U A Z Z AN
Alors, le marabout marcha vers le Nord, et contourna la montagne, pour s’arrêter un peu plus loin sur le territoire des Masmouda, dans le lieu qui devint Ouazzan. Il épousa une femme de la tribu ; et, tandis que sa malédiction suprême amenait peu à peu la disparition de Mitkal, l’évidente baraka du mara bout groupait autour de lui un nombre grandissant de disciples ; de nouveaux villages sortaient de terre autour de son ermitage ; des gens y affluaient de tous les points du Djébel, et c’est ainsi que, par une croissance rapide, se forma la ville d Ouazzan.
Moulay Abdallah ech-Chérif vécut très vieux et mourut en 1679. — Par sa sainteté, il avait jeté les bases de la grandeur future de sa maison ; mais c’était un homme pieux, auquel il suffisait de vivre dans les extases, les miracles, les prophéties ou les rêves, qui s’occupait peu des choses de ce monde, et était incapable d’organiser lui-même l’exploitation de ses propres vertus. A sa mort, son influence était purement locale, il n’avait fait aucun voyage pour se rattacher de nouveaux serviteurs, et sa confrérie naissante ne comptait alors que cinq cents disciples « arrivés », c’est-à-dire parvenus au degré de science et de perfection, que se propose tout musulman, en s’affiliant à une confrérie. Moulay Abdallah eut deux fils ; et de l’aîné, Sidi Mohammed, qui lui succéda dans l’administration de la zaouïa, jusqu'en 1709, naquirent huit fils, dont les deux premiers, Moulay et-Touhami et Moulay et-Tayeb détinrent successivement la dignité de chérif-baraka. Ce furent ces deux chorfa, dont le second mourut en 1768, qui assurèrent l’expansion de la maison d’Ouazzan, parcoururent tout le Nord-Ouest africain, pour propager les
enseignements de leur grand-père, et donnèrent à la confrérie son développement actuel. Dans leur apostolat, les deux frères se partagèrent les contrées à conquérir. Moulay et-Touhami parcourut le Djébel et le Maroc entier ; il pénétra dans le Sahara et atteignit le Touat; à Moulay et-Tayeb échut l’Orient; c’est à-dire l’Algérie et la Tunisie. Partout où ils passèrent, de nombreux adeptes se joignirent à la confrérie, dont la zaouïa-mère était à Ouazzan; et les affiliés de cette confrérie unique se distinguent encore sous l’appellation de Touhama, au Maroc, et de Taibiyin, en Algérie, en adoptant le nom de celui des deux frères, qui se fit leur initiateur. Depuis lors, il est dans les traditions des chorfa d’Ouazzan d’être des chorfa voyageurs ; et, sans dédaigner le côté surnaturel de leur mission, qui se manifeste par des prophéties et par des rêves, ils se donnent la peine d’apparaître périodiquement dans tout leur domaine spirituel, afin d’y recueillir des ziaras et d’y entretenir l’enthousiasme de leurs affiliés.
Moulay et-Touhami passait pour le petit-fils préféré de Moulay Abdallah ech-Chérif, et c’est pourquoi sa tombe demeure, à Ouazzan, l’objet d’une vénération particulière. On raconte que l’enfant marquait à son grand-père une extrême dévotion ; chaque matin, il l’accompagnait à la mosquée pour la prière de l’aube, et, le soir, il le ramenait à la maison, après celle de Tacha. Un jour que Moulay Abdallah avait oublié, en rentrant, de congédier Moulay et-Touhami, celui-ci passa la nuit à la porte de son aïeul, qui, le retrouvant ainsi le lendemain dès l’aurore, se mit à appeler sur lui la bénédiction céleste, en s’écriant : « O mon Dieu ! fais bénéficier mon petit-fils Touhami de
OUAZZAN
ma baraka, comme tu as fais bénéficier la terre de ta pluie. » Malgré une transmission aussi insigne, la baraka de la maison d’Ouazzan ne resta pas dans la branche de Moulay et-Touhami; son frère, Moulay et-Tayeb, qui lui succéda, l’exploita pendant cinquante ans ; puis elle passa au fils aîné de Moulay et-Tayeb, Moulay Ahmed, et à son petit-fils Moulay Ali, qui mourut en 1811. Le titulaire actuel delà zaouïa est l’arrière-petit-fils de ce Moulay Ali.
