ils sont, avant tout, retenus par le lien solide qui réunit entre eux les personnages makhzen. C’est, en effet, chose curieuse combien forte est l’empreinte makhzen chez ceux qui se rattachent, de près ou de loin, au gouvernement du Maroc. Le fait d’appartenir à cette collectivité dominante influe sur ses éléments les plus divers : mokhaznis, secrétaires, oumana et esclaves
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nègres, qu’ils soient permanents ou temporaires, qu’ils datent d’hier ou qu’ils aient derrière eux une longue hérédité.
Pour mieux s’imposer au pays dont il est issu, le personnel makhzénien a adopté des usages, des façons de penser, des préjugés, des attitudes, des traditions, une politique, jusqu’à un vêtement et un style, qui doivent le différencier du commun, et mieux marquer sa séparation d’avec la masse gouvernée. Il en résulte que la classe privilégiée est la seule disciplinée au milieu de l’anarchie marocaine; elle acquiert, de ce chef, une cohésion qui assure son autorité.
L’existence même, que doivent mener la plupart des gens makhzen, les déracine, les coupe de tout contact avec leur tribu ou leur ville d’origine, pour les rattacher exclusivement à l’institution dont ils dépendent. Le gros du makhzen, formé de la cour, du gouvernement et de l’armée, est concentré autour du sultan et devient nomade comme lui. La vie se passe sous la tente ou bien, par intervalles inégaux, dans une des villes impériales ; d’où mobilité constante, sans attaches nulle part. L’horizon se rétrécit ; tout ce qui est extérieur disparaît et les gens makhzen n’ont plus d’yeux que pour cette collectivité puissante, maîtresse de leur situation et de leur fortune. L’indolence et la résignation facilitent cet abandon des individus ; ils sont déchargés de toute préoccupation d’entretien, du soin de se loger 1 et de se
1. Pour loger son inonde, dans les diverses villes impériales. selon les déplacements de la cour, le makhzen possède, de nombreux immeubles, administrés par les gouverneur» locaux. En l’absence du sultan, ces immeubles sont loués.
nourrir, maintenus sous l’impression qu’ils appartiennent corps et âme au makhzen, incapables d’échapper à son formidable pouvoir. C’est un engrenage irrésistible, dans lequel, dès le début de sa carrière, est saisie la jeunesse makhzen ; elle n’a chance de développement que par le patronage de quelqu’un des grands, si bien que le principal effort tend à pénétrer, puis à plaire dans la beniqa ou devant la porte d’un personnage influent. Ainsi débarrassé des soucis matériels, l’individu makhzen peut contempler sans excès d’envie le faste des puissants; il se console en pensant que ces splendeurs sont précaires et que le caprice du maître pèse également sur les grands et sur les petits.
L’avidité du makhzen prépare sournoisement la ruine de ceux des caïds ou des oumana, considérés comme trop puissants ou trop riches. La disgrâce chérifienne entraîne l’arrestation des plus illustres, leur déportation à Larache, Rabat, Mogador, surtout à Tétouan, la confiscation des biens, la dispersion de la famille, la mise en vente des esclaves. Depuis dix ans, l’un des Djamaï est enfermé dans la prison de Tétouan ; le prédécesseur du grand vizir actuel. Si ei-Hadj Mokhtar, est relégué à Mékinez; il y est gratifié d’un petite pension et vit de ses leçons dans une mosquée de la ville. Si el-Abbes ben Daoud, qui fut
mais il est spécifié que les locataires devront les évacuer au premier avis. Parfois aussi, le makhzen jette son dévolu sur les maisons de riches habitants, qu’il loue d'autorité pour y installer son haut personnel. — Le plus grand nombre est réparLi dans les pauvres masures qui remplissent Fez el-Djédid et la kasbah de Marrakech.
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gouverneur de Marrakech, se traîne péniblement derrière le makhzen pour solliciter un retour en grâce. Au reste, la situation de tout individu makhzen, inoccupé ou destitué, devient vite extrêmement pénible ; il est privé de toutes ressources et bien, que laissé libre de ses mouvements, doit accourir au moindre appel ; les gouverneurs ou les caïds sans place sont considérés comme trop importants pour être abandonnés à eux-mêmes; on les introduit, pour les surveiller, dans quelqu’une des corporations du palais. A l’heure de la mort, ceux-là même, qui ont réussi, leur vie durant, à se maintenir aux premiers rangs de l’État, ne sauraient échapper aux rigueurs du régime makhzénien ; leurs biens sont séquestrés et l’arbitraire souverain désigne la part de succession, attaibuée à leurs enfants. Il y a, à Fez et à Marrakech, plusieurs magnifiques jardins qui sont délaissés et des palais qui menacent ruine ; la dépouille des morts ou des disgraciés, de Ba Ahmed, des Djamaï, de Ben Daoud, qui, devenue la proie du makhzen, témoigne, par son délabrement, du néant des grandeurs marocaines i.
Malgré l’âpreté d’un tel système, les gens qui en font partie ressentent une extrême fierté d’appartenir au makhzen ; ils se savent les membres d’un corps
1. En fait, les grands personnages sont préservés de trop brusques soubresauts : la plupart demeurent longtemps en place et les changements sont assez rares dans le personnel dirigeant. Cette stabilité est due à la force des idées conservatrices, qui ont si longtemps dominé le makhzen. Si quelque imprudent inquiète par ses tendances, on essaie souvent de l’amener à la réflexion, en lui faisant faire à la Mecque un opportun pèlerinage.
privilégié et la conscience d’un tel avantage leur fait oublier leur misère. Le dernier des mokhaznis est aussi glorieux qu’un effendi de la Porte ou un clerc du Vatican. Il en résulte un état d’esprit spécial, caractéristique du monde makhzen. Associés au pouvoir, ils prennent volontiers des airs hautains. La supériorité de leur institution les pénètre à tel point qu’ils ne sauraient douter de sa toute-puissance; les événements actuels ont révélé une classe gouvernementale, qui ne voulait jamais perdre confiance en elle-même, et dont l’optimisme irréductible était à l’épreuve des plus graves échecs. Pénétrés d’une idée commune, tous les gens makhzen sont prêts à juger les choses sous le même jour et il s’établit parmi eux une incroyable discipline d’opinion. De la makhzéniya journalière, se dégage une opinion makhzen, une façon de présenter les nouvelles et d’en envisager les conséquences, qui tend à s’imposer à l’opinion du pays. Cette opinion est si impérieuse et si unanime qu’il faut des démentis aussi éclatants que les succès de Bou Hamara pour faire douter la population marocaine du verbe makhzénien. Les discours des gens makhzen respirent tous la même foi et la même imperturbable assurance; à peine les mécontents se permettent-ils dans le particulier quelques discrètes critiques.
