‹ Le MarocChapitre 18 sur 94 · Livre Bleu · texte numérisé non relu

Livre Bleu

EXTRAIT de la lettre du Marquis de Landsdowne à Sir E. Monson, Ambassadeur à Paris,

Le cas du Maroc est différent, le pays se trouve depuis longtemps dans une situation que l'on ne peut considérer comme satisfaisante et qui est pleine de dangers. L'autorité du sultan sur une large portion de ses domaines est celle d'un chef nominal plutôt que celle d'un souverain. La vie des personnes, les propriétés sont dans un état de complète insécurité, le développement des ressources naturelles du pays est paralysé, et les opérations commerciales, bien qu'en voie d'accroissement, sont gênées par la situation politique.

Sous ce rapport il existe, entre le Maroc et l'Egypte, un contraste marqué. En dépit des efforts qui ont été faits pour aider le sultan, les progrès réels sont insignifiants et, en ce moment même, les perspectives qu'offre l'avenir sont moins satisfaisantes que jamais. Sans l'intervention d'une puissance civilisée forte, il n'y a guère de probabilité que la situation du pays subisse une amélioration réelle.

Il paraît naturel que dans ces circonstances la France considère qu'il lui appartient d'assumer la tâche d'essayer le relèvement du Maroc. Ses possessions algcrienijcs avoisinent celles du sultan sur une longueur de plusieurs centaines de milles. Elle s'est vue Contrainte, à diverses reprises, d'entreprendre des opérations militaires importantes et difficiles, et très coûteuses, pour mettre fin aux troubles qui se produisent sans cesse parmi les tribus qui sont proches de la frontière de l'Algérie. Ces tribus, bien que nominalement sujettes du sultan, échappent en fait presque complètement à son

yO TITRE DEUXIÈME

contrôle. Le commerce entre la France et le Maroc est, en outre, si Ton y fait rentrer le commerce entre l'Algérie et le Maroc, d'importance considérable, et peut soutenir la comparaison avec notre propre commerce dans ce pays.

Dans ces conditions, la France quoique n'ayant aucun désir d'annexer les domaines du sultan ou de renverser son autorité, cherche à étendre son influence au Maroc et elle est prête à faire tous les sacrifices et à encourir toutes les responsabilités qu'implique l'objet de mettre fin à l'état d'anarchie existant sur les frontières d'Algrérie.

Le gouvernement de Sa Majesté n'est pas préparé à assumer de telles responsabilités ou à faire de tels sacrifices et en conséquence, il a volontiers admis que si une puissance européenne quelconque doit avoir une influence prépondérante au Maroc, cette puissance est la France. D'autre part, il n'ai pas perdu de vue que la Grande-Bretagne aussi a au Maroc des intérêts qui doivent être sauvegardés dans un arrangement entre la France et l'Angleterre. Au premier rang, il convient de placer la question des facilités à réserver à notre commerce, aussi bien qu'à celui des autres pays, dans l'empire du Maroc. Nos importations, dans ce pays, représentent une forte proportion des importations totales, et il est évident que, avec de meilleures méthodes administratives, une réforme du régime monétaire actuel, des moyens de transport par terre moins onéreux, le commerce étranger au Maroc subirait un accroissement considérable^ auquel le commerce anglais voudrait naturellement participer.

Les droits et privilèges de la Grande-Bretagne au Maroc, en matière commerciale, sont réglés par la convention de commerce et de navigation! conclue entre les deux Etats en décembre 1856; quant aux droits que possèdent les sujets britanniques de résider ou de voyager dans les états du sultan, ils ont été définis par le traité général conclu, la même année, entre les deux pays.

La convention donne le droit aux sujets anglais de commercer librement au Maroc, dans les mêmes conditions que les indigènes ou que les sujets de la nation la plus favorisée, elle stipule que leur droit de vendre ou d'acheter ne pourra être restreint ou atteint par aucun monopole, contrat ou privilège exclusif, sauf pour certains articles d'importation, en nombre limité, expressément mentionnés.

Le traité donne aux sujets britanniques le droit de résider ou de voyager dans les états du sultan et donne, en outre, au gouvernement britannique, la faculté d'établir des consuls dans les villes et ports du Maroc et établit une juridiction consulaire pour les sujets anglais; elle leur accorde, en outre, les privilèges d'usage relativement au droit des sujets anglais à louer des habitations et des magasins, à acquérir et à vendre, à l'exemption du service militaire et des levées exceptionnelles et pour la sécurité de leurs personnes et de leurs biens.