Moulay et-Touhami avait eu dix-huit fils, et c’était autant de chorfa que l’avènement de la branche cadette reléguait au second plan dans la zaouïa. Or, il se trouva que les tribus du Riff et du Djébel, ainsi que nombre de tribus Beraber du moyen Atlas, éprouvèrent le désir d’installer sur leur propre territoire des chorfa Ouazzanis qui leur apporteraient, par leur présence, une parcelle de la baraka de Moulay Abdallah ech-Chérif.
C’est ainsi que commença la dispersion de la descendance de Moulay et-Touhami, qui fournit aujourd’hui des chorfa influents à tout le Riff, à quelques tribus djébaliennes, telles que les Beni-Mestara, les Ghzaoua, les Tsoul et les Branes; enfin, aux Riata, aux Ilaouara, aux Beni-Ouaraïn, aux Beni-Mtir, aux Ghérouanet aux Zemmour. Au milieu duxix6 siècle, Moulay Ali ayant eu quinze fils, ceux-ci se trouvèrent à leur tour trop à l’étroit dans Ouazzan, et tout un groupe, que l’on nomma les Ouled Moulay Abdeldjelil, du nom de son auteur, prit le parti d’émigrer pour se fixer chez les Hayaïna et dans les tribus voisines de Fez.
C’est ainsi que, par l’origine de la famille chéri fienne, par la sainteté du mar out fondateur, par
i expansion de sa confrérie, et par la dispersion des chorfa Ouazzanis dans presque toutes les tribus du Nord de l’empire, Ouazzan est devenue la plus importante zaouïa du pays et la seule qui garde une réelle autonomie, en formant au beau milieu du Maroc actuel, un véritable état théocratique.
Non point qu’Ouazzan n’aitjamais connu de zaouïa rivale. On sait que l’anarchie politique, provoquée, à partir du xv° siècle, par la décomposition de l’empire Mérinide, favorisa, au Maghreb, sous la forme qui lui est restée spéciale jusqu’à ce jour, un immense mouvement de renaissance islamique; les marabouts se mirent à pulluler ; les confréries religieuses, venues d’Orient, propagèrent leurs doctrines ; de nouvelles se développèrent sur un terrain aussi propice. Ce fut alors, dans tous les coins du pays, l’éclosion de zaouïas, dont quelques-unes prirent une autorité considérable, et de leur collectivité se dégagea peu à peu une influence morale, qui se substitua au pouvoir précaire des dynasties expirantes. L’avènement au trône des familles chérifiennes marqua leur complet triomphe. Ces familles, devenues dynasties à leur tour, montrèrent peu de gratitude à l’égard des influences qui avaient déterminé leur grandeur; et l’histoire moderne du Maroc est remplie par la lutte des Saadiens et des Alaouites contre tout ce qui émergeait du chaos marocain, notamment contre les zaouïas. Quelques-unes d’entre elles eurent, en effet, une extraordinaire fortune, suivie d’une chute retentissante. Vers le milieu du xvii® siècle, la célèbre zaouïa de Di la se développa au point de former un royaume éphémère ; Fez, Mékinez, le Tadla et la vallée de la Mou-
louYc. reconnurent son autorité ; et ses troupes bat tirent à plate couture le sultan Saadien. Les chorfa du Taiilelt durent négocier, puis lutter avec les gens de Dila, afin de se frayer le chemin du trône ; et ce fut sur leurs ruines que s’éleva la dynastie Àlaouite. La zaouïa fut détruite par Moulay er-llechid, en 1668. Les habitants se virent dispersés et la famille maraboutique expulsée. Un siècle plus tard poussa, à faible distance de Marrakech, la zaouïa ech-Cherradi. Pendant plus de soixante-quinze ans, la zaouïa déborda tout le Ilaouz à la barbe des sultans, qui multiplièrent contre elles d’infructueuses expéditions. Ce fut Moulay Abderrahman qui parvint à la réduire : la zaouïa fut détruite, le marabout s’enfuit au Sahara et les Chérarda, transportés dans la vallée du Sebou, y formèrent la dernière des tribus makhzen. La poussière de zaouïas, qui subsistent encore dans tout le Maroc, n’ont plus de prétentions aussi arrogantes; leurs ressources sont le plus souvent modestes, leur influence localisée et, seule, la maison d’Ouazzan, par sa puissance et l’étendue de son action, rappelle encore le souvenir des zaouïas historiques, qui ont influé naguère sur les destinées du Maghreb.