Il existe un costume makhzen, avec un caftan aux larges manches et une faradjiya, c’est-à-dire une chemise de linge fin, se boutonnant jusqu’au cou, au travers de laquelle transparaît le drap du caftan. Naguère, les gens makhzen s’abstenaient de raser, audessus des oreilles, deux grosses touffes de cheveux, qui leur donnaient le plus féroce aspect ; cet usage
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est maintenant abandonné au vulgaire des mokhaznis1.
Les règles de la vie religieuse permettent également aux gens makhzen de se singulariser et ils ne peuvent pas appartenir aux mêmes confréries que le commun des mortels. Il n’y a plus guère parmi eux de Taibiyin, à peine quelques Derqaoua ou Tidjaniya. Suivant l’exemple de Ba Ahmed, qui jugeait utile à sa politique de concilier les influences sahariennes, la plupart se sont affiliés à la confrérie du chérif Ma el-Aïnin, établi à Ghenguit, entre le Draa et la Séguiet el-Hamra. On dit Moulay Abdelaziz affilié à cette confrérie, qui, en dehors du makhzen, compte fort peu d’adeptes au bord de l’Atlas; en ce moment même, une zaouïa lui est construite à Fez.
A part les vizirs, qui disposent de belles maisons et auxquels leur situation impose un certain train d’existence, le personnel makhzénien, sous l’influence des déménagements multiples que lui imposent les déplacements de la cour, est obligé de mener une vie très simple. Il y a plus de luxe et de raffinement dans la société maure que du côté makhzen, et les deux sociétés ne se mêlent point. Les tribus privilégiées ayant été le point de départ de l’insti-
1. Pour les gens makhzen, la djellaba n’est pas obligatoire, mais le burnous est considéré comme indispensable. L’habi tude de la sacoche pour les secrétaires et du poignarà pour les mokhaznis est générale. Le haïk est autorisé pour les vizirs et les secrétaires; une vieille tradition prévoyait une exception pour le hagib, le ministre de la Guerre et le caïd el-méchouar, qui n’étaient pas autorisés à porter ce vêtement dans l’enceinte du Dar el-makhzen. En fait, les principaux du makhzen sont habillés de façon très recherchée; la ^ plupart revêtent des tissus légers, avec une djellaba de drap crème, qui est extrêmement seyante .
tution gouvernementale, les coutumes bédouines ont naturellementprévaluausein du makhzen: les femmes makhzen se coiffent du foulard et non point du hantouz des femmes de Fez. On use dans ce milieu, non point du pur arabe des villes hadhariya, mais d’un dialecte campagnard, qui fait la joie des Maures, toujours enclins à l’opposition et prompts à mettre en parallèle leur propre culture avec la grossièreté du makhzen.
Si le langage ainsi usité est d’une pureté contestable, le style employé par la correspondance administrative est d’une extrême correction, inspirée de l’arabe le plus littéraire. Même à, l’époque où la plupart des fonctionnaires sortaient des tribus makhzen, on avait soin de choisir un lettré pour grand vizir. Plus récemment, l’introduction de l’élément maure a assuré le recrutement d’un personnel de secrétaires, d’une culture délicate et raffinée. Il s’est ainsi formé un style makhzen, d’une allure légèrement condescendante, comme il convient a une aussi majestueuse institution, avec des tournures particulières, des formes de discussion et même un vocabulaire spécial, qui, à défaut de mots arabes appropriés, fait de larges emprunts à la langue espagnole1.
1. Les lettres, émanées du makhzen, revêtent toujours le même aspect extérieur. Elles sont enveloppées dans une feuille de papier, dont un cachet de cire portant un motif décoratif réunit les extrémités; tout en haut, dans le sens de la laigeur, est inscrite 1 adresse. L’enveloppe une fois ouverte et la lettre dépliée, on observe qu’elle a été écrite suivant une traditionnelle ordonnance : des plis préalables dans le papier ont indiqué une marge et partagé la feuille en quatre bandes transversales, dont la deuxième, à partir du haut, est elle-même divisée en deux parties égales. C’est dans ce cadre permanent que doit se développer la missive makhzénienne,
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Quand un vizir écrit à quelque agent diplomatique, l’adresse adopte volontiers des allures fleuries : «A l’ami intelligent et bon conseiller, qui travaille au bien des deux gouvernements glorifiés et amis, le distingué..., représentant d’un gouvernement illustre et honoré. » Mais les fleurs du style makhzen n’émoussent pas la force du raisonnement, et c’est toujours une surprise pour les nouveaux venus au Maroc de constater la précision de la phrase, et la vigueur de discussion, qui caractérisent les lettres rédigées
avec certaines modifications, selon la qualité du signataire et celle du destinataire. Pour les caïds, les oumana, et, en général, pour tous fonctionnaires marocains, les lettres, ayant trait à d’importantes affaires, sont signées par le sultan luimême; les vizirs n’ont la signature que pour le menu détail. C’est encore le sultan qui écrit aux chefs d’États étrangers; il en abandonne le soin à ses vizirs, quand il s’agit des agents des Puissances à Tanger ou des négociants européens de la côte. Le modèle le plus fréquent est donc une lettre chérifienne.
