CHAPITRE IV
MARRAKECH Tl/tf//'*
Marrakech et sa palmeraie. — La capitale du Sud. —Maroc s^.ptenlrional et Maroc méridional: Gharb elflaouz. — L'administration de la ville. — La kasbah et le Dar el-makhzen — La Koutoubiya. — Les jardins : riâdhs et arsas. — La Djoma el-Fena. — La médina. — Le commerce : souks et fondaks. — Le marché aux esclaves. — Société indigène. — La colonie européenne : Southern Morocco Mission.
Marrakech, le 23 novembre 1902.
Un peu avant d’arriver à Marrakech par la route de Saffi, on longe un groupe de rochers noirâtres, le djebel Ghilis. Le sommet le plus élevé est couronné par la koubba du principal patron de la ville, Sidi bel Abbés. C’est là qu’il faut monter pour avoir une vue d’ensemble de Marrakech. La large plaine du Tensift, rougeâtre et désolée, s’étend à perte de vue de l'Est à l’Ouest; au Nord, les montagnes dentelées des Djebilet; au Sud, la ligne neigeuse du Grand Atlas. Au pied du djebel Ghilis, s’étend la palmeraie, due au réseau serré des affluents du Tensift, qui descendent des grandes montagnes sur ce point privilégié. De cette humidité bénie est sortie la forêt de palmiers, qui forme l’oasis de Marrakech. Les dattes n’en sont pas bien bonnes; les régimes sont petits,
Maroc d’acjoürd’hbi.
de qualité médiocre; mais les dattiers abritent, dans des clôtures en terre, sous une végétation d’oliviers, de figuiers, de mûriers et de grenadiers, de précieuses cultures de piments, d’aubergines, de courges et de fèves. L’oued Issil s’est creusé un lit profond à travers toute la palmeraie, pour rejoindre le Tensift auprès du vieux pont d’el Kantara, jeté par les ingénieurs marocains sur des arches massives et qui assure, malgré les crues du fleuve, la permanence des communications avec la mer par la route de Mazagan. Parmi la verdure grisâtre des palmiers, une immense tache rouge: c’est 1 agglomération de maisons en pisé, qui constitue Marrakech, dominée par le minaret carré de la Koutoubiya ; tout autour, une enceinte de murailles et de tours, marquant vers l’Atlas une saillie très accentuée, pour enclore les jardins impériaux de l’Aguedal.
Nous arrivons à Marrakech par la porte de Doukkala. Son entrée coudée est contrôlée par desoumana privés, chargés de percevoir le « droit des portes », dont le revenu est affermé par le gouvernement à une société particulière. Nos hôtes nous conduisent directement dans un riâdh, qu’ils ont bien voulu aménager pour notre séjour à Marrakech. C’est une petite cour, plantée d’orangers et de myrtes, sur laquelle s’ouvrent des chambres. Le campement est vite installé dans notre nouveau logis, et l’hospitalité arabe se traduit aussitôt par les envois coutumiers : un mouton, des poulets, du thé, des conserves et des pains de sucre.
Marrakech est une des quatre villes impériales, avec Fez, Mékinez et Rabat. Mais ces deux dernières ne constituent pour le makhzen que de simples
MARRAKECH
étapes. Fez et Marrakech, centres des deux principaux royaumes, dont la réunion forme l’empire, sont en fait les seules capitales alternatives de l’Etat chérifien. Capitale du Gharb (Maroc septentrional). Fez jouit sans conteste du plus grand prestige, et possède une réelle prééminence, à la fois politique et religieuse. Mais, le nord du pays, où survit encore le souvenir des luttes séculaires avec l’Espagne, est plus âpre et plus fanatique; la race y est plus forte, mais aussi plus actif est l’esprit de discussion ou de révolte. Fez passe pour une ville d’opposition, et les tribus berbères, qui l’enveloppent, ont 1 insoumission si prompte, qu’elles deviennent pour le makbzen une perpétuelle menace. S’il ne devait s’assurer de la ville la plus importante de l’empire, le sultan vivrait plus tranquille à Marrakech au milieu des grandes plaines du Haouz (Mar<v* méridional). Les incursions des Berbères de l’Aüas y paraissent moins redoutables, et la population arabe ou arabisée, plus douce et plus indifférente, supporte assez docilement l’autorité de grands seigneurs féodaux, volontiers rattachés au sultan.
Marrakech est la création des deux dynasties maraboutiques des Almoravides et des Almohades, qui, du onzième au treizième siècle, arrivèrent, l’une après l’autre, du Sahara, descendirent de l’Atlas à la tète de sectaires fanatisés et fondèrent dans le Maroc méridional un royaume destiné à promptement déborder sur tout le Maghreb et même sur l’Espagne. L’Almoravide Youssef ben Tachfin fonda Marrakech, en 1062; à la fin du xue siècle, l’Almohade Yacoub el Mansour lui donna sa principale parure, en faisant construire la mosquée de la Koutoubiya.