C’est, du reste, chose curieuse que les chorfa Ouazzanis aient pu se développer d’une façon ininterrompue, pendant deux siècles, sans attirer sur eux les foudres d’un makhzen, acharné a lutter contre la prépondérance des zaouïas Us doivent cette rare fortune à un ensemble de circonstances favorables et à l’habileté de leur politique. La situation même d’Ouazzan était particulièrement heureuse : son territoire, qui, vers le Sud, ne communique avec le
Gharb que par une étroite vallée, forme enclave au milieu de tribus djébaliennes insoumises. La disparition de la zaouïa marquerait donc un accroissement inévitable du blad es-siba, et il vaut mieux pour le makhzen supporter sur ce point une institution, dont l’autonomie serait partout ailleurs considérée comme gênante. Or la politique de la maison d’Ouazzan a été assez sage pour éviter soigneusement tout ce qui pouvait inquiéter le makhzen.
Le zaouïa naquit presque en même temps que la dynastie Alaouite et se développa parallèlement à elle ; Moulay Abdallah ech-Chérif fut le contemporain de Moulay er-Rechid et vit les débuts du grand Moulay lsmaïl... Il paraît que le premier chérif d’Ouazzan se fit volontiers l’agent de Moulay er-Rechid dans le Gharb, en vue d’y faire reconnaître l’autorité des Alaouites. Une tradition très accréditée veut que le marabout du Djébel Sarsar, Sidi Ali ben Ahmed, ayant un jour réuni auprès de lui le sultan et le saint, ait dit à Moulay er-Rechid : « A toi je donne l’étrier » et à Moulay Abdallah : « A toi je donne le bâton », indiquant ainsi qu’il voulait départager le pouvoir entre les deux principales familles du Maroc, attribuer aux Alaouites le temporel et aux Ouazzanis le spirituel. D’ailleurs, les allures de Moulay Abdallah ech-Chérif n’avaient rien d’inquiétant : c’était un mystique qui vivait dans les extases et qui ne pensait à prêcher à ses disciples ni la doctrine de l’activité, ni la recherche des biens de ce monde ; les rêveurs de cette espèce ne peuvent qu’être bien vus du pouvoir.
Cependant, quand l’expansion de la zaouïa commença à se produire sous les auspices de Moulay
et-Tomhami, le sultan Moulay Ismaïl, qui n aimait pas la concurrence des chorfa et des zaouïas, prit ombrage du rapide de'veloppement des Touhama et il fit défense à ses sujets de s’affilier désormais à la confrérie. Une correspondance aigre-douce s’échangea à ce propos entre la zaouïa et le makhzen ; et, finalement, Moulay et-Touhami fut cité à comparaître à Mékinez.
Là, le sultan chargea son vizir et son caïd elméetnouar de l’interroger et de lui faire des observations sévères sur les tendances nouvelles de sa maison. Les légendes d’Ouazzan racontent avec orgueil que, devant ces récriminations injustes, le ventre de Moulay et-Touhami se gonfla d’indignation, menaçant d’envahir la chambre entière ; et les deux grands personnages, épouvantés de cette prodigieuse baraka, s’enfuirent auprès du sultan, en le suppliant d’abandonner toutes poursuites contre ce chérif, favorisé du ciel. Moulay Ismaïl ressentit, lui aussi, la plus vive impression de ce miracle, et il vint aussitôt rendre visite à Moulay et-Touhami. Dès qu’il! aperçut le marabout, sortant de sa maison pour veni r au-devant de son souverain, il s’empressa de desc endre de cheval, mais Moulay et-Touhami le pria de remonter en selle et lui tint l’étrier. « Ce n’est qu’à partir de ce moment, se serait écrié Moulay Ismaïl, que je suis un véritable sultan. » De là vient l’usage que le chérif d’Ouazzan donne à chaque sultan une sorte de consécration, en lui tenant une fois l’étrier. Au début de chaque règne, quand le nouveau souverain arrive dans le Gharb, il ne manque jamais de convoquer auprès de lui le chef de la maison cl’Ouazzan, et celui-ci tient l’étrier, tandis que le
prince monte solennellement à cheval. Cet office traditionnel a été rempli par Moulay el-Arbi, lors de l’avènement de Moulay Abdelziz. La cérémonie doit se passer auprès de la koubba de Sidi Kassem, au tond de la plaine des Beni-Hasen, — ce marabout célèbre étant considéré comme le véritable auteur de la coutume de l’étrier, qu’il aurait tenu pour les premiers sultans de la dynastie régnante.