Sur la première ligne est inscrite la formule d’usage, qui fut inaugurée sous les Almohades : Elhamdou lillahi ouahdahou ! « Louange à Dieu seuil » à laquelle s’ajoutent à volonté l’une des trois invocations suivantes : « Il n’y a de durable que son empire 1 » — « Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu 1 » — « Que Dieu répande sa bénédiction sur notre seigneur Mahomet, sur sa famille et ses compagnons, — qu’il leur accorde le salut 1 » — Immédiatement au dessous, est appliqué le cachet impérial, portant deux dimensions, selon la nature du document qu’il doit revêtir « Abdelaziz ben el-Hassan (Dieu est son protecteur et son maître 1) » La ligne, qui coupe la deuxième bande, contient l’adresse : « A notre serviteur dévoué (pour un caïd ou pour un amin) ; à notre secrétaire (pour un vizir) ; à notre esclave (pour un fonctionnaire sorti des esclaves nègres du Palais, tel que le défunt grand vizir Ba Ahmed ». Suit le nom du destinataire, accompagné de la formule : « Que le salut soit sur toi l » ou « Que Dieu te dirige 1 » Avec la ligne médiane commence le corps de la lettre, qui s’achève par le mot : Ouassalam ! Salut 1 suivi de la date.
dans les beniqas gouvernementales. La rédaction des lettres chérifiennes peut être extrêmement jolie; en voici des exemples. Le sultan annonce aux population la nomination d’un nouveau gouverneur : «Nous vous ordonnons d’écouter ses paroles et de lui Dbéir dans l’exercice de ses fonctions. Que Dieu vous rende heureux par lui et le rende heureux par vous ! » Il prescrit à son ministre des finances de contracter un emprunt : « Par notre présente lettre (Dieu élève sa puissance et fasse briller dans le firmament de la félicité son soleil éclatant et sa lune !) nous avons autorisé notre serviteur intègre, Tamin, le taleb... à contracter, au nom et pour le compte du Trésor (Dieu le remplisse !) un emprunt de... »
Ce n’est pas seulement la correspondance, qui est soumise dans le makhzen à des règles très strictes. Il n’y a pas un détail de la vie qui échappe à la qaïda; et ce protocole, dont la moindre violation fait scandale, contribue pour beaucoup à maintenir la sévère discipline du personnel makhzénien, en donnant à ses principaux membres une réelle apparence d’autorité, au regard des Marocains aussi bien que des étrangers. Les rapports entre gens makhzen sont soumis à de minutieux usages. Chacun sait d’avance quelles visites il doit rendre, quelles invitations, quels cadeaux il doit faire ou recevoir, quelles félicitations il doit apporter pour les fêtes de famille, circoncisions ou mariages, quelles formules de politesse ou quelles courtoisies il doit employer dans son langage et dans ses lettres. En abordant les grands de ce monde, on observe la façon dont il faut leur baiser la main ou l'épaule, et Ton n’aurait garde de s’adresser à un vizir, sans le saluer de son titre de
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feqih, qui veut dire docteur ou savant. Retenus par leur grandeur, les vizirs sont tenus à une extrême réserve; ils attendent chez eux les visiteurs qu’il leur convient d’admettre, mais ils ne sauraient rendre aucune visite.
Dès leur arrivée à la cour, les agents européens, qui y viennent en mission, sont saisis par le cérémonial et doivent bon gré mal gré y plier leurs impatiences. Ces exercices d’assouplissement réitérés expliquent l’extraordinaire vénération ressentie pour le makhzen par le petit groupe d’étrangers, qui sont avec lui en contact constant. Il faut attendre trois jours pleins avant que le sultan consente à recevoir ses hôtes, puis visiter lentement les principaux du makhzen dans un ordre déterminé. Les conversations se prolongent assez pour que le temps puisse exercer sur les revendications européennes son assoupissante influence. S’agit-il de parler affaires, les vizirs vous reçoivent dans une chambre modeste ou dans une petite cour, dénuée d’ornements, qui conviennent à la gravité de la rencontre. Ils ne vous initient à la splendeur de leurs appartements de réception qu’en vous invitant, chacun à leur tour, à un repas composé de mets arabes, mais servi sur une table européenne. Le dîner est, du reste, excellent; le seul ennui est qu’il y faille remplacer le vin par des sirops ou par de l’eau pure, pour ne point froisser les habitudes musulmanes de l’homme d’Etat qui vous héberge. Chez le ministre des Affaires étrangères, le premier secrétaire, qui est le directeur politique de la beniqa, demeure respectueusement assis à l’entrée de la pièce, de manière à suveiller le service.
L’envoi d’une mission, à la Cour chérifienne
paraît être le seul moyen efficace d’assurer le règlement des affaires. Traitées par correspondance ou par l’intermédiaire du délégué du sultan à Tan ger, elles subissent, pendant plusieurs années parfois, l’épreuve de moyens dilatoires, de discussions et d’enquêtes prolongées. Elles finiraient par demeurer étouffées sous cette procédure, s’il n’était possible de les représenter directement au makhzen, lorsqu’un ministre vient en ambassade remettre ses lettres de créance au souverain ou juge à propos de faire un voyage à la Cour. Toutes les affaires accumulées sont alors soumises à un examen définitif, et les prétentions des réclamants sont le plus souvent admises, sous réserve de fortes réductions. Il est rare que le ministre des Affaires étrangères oppose une fin de non-recevoir absolue aux demandes d’un agent européen ; il cherche avant tout à obtenir le règlement le moins coûteux possible et s’arrange pour faire sentir que ses concessions sont toutes personnelles, qu’il s’y résout seulement pour acquérir votre amitié et vous laisser un heureux souvenirde votre passage au makhzen. Les négociations une fois terminées, le ministre marocain fixe les points convenus sur un document, destiné à faire foi de l’accord intervenu. Il y est joint un paquet de lettres, invitant les caïds et les oumana compétents, à exécuter les termes de chaque règlement conclu, et les lettres devront être transmises, par la légation, à chacun des destinataires. S’il s’agit d'une question politique, l’entente est marquée par un échange de lettres entre le ministre marocain et la légation intéressée. Les ambassades et les missions ont aussi pour but, et c’est parfois le point capital, d’exercer sur le makhzen une salutaire
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influence, de le détourner de mesures suggérées par les diplomaties rivales et de l’incliner, si possible, dans les propres vues du gouvernement qui les envoie.
Malgré ses déplacements, le makhzen installe un système permanent dans les deux capitales de l’Empire. Quand le sultan quitte Fez ou Marrakech, il y laisse, comme khalifa, un fils, un frère ou un oncle. Un mchaouri fait fonctions de caïd el-méchouar; un secrétaire choisi maintient une apparence de makhzéniya; quelques fraiguia et une petite fraction de chacune des corporations du palais forment un diminutif de cour. Le khalifa représente la personne souveraine et concilie les tribus de la région. Au Tafilelt, berceau de la famille alaouite, le sultan entretient également un khalifa, choisi parmi ses proches parents; mais les attributions de ce personnage sont plus modestes et il se borne à une simple représentation du chérif couronné.