Il aurait été impossible au gouvernement de Sa Majesté de consentir à aucun arrangement qui n'aurait pas laissé ces droits intacts et les avenues du commerce complètement ouvertes à l'initiative de nos nationaux.

Une deuxième condition que le gouvernement de Sa Majesté regar-

dait comme esscntiellç était également acceptée sans hésitation par le gouvernement français. Elle a trait à certaines portions du littoral marocain sur lesquelles les deux gouvernements désirent qu'aucune puissance ne soit autorisée à s'établir lii à ériger des fortifications ou des ouvrages stratégiques d'aucune sorte.

Une troisième condition se rapporte à r£spagne: une reconnaissance adéquate et satisfaisante des intérêts espagnols politiques et territoriaux a été dès le début, aux yeux du gouvernement de Sa Majesté, un élément essentiel d'un des règlements de la question du Maroc.

L'Espagne a des possessions sur le littoral marocain et la grande proximité des deux pays a fait naître l'espoir raisonnable, de la part du gouvernement et du peuple espagnol, que les intérêts de l'Espagne seraient pris en considération spéciale dans tout arrangement affectant l'avenir du M^oc.

Le gouvernement de Sa Majesté a observé avec satisfaction, enJ ce qui concerne la question de principe, que les deux gouvernements sont entièrement d'accord et que l'objectif des Français comme celui du gouvernement anglais est d'assurer que cette considération spéciale, reconnue par tous deux comme étant due à l'Espag^ne, soit appliquée dans les questions de forme non moins qu'en ce qui concerne les intérêts matériels de l'Espagne.

Accord franco- espagnol

Les négociations franco-espagnoles à propos du Maroc, tour à tour reprises et abandonnées, ont abouti le 7 octobre 1904. L'arrangement signé à Paris par M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères, et le marquis de! Muni, a été publié sous la forme de la déclaration suivante :

DÉCLAIL\TION

Le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de Sa Majesté le roi d^Espagne, s'étant mis d'accord pour fixer retendue des droits et la garantie des intérêts qui résultent^ pour la France^ de ses possessions algériennes et, pour V Espagne, de ses possessions sur la côte du Maroc, et le Gouvernement de Sa Majesté le roi d^ Espagne ayant, en conséquence, donné son adhésion à la déclaration francoanglaise du 8 avril IÇ04., relative au Maroc et à VEgypte, dont communication lui aidait été, faite par le Gouvernement de la République française, déclarent qu'ils demeurent fermement attachés à Vintégrité de r empire marocain sous la souveraineté du sultan.

Le Makhzen, — Le Sultan, — Les Ministres. — La Maison du Sultan. — Les Caids, — Les Pachas, — Les Amels, — Les Kalifes. — Les Oumana. -^— Blad-el-Makhzen. — Blades-Siba.

Le Makhzen, LF Sultan. — Le Gouvernement marocain est essentiellement théocratique. Théoriquement tout au moins, le Sultan n'a d'autorité que par son origine chéri&enne.

c Les institutions marocaines peuvent souvent se comparer à celles qui existaient chez nous au Moyen âge. A cette époque, le roi de France possédait en toute souveraineté ITle de France et les terres de la Couronne, il n'était que suzerain pour le reste de son royaume. De même le sultan possède les ports de mer et les autres villes importantes et. appuie son autorité sur les plaines formant le blad el makhezcn, d'où il tire ses soldats et surtout ses ressources financières; pour tout le reste de son empire, il est seulement le chef et surtout le représentant de ITslam occidental vis-à-vis des nations étrangères. Aussi si le blad-es-siba ne lui paie que des impôts insij^ni fiants, et ne lui envoie que des contingents en temps ordinaires, il ne lui a jamais refusé assistance, lorsqu'elle était demandée en vue de la guerre sainte, de la Djihad. Le Sultan seul d'ailleurs, qui est

riman par excellence de la nation musulmane, a le droit de proclamer la Djihad,

€ Avant tout, chef religieux, le Sultan doit gouverner pour les Musulmans et par les Musulmans; eux seuls peuvent être fonctionnaires et jouer un rôle dans TEtat. Les Juifs indigènes ne font, pour ainsi dire, pas partie intégrante de la nation; ils ne sont que tolérés par le Sultan qui leur accorde sa protection moyennant le respect des clauses du pacte de demma. Aussi, lorsque le souverain veut faire une communication à ses sujets, il les fait (du moins dans les villes) convoquer â la grande mosquée par le caïd ou gouverneur, et sa proclamation est lue au peuple par le Khatib^ ou prédicateur habituel. • (René Maudiât),

