‹ Le Maroc d'aujourd'huiChapitre 39 sur 58 · OU A ZZ AN · texte numérisé non relu

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rins; comme c’est sa baraka propre qu’il importe tle concilier, c’est à lui que vont les grosses pensions et les concessions du makhzen. II en résulte que son auréole de sainteté est faite pour accumuler la plénitude des biens de ce monde autour du chérif-el-baraka et de ses enfants ; à eux appartiennent la plupart des maisons d’Ouazzan, les jardins et les olivettes qui les entourent, les azibs inviolables, qui forment, au milieu des tribus, le prolongement de l’État théocratique, dont Ouazzan est la capitale. Cette capitale même est un lieu de refuge, et la majesté de la zaouïa protège contre toutes poursuites les gens qui viennent y chercher asile.

Devant cette puissance, les autorités constituées s’effacent. Le khalifa de la ville, El-hadj Ali el-Areichi, le cadi et le mohtaseb sont là de toute éternité et s’endorment dans leurs sinécures. Le me'zouar Moulay et-Tayeb ben et-Touhami se cantonne dans ses modestes fonctions administratives et s’occupe surtout à exploiter la petite baraka, que veulent bien lui reconnaître quelques fractions des Zemmour. En réalité, le chérif d’Ouazzan fait administrer sa ville par un moqaddem, qui est un nègre nommé Abdelhadi, ancien esclave de la famille ; et cet homme est le véritable gouverneur.

II contrôle toutes les institutions urbaines : les trois mosquées de khotba, les souks, les deux bains maures ; il surveille les moquaddems el-homa, qui font la police des treize quartiers de la ville, plus son annexe Qachriyin ; enfin, il rend la justice dans les affaires, qui ne sont point évoquées par le chérif luimême. Avec l’instruction publique, il n’a pas grand’chose à faire : car Ouazzan ne possède que de vul-

gaires écoles coraniques, et à peine quelques feqihs délaissés y donnent-ils, dans les mosquées, un enseignement plus relevé.

Cette administration fort délicate de la ville d’Ouazzan a été réorganisée par Sidi Mohammed, le frère du chérif-baraka actuel ; et c’est à lui qu’on doit le système assurant la protection d’Ouazzan contre les tribus djébaliennes du voisinage. La ville est, en effet, placée sur la limite de quatre tribus, inégalement insoumises : Masmouda, Ghzaoua, Rehouna et Beni- Mestara. Les trois premières ne sont pas particulièrement agressives, mais tous leurs mauvais sujets avaient pris l’habitude de fréquenter Ouazzan et d’y régler leurs comptes entre eux les jours de marché. A la suite de négociations avec ces montagnards, on finit par obtenir d’eux qu’ils se laisseraient désarmer en entrant en ville ou, du moins, qu’ils dévisseraient le chien de leurs fusils. Quant aux Beni-Mestara, ce sont d’incorrigibles pillards et ils constituent, pour Ouazzan, une permanente menace ; ils sont en bon terme avec les cborfa, qu’ils accueillent volontiers sur leur territoire en tournée de ziaras ; parfois aussi, ils viennent égorger des moutons au tombeau des marabouts. Puis, brusquement, leurs instincts de pillage les reprennent et ils se précipitent en masse pour attaquer Ouazzan. Mais, jusqu’ici, la ville a toujours réussi à les repousser. Ce n’est pas que ses moyens de défense soient bien formidables ; elle n’a point de murailles et ses portes d’accès sont de simples arcades en maçonnerie. Mais les habitants peuvent mettre en ligne 4.000 fusils et ils ont été organisés en milice, susceptible d’être, au premier appel, réquisitionnés par les chorfa. Ceux-ci ont, en

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outre, recruté, parmi les Ouazzanis, une petite garde permanente de gens armés, qui n’ont pas l’aspect bien militaire, mais leurs fusils à pierre suffisent à assurer la police locale et à appuyer le prestige chérifien.

Depuis 1892, la dignité de chérif el-baraka appartient à Moulay el-Arbi, qui est seulement le huitième successeur de Moulay Abdallah ech-Chérif1, et cela montre combien la baraka de la maison d’Ouazzan a été, pour la plupart de ceux qui en ont été revêtus, une garantie de longévité.