Par ailleurs, les relations des chorfa d’Ouazzan sont toujours restées très étroites avec les chorfa Alaouites ; à diverses reprises, des cherifas ouazzanies sont entrées, comme femmes légitimes, dans le harem impérial. Le sultan Moulay Sliman épousa une fille de Moulay et-Tayeb, et ce fut une occasion nouvelle, dit la chronique d’Ouazzan, où se manifesta la vertu surnaturelle, apanage de la famille. Quand le sultan pénétra dans la chambre nuptiale, il vit la jeune chérifa transformée en une lionne farouche, et il trouva plus sage de la renvoyer séance tenante à ses parents, comblée des plus riches présents ; il déclara, qu’à chaque campement, les terres environnantes deviendraient la propriété de cette récalcitrante personne et que la faculté d’asile de la zaouïa s’étendrait surtout le parcours de sa dernière étape. Et c’est ainsi, affirment les feqihs d’Ouazzan, que la baraka des Ouazzanis se révéla supérieure à celle des Alaouites. Pour témoigner de l’intimité de leurs relations avec la maison d’Ouazzan et reconnaître ses services, les sultans successifs lui servaient une pension annuelle; en vertu d’une série de dahirs chérifiens, cette pension se trouva peu à peu remplacée par la concession d’azibs dont les chorfa Ouazzanis obtinrent l’administration et sur lesquels ils
OUAZZAN
furent autorise's à, percevoir à leur profit les impôts coraniques.
Après la conquête française, les chorfa, qui possèdent en Algérie d’importants intérêts, se virent naturellement rapprochés de nous. Sidi el-hadj Addesselam, qui régit la zaouïa de 1851 à 1892, se mit à rêver des destinées françaises au Maghreb et à multiplier les prophéties en notre faveur. Ces inspirations célestes l’amenèrent à solliciter, il y a une vingtaine d’années, la protection française, qui s’étend depuis lors sur les chefs de la famille d’Ouazzan.
Le domaine actuel de la zaouïa d’Ouazzan a pour centre la ville de ce nom. Le horm, c’est-à-dire l’étendue consacrée à l’exercice du droit d’asile, n’a plus les dimensions que lui avait valu naguère la rébellion conjugale de la femme de Moulay Sliman ; il se limite à l’enceinte de la ville. Les chorfa administrent, en outre, les nombreux azibs, qui leur ont été concédés par dahirs chérifiens : ces azibs sont répartis entre Fez et Tanger, la plupart situés dans les vallées du Sebou et de l’Ouargha, dans les Chérarda et les Beni-Hasen, dans le Zerhoun et dans le Gharb, quelques-uns dans le Khlot et dans la Gharbiya : ce qui fait de la famille d’Ouazzan les plus grands propriétaires du Maroc septentrional. Dans le Haouz, le grand Atlas et jusqu’au Sous, il existe des biens « haboussés » à la zaouïa dont les chorfa n’ont pas reçu l’administration, mais dont ils perçoivent les revenus par l’intermédiaire de leurs moqaddems. Les chorfa Ouazzanis, dispersés dans le Riff chez les Djèbala et les Béraber tiennent à se rattacher au glorieux berceau de leur famille, en
gardant un contact avec leurs cousins de la branche exploitante; si bien que ceux-ci se trouvent avoir des correspondants et des agents naturels dans nombre de tribus du blad es-Siba.