Les Sultans n'ont cependant pas une entière confiance dans l'efficacité du prestige qui leur est affirmé par des théologiens et des Oulémas. Pratiquement ils ont constitué autour du trône une véritable aristocratie, un corps complètement distinct du reste de TEmpire, et qui s'intitule le Makhzen,

Deux éléments composent le Makhzen:

L'un, permanent, est constitué par les quatre tribus arabes ou arabisées:

Tribus du guich (armée): Etil Sous; Oîideya; Cheraga; Cherarda).

L'autre, temporaire, comprenant les gens dont le Makhzen a demandé le concours comme: les Nouaïb (i) levés en temps de guerre et qui, commandés par leurs caïds, ressemblent à nos goums algériens.

Les quatre tribus fondamentales jouissent des privilèges et immunités qui les rendent solidaires d'une dynastie dont elles ont, à l'origine, facilité l'avènement. Elles constituent le noyau de l'armée marocaine, et sont, en quelque sorte, au service permanent du Sultan qui leur a concédé des territoires habilement répartis dans les régions d'un loyalisme suspect.

Quant aux fonctionnaires, second élément du Makhzen,'

(i) Tribus de Naîba (pluriel Nouaïb), qui paient un impôt dont les tribus Makhzen sont exemptées.

leur intérêt garantit leur fidélité. Au surplus les emplois sont quasi-héréditaires, et c*est invariablement au sein des mêmes grandes familles que sont toujours choisis les dignitaires des plus hautes et plus lucratives fonctions.

Au sommet du Makhzen, trône le SULTAN, le Chérif couronné. Kalif et serviteur de Dieu, le Sultan qui centralise en fait tous les pouvoirs, n'a cependant pas le droit de modifier la loi définitivement écrite et déposée dans le Coran par le prophète. Le Sultan applique la loi, il ne la formule pas. C'est pourquoi au Maroc, comme dans tout pays musulman, il ne peut y avoir aucun changement, et par conséquent aucun progrès à notre point de vue social, attendu que tout est dans le Coran, le Liirre écrit par le prophète sous la dictée de Dieu, par suite immuable et absolu.

En outre du personnel très nombreux de la Cour, placé sous la direction du Hadjib et du Caïd el Méchouar^ le souverain est assisté dans son Gouvernement par un certain nombre de fonctionnaires civils, Vizirs ou secrétaires, chargés d'appliquer les traditions politiques du Makhzen. Ce sont les gens de la Chkara (sacoche ou portefeuille) par opposition au service de la Cour qui ne comprend que les gens de la Koummyia (poignard).

Vizirs, Ministres. — Jusqu'à Mouley Abdel Hassan, il y a cinquante ans, sept ivizirs ou secrétjaires suffisaient pour manier tout l'appareil politique du Maroc. La Makkendjia est aujourd'hui un véritable ministère avec un total de quatrevingts secrétaires.

Le Grand vizir est le chef du Gouvernement. A côté de lui VOuzir-el'BaJir, ministre de la mer (i), c'est-à-dire des questions extérieures; YAllaf (2) autrefois simple payeur, plutôt intendant, mais que les Européens appellent ministre de la guerre;

(i) Titre venant de l'époque des corsaires oîi les rapts et ventes d'esclaves fonnaient le fond de toutes les discussions avec la puissance européenne; c'est de là que ce ministre est encore chargé de négociations avec les diplomaties étrangères.

(2) El-Ailaf, — Traduction: celui qui approvisionne.

ramin el Oumana (i), ou ministre des finances, VOuzir el Chikàiat echchekaouiy ou ministre de la justice, spécialement chargé de centraliser toutes les réclamations pour les réserver à la décision du souverain.