36 LE MAROC d’aujourd’hui
Après eux, Marrakech cessa d’être la capitale exclusive du Maroc; elle fut prise et reprise dans les luttes obscures et inévitables, qui signalent les successions au trône et, sous la dynastie régnante, elle descendit à son état actuel de capitale intermittente.
Marrakech peut représenter le type parfait d’une ville marocaine. Dans son enceinte de murs délabrés, percée seulement du nombre de portes indispensables aux communications avec l’extérieur, elle contient les trois parties essentielles, nettement séparées dans des quartiers spéciaux : la kasbah pour le gouvernement, la médina pour la population musulmane et le mellah pour les juifs. Au coucher du soleil et le vendredi à midi, pendant l’heure de la prière, les portes se ferment, les trois groupes restent isolés les uns des autres et la ville s’endort en paix, séparée du reste du monde. Seule, une poterne demeure ouverte dans la kasbah, pour permettre, jusqu’à une heure tardive, l’entrée des courriers du sultan.
Une ville aussi importante est naturellement dotée d’une administration particulière, différente des autres cités marocaines. En l’absence de la cour, le sultan y délègue un khalifa pour bien maintenir le caractère impérial de la ville. Le khalifa actuel est un propre frère de Moulay Abdelaziz, Moulay Hafid. A côté de lui fonctionnent deux gouverneurs, l’un pour la médina, l’autre pour la kasbah, le mellah qui en est limitrophe, et la banlieue de Marrakech.
Dans son enceinte, flanquée de tours, la kasbah forme une ville par elle-même, la ville makhzen. On n’y accède que par deux portes principales : l’une à côté du mellah, Bad el-Djedid, avec des mosaïques en faïences multicolores ; l’autre, Bab Hagnaou fort
ancienne, l’un des plus beaux monuments de Marrakech. C’est un magnifique arc outrepassé; la légende veut que cette porte ait été apportée en morceaux, puis reconstruite à Marrakech par les Maures chassés d’Espagne.
Dans lakasbah, vitlapopulation admi nistrati ve. Les employés du makhzen se groupent autour du Dar elmakhzen, dont on aperçoit, par-dessus des murs impénétrables, les tourelles recouvertes de tuiles vertes. — Cette couleur de toiture est réservée par privilège aux mosquées, aux koubbas, aux constructions du makhzen et des chorfa. Au loin, dans la campagne, la kasbah se prolonge par la vaste forêt d’oliviers, de palmiers et de cyprès touffus, qui ombrage le parc de 1 ' Aguedal (réserve). Entre la kasbah et l’Aguedal, trois énormes méchouars, dont le premier se termine par le pavillon Koubbel es-Soueira ; de là, le sultan a coutume de passer la revue de ses troupes ou de recevoir, le cas échéant, les ambassades européennes.
Marrakech compte de 50 à 60.000 habitants. En dehors des Juifs, la population de la ville, comme celle de toute la plaine, est berbère arabisée ; on y parle aussi bien le chleuh que l’arabe. Mais, en général, les propriétaires sont de purs arabes; les négociants des Maures, originaires de Fez, de Tétouan, ou de Rabat.
La médina peut danser à l’aise dans la ceinture démesurée qui lui est faite ; car la taille de ses remparts avait prévu pour Marrakech des destinées trop brillantes, qui jusqu’à ce jour ne se sont pas réalisées. Il en résulte que toute la périphérie intérieure de la ville est occupée par un prolongement de la palmeraie. Ce sont les mêmes jardins fruitiers et potagers
— arsas — les mêmes amas de détritus, des mines informes et de nombreux terrains vagues, où s’installent quelques nouwàlas. Il y a tout un quartier, celui des ksour, composé de jardins, propriétés particulières ou domaines du makhzen, dont la végétation est inapparente derrière des murs très élevés.
C’est à l’extrémité de ce quartier que se trouve, précédée d’une vaste esplanande, la mosquée de la Kouloubiya. En elle-même, la mosquée offre peu d’intérêt ; l’extérieur est sans prétentions et se compose de bâtisses confuses ; à l’intérieur, les arcades, que l’on entrevoit, sont lourdes, blanchies à la chaux, sans ornements ni recherche d’art. L’orgueil de l'édifice est son minaret, de 80 mètres de hauteur, que l’on aperçoit, à de longues heures de marche, de tous les points de la plaine. Yacoub el Mansour, le plus fastueux des princes Almohades, prescrivit la construction de trois minarets identiques : la Giralda, de Séville, la tour Hassan, restée inachevée à Rabat, et le Koutoubiya, de Marrakech. La tour a trois étages, dont les baies sont ornées de motifs décoratifs découpés dans la brique ; elle se termine par une lanterne, que surmontent trois globes dnrés.