Le gros du makhzen suit la cour. Parmi cette cohue nomade, le temps a fait émerger un certain nombre de grandes familles makhzen, qui, depuis des générations, ne se séparent pas de la Cour, et, par une sorte de privilège héréditaire, y fournissent des candidats aux plus hautes fonctions. Certaines de ces familles sont particulièrement distinguées. Les ancêtres du pacha actuel des Chéraga, Ould ba Moham med ech-Chergui, figurent au premier rang de cette tribu makhzen, depuis qu’une fille de leur famille, ayant épousé Moulay Abdallah, est devenue la mère du sultan Sidi Mohammed. Le gouverneur de Fez, Si Abderrahman ben Abdessadok est un riffain du guich de Tanger, dont les ancêtres descendirent de
la montagne pour commander la guerre sainte contre les Anglais, possesseurs de la ville. Depuis la reprise de Tanger, à la fin du xvne siècle, les Abdessadok sont devenus les plus importants personnages du nord du pays.. Plusieurs générations de Ben Daoud ont fourni des gouverneurs à la ville de Marrakech. Chez les Bouakhar, il y a quelques familles considérables ; les Knichech sont, de père en fils, pachas de Mékinez; les Ben Yaïch se succèdent comme caïds el-méchouar. Le nom de Ba Ahmed illustre les corporations d’esclaves nègres. Depuis sa reconstitution, le guide d’Ehl-Sous appartient aux Faradji et c’est un Ould Faradji qui est actuellement gouverneur de Fez el Djedid. Les Djamaï, les Kerdoudi, lesMesfioui, les Gharnit, les Ben Driss, les Bouhacherin et les Ben Sliman se sont distingués parmi les secrétaires du makhzen et ce sont eux qui ont fourni les principaux vizirs, depuis le règne de Moulay Abderrahman.
Dans ces grandes familles se conservent précieusement les traditions politiques et les procédés de gouvernement, qui ont maintenu jusqu’à ce jour l’autorité makhzénienne ; car la politique makhzen est chose trop délicate et trop compliquée pour être le fait du grand nombre. En réalité, l’empire du Maroc est une fédération vague, englobant un grand nombre de tribus et de fractions, parfois minuscules. Chacun de ces organismes possède sa propre constitution, — chacun d’eux se montre, avant tout, jaloux de son indépendance et souhaite, pour la conserver, le maintien d’une anarchie propice. Il n existe que deux liens, susceptibles de réunir entre eux ces atomes divergents, et de provoquer, par leur réunion, la constitution d’un état : un lien reli-
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gieux, né des croyances musulmanes, spéciales au Maghreb, qui fait accepter aux tribus l’influence des zaouïas, l’action collective des chorfa, des marabouts et des oulémas, enfin l’autorité suprême du chérif couronné ; un lien politique, créé par le développement historique du makhzen, qui superpose un pouvoir central à l’éparpillement des groupes locaux.
L’exploitation prudente de ce double lien permet le gouvernement du Maroc. Encore la force centrifuge est-elle si puissante que le gouvernement doit se borner au maniement des organes essentiels, éviter toute intervention directe dans les affaires des tribus et faire de son administration une véritable diplomatie. Si les tribus avaient un sentiment quelconque de cohésion et parvenaient à s’entendre entre elles, le makhzen cesserait d’exister par le fait même ; le fondement de la politique makhzen consiste donc à les diviser, à éterniser entre elles les querelles héréditaires et à exercer, dans chacune d’elles, le maximum d’autorité, compatible avec les circonstances. Le makhzen écrase et pressure les faibles, garde certains égards vis-à-vis de ceux qui sont capables de résistance et néglige prudemment les forts. Les villes et les plaines, exposées aux coups du pouvoir central, obligées de subir ses exigences, doivent lui fournir les ressources militaires et fiscales, destinées à contenir la montagne inaccessible. Le double fait de payer l’impôt et de fournir un contingent caractérise donc le blad elmakhzen, par opposition au blad es-siba, qui garde ses hommes et son argent. Certaines tribus sont constamment soumises, certaines autres vivent, au
contraire, dans une perpétuelle insoumission • il en existe bon nombre, sur les premières pentes de la montagne, qui demeurent dans une situation intermédiaire, apportent et retiennent leur soumission, selon les circonstances et la force du makhzen C’est dans ces régions indécises que le sultan peut, de temps à autre, lancer quelques expéditions lucratives et exercer, grâce à son armée, une action intermittente. Développer le blad el-makhzen jusqu’à ses limites extrêmes, réduire dans la mesure du possible le blad es-siba, a toujours été le but de la politique makhzen et les plus grands souverains du Maroc ont été ceux qui surent obtenir l’impôt du plus grand nombre de tribus.
En dehors de l’impôt et du contingent, le makhzen ne peut pas avoir de grandes exigences. Il ne demande aux tribus que d’assurer sur leur territoire la sécurité du passage et les laisse se gouverner à leui guise ; elles n ont pas de routes à entretenir, pas de travaux publics à exécuter; le principe de la responsabilité collective leur garantit à elles-mêmes une police suffisamment efficace. En fait de fonctionnaires, le makhzen se borne à nommer les cadis, les gouverneurs des villes et les caïds des tribus! Comme la population des villes est plus malléable, il est souvent indifférent de leur attribuer un gouverneur quelconque. Il en est de même des tribus modestes, dont il importe peu de ménager les convenances, ou bien de celles qui viennent d’être réduites et qu’il s’agit de maintenir sous une vigoureuse autorité. Dans la plupart des tribus de la plaine soumise, les caïds sont choisis parmi les contributes ; parfois, quelque ancien mchaouri, issu
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de la tribu, que son séjour à la cour a imprégné des idées makhzen ; plus généralement de grands propriétaires, dont les familles détiennent cette dignité depuis plusieurs générations. Cependant la désignation ne saurait être tout à fait arbitraire, et le makhzen doit au préalable s’assurer de l’assentiment de la tribu. Autrement la kasbah du nouveau caïd risquerait d’être pillée par ses administrés, puis une délégation se hâterait de venir à la cour pour se réfugier dans quelque koubba et réclamer un autre choix. Le caïd, une fois nommé par le makhzen et agréé par les siens, devient un potentat dans sa tribu, où il exerce le même pouvoir absolu que le sultan dans l’empire. C’est lui qui désigne ses cheikhs, répartit l’impôt et recrute le contingent; — c’est lui seul que connaît le makhzen pour l’accomplissement des obligations de la tribu et c’est avec lui que s’ouvrent une correspondance et une comptabilité.