Le précédent chérif el-baraka, Sidi Hadj Abdesselam, avait eu cinq fils ; l’aîné, Moulay el-Arbi, lui succéda dans ses fonctions spirituelles; le second, Sidi Mohammed, l’admistrateur qui mit un peu d’ordre dans l’état théocratique d’Ouazzan, est mort;

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(Les fils de î’Anglaise).

le troisième vit à Marseille, dans une maison de santé ; enfin, les deux derniers, nés d’une Anglaise, que leur père avait épousée à Tanger, Moulay Ali et Moulay Ahmed, résident dans cette dernière ville, un peu à l’écart de la zaouïa.

Moulay el-Arbi peut avoir quarante-cinq ans ; il est atteint d’une maladie cérébrale, qui a ajouté à son renom de sainteté, mais qui le rend désormais incapable de toute activité ; voici deux ans bientôt qu’il reste enfermé dans sa maison, presque invisible à tous et n’admettant plus que de rares visiteurs... Il m’a reçu dans une douiriya, enclavée au milieu des constructions de la zaouïa : de vieilles négresses m’introduisirent dans une cour minuscule, sur laquelle s’ouvraient de petites chambres. Et je me trouvai en présence d’un homme fort distingué, mince, la figure amaigrie, le nez proéminent, la barbe commençant à blanchir. Il était couché sur un matelas et soutenu par de nombreux coussins ; ses mains et ses pieds, d’une extrême finesse, sortaient, nus, des vêtements blancs qui l’enveloppaient. Il ne fit aucun geste, et la maladie lui donnait une attitude très hiératique. Les Algériens qui m’accompagnaient se prosternèrent devant le saint marabout et lui baisèrent successivement les deux mains. Aux compliments que je lui fis et aux remerciements que je lui adressai pour son hospitalité, il ne donna point de réponse ; à peine son regard vague se fixa-t-il un instant sur son visiteur. Si Abdesselam, le feqih de la zaouïa, accroupi au pied de son maître, interpréta sa pensée, en me disant tout d’abord : « Il vous souhaite la bienvenue » ; puis, en ajoutant, quelques moments plus tard : « Il vous donne sa bénédiction ».

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Sur quoi, nous prîmes congé de Moulay el-Arbi, pour lequel une visite trop prolongée eût constitué un surcroît de fatigue.

L’état précaire de la santé de Moulay el-Arbi a fait passer la gestion effective de la zaouïa dans les mains de son fils unique, Moulay et-Tayeb, et de ses deux neveux, Moulay Ali et Moulay Ahmed, fils de Sidi Mohammed. Ce sont trois jeunes gens, dont l’aîné n’a pas trente ans, sur lesquels pèse aujourd’hui la responsabilité des affaires compliquées de la maison d’Ouazzan. Moulay et-Tayeb, le plus jeune de tous, est né d’une négresse et foncé de couleur; il est gentil et bien élevé, et se prépare à revêtir un jour la dignité paternelle. De ses deux cousins, Moulay Ali a l’ardeur d’un apôtre, Moulay Ahmed le bon sens d’un administrateur. Il est à souhaiter que cette trinité reste unie pour maintenir la prospérité de la famille Ouazzanie et le prestige de sa baraka. Ce sont, du reste, les trois chorfa destinés à rester les seuls participants à l’héritage de Sidi el-Hadj Abdesselam. La succession des avantages temporels attachés à une baraka se liquide comme un héritage ordinaire. Lors du règlement des comptes, les deux chorfa résidant à Tanger renoncèrent spontanément à leur part dans le bénéfice des ziaras et se trouvèrent ainsi déchargés des frais très lourds de l’hospitalité dans la zaouïa. Si bien que les revenus et les dépenses, afférents à l’exploitation de la baraka, sont aujourd’hui divisés par moitié entre la famille de Moulay el-Arbi et celle de ses deux neveux.