La place de la Djamaâ el-Fena (mosquée du trépas) est le cœur de Marrakech. Elle sert de trait d’union entre le quartier des Jardins et l’agglomération urbaine : un petit marché journalier l’occupe le matin et l’après-midi; un grand marché hebdomadaire, le «jeudi » de Marrakech, se tient en dehors de Bab el-Ktiemis (porte du Jeudi;. Les gens de la ville racontent que le nom de la place est dû à d’impitoyables exécutions, par lesquelles un khalifa du sultan punit naguère une intrigue ourdie contre
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lui. Elle garde encore ce caractère de sang et de vengeance ; c’est là que continuent à être exposées les têtes des rebelles, promenées à travers tout le pays, comme avertissement salutaire contre les idées de révolte. Vers le soir, des appels de tambourin attirent la foule, qui se partage entre lesjongleurs, les conteurs et autres baladins indigènes. Quatre ou cinq groupes se forment ainsi spontanément, et les auditeurs rangés en cercle, les uns accroupis, les autres debout, accompagnent, de leurs acclamations, le geste ou la parole de l’artiste./}// La "Place, pUU "
La ville même de Marrakech est un enchevêtrement^^./.T^^v**? de rues étroites, sales, souvent voûtées, séparées par des portes nombreuses, que l’on ferme pendant la nuit. N’était le grand mouvement de la population, l’aspect serait celui d’une ruine.
La multiplicité des fontaines publiques est un des traits caractéristiques de la ville. L’abondance de l’eau y a encouragé de semblables fondations pieuses ; elles comportent le plus souvent un abreuvoir pour les animaux ; à côté, un bassin réservé aux besoins de l’humanité, donc l’accès est préservé par une barre transversale. Ce bassin est surmonté d’un portique avec des ornements en plâtre fouillé et un auvent en bois peint. Les plus grandes de ces fontaines sont celles d’el-Moasin et de Bab Doukkala; la plus jolie porte le nom pittoresque d ' Echrob ou Chouf (Bois et vois).
Le commerce est naturellement concentré dans les souks. Il y en a de locaux, pour les besoins de chaque quartier, et un central, qui réunit tous les métiers et tous les produits. Les alignements serrés de petites boutiques sont protégés du soleil par des
treillis en roseaux, recouvrant la rue. Le bazar de Marrakech est intéressant; mais la ville est trop petite pour qu’il vaille ceux de Constantinople, de Smyrne, de Damas, du Caire et de Tunis. Il a, toutefois, son cachet spécial, qui lui mériterait de longues heures de flânerie et d’observation, parmi les teinturiers, les forgerons, les herboristes, les marchands d’orviétan et surtout les armuriers; ceuxci vendent les poignards recourbés — koummiyas — et les fusils à pierre ornés d’argent. Comme de juste, l’attraction principale du bazar est le souk où se fabriquent les divers objets en cuir maroquin qui doit son nom à la ville : babouches, sacoches, selles, bourses, sacs pour les balles ou la poudre, coussins et tapis aux dessins grattés dans le cuir. La peau de chèvre est tannée dans un quartier voisin, et c’est l’écorce de grenade qui lui donne sa couleur jaune. Le bazar est complété par de nombreux fondaks, servant de dépôts aux marchandises ou d’abris aux commerçants et aux bêtes de charge.
Le commerce de Marrakech appartient, presque en entier, à des maisons locales, musulmanes ou juives, dont bon nombre représentent les diverses maisons européennes installées sur les côtes marocaines. Elles font venir de l’intérieur, pour envoyer aux ports prochains, les amandes, les gommes, les huiles, les cires et les peaux de chèvre; quant aux céréales, les frais de transport rendent leur exportation très difficile; les spécialités de la ville, babouches et haïks, sont expédiées vers le Sénégal et le Soudan. Les produits d’Europe sont vendus, soit aux détaillants dans la ville, soit aux colporteurs dans les marchés voisins, soit aux caravanes.
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La sphère d’action commerciale de Marrakech embrasse la vallée du Tensiftetla région montagneuse jusqu’au Tadla ; le commerce du Draa y aboutit par le Glaoui. Des caravanes du Tafilelt et du Sous en apportent les produits à des époques intermittentes quand ces oasis ont elles-mêmes besoin des ob,ets fabriqués à Marrakech. L’importation s’effectue par Mazagan, une très faible part par Mogador et Suffi. Four l’exportation, les peaux de chèvre se dirigent vers Mogador; le reste prend la route de Mazagan, le transport par caravane élant à la fois moins coûteux et plus commode vers ce dernier port.