Le soin de cette correspondance et de cette comptabilité avec les tribus revient à la bureaucratie makhzénienne, qui remplit les diverses beniqas. La correspondance est considérable ; car, même dans les parties les plus reculées du blad es-siba, il n’est pas de tribu qui ne soit en rapport avec le makhzen. Bien que résolues à se soustraire à son autorité, elles tiennent toutes à garder un contact avec lui e«, à ne point se détacher complètement d’un pouvoir musulman, qui maintient, aux yeux des étrangers infidèles, le symbole de l’unité impériale. Ce souci ne s’est jamais mieux manifesté qu’au cours de la présente agitation, où il n’est pas une des tribus rebelles, qui, tout en le combattant par les armes, ait interrompu ses négociations avec le makhzen. La comptabilité
Maroc d’aujourd’hui. 16
est naturellement plus limitée, car on ne peut entrer en compte qu’avec les tribus soumises.
Les obligations fiscales de ces tribus sont consignées dans un registre, qui fut établi, lors de la réorganisation de l’impôt par les Saadiens. Il contient, pour chaque tribu, le relevé des chefs de famille propriétaires, c’est-à-dire le nombre des unités imposables, calculé par tentes, par feux, par fusils ou par étendards. Le prince Almohade Yacoub el- Mansour avait été le premier à percevoir les deux impôts coraniques, Yachour et le zekkat ; quant à la naïba c’est, en principe, un impôt supplémentaire, destiné à parer aux frais extraordinaires de la guerre, que les Almohades et les Mérinides avaient déjà commencé de percevoir. Quand le premier Saadien entreprit la lutte contre les Portugais, il demanda une contribution aux gens du Sous, et chacun d’eux dut apporter un dirham. Fort de ces précédents, lors de la constitution actuelle du makhzen, ce fut la naïba qui dut fournir des ressources permanentes pour les dépenses militaires ; elle reçut alors son nom et sa forme définitive. Imposée d’abord à tous, en nature, puis en espèces, elle fut promptement épargnée aux groupes privilégiés. La dispense d’impôts, dont les chorla bénéficiaient déjà sous les Mérinides par dahirs nominatifs, fut étendue aux tribus makhzen ; et les diverses zaouïas obtinrent successivement la même faveur. La naïba continue à peser sur la plèbe taillable à merci des tribus non privilégiées ; c’est devenu un impôt fort arbitraire dans sa perception et dont le makhzen exige le paiement, selon ses convenances, soit qu’il le réclame de toutes à propos d’une expédition chérifienne, soit qu’il l’impose à une
tribu isolée, en punition de quelque méfait. La naïba, dont l’unité, prévue au registre, peut être doublée selon les besoins de l’État, se paie en nature ou en espèces ; la daïra est la contribution en argent, la koulfa l’apport de bêtes de somme, paille, orge et bœufs pour la fabrication de la viande conservée. La naïba est intermittente et doit être acquittée en sus de l’achour et du zekkat, qui sont annuellement perçus.
En outre du registre fiscal, le makhzen détient un registre des obligations militaires, dont la première idée remonte à Moulay Sliman, qui se mit à envisager la réforme de son armée, lors de la dispersion des Bouakhar. Ce furent Moulay Abderrahman et ses successeurs qui donnèrent à ce registre sa forme actuelle ; il contient la liste des tribus soumises et le contingent que chacune d’entre elles est en mesure de fournir, en fantassins et en cavaliers. Les fantassins sont destinés au recrutement de l’armée permanente, et il y a quelques tribus qui échappent encore à cette obligation. Par contre, toutes se prêtent à envoyer des cavaliers, qui sont les nouaïb convoqués, dans le seul cas de harka, par un appel chérifien.
Chaque caïd reçoit une copie des registres fiscaux et militaires, en ce qui concerne les obligations de sa propre tribu et il est responsable vis-à-vis du makhzen de la façon dont elle les remplit. C’est un principe de la politique makhzen que le compte de chaque caïd reste débiteur en argent et en hommes. On pense influer ainsi sur leur docilité par la constante menace du règlement de l’arrivée ; le caïd fait le même raisonnement et suit un système analogue à l’égard de ses contributes. On s’arrange, d’ailleurs.
pour laisser aux tribus le moins d’argent possible, de peur qu’elles ne l’emploient à l’achat de chevaux et d’armes ; car il est de règle, au Maroc, que la révolte soit la conséquence de la prospérité.
Si, cependant, quelque caïd s’attardait trop dans ses obligations, ou faisait mine d’indépendance, le makhzen finirait par en prendre ombrage. 11 n’est pas d’usage que les chefs des tribus entretiennent des représentants auprès du pouvoir central. A moins qu’ils ne soient appelés à la cour, — soit en cas de harka, où tous doivent accourir à la tête de leur nouaïb, soit sur une convocation individuelle — , c’est par correspondance que le makhzen traite d’affaires avec eux. S’il s’agit d’une insignifiante question, la lettre est apportée de la capitale par quelqu’un des msakhrin ; l’envoi d’un mchaouri comporte déjà une missive plus importante ; dans un cas sérieux, on déplacerait même l’un des moualin el-mekhala, qui figurent, dans l’entourage du sultan, parmi les officiers de la couronne. Si l’on veut faire une tentative de conciliation, le grand vizir dépêche un secrétaire de sa beniqa ; au contraire, s’agit-il de donner un dernier avertissement, on envoie un caïd er-raha, avec quelques soldats, qui s’installent comme de véritables garnisaires. Tous les envoyés du makhzen sont porteurs d’un papier officiel mentionnant le motif de leur venue et le chiffre de la commission — sokhra, — que devra leur payer l’intéressé. Si les affaires se compliquent, si la puissance du caïd devient trop dangereuse ou sa résistance trop manifeste, il ne reste plus au makhzen qu’à employer les grands moyens : en pays soumis, il provoque des compétitions parmi les contributes du coupable, divise son
territoire entre plusieurs caïds, le destitue ou l’emprisonne. Vis-à-vis des tribus qui frisent l’insoumission, il doit prendre son temps et attendre l’occasion propice, avant de risquer une expédition militaire, qui, après avoir infligé au groupe récalcitrant un châtiment exemplaire, fera rentrer l’arriéré des impôts.