Il existe, à Ouazzan, une communauté israélite, comprenant, 150 familles, soit 1,000 ou 1,200 individus; ces gens sont groupés, au-dessus de l’espla-

nade du marché, dans quelques fondaks appartenant aux chorfa et que leurs locataires ont badigeonné de bleu, selon la coutume des juifs marocains. Les juifs d’Ouazzan sont originaires de Tétouan, de Larache, d’el-Ksar et de Mékinez ; d’autres ont immigré d’une ville aujourd’hui détruite, qui existait sur le Djébel Asjen, à deux heures au Nord d’Ouazzan ; ils échappent déjà à la sphère d’expansion de la langue espagnole et parlent arabe. Leur installation date du chérif Moulay Ali, qui les appela en vue de développer le commerce de la ville. De fait, sur une dizaine de maisons de commerce qui existent à Ouazzan, il y en a bien sept qui sont juives, et cellesci, qui achètent par commissionnaires à Fez et à Mékinez, sont le plus souvent associées avec des maisons de Tanger. C’est surtout par leur intermédiaire que s’effectue l’exportation des produits de la région : les peaux, qui vont à Tanger, les fèves, les laines et les alpistes, qui se dirigent vers Larache. Les chorfa font peser sur leurs administrés juifs le même régime patriarcal que sur le reste de la ville. Il ne les ont point organisés en communauté ; mais les principaux notables représentent auprès de la zaouïa les intérêts de tous. Quatre petites écoles talmudiques donnent aux enfants une instruction rudimentaire, le rabbin le moins ignorant fait métier de juge ; s’il se produit un litige de quelque importance, on le soumet au tribunal rabbinique de Fez ou de Mékinez.

Les juifs d’Ouazzan ne paraissent avoir, aucun motif de plainte contre les chorfa ; la seule vexation qui leur reste imposée est l’obligation d’enterrer leurs morts au Djébel Asjen, dans le cimetière israélite de l’ancienne ville, qui est trop éloigné et

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constamment exposé aux incursions des Djébala. Il faut reconnaître que des raisons puissantes ont empêché la concession d’un cimetière juif sur le territoire d’Ouazzan. La demande en avait été faite à Moulay Ali, le même chérif qui appela les juifs dans sa ville ; et c’était un savant fort estimé dans la région, le feqih er-Rehouni, qui s’était chargé d’introduire leur requête. Trois tentatives successives faites par le feqih ne purent déterminer une réponse ; sur une nouvelle insistance, Moulay Ali s’écria : « Veux-tu donc que les juifs entrent, malgré tout, dans le Paradis? » Et comme son interlocuteur ne paraissait point comprendre le sens de ses paroles, il ajouta : « Tu ne sais donc pas que tout homme enterré dans l’enceinte d’Ouazzan est garanti de l’enfer? » Devant un argument aussi irrésistible le feqih se retira, les juifs continuèrent à porter leurs morts au Djébel Asjen et les Ouazzanis connurent l’inappréciable avantage que le voisinage de la zaouïa leur procurerait dans l’autre vie.

Il est, du reste, flatteur pour les intéressés d’être enterrés au Djébel Asjen ; car c’est l’un des plus illustres parmi les cimetières juifs du Maroc, étant sanctifié par le tombeau du saint rabbin Amran Bendiouan, qui n’occupe pas dans le judaïsme marocain une position moindre que Moulay Abdallah ech- Chérif, aux yeux des musulmans. Rabbi Bendiouan était un de ces chalihim, qui viennent périodiquement au Maghreb pour y quêter parmi les juifs au profit des communautés de la Palestine ; il voyageait avec son fils, et celui-ci étant tombé gravement malade, il pria Dieu d’accepter le sacrifice de sa vie pour sauver celle de son enfant. L’enfant guérit, le père

mourut; on l’enterra au Djebel Asjen, et les circonstances même de sa mort entourèrent son tombeau d’une auréole de sainteté. Depuis lors, la mémoire de Rabbi Bendiouan est vénérée dans tous les mellahs du Maroc, et il a été partout placé un tronc à son nom. A l’époque du lagh-laomer, des pèlerins accourent auprès de son tombeau des extrémités du pays ; on y apporte des ziaras de même qu’aux koubbas musulmanes ; des malades, surtout des estropiés, viennent y chercher une guérison miraculeuse; et l’on affirme que, l’an passé, une jeune fille de Tanger en est revenue complètement guérie. L’exploitation du saint appartient à la communauté de Jérusalem, qui lui a désigné un moqaddem ; c’est un négociant juif d’Ouazzan, nommé Amran Azoulay, dont le père remplissait déjà pareil office. Tous les trois ans, les chalihim, envoyés de Palestine en tournée de ziaras, encaissent les produits du tronc, dont le moqaddem est comptable.