Les Ministres travaillent à la portée du Sultan auprès duquel ils sont appelés tous les jours, et à tour de rôle Pour Texamen ou la préparation des affaires importantes, le grand Vizir les réunit parfois en son bureau; la réunion prend alors le nom de Medzelem, Les bureaux ministériels appelés Beniqqa donnent tous sur la cour oblongue de Dar el Makhzen, et sont aménagés très simplement. "Comme meubles, il ne se trouve dans chacun d'eux que quelques nattes, une petite table et un coussin. Les archives sont entassées dans de petites caisses en tôle, fermées d'un léger cadenas.

Les ministres et fonctionnaires ne recevaient autrefois que des rétributions dérisoires (au maximum 35 pesetas par mois) : il leur fallait se procurer des revenus, et compter sur les larges cadeaux du Souverain. Abd-el-Aziz a, le premier, institué le système des appointements fixes, et maintenant les fonctionnaires à leur entrée en fonction, doivent solennellement prêter le serment de s'en contenter.

M. Eugène Aubin observée très justement combien est forte l'empreinte Makhzen chez ceux qui se rattachent de près ou de loin au Gouvernement du Maroc. Le fait d'appartenir à cette collectivité dominante influe sur les éléments les plus divers, et les plus éloignés, depuis les Ministres jusqu'aux esclaves; les avantages qui en résultent établissent de la discipline autour du Sultan.

Quand le Sultan quitte Fez ou Marrakech, il y laisse comme lieutenant ou Kalifa, un fils, un frère ou un oncle. Les subordonnés de chaque fonctionnaire important y demeuretit et forment une sorte de diminutif de la Cour.

(ï) Plutôt trésorier payeur que minisire; centralise les recettes et les dépenses. Il a pour collaborateurs immédiats le secrétaire des recettes" (Amla eddakhel) et le secrétaire des dépenses (Arain elkharidj).

Extrait d'une étude de M. René Mauduit {Bulletin du Comité de V Afrique française).

Maison du Sultan

La maison du Sultan est divisée en deux sections distinctes: les hauia intérieures et les hauia extérieures, qui comprennent un certain nombre de serviteurs dits hauaii, recrutés dans Tarmée. A la tête de ces deux sections sont le Hadjib, ou chambellan, et le Mechaouri ou càid Elmechouar, fonction qu'aucun mot français ne traduit exactement, mais que nous définirons.

Le hadjib a la direction intérieure du palais (i) et du matériel de campement du sultan, ainsi que la garde du sceau ou cachet qui doit être apposé sur toutes les pièces officielles émanant du souverain. Les différents services placés sous ses ordres nous» indiquent d'ailleurs la nature de ces fonctions. Il est, en efiFet, le chef des hauta intérieures qui comprennent :

Les Mouâlitn Elfrach, qui sont au nombre de cent quarante environ dont soixante sont montés. Lorsque le sultan réside dans une de ses capitales, ce sont eux qui. sont chargés de nettoyer les pièces qu'il habite et de les garnir de matelas et de tapis. En expédition, ils accompagnent les bagages et garnissent également de matelas et de tapis la tente du Sultan ; une dizaine d'entre eux, à tour de rôle, se tiennent constamment à côté de la tente chérifienne.

Les Mouâlim Atat, au nombre de cinquante dont dix cavaliers. Ils ont en charge les ustensiles nécessaires pour faire le thé, le café et le chocolat qu'ils préparent eux-mêmes en expédition et qu'ils font préparer par un esclave du palais en temps ordinaire.

Les Mouâlim Elma au nombre de 80 environ dont 20 cavaliers, chargés de filtrer l'eau du Sultan, de préparer les boissons sucrées.

Les Afûuâiim Eloudou comprenant 100 fantassins et 30 cavaliers, tous nègres, chargés de chauffer et de nettoyer les Iiammâm et de préparer l'eau pour les ablutions.

Les Mouâlim Erroua, 150 fantassins et 70 cavaliers, chargés des chevaux et des écuries du Sultan.

Eldjeszara (les bouchers). Cette hauia est exclusivement composée de nègres. Ils doivent approvisionner le Sultan» de poulets, de gibier, de viande de bœuf et de mouton ; c'est à eux qu'il incombe de préparer certains plats comme le kefda (hachis de foie), le méchoui (rôti, etc. ;

(i) Lorsqu'une ambassade européenne se rend à la Cour, ^e Sultan lui envoie toujours à Tanger ou à son port de débarquement des tentes, accompagnées d'une équii)e de fraïguiya chargés de les dresser durant le voyage.

leur fonction n'est pas une sinécure en campagne, et, aussi, aux jours de fête où le Sultan a, parfois, de nombreux hôtes et envoie des morceaux de victuailles aux chérifs et a\ix différents fonctionnaires du makhzen, ainsi qu'aux délégations des tribus venues pour présenter la hediya (présents d'usage) ; aussi les djessara sont-ils assez nombreux, leur hauta comprend 150 fantassins et 80 cavaliers.