S’il n’est point de gouvernement, dont l’organisme paraisse plus simple que celui du Maroc, il n’en est pas non plus dont le maniement soit plus compliqué. C’est un véritable groupement de petits États autonomes, à l’égard desquels le makhzen doit procéder selon une diplomatie appropriée à chacun d’entre eux. Pour réussir dans sa tâche, il lui faut acquérir, par la concession de certains privilèges, le concours des principales influences : concours militaire des tribus makhzen, concours administratif des caïds, concours religieux des chorfa et des zaouïas; encore doit-il s’employer sans cesse à contenir ses associés privilégiés, de peur de se trouver quelque jour à leur merci. Si le makhzen demande aux tribus de satisfaire à quelques obligations limitées, c’est à seule fin d’assurer son existence, et son ambition ne va pas au delà de développer dans l’Empire un système fiscal et un système militaire.
Malgré son étendue, sa population et ses richesses naturelles, le Maroc est, financièrement, l’état le plus faible qu’on puisse concevoir. Afin de répondre aux usage locaux, le makhzen est obligé d’accepter en nature une certaine part des impôts, si bien qu’il est facilement à court de numéraire, tout en disposant d’un excès de ressources pour fournir la mouna ou des cadeaux. D’autre part, sauf pour la naïba.
qui apparaît historiquement comme une conséquence de la conquête du pays par le groupe dominant et qui constitue d’ailleurs une rentrée extraordinaire en vue de la dépense extraordinaire des expéditions militaires, il n’est pas loisible au makhzen d’établir à son gré de nouvelles taxes. Le pays soumis paie volontiers les deux impôts coraniques, l’achour et le zekakt, puisqu’ils résultent d’un devoir religieux. L’idée féodale réconcilie avec l’obligation de la hédiya, c’est-à-dire de l’hommage, en espèces et en nature, apporté par les vassaux au seigneur suzerain, à l’occasion des trois grandes fêtes religieuses. Les superstitions du Maghreb font également admettre la légitimité des ziaras, que les caïds apportent au chérif couronné, lors de leurs visites à la cour, et qui reviennent, non point au Trésor public, mais à la bourse particulière du sultan. Le makhzen peut également toucher le revenu de ses immeubles, comme tout autre propriétaire foncier, et percevoir des droits de douane, parce qu’ils affectent le commerce étranger, sans peser directement sur les musulmans; mais c’est à cela que se bornent les recettes légitimes de l’Etat et sa faculté d’imposer les gens. Les mostafad, ou contributions indirectes, qui comportent aujourd’hui les droits des portes et de marchés, les monopoles du soufre, du kif et du tabac à priser, sont d’institution moderne et la population ne s’y prête pas sans difficulté. Quand, pour la première fois, au xvme siècle, Sidi Mohammed ben Abdallah essaya de percevoir le meks (on appelle ainsi tout impôt non-coranique), en taxant, à Fez, les balances des marchés au beurre et aux huiles — taxe bien minime, puisque son revenu mensuel ne devait pas
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dépasser 3.000 mitkals, — les Fasis crièrent à l’hèrésie et le sultan dut interroger les oulémas de la ville, quant à la légitimité de la taxation. Ceux-ci rendirent un fetoua, reconnaissant le droit du souverain d’exiger des impôts supplémentaires, s’il ne disposait pas de ressources suffisantes pour l’entretien de son armée. C’est en vertu de ce fetoua propice qu’un début timide de contributions indirectes et de monopoles a pu être tenté au Maroc.
Pour modestes qu’ils soient, les services financiers jouissent d’une assez sérieuse organisation Ils sont confiés au corps des oumana, qui a été constitué sous le règne de Moulay Sliman, lorsque le makhzen, renonçant au monopole du commerce extérieur, se décida à établir des douanes dans les ports ouverts. De prime abord, ces oumana furent exclusivement recrutés parmi les négociants de Tétouan, de Salé et de Rabat. A la fin du règne de Moulay Abderrahman, on commença à s’adresser aux gens de Fez qui acquirent promptement la prépondérance parmi les agents fiscaux du makhzen. Chaque année, une liste est dressée par le ministre des Finances, contenant les noms des commerçants établis dans les quatre villes favorisées, susceptibles de remplir les fonctions d’amin. C’est d’après cette liste que sont pourvus les divers postes, au fur et à mesure des vacances ; il est d’usage de ne pas laisser en place un amin au delà de deux ou trois ans.
Avec la complication croissante de la comptabilité et des services, il a fallu instituer toute une variété d’oumana. Ceux des douanes, installés dans les ports ouverts, perçoivent les droits d’exportation et d’importation. Comme ils détiennent la majeure partie
des espèces recouvrées par le Trésor, le makhzen 3n fait ses banquiers, tire sur eux pour ses paiements et leur demande, en cas de besoin, des envois de fonds. Les oumana el-mostafad ont été placés dans toutes les villes comme receveurs des contributions indirectes, depuis que ces taxes ont été généralisées et développées par Sidi Mohammed ben AJ)derrahman, après la guerre de 1860 avec l’Espagne Pour l’achour, les évaluations — tekhris — sont effectuées, parles oumana el-khers, qui sont le plus souvent de grands propriétaires, exerçant leurs fonctions de père en fils et disposant de circonscriptions fort étendues. Leurs agents parcourent le pays lors de la moisson et procèdent dans les tribus à l’estimation delà récolte. Ceci fait, chaque caïd devient responsable de la quantité due par ses administrés, au titre de l’achour, qui, selon les usages de la tribu ou les exigences du makhzen, doit être payé en argent ou apporté en nature au mers le plus prochain, contenant les silos de l’État. Quant au zekkat, il est acquitté en espèces, en proportion du bétail possédé par chaque tribu.
Dans les ports, la douane constitue une caisse publique, renfermant des fonds d’État. Dans l’intérieur, le Trésor dispose, à Fez, Mékinez et Marrakech, de trois bits el-mal, placés dans la kasbah, sous la garde du pacha de guich. A chacun d’eux, est attaché un amin es-sayer, chargé d’effectuer les paiements, sauf à Fez, où cet office est confié à un
1. Toutes les tribus du Nord du Maroc relèvent de la famille des Ou!ed-ed-Daouya, établie dans le Gharb, entre Larache et le Sebou, et possédant, cette sorte de recette générale, depuis le règne de Sidi Mohammed ben Abderrahman.
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conseil de trois oumana, formant le Dar Addeyel. Les impôts, perçus en nature, aboutissent aux magasins généraux du makhzen, qui sont placés dans les trois villes précitées, sous la surveillance d 'oumana el-mers.