Enfin, le chérif d’Ouazzan dispose d’une clientèle, qui se compose de tous les affiliés de sa confrérie, Touhama au Maroc, Taïbiyin ailleurs. Ces affiliés se trouvent groupés autour de nombreuses zaouïas locales, dont ils nomment les moqaddems, avec l’agrément du chef de l’ordre. Les zaouïas, relevant de la maison d’Ouazzan, se multiplient dans tout le Maroc et débordent dans le Sahara vers le Sous, l’oued Noun et le Draa. Il y en a au Tafilelt et au Touat, en Algérie, en Tunisie et jusqu’en Tripolitaine ; enfin, à la Mecque même, il existe une zaouïa des Taïbiyin. A Fez, les Touhama comptent de nombreux adeptes : leur doctrines mystiques sont trop raffinées pour le peuple, qui préfère les jongleries des Aïssaoua et des îîâmadcha; d’autre part, leur philosophie est trop simple pour satisfaire les gens très cultivés, qui se rattachent plutôt à l’ordre des Tidjaniya ; les serviteurs de la maison d’Ouazzan se recrutent donc dans la classe moyenne. Ils se divisent en quatre corporations — taïfas — d’après l’origine des affiliés, gens de Fez, de Tlemcen, du Tafilelt et du Touat, qui disposent, pourleurs exercices, de trois zaouïas distinctes. Les Fasis se groupent autour de la koubba d’un ancien moqaddem, Sidi Kassem ben Rahmoun, mort en odeur de sainteté et qui transforma sa maison en zaouïa. Les Filaliset et les Touatis profitent d’une aubaine analogue auprès du tombeau de Sidi el-Kiat; quant aux Tlemçanis, ils font bande à part dans la zaouïa de Sidi bou Medien, qui a pris le nom de
OUAZZAN
l’illustre patron de leur ville. Quand l’un des grands chefs de la confrérie arrive à Fez, venant d'Ouazzan, les moqaddems réunissent les quatre corporations, qui sortent des murailles avec étendards et instruments de musique, si bien que les chorfa Ouazzanis, accompagnés d’une garde de Djébala armés et de la masse de leurs affiliés, se présentent toujours au siège du makhzen dans l’appareil de très puissants seigneurs.
L'automne, après la récolte, les affiliés ont coutume de faire un pèlerinage annuel aux koubbas de Moulay Abdallah ech-Chérif et de ses descendants. Toutes les corporations marocaines de Touhama ne manquent jamais d’apporter ainsi leurs ziaras à Ouazzan; celles de l’étranger sont plus intermittentes. La distance est si courte que les Touhama de Fez sont parmi les mieux placés pour accomplir aisément ce devoir religieux; chacune des quatre corporations de la ville s’y rend individuellement et à des époques successives; il est même habituel que la taïfa des Touatis soit la dernière à faire le voyage. Les pèlerins, une fois arrivés à Ouazzan, sont hébergés dans la zaouïa et déposent leurs ziaras, en espèces et en nature, dont la composition est déterminée par d’anciennes traditions. Les Fasis apportent une certaine somme d’argent, des babouches, des bougies, du bois d’aloès, des gâteaux et des plats préparés; en outre d’une paire de babouches pour chaque chérif et de babouches de femmes pour les cherifas, les Tlemçanis doivent fournir une contribution, qui n’excède jamais 50 douros; les gens du Tafilelt et du Touat offrent, avec un peu d’argent, de la semoule et des balais; de plus, les Touatis, qui
font, à Fez, métier de portefaix, ont coutume d’effectuer, pendant leur séjour à Ouazzan, le nettoyage annuel de la ville. Quelques taïfas ne se contentent pas de la visite d'Ouazzan; elles poussent leur pèlerinage jusqu’à la montagne de Moulay Abdesselam et reviennent par Tétouan et Tanger. Ces pèlerinages, qui contribuent puissamment à maintenir l’influence de la maison d’Ouazzan et la prospérité de la confrérie, ne sont pas, paraît-il, aussi lucratifs qu’on pourrait le croire; les frais de l’hospitalité absorberaient le produit presque entier des ziaras, si bien que les revenus considérables des chorfa proviendraient surtout de la rente de leurs terres et des bénéfices de leurs tournées à travers tout le Maghreb.