Les Fratgutya, — Cette hauta comprend 300 fantassins et 100 cavaliers. Le service des fratgutya est fort pénible en campagne ; ils sont charges de planter la tente du Sultan, celle de ses hôtes (1), du hadjib ou chambellan, ainsi que les différentes tentes qui font partie de la maison du Sultan (cuisines, matériel de campement, etc.). Le jour du départ, ce sont eux qui emballent le matériel de campement, plient les tentes et les chargent sur les mulets de bât. Lorsque le sultan est en résidence dans une de ses capitales, les fratgutya sont naturellement peu occupes, ils deviennent alors portiers des différents bâtiments du palais ou sont employés à des besognes diverses.

Chacune de ces hauta a son chef, mais toutes sont placées sous la direction supérieure du hadjib (2). Tous ces hauati sont, nous l'avons dit, recrutés dans l'armée, bien que chargés d'une besogne domestique. Au besoin, ils peuvent, en effet, servir de gardes du corps et être appelés à combattre dans les cas où le camp^ ou le palais serait attaqué. Ce sont donc des soldats chargés à tour de rôle de certaines corvées, d'où leur nombre qui peut paraître exagéré pour leur besogne. Les chiffres que nous venons de donner sont d'ailleurs théoriques et ne sont pas toujours atteints, les différents services sont souvent confondus depuis quelques années, le sultan actuel marquant peu de goût pour l'antique protocole de la cour chérifienne.

Les fonctions du hadjib sont donc d'un ordre tout à fait privé ; il n'en est pas de même de r(*lle du Kaid cl mechouar (3). C'est à lui

(i) Il s'agit ici, bien entendu, de la partie du palais dans laquelle les hommes peuvent p'Mn'trer, et non (hi harem 011 le service est fait par des eunuques, ou des nrfjresses placées sous les ordres de la arifa, sorte d'intendante du harem

{2) Le hadjib a en outre sous Ka direction les mouqettin <lont la fonction consiste à calculer l'heure exacte de la prirre ; les mout'dzin (muezins) et les imams char;,'('s d'annoncer et de diri«»er les j)ricres ; les mouâlin essekin charj^és de ]>orter le sabre du sultan; enfin les tohhala ou tambours. Ces différents services sont rattachés aux hautas intérieures.

(3) Le mechouar est ime place assez vaste, situ(*e près du palais et où le sultan tient sej; audiences jiubli'jues. C'est là (ju'il revoit les tribus qui viennent à certaine> fêtes de l'année [>résenter la hediya^ ou présents d'usage; c'est là aussi (ju'il revoit en audience publi(|uc les ambassadeurs étrangers qui viennent j)résenter leurs lettres de créances. C'est de mechouar (littéralement : lieu du Conseil) que vient le nom de mechaouri qui joue dans ces circonstances le rôle de maître des cérémonies.

que doivent s'adresser toutes les personnes qui sollicitent une audience du sultan (i), à l'exception des vizirs qui ont directement accès auprès dn souverain. Dans les cérémonies publiques, le kaïd elmechouar est à la fois maître des cérémonies et porte parole du sultan qui ne parle que par son intermédiaire et dont il répète les paroles d'une voix retentissante. En dehors des questions qui concernent le protocole chérifien, le chef du mechouar est souvent chargé de besognes délicates: celle par exemple d'arrêter les kaïds ou les grands fonctionnaires que l'ont veut emprisonner, surtout lorsque l'on craint la résistance de la tribu si le kaïd est bédouin, ou lorsqu'on veut faire discrètement les choses, s'il s'agit d'un fonctionnaire se trouvant au siège de la résidence du sultan.