Quel que soit le service dont il est chargé, chaque amin est tenu d’envoyer au makhzen, en double exemplaire, un état hebdomadaire de ses recettes et son bilan mensuel. Dans les sept jours qui suivent la fin du mois, l’amin doit avoir dressé et expédié à la Cour le compte détaillé de l’exercice du mois écoulé. En outre, avant de quitter leurs fonctions, les oumana se présentent au makhzen, avec un compte général de leur gestion , afin qu’il leur en soit donné décharge. Un exemplaire des états ainsi fournis est remis au sultan et communiqué par lui au contrôle de la beniqa spéciale, faisant office de cour des comptes. L’autre est retenu par le ministre des Finances, qui le fait transcrire sur un grand livre, tenu constamment à jour, et marquant ainsi, en recettes et en dépenses, la situation exacte du Trésor. On voit que les oumana ont apporté dans la comptabilité de l’État les habitudes régulières des maisons de commerce, dont ils sont issus; mais ils n’ont point cherché à dégager des règles propres aux finances publiques ; ils ne dressent pas de budget et ne se règlent par aucune prévision de dépenses. Aussi le système financier du makhzen se trouva-t-il excellent, tant que l’État fut géré avec une traditionnelle économie, distribuant libéralement les produits en nature, venus de l’impôt, mais réservant les espèces pour les besoins éventuels. Quand vinrent les réformes coûteuses et les fantaisies de
Moulay Abdelaziz, elles bouleversèrent du premier coup tous les comptes de l’Etat. Pour donner des appointements aux fonctionnaires et acquitter les commandes souveraines, il fallut beaucoup d’argent comptant et il était impossible de s’en procurer, en proportion suffisante, avec des revenus, qui ne paraissent pas dépasser un total d’une vingtaine de millions de pesetas, dont la moitié environ fournie par les douanes.
L’expérience actuelle a révélé que le système militaire n’était pas beaucoup plus apte que le système financier à supporter les soubresauts imprimés par le jeune sultan à la politique makhzénienne et que, s’il suffisait pour exercer, sur certains points, une répression locale, il ne pouvait contenir une agitation étendue, provoquée par les erreurs du souverain. Seul, le guich reste efficace. En fournissant la garde impériale et la garnison des villes makhzen, il garantit l’existence du gouvernement marocain, et le préserve contre toute agression des tribus, qui se savent impuissantes devant des murailles ou des canons. Quelque universelle que devienne l’agitation, elle peut déborder sur tout le pays et le transformer en blad es-siba; mais, tant que subsistera le guich, il y aura un sultan et un makhzen, inattaquables à l’abri des villes impériales ou dans l’enceinte du campement chérifien.
Si la défensive est ainsi assurée pour le makhzen contre des sujets récalcitrants, l’offensive est moins bien organisée. Elle appartient à l’armée permanente et aux contingents nouaïb. La plupart des tribus du pays makhzen, y compris les tribus privilégiées, consentent à maintenir sous les armes un certain
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nombre d’hommes; si bien que chaque tribu possède an tabor portant son nom et composé à’ askar, désignés pour le service parmi les contributes. Les tribus du Iiaouz et des Diara de l’Atlas fournissent ainsi leur tabor à l’armée chérifienne ; quant à celles du Gharb, quelques-unes refusent encore de se prêter à cette obligation. En dehors des tabors de tribus, il s’est également constitué plusieurs tabors de volontaires, en majorité originaires du Sous, qui sont recrutés par quelques caïds renommés et prennent le nom de leur chef. Le plus connu de ces tabors est celui des Harraba, qui est un bataillon modèle, d’environ 2.500 hommes, formé par le caïd Sir Harry Mac Lean. Chaque tabor est commandé par un caïd er-raha, qui dispose de caïds el-mia comme officiers subalternes et de moqaddems comme sous-officiers ; un amin spécial sert de payeur aurégiment. L’effectif de chaque tabor est infiniment variable : celui des tabors de volontaires peut être à peu près maintenu par la recherche de nouveaux engagements; la chose n’en va pas de même pour les tabors de tribus qu’on évite de mécontenter en risquant auprès d’elles un appel de recrues. 11 en résulte que les tabors de tribus sont nombreux à l’arrivée d’un nouveau contingent ; mais peu à peu, les désertions y accroissent les vides et ils finissent par ne plus compter que quelques askar, si même ils ne disparaissent pas tout entiers. Le soldat marocain est né déserteur; son goût d’indépendance l’écarte des drapeaux, et il y est tacitement encouragé par ses propres officiers, qui préfèrent se réserver la solde de leurs hommes. Les askar sont uniformément vêtus d’uu large pantalon de cotonnade bleue, et d’une veste
rouge, leur coiffure est une simple chéchiya; ils sont armés de fusils Gras et Martini. Il va sans dire, qu’au premier besoin d’argent, ils s’empressent de battre monnaie avec leur armement et leur équipement.
Tous ces tabors, qui sont le gros de l’armée chérifienne et représentent nominalement une vingtaine de mille hommes, forment l’infanterie; les plus importants sont complétés par un petit escadron de cavaliers ou par une section de mitrailleuses. Il s’y joint quelques batteries d’artillerie, manœuvrées par plusieurs centaines d’artilleurs — tubjiya — , recrutés parmi les quatre tribus makhzen, avec un certain appoint de volontaires, et instruits par la mission militaire française. Les canons en service sont de toutes provenances; mais la plupart ont été mis hors d’usage par l’incurie marocaine. Depuis un an, Moulay Abdelaziz a entrepris de se constituer une cavalerie avec des Chaouya, des Abda, des Doukkala et aussi des volontaires, en tout 7 ou 800 hommes, dont il a confié l’instruction à la mission militaire française et à un major anglais appelé pour la circonstance.
Ces forces d’infanterie, d’artillerie et de cavalerie, qui sont toute l’armée permanente, doivent rester auprès du makhzen. Quelques détachements sont cependant répartis, comme garnisons, sur certains points du pays; il en existe à Mékinez, à Tanger et à Ouazzan; un tabor entier réside au Tatilelt ; un autre àTiznit, dans le Sous; en temps normal, la garnison d Oudjda doit être reliée à Fez par une série de postes, qui occupent les kasbahs de Miknasa, de Messoun etd’Ayoun Sidi Mellouk; ces postes ont été naturellement enlevés par les rebelles, dès le début
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de la présente agitation. La garnison des ports est assurée par des tabors locaux, appuyés de quelques artilleurs.