Le marché des esclaves est une annexe du bazar de Marrakech, il se tient trois fois par semaine, les mercredis, jeudis et vendredis. C’est, en Orient, une institution clandestine, dont les étrangers soupçonnent l’existence, mais qu’ils ne voient jamais. Ici la chose est publique, et les Européens sont assez rares pour que leur présence soit tolérée sans difficulté en cet endroit spécial. J’ai donc visité pour la première fois un marché d’esclaves. Je dois dire que l’esclavage domestique de la famille musulmane m’était toujours apparu d’une extrême douceur et je regrette de l’avoir vu, dans ce malheureux marché de Marrakech, sous un aspect fort répugnant. Nous sommes dans une cour entourée d’arcades, où les amateurs forment cercle ; plusieurs crieurs promènent d’un bout .a l’autre la marchandise offerte, afin de provoquer les enchères; les négresses vont ainsi par p< lits groupes, amenées par les caravanes du Sud ou envoyées au marché par leurs maîtres désireux de s’en défaire. Celles que j’ai vu mettre en vente étaient fort avachies, et les enchères étaient molles. Un
public insouciant tâtait les bras, les jambes et les seins des négresses, on bien leur examinait les dents; Bref, c’était un lamentable spectacle.
En dehors de la kasbah, les plus belles habitations de Marrakech appartiennent à la succession du délunl grand vizir Ba Ahmed et à l’ancien gouverneur de la ville Ben Daoud. Or, le premier est mort depuis deux ans et le second travaille en ce moment, à Fez, pour se relever d une récente disgrâce; ces maisons se trouvent ainsi fermées et celles que nous avons pu visiter appartenaient à des seigneurs de moindre importance.
Le khalifa de la médina, Si el-Hadj Abdesselam ei- Ouarzazi, est un homme déjà âgé, originaire de Marrakech. 11 est distingue de manières comme la plupart des hauts fonctionnaires du makhzen, plein de dignité dans ses vêtements flottants dont le drapement gracieux et l’extrême blancheur font toute l’élégance. 11 nous reçoit au seuil de son logis avec cet empressement, ce flux de paroles et de gestes de bienvenue qui accueillent en ce pays l’arrivée d’un hôte. La formule traditionnelle: Merahba bi koum — « la satisfaction soit avec vous ! » — est maintes fois répétée. La main se met constamment sur le cœur, en signe de protestation ; et parfois, quand elle vient de toucher la vôtre, elle se porte aux lèvres. La résidence du khalifa comporte un jardin carré, sur lequel s ouvrent, de chaque côté, des pavillons pour la réception ; dans le tond, la maison d’habitation.
Le déjeuner que nous avons pris chez Si el-Hadj Abdesselam constituait le repas le plus délicat poulies mets et pour le service. Les tasses à thé sont d abord apportées sur un plateau enveloppé d’une
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étolfe desoie; des infusions diverses sont successivement préparées avec delà menthe, de la verveine, de la marjolaine et de la citronelle. On se lave ensuite dans une aiguière les mains qui vont servir de couteaux et de fourchettes; puis tous les plats sont posés côte à côte sous des chapeaux en fibres de palmiers mkebb — recouverts d’étotfes ; ce sont des poulets préparés avec des citrons confits ou du riz au raisin, de 1 agneau avec une farce relevée de cutnmin ; pour dessert, des gâteaux de pâte d’amandes, nommés koab el-ghezal (sabots de gazelle;; enfin vient le café, où 1 on a versé quelques gouttes d’eau de fleurs d’oranger; les mains sont à nouveau lavées, les vêtements aspergés de parfums liquides et imprégnés de la fumée d’une cassolette.
L’installation est moins raffinée chez Si bou Bekr el-Gandjaoui, le plus gros capitaliste de Marrakech. 11 y possède nombre de maisons et de fondaks et passe pour avoir, en outre, une forte somme déposée à la Banque d’Angleterre. C’est un vieillard un peu vulgaire, qui, contrairement à l’usage musulman, se rase la moustache et la barbe ; son visage glabre, aux chairs tombantes, conserve une vive expression d intelligence. Dans son fondak, accroupi par terre, entouré de papiers qui débordent de boîtes multiples et de débris de meubles européens, il représente l’incarnation marocaine d’un brasseur d’affaires retors et malin. Dans la maison d’une femme et d’un enfant favoris, où il nous offre le thé dans un service en vermeil à lui donné par le gouvernement britannique, in récognition of his long services ‘, il apparaît