De même que le hadjid, le k^d elmechouar a, pour l'assister dans ses fonctions, un certain nombre d'aides. Ce osnt les hauaii qui font partie des hauta extérieures et constituent une sorte de garde. Ces hauta sont les suivantes:

Elmechaouriya (2). — Ils sont en nombre variable, selon les circonstances, et se tiennent à la porte du Dar Elmakhzen. Ce sont eux qui introduisent les visiteurs, qui sont chargés des messages de confiance et des communications aux vizirs, qui se font souvent de vive voix. Ils accompagnent aussi leur chef, le caïd elmechouar^ lorsque ce dernier doit faire une arrestation ou est chargé d'une mission quelconque. Ceux des mechaouriya qui ont une certaine prestance sont désignés pour précéder ou suivre le sultan dans les cortèges officiels comme allama^ porte-étendards, ou mouâîin elmesrag^ lanciers (3) ; c'est parmi eux que sont aussi choisis les mouâlin elmedsall^ qui tiennent au-dessus de la tcte du sultan, dans les cérémonies publiques, le parasol à long manche, qui est un des attributs du pouvoir suprême, et les mouâlin clviotikhala^ qui portent les fusils du sultan et remplissaient autrefois l'office de bourreau (4).

Les mesakhrin. — Ces cavaliers sont chargés de porter dans les tribus les messages du makhzen et généralement des commissions. En temps ordinaire, ils remplissent auprès du sultan et des vizirs des fonctions analogues à celles des mechaouriya.

Les frada sont les caïds relevés de leur commandement et parfois

(i) On ne s'adresse pas dans ce cas au kaïd elmechouar sans lui faire un cadeau pour obtenir son appui ; la charge est donc trî-s rémunératrice.

(2) Mechaouriya est le f«'minin arabe de mechaouri.

(3) Il ne s'aj^it pas ici d'un corf)s de lanciers constitué pour la guerre, mais seulemeuit de quelques jjardes du corps portant la lance comme ornement aux cérémonies publiijues.

(4) L'office du bourreau n'est plus, depuis lonfjtcmps, qu'une sinécure à la cour chérifienne. Ce n'est que dans le cas d'assassinat d'Eun)péens, et lorsque la peine de mort est exij^ée par la puissance intéressée, qu'elle est appliquée, les criminels sont, dans ce cas,, fusillés; mais le fait se jiroduit rarement.

8o TIIRE TROISIÈME

aussi des chérifs qui fooment au souverain une sorte de garde d'honneur.

Ces trois hautas, qui sont toutes sous le commandement supérieur du caïd elmechouar, composent, dans leur ensemble, la garde du sultan.

Ni le chef du mechouar, ni le chambellan n'ont le titre de vizirj mais, étant en contact journalier avec le sultan, ils arrivent parfois à jouer auprès de lui le rôle de conseillers et à prendre une réelle importance.

Le représentant du Sultan à Tanger

L'organisation du Gouvernement ne serait pas complètement exposée si Ton omettait de parler du représentant du sultan à Tanger.

Cette ville, on le sait, est la résidence du corps diplomatique, bien qu'elle ne soit pas le siège du Makhzen; le gouvernement marocain doit donc y avoir un organe qui soit un complément de ce que Pon pourrait appeler le ministère des Affaires étrangères, encore que ce nom soit prétentieux pour désigner VOuzir El bahr et ses secrétaires.

Le représentant du sultan à Tanger est un intermédiaire entre le Makhzen et le corps diplomatique. C'est par lui que le Makhzen fait parvenir ses communications aux ministres plénipotentiaires en résidence à Tanger, et c'est à lui que ses agents adressent les requêtes et les protestations qu'ils peuvent avoir à formuler auprès du gouvernement marocain.

Mais là ne se borne pas son rôle. Les agents diplomatiques ont à s'occuper de nombre de réclamations consulaires, d'importance secondaire, que le représentant du sultan peut traiter en premier ressort sans en référer au Makhzen ; aussi cet agent ne correspond pas seulement avec la cour chérifienne, mais aussi avec les différentes administrations de l'Etat auxquelles les Européens peuvent avoir h recourir, par exemple les caïds des tribus ou les gouverneurs des Wlles de la côte, les Oumanas des douanes et même, en certaines circonstances, les cadis (i). C'est à lui notamment que sont exposées les récla-

(i) Les Eurt)péens doivent frt^querament avoir recours au représentant du sultan lorsqu'il s'agit de faire exécuter un jugement rendu par les cadis.

D'autre part, toutes les affaires immobilières sont de la compétence des cadis qui jugent conformément au droit musulman, même pour les Européens; mais l'article ii de la Convention de Madrid admet dans ce cas un appel au ministre des Affaires Etrangères, c'est-à-dire au représentant du sultan à Tanger, à qui le texte français de la Convention donne ce titre.