Comme on le voit, Ouazzan se trouve être, en même temps, une des grandes villes du Maroc, la zaouïa-mère d’une importante confrérie, le siège d’une illustre famille chérifienne et le centre de l’exploitation de ses tombeaux. En outre, elle fait incontestablement partie du blad el-makhzen, mais elle est pourtant la capitale d’un état théocratique, dont l’autonomie est quasi absolue. Son administration est donc chose fort curieuse, et les complications en valent la peine d’être étudiées.
Ouazzan vit surtout de la baraka de sa famille chérifienne. Les koubhas de ses chorfa font son orgueil et sa fortune. On vénère, dans la grande mosquée, qui appartient à la zaouïa-mère de l’ordre des Touhama, ou Taïbiyin, le tombeau du fondateur, Moulay Abdallah ech-Chérif, avec celui de son second fils, Moulay Ibrahim, enterré a ses côtés. Au-dessous de la ville, et sur les pentes du Djébel Boumeleh,
OUAZZ AN
reposent, dans des koubbas séparées, les principaux chorfa, qui se succédèrent à la tête de la maison d’Ouazzan : Sidi Mohammed ben Abdallah, ses deux fils Moulay et-Tayeb, puis Moulay Ahmed ben Tayeb et les chorfa plus récents. La koubba de Moulay et-Touhami, qui fut l’apôtre du Maghreb, est, de toutes, la plus recherchée; à la suite de vœux, la piété publique y vient encore égorger des bœufs et des moutons, qui sont le bénéfice des seuls rejetons du marabout; et c’est là que, tous les vendredis, est exécuté le dikr spécial à la confrérie. Les chorfa Ouazzanis pullulent dans la ville, où ils vivent du culte rendu à leurs ancêtres. Malgré leur dispersion dans les tribus, la majorité est restée fixée au berceau de la famille, et l’on peut imaginer leur grand nombre, si l’on songe que Sidi Mohammed, qui vécut au commencement du dix-huitième siècle, eut huit enfants mâles, son fils Moulay et-Touhami dixliuit, et son arrière petit-fils Moulay Ali quinze.
Les chorfa constituent naturellement l’aristocratie de la ville; ils y tiennent le haut du pavé et s’y permettent toutes les exigences; le peu d’eau, qui vient de la montagne, aboutit à leurs maisons, et le commun des mortels qui n’a rien à voir avec Moulay Abdallah ech-Chérif, ni avec le Prophète, doit se contenter de l’eau des puits. Il va sans dire que, par destination, les gens d’Ouazzan sont Touhama et que les autres confréries n’y comptent guère d’affiliés; on y signale pourtant quelques Derqaoua, et même certains Qadriya égarés. Quand au bas peuple, il ne saurait se soustraire, là comme ailleurs, à la séduction des Aïssaoua et des Hamadcha ; mais ces forcenés ne disposent d’aucune zaouïa, car les chorfa du
•cru n’ont pas voulu tolérer de concurrence, et c’est en plein air qu’ils doivent exécuter leurs jongleries. Ouazzan est une cité trop confite en dévotion pour s’occuper beaucoup de commerce : elle possède néanmoins une kaïsariya et un souk, divisé par corporations. Les marchandises arrivent aux négociants de la ville par muletiers de Tanger et de Fez ; ces négociants sont le plus souvent des gens de Fez ou des juifs; ils revendent aux Ujébala du voisinage, qui se réunissent deux fois par semaine, le mercredi et le jeudi, devant la ville, sur la grande esplanade du marché, et y apportent les produits de la montagne, bétail, bois et fruits. Il existe également quelques industries. Ouazzan fabrique des haïks et des djellabas blanches à gros grains, qui sont répandus, comme articles à bon marché, dans tout le Nord du Maroc. Elle fait aussi concurrence à Chéchaouen pour les djellabas d’étoffe brune, avec des effilochures de soies colorées, qu’affectionnent les tribus du Djébel, et pour les mkebbs, qui sont des chapeaux en osier, destinés à recouvrir les plats.