Le makhzen dispose de cette armée pour la lancer, en cas de besoin, contre les tribus récalcitrantes et exiger la rentrée des impôts arriérés. Les askar se jettent sur la tribu désignée, y font main basse sur la volaille et le bétail, brûlent les villages, coupent quelques têtes et se retirent, après que le makhzen a obtenu satisfaction, par l’intermédiaire des chorfa locaux. Quand il s’agit d’une expédition plus importante et que l’on s’attend à une sérieuse résistance, le makhzen convoque une harka et joint à son infanterie permanente la cavalerie des nouaïb, dont chaque tribu doit lui fournir un contingent. Bien qu’ils ne reçoivent pas les leçons d’instructeurs européens, les nouaïb passent pour la seule force solide, dont le makhzen puisse disposer en campagne et ils montreraient, à lâcher pied au premier coup de feu, un moindre penchant que les askar. Askar et nouaïb avaient suffi jusqu’ici à remplir leur tâche et à assurer peu ou prou le fonctionnement du gouvernement marocain. Les événements de l’an passé ont montré qu’ils ne pouvaient réduire une insurrection généralisée parmi les tribus et que leur efficacité ne dépassait pas les résistances locales.
Il faut, d’ailleurs, reconnaître que les brusques réformes, entreprises par Moulay Abdelaziz étaient faites pour décourager les meilleures volontés parmi les soutiens ordinaires du makhzen ; et l’on a vu, dans ces derniers temps, ce phénomène extraordinaire du personnel makhzénien, — vizirs et caïds en tête, — employé à défendre le makhzen, puisque
c’était sa raison d’être, mais souhaitant au fond du cœur le succès prolongé de Bou Hamara et bénissant le ciel de leur avoir suscité un adversaire aussi opportun. Les fantaisies européennes et les gaspillages du jeune sultan ont contribué pour une bonne part à ce mouvement de désaffection ; il a été surtout provoqué par le projet de réforme fiscale, qui, faisant table rase du passé, prétendait abolir d’un seul coup tous les privilèges. En septembre 1901, une circulaire annonça que « Notre maître (Dieu le glorifié !) avait reçu de Dieu la joie de pouvoir tourner son attention vers les mesures à prendre, afin d’améliorer le sort de ses sujets bien gardés, couper court aux sources d’injustice et d’arbitraire... » Ces mesures comportaient le tertib, c’est-à-dire une réforme fiscale, supprimant les anciens impôts coraniques, et les remplaçant par une taxe sur les terres arables, les arbres fruitiers et le bétail. La taxe devait être fixe et applicable à tous, selon un tarif annexé au projet. Des oumana et des adoul étaient désignés pour parcourir tout le pays, y faire l’évaluation de la matière imposable ; et être ensuite chargés des perceptions et des paiements. Quant aux cai'dsils recevraient à l’avenir un salaire du makhzen, s’élevant, selon leur rang, de 2 et demi à 10 douros par jour ; ils ne seraient plus autorisés à percevoir des sujets de Sa Majesté Chérifienne « la moindre rognure d’ongle » et leur rôle devrait se borner à prêter main-forte aux agents du fisc.
Ce malencontreux projet, si simple en apparence, qui devait apporter au trésor un supplément de ressources et introduire, au Maroc, le règne de la justice, témoignait d’une prodigieuse inexpérience. Il
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contenait en lui-même le bouleversement du makhzen et les germes de la présente agitation. De fait, il n’était pas un Marocain qu’il n’atteignît dans ses croyances ou dans ses intérêts. La plupart des tribus soumises, qui en eussent pu éprouver quelque soulagement, y virent surtout une atteinte portée à leurs convictions religieuses par la suppression des impôts coraniques; et elles se méfièrent d’une suggestion étrangère. Cela suffit pour agiter la montagne et y faire prêcher la guerre sainte contre le sultan réprouvé. Dans la plaine, les tribus se sentirent plus dégagées à l’égard de leurs caïds, dont les attributions fiscales constituaient naguère le revenu principal et la principale autorité. Si bien que les caïds, ainsi réduits à la portion congrue, se virent privés de l’influence, dont ils se servaient à la fois pour piller leurs administrés et soutenir le makhzen. Les privilégiés s’indignèrent : à quoi bon désormais appartenir à une tribu makhzen, si l’on avait à payer les taxes comme une simple tribu naïba. Les chorfa, soumis à l’impôt comme le commun des mortels, y virent une offense au sang du Prophète et mirent plus de négligence à concilier les tribus, au profit d’un gouvernement aussi mal élevé. Tous les fonctionnaires, caïds et oumana, les vizirs eux-mêmes, envisagèrent avec répugnance un régime, qui leur attribuait des salaires mesquins, et tarissait leurs anciennes sources de richesse. Du reste, les ressources du Trésor étaient trop faibles pour assurer des appointements convenables à tous les employés du makhzen. Le trouble financier se trouva encore accru par le fait que, l’ancien système ayant été abrogé avant que le nouveau eût pris sa forme défi-
nitive, les tribus ont, depuis deux ans, cessé de payer tout impôt. Le tertib avait donc eu pour résultat immédiat de fausser les ressorts constitutifs du makhzen, d’en détruire le système financier, et de provoquer une agitation, qui démontrait l’insuffisance de son système militaire.
Or, une crise aussi grave a pu être abordée par un makhzen qui était, depuis nombre d’années, en transformation et que le caractère du sultan régnan t, avait particulièrement affaibli. Pourtant, grâce au prestige et à la force de ses traditions, il a pu subsister, il subsiste et il est bien probable qu’il subsistera longtemps encore. C’est en se cramponnant à son makhzen que Moulay Abdelaziz a réussi 'h se maintenir contre la réprobation de tout son peuple.
' Il est indéniable que le makhzen est faible dans ses manifestations d’autorité, battu en brèche de toutes parts par l’anarchie marocaine ; mais, s’il est limité dans son action, il est assuré dans son existence par la considération involontaire, dont l’entourent les tribus et par le sentiment inconscient qu’elles ont de son utilité. Toutes proportions gardées, le makhzen peut être compté au nombre de ces institutions vénérables, comme la Papauté, la Porte ou la maison de Habsbourg, qui, fortes de leur passé et de leur politique, se sentent nécessaires et irremplaçables, supportent avec sérénité les ébranlements les plus dangereux et résistent aisément aux plus terribles chocs. L’expérience actuelle est bien faite pour démontrer une fois de plus la solidité de l’édifice makhzénien et, jusqu’à nouvel ordre, il est impossible de concevoir sans lui le gouvernement du Maroc.
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