ORGANISATION POLITIQUE ET ADMINISTRATIVE 8l

mations toujours fort nombreuses des consuls des différents pcrts contre les caïds dont leurs nationaux ont eu à se plaindre. Dans ce cas, le représentant du sultan envoie à ces fonctionnaires des recommandations ou des ordres dont ces derniers ne tiennent compte que s'ils croient avoir intérêt à le faire. Les ordres qu'il adresse aux csûds n'ont, en effet, d'autre sanction que la plainte au Makhzen dont il prend rarement par lui-même l' initiative ; dans la pratique, toute réclamation contre un fonctionnaire qui n'aboutit pas par son intermédiaire devient — si l'affaire a quelque importance — l'objet d'une négociation entre la légation intéressée et le Makhzen.

Les Européens donnent souvent à cet agent le nom de Ministre des Affaires Etrangères... Aucune appellation n'est plus fausse: son titre officiel est celui dont nous nous sommes servi, représentant du Sultan (i), bien qu'il semble indiquer des pouvoirs plus étendus et moins spéciaux que ceux dont jouit en réalité l'agent du Makhzen à Tanger. Parfois les indigènes de Tanger l'appellent notre Ambassadeur, le considérant comme un agent diplomatique accrédité auprès de toutes les nations étrangères; bien qu'inexacte, cette appellation résume assez bien le but de ses fonctions.

L'autorité réelle du représentant du Sultan à Tanger et l'étendue de ses pouvoirs sont essentiellement variables, puisqu'ils dépendent de la volonté du souverain, ou de la conception que se fait momentanément le Makhzen de l'utilité de cet agent. — Au commencement de ce siècle, alors que Tanger, qui n'avait pas son importance actuelle, relevait des pachas de Tétouan ou de Larache, les consuls généraux (2) traitaient avec ces fonctionnaires qui leur servaient d'intermédiaires. Ce système convenait admirablement aux marocains, mais beaucoup moins aux représentants étrangers, et l'importance des relations diplomatiques avec l'Europe devint telle, que le Makhzen dut se faire représenter à Tanger par un agent spécial qui 'fut d'abord Si Mohammed Elkhetib (3), puis Si Mohammed Bargach. Ce dernier jouissait de pouvoirs très étendus, et c'est avec lui exclusivement qu? correspondaient les agents diplomatiques étrangers, sauf lorsqu'ils se rendaient, selon la coutume, à la cour chérifienne « en ambassade » pour remettre leurs lettres de créance et discuter les réclamations qu'ils jugeaient importantes. Bargach étudiait les réclamations £ui lui

(i) Les documents officiels du makhzen, husfju'il ont à faire mention de ce fonctionnaire, emploient le terme ttaïd sidna: Reprtrsentant de notre Maître.

(2) Les nations européennes étaient alors représentées au Maroc par des consuls généraux.

(3) Le dernier [)a<'ha charjjé de traiter les affaires diplomaticiues fut Bousalem Aztot, pacha de Larache et Tanger mais résiih\nt à Larache. Tanger eut depuis des j>achas spéciaux, mais ils ne correspondent avec les agents étrangers que pour les questions concernant le territoire de leur juridiction.

étaient présentées contre les caïds, et lorsqu'il les jugeait fondées, envoyait à ces fonctionnaires des ordres péremptoires auxquels ceuxci n'osaient résister.

Si Mohammed Torrès succéda à Bargach en 1883, mais Mouley Elhasan aimait trop à décider par lui-même pour laisser à son représentant des pouvoirs très étendus. Les Ministres plénipotentiaires correspondaient bien avec lui, mais pour les affaires d'importance, ils adressaient aussi directement leurs lettres au Ministre des Affaires Etrangères Si Fcddoul Gharnit. A la mort de Mouley Elhassan le ^rand vizir. Si Ahmed bon Moussa, concentra entre ses mains tous les pouvoirs ; l'importance du représentant du sultan à Tanger diminua encore ; les ordres qu'il envoyait aux czûds n'étaient plus suivis d'aucun efiPet et les agents étrangers prirent insensiblement l'habitude de s'adresser directement au Grand Vizir. Mais cette siuation n'était pas sans inconvénient pour le Makhzen qui avait institué un Représentant à Tanger dans le double but d'être le moins possible en contact avec la diplomatie étrangère, et d'avoir, entre elle et lui, un intermédiaire expert aux atermoiements et sachant adoucir les chocs. Aussi à la mort de Si Ahmed, en 1900, le Makhzen déclara aux Ministres plénipotentiaires que toutes leurs correspondances devraient être désormais adressées à Si Mohammed Tores qui les remettrait à qui de droit ; en même temps il formait à Tanger une commission composée de Tores et de deux ou trois autres fonctionnaires chargée d'étudier les réclamations transmises au Makhzen, de les discuter avec les agents étrangers, et de leur donner la suite nécessaire.

