IL - INTENDANCE
L'Intendance n'existe pas au Maroc, en tant qu'organisation spéciale ; mais, sous cette rubrique, je désignerai tout ce qui a trait à l'entretien de l'armée et aux services auxiliaires.
ARMÉE iJC)
El-meded les ressources de guerre (le <( nerf de la guerre »). Ce mot désigne aussi les munitions.
El-rateb: la paie, la solde.
£l-mouna: la solde, les vivres.
A) Paie des troupes. — Entretien, — Les mekhaznia doivent fournir leurs chevaux, leur harnachement et leur armement et s'entrotenir avec leur solde. Celle-ci varie suivant les lieux et les circonstances. Cependant, un mekhazni ne touche jamais moins de 2 francs par jour (2 pesetas). Lorsqu'il accompagne un convoi, une caravane, il touche 5 francs (i douro) d'indemnité par jour du chef de caravane. S'il porte des lettres à un caïd, il est hébergé par ce dernier et par les nzala, de sorte qu'il n'a rien à débourser durant tout son voyage.
Dans l'infanterie régulière, ce sont les tabors de Fez et de Tanger qui sont les mieux rétribués. A Tanger, chaque homme doit toucher I peseta par jour et à Fez 3 grich (o fr. 75, hassani). Le vendredi, on doit verser aux soldats une moitié de la pa.e journalière en plus ; ce supplément est, en principe, destiné à Tachât de nattes pour se coucher. Dans les autres garnisons, le fantassin touche une paie dérisoire de o fr. 20 à o fr. 40 par jour. Le mokaddem touche une solde qui varie de o fr. 80 à i fr. 50 par jour. Le caïd mia a 2 fr. 50 et le c«ûd er reha 4 fr. 50. Les officiers se rattrapent sur la solde en constituant des hommes de paille.
Dans les ports, ce sont les oumana, percepteurs des revenus de la douane et de l'octroi, qui paient, en sus du traitement des fonctionnaires, la solde des troupes. Dans les autres villes et au camp, les payeurs sont des amin-allef qui envoient l'état de solde à la signature du ministre de la guerre. Les douros arrivent ensuite par convoi dans dî petites caisses en bois blanc. La paie des mekhazni se fait assez régulièrement. Dans l'infanterie, il arrive souvent qu'elle n'arrive point jusqu'aux simples soldats. En ville, le pacna, ou, au camp, le chef de la meh'alla, en recevant les fonds destinés aux troupes, nrélcve pour lui-même la part que tout fonctionnaire musulman croit devoir se réserver sur les deniers publics. S'il perçoit la paie de i.ooo hommes, il ne donne au caïd er reha qui prétend avoir 800 hommes présents que la solde de 600 hommes. Le caïd er reha donne à chacun de ses caïds el mia qui avoue 80 hommes la solde de 50 hommes. Finalement, le caïd el mia, qui a, par exemple 60 réguliers pré<ent<, qui est déjà en perte et qui veut aussi prélever sa part, répartit entre ses 60 soldats le rateb de 40 hommes. Les mêmes procédés se renouvellent chaque fois, de sorte que les hommes, mal payé<. désertent en quantité. Il n'existe aucun contrôle financier sur l'armée marocaine et les chefs peuvent en user à leur aise.
En arrivant au corps, le fantassin (âskri) touche : un uniforme
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complet, un fusil, une épée-baïonnette. C'est à lui d'entretenir son arme et ses effets ; et, en fait, il n'entretient rien du tout. A Fez seulement, à l'occasion de l'Aïd-el-Kebir, le Sultan fait renouveler leur uniforme aux troupes régulières.
B) Les vivres. — La mouna ou distribution de vivres n'existe qu'au camp et n'est pas régulière. Si le makhzen est de bonne humeur et si les impôts sont bien rentrés, on fait distribuer aux hommes :
Un pain: khobiza; une ration de semit (semoule) ou de dechaouch (blé concassé) ; une ration de beurre fondu : (dehen) en été, ou d'huile (zit) en hiver ; de la viande en ration collective les jours de fête.
Mais depuis longtemps les troupes ne sont plus habituées à de telles largesses. En campagne, les tribus que l'on traverse doivent généralement fournir la mouna, vivres que l'on distribue aux hommes, sinon elles risquent d'être razziées.
En ville, les soldats doivent se nourrir avec leur paie. Comme elle est insuffisante, ils exercent à côté un petit métier (gargotier, cordonnier, épicier).
Au camp, plusieurs soldats qui ont de petites économies, tiennent sur le souk' des boutiques (sous la tente) où les pairs peuvent s'approvisionner, en payant bien entendu. Ces marchands improvisés se font suivre de mulets qui portent des ballots de marchandise, ou bien achètent en gros aux paysans des régions qu'ils traversent lorsque ceux-ci n'ont pas déserté le pays à l'arrivée de la meh'alla.