Le makhzen installe à Ouazzan les mêmes fonctionnaires que dans toute autre ville ; il y nomme un gouverneur pour l’administrer, un cadi pour y rendre la justice etun mohtaseb pour y contrôler les transactions commerciales. Mais, comme le gouverneur d’Ouazzan se trouve attribué au gouverneur d’el-Ksar, celui-ci s’y fait représenter par un simple khalifa. Le tout est appuyé, en temps ordinaire, par une petite garnison d’askar, qui se trouve actuellement absente, ayant été dirigée vers le Nord, afin de parer aux nécessités de la présente agitation. De plus, la famille d’Ouazzan subit la même organisa-
0UAZZAN
tioti que toutes les autres familles chérifiennes de l’Empire : elle est groupée autour d’un mézouar, agréé par le makhzen, qui est chargé de la représenter et d’administrer ses intérêts. Du mézouar relèvent tous les chorfa habitant la ville; ceux des tribus sont indépendants et vivent des ziaras, qui leur sont fournies par leurs serviteurs respectifs. C’est le mézouar qui nomme le grand moqaddem de la zaouïa et les moqaddems des diverses koubbas ; c’est lui qui perçoit les revenus des biens habous (bains maures et boutiques du souk); c’est lui qui, une fois par mois, ouvre la caisse des troncs, recueille les offrandes et les cierges. Le produit, trop faible pour payer un dividende appréciable à des participants trop nombreux, est affecté par lui aux dépenses d’entretien, consacré a nourrir une clientèle de pauvres et de dépendants, ou à donner des secours aux chorfa nécessiteux.
Théoriquement, l’administration delà ville appartient donc au makhzen, et celle de la zaouïa au mézouar. Et pourtant, toute autorité réelle leur échappe pour se concentrer effectivement entre les mains duchérifel-baraka, qui est le chef spirituel des chorfa Ouazzanis : tant il est vrai qu’au Maroc il n’y a pas de force susceptible de prévaloir contre cette onction surnaturelle, que l’on nomme la baraka, surtout quand cette baraka provient de toute une lignée de marabouts jouissant d une universelle renommée. La puissance de la maison d'Ouazzan vient de ce que sa baraka soit envisagée comme de qualité supérieure, ayant passé, depuis le Prophète, par des gens aussi distingués que Moulay Abdesselam, Moulay Abdallah ech-Chérif et Moulay et-Touhami. Le chérif
Maroc d'aujourd'hui
el-baraka, qui, à chaque génération, incorpore, par la désignation de son prédécesseur, le trésor de bénédiction céleste, attribué à la famille, n’est point un chef religieux, dans le sens propre du mot. C’est simplement un homme, placé au-dessus des autres par la faveur divine et chargé de répandre sur ceux qui l’approchent la bénédiction, dont il est, sa vie durant, le détenteur. Il s’y joint, pour le chérif d’Ouazzan, le respect dû par les affiliés de sa confrérie, à l’héritier direct du pieux docteur, dont ils tiennent la méthode de prières et la règle de vie qui doit les conduire à la perfection musulmane. Imaginez saint François d’Assise ressuscitant dans un pays de foi grossière, pour être exposé à l’adoration de son Ordre et aux importunités d’un peuple, espérant obtenir par son contact une parcelle de la divine indulgence ; ajoutez-y l’origine chérifienne, qui le fait descendre du Prophète, c’est-à-dire de celui des humains qui a été le plus rapproché de Dieu, et vous aurez une idée à peu près exacte de ce que représente un chérif-baraka, dans une famille aussi illustre que celle d’Ouazzan. C’est un saint, reconnu de tous, qui marche à travers la vie, qui est l’incarnation temporaire de la sainteté ancestrale, pour qu’il la réincarne à son tour dans son successeur.
Au Maghreb, où le peuple entier aime à se saturer de surnaturel, un tel personnage ne peut manquer de représenter une grande force d’attraction et d’influence, qui diminue sans doute avec l’éloignement, mais qui est localement irrésistible. Comme il vaut mieux s’adresser aux vivants qu’aux morts, c’est à sa personne et non aux koubbas, que sont offertes la presque totalité des ziaras, apportées par les pèle-