Les Caids et les Pachas. — L'autorité du Sultan s'exerce dctns les provinces par l'intermédiaire des Caïds. Les villes et les plaines exposées à l'action immédiate et facile du pouvoir central, obligées de subir ses exigences, ne sont cependant tenues qu'à deux obligations principales dont nous étudierons ailleurs le détail: le contingent militaire et les impôts. Les régions qui satisfont à peu près régulièrement à ces deux obligations constituent le Blad-el-Makhsen par opposition au Blad-eUSiba relativement indépendant.

Caïd. — • Le Caïd est le principal fonctionnaire de la tribu (i); il est généralement choisi parmi les grands proprié-

(i) Une tribu (qabîla) est une réunion irindividiss descendant d'un ancêtre commun. Au-dessus de la (jabîla, dit Ibn Al-Kalby, il y a le chi'b, qui comprend un plus grand nombre d'hommes; mais cette division, usitée chez

taires de la région, mais sa désignation ne saurait être tout à fait arbitraire. Il est en effet prudent pour le Makhzen de s'assurer de l'assentiment préalable de la tribu. Pour avoir négligé cette formalité, il advint que certains Caïds ne pouvaient rejoindre leur poste, et se tenaient prudemment sur les limites de leur circonscription.

Le Caïd, une îois nommé et agréé, devient le véritable représentant du Sultan, centralisant comme lui tous les pouvoirs. C est à lui qu'il appartient de désigner ses substituts, les ChikhSy aussi nombreux que l'exige l'étendue de la province. Il répartit Timpôt et recrute le contingent, c'est avec lui que correspond le Makhzen. Les obligations fiscales de ces tribus sont consignées sur un registre tenu par lui. Ce r^istre contient le relevé des chefs de famille propriétaires, c'est-àdire le nombre des unités imposables, calcul établi par tente, par fusil, par étendard, chaque étendard étant le signe d'une fraction territoriale.

Le Caïd est personnellement responsable des obligations de la tribu qu'il administre. En fait, le compte d'un Caïd reste toujours débiteur en argent et en hommes, et c'est par la menace d'un règlement immédiat que le Makhzen maintient sa docilité.

Les rappels à l'ordre ou en règlements sont apportés par des gens du Càid el Méchouar, c'est-à-dire de la Cour. En cas de difficultés trop grandes, le Caïd est invité à venir s'expliquer à Fez. Il ne s'y rend pas toujours.

Pacha. — Le Caïd prend le nom de Pachas lorsque son Gouvernement a un caractère plus particulièrement militaire. Tous les Caïds résidant en pays de Guïch sont des Pachas. Nous verrons ailleurs la définition du Guich

Amel. — Quant à l'Amel, c'est encore le Caïd, quofque ce titre soit plus particulièrement réservé au Caïd d'une rési<

les anciens Arabes, s'est perdue au cours des siècles, et l'unité ethnique la plus forte est restée la (|abîlâ, connue chez nous sous le nom de tribu. (Salmon. Archives Marocaines).

dence lointaine; ainsi les Caïds d*Oujda et de Figuig sont des Amels. Leurs pouvoirs n*en sont pas moins identiques à ceux du plus petit Caïd des tribus les plus immédiatement soumises à l'autorité du Sultan.

Khalifa. — On appelle Khalifa le substitut quelconque d'un fonctionnaire impérial de l'ordre administratif. (Dans la pratique courante des indigènes, les drogmans ou chefs de service des interprètes auprès de cette légation sont qualifiés de Khalifa du Ministre.)

OUMANA. — Quant aux Oumana (pluriel d'Amin) leur rôle, qui est purement financier, sera étudié plus loin.

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