Il faut moins d’une heure pour atteindre la crête, qui s’allonge au-dessus d’Ouazzan et dont les deux extrémités s’appellent le grand et le petit Bou Helâl. J’y suis monté, accompagné d’un piquet de la garde chérifienne, commandé par un moqaddem. On s’élève d’abord sur les pentes, entre des haies de ronces, d’églantiers, d’aubépines et de lentisques, par des chemins creux qui serpentent parmi les vergers de figuiers et de grenadiers. Puis, on sort de l’olivette, qui recouvre toute la montagne, et l’on arrive au sommet, où se développe un taillis, très épais, mais très bas, de palmiers nains, de lentisques, d’arbousiers et de cythises. C’est le terrain de chasse préféré des chorfa d’Ouazzan, car sangliers et perdrix y

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abondent. La vue est admirable : elle embrasse toute la ligne du Djebel, qui se prolonge, rigide, au Nord et à l’Est, pour s’abaisser peu à peu, vers l’Ouest, jusqu’à la côte ; au Sud, par delà le Sebou, les montagnes des Ghérouan et le piton des Chérarda.

Pour aller d’Ouazzan à el-Ksar, la route la plus directe emprunte le territoire de ehl-Esserif, jusqu’à la vallée de l’oued Loukkos ; mais il faut traverser des populations fantasques, qui prennent des allures de blad es-Siba et ne sont pas toujours accueillantes aux voyageurs. Bien que la tribu soit actuellement en bons termes avec les chorfa, ceux-ci préfèrent nous voir prendre le chemin ordinaire, qui passe par la montagne des Masmouda et contourne le Djébel Sarsar ; soit quarante bons kilomètres et huit heures de marche. On sort d’Ouazzan par le village de Qachriyin ; les olivettes du Bou Helâl se prolongent longtemps sur les pentes, ombrageant les vignes, qui donnent le çamet, un vin cuit, dont les Djébala font usage, malgré les prescriptions islamiques; plus bas, les cultures de blé ou d’orge sont entrecoupées de palmiers nains ; puis on aborde le massif des Masmouda. Sur ce territoire favorisé, la verdure est partout; le chemin s’élève au travers des lentisques ; dans les creux, s’abritent des vergers d’oliviers et d’orangers; de nombreux villages couronnent les hauteurs, et l’on redescend par un étroit vallon planté de vieux oliviers, au bas duquel coule la fontaine de Tcharchiera.

Les Masmouda, comme toutes les autres tribus du Djébel, voisines d’Ouazzan, sont de race berbère, mais de langue arabe, et ils restent à peu près indépendants du makhzen. Ils doivent toutefois user de

certains ménagements à. l’égard du pouvoir central ; car leur tribu n’a pas la force des Beni-Mestara, ni surtout des Ghzaoua, qui peuvent mettre en ligne 5,000 fusils ; de plus, ils sont exposés davantage, à cause de leur situation en bordure de la plaine. En fait, ils ne refusent jamais leur soumission à l’approche d’une mahalla chérifienne, et ils acceptent la nomination d’un caïd ; mais, la mahalla une fois partie, le caïd s’évanouit et l’autorité se concentre entre les mains de la djemmaâ, composée de délégués des villages, qui réunissent tous les pouvoirs, administrent et rendent la justice, selon les coutumes de la tribu.

A partir de Tcharchiera, la piste se déroule à travers le plat pays du Gharb, le long de l’oued Mda, qui va se perdre plus bas dans la plaine des Beni- Hasen, et sur les flancs du Djébel Sarsar ; ce sont terres de culture, dépendant de quelques grands azibs ; le bétail y est superbe, peu d'arbres, quelques jardins d’orangers, puis le gué de l’oued Loukkos et nous voici à el-Ksar.

Nous revenons en deux jours et demi d’el-Ksar à Tanger, en remontant toute la vallée de l’oued el-Makhzen qui serre de très près le Djébel; le chemin passe par le douar de Kherrouba, où nous campons, puis par le défilé de Ghodjed, et rejoint, à Berreyan, la route ordinaire du makhzen. Il y a sept mois juste que nous avions quitté Tanger et que nous étions sortis de la civilisation européenne.

TABLE DES MATIÈRES

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