Si bou Bekr est protégé anglais
comme un vieillard débonnaire, satisfait de la situation qu’il a su se créer lui-même, puisque son père était simple amin des bouchers, et passant le déclin de sa vie dans une béatitude tranquille, au milieu d’un essaim de négresses familières.
La protection française s’étend sur Si Omar ben Medjad, agent consulaire de France, et sur Si Mohammed Barrada, comme censal de la maison Braunschvig, de Tanger. Le premier est un riche propriétaire arabe, très considéré dans la ville ; le second, d’une famille maure de Fez, est l’un des premiers, parmi les négociants musulmans de Marrakech. Ses magasins donnent sur un joli patio, décoré de reliefs en plâtre et de plafonds enjolivés ; les soieries de France, les draps d’Allemagne, les cotonnades d’Angleterre y sont méthodiquement classés. Au premier étage, une jolie mesriya où Si Mohammed a bien voulu nous organiser, après dîner, toute une soirée musicale. Un chœur de trois voix d’hommes chantait des airs indigènes avec l’accompagnement d’un violon, d’une guitare — oud — et d’un tambour de basque — târr — ; il y avait en outre, une troupe de sept femmes à la fois musiciennes, chanteuses et danseuses. Nous nous sommes trop faits à l’idée d’un Maroc complètement barbare, parce qu’il est resté jusqu’ici fermé aux influences européennes. Le pays est, il est vrai, inorganique : le gouvernement arbitraire, le peuple dénué de culture; mais il existe, à n’en pas douter, dans les grandes villes et dans les principales kasbahs de la plaine, une société policée qui s’est développée selon une forme spéciale de la civilisation arabe; un étranger la rencontre avec surprise et la fréquente avec agrément.
Les Européens sont devenus rares à Marrakech. Dès le moyen âge, on y trouvait des mercenaires ou des ouvriers d’art, appelés parles princes Almohades, des renégats et des captifs. Saint François d’Assise y envoya ses premiers missionnaires, et il y eut même, un évêché catholique; jusqu’au commencement du xixe siècle, un fondak spécial était attribué aux chrétiens. Aujourd’hui, il n’y a pas deux douzaines d’Européens, qui se perdent aisément parmi les 60.000 habitants de la ville : un couple d’Italiens et d’Espagnols, occupés à de petits commerces ou à de petites affaires ; deux commerçants allemands représentant des maisons de la côte et un médecin israélite allemand; nous sommes représentés par trois juifs algériens... La plus grande part de la colonie européenne réside dans la mission protestante anglaise : la Southern Morocco Mission fonctionne depuis une quinzaine d’années ; presbytérienne, son centre est à Glasgow. Sa station principale est Marrakech, où elle entretient trois ménages et quatre demoiselles missionnaires ; puis à Mogador, avec un ménage et deux demoiselles; enfin uü ménage dans chacune des villes de Salfi, Mazagan et Azemmour. L’œuvre consiste à ouvrir des dispensaires et des ouvroirs. Le dispensaire de la mission de Marrakech est quotidiennement fréquenté par une cinquantaine de malades, et sept petites Marocaines travaillent à l’ouvroir; le tout est fort bien installé et dirigé par des gens parfaits de bon vouloir et de dignité.