On trouve chez les bok'k'alin ou a't't'arin (épiciers) du camp les vivres suivants : Thé (ataï) ; sucre (sokkor) ; cannelle (kerfa) ; farine (t'eh'in) ; semoule (semit) ; pommes de terre (bat'at'a) ; blé concassé (dechaouch) oignons (beçol).
Ces vivres se paient suivant les prix du cours lorsque le camp se trouve dans une région riche où l'approvisionnement est commode. Sinon ils deviennent rapidement hors de prix, et les soldats sont obligés d'aller à la maraude pour vivre.
C) Services auxiliaires, — Espion : biaa' (payé suivant les services qu'il rend).
Porte-fanion : t'errad. (En bataille, les t'erradin partent en avant pour stimuler les combattants et sont les premiers tues). La clique : en nouba.
Le clairon (homme) : el kornit'a.
Le clairon (instrument) : en nafir.
Le tambour (^ homme) : et't'obal.
Le tambour (instrument) : et't'ebel.
(Jusqu'ici les troupes jouaient des sonneries anglaises, à Fez et ailleurs ; elles ont maintenant adopte les sonneries françaises à Tanger.) Chaque tabor a ses clairons et ses tambours. Quelques-uns ont aussi
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une escouade de sapeurs qui s'affublent, en sus de leurs haillons, d'un grand tablier de cuir et de la hache. Ceux-là sont absolument grotesques.
Musicien : aldji.
Le sultan a deux musiques militaires de trente exécutants chacune environ. Les instrumentistes sont revêtus de longs caftans multicolores et jouent dans des instruments à vent (cuivres) européens. Malgré toute la bonne volonté de leurs chefs de musique, ils n'arrivent qu'à jouer très fort, très mal et sans mesure. Leur exécution rappelle, en beaucoup plus criard, celle de la musique beylicale à Tunis. Les musiciens marocains n'entretiennent pas leurs instruments, pas plus que les soldats n'entretiennent leurs fusils.
Ingénieurs: (mohendesin). Ceux qui portent ce nom sont des jeunes gens envoyés dans des régiments du génie en Europe (à Montpellier, par exemple) pour s'initier aux travaux de tranchées, de sape et de mine. Quelques-uns en reviennent réellement instruits et, naturellement, animés du désir de faire dans l'armée marocaine des améliorations indispensables. Mais, pour ce, on les tient à l'écart. On ne les utilise qu'en campagne où ils précèdent les colonnes expéditionnaires et (( choisissent l'emplacement des campements ».
Les mekhaznia ou cavaliers makhzen sont en principe, en temps de paix, chargés de services auxiliaires:
Garde impérial : mechaouri, pi. mechouara.
Estafette : sekbkhar, pi. sekbkharin.
meskher, pi. mesakhrin.
Gendarme (attributions très diverses) : mekhazni, pi. mekhaznia.
Ordonnance : çah'eb.
Les mechouara sont 3.000 sur le papier et de 800 à i.ooo en réalité. Ils forment la garde particulière du sultan, font la police du mechouar (partie du palais ou du camp réservée aux affaires officielles). Il y a des mechouara à cheval et des mechouara à pied. Ils sont recrutés parmi l'élite des contingents makhzen.
Il y a toujours au camp et surtout dans la partie réservée au souk des soldats qui exercent différents services auxiliaires pour lesquels ils se font d'ailleurs rétriBuer; on y trouve :
Le È'edjdjam ou t'ebib. C'est un barbier qui se fait passer pour médecin, qui soigne les maladies simples et applique des ventouses ;
Le djebbar, rebouteux, qui raccommode les membres fractures ;
Le kherraz, cordonnier qui rapièce les belras ;
Le semmar, maréchal ferrant ;
Le k'ahouadji, cafetier, qui ne vend que des tasses de thé;
Le mezian ou barbier-perruquier ;
Le bek'k'al ou a'tVar (épicier-droguiste) ;
Le djezzar, boucher qui égorge les bestiaux ramenés après une razzia.
Le znaïdi, armurier, qui essaie de réparer les fusils détériorés. Il a fort à faire.
Le khobbaz {boulanger}.
Le sarah', berger, qui conduit les troupeaux razzies ;
Le moudden, muezzin, qui appelle à la prière et assiste les mourants à leurs derniers moments.
Le berrah' ou crieur public qui annonce les nouvelles importantes ou les objets perdus (qu'on ne retrouve jamais) ;
Les h'emmarin (âniers) et les ber'r'alin (^muletiers) qui transportent les nombreux impedimenta (thok'la).
§ III, — EN CAMPAGNE (herka).
Quand le makbzen veut réduire des tribus révoltées, il fait camper sur leur territoire une meh'alla qui razzie la région (takoul, elle la mange, suivant l'expression consacrée). Les cavaliers font des fantasias, les fantassins pillent les douars, tandis que les chorfa, diplomates du moment, négocient en sous-main pour brouiller entre elles les fractions de la tribu rebelle. Quand le pays est ainsi affaibli par ces divers moyens, la meh'alla part en souga : c'est l'expédition d'un seul bloc qui consiste à brûler des gourbis et à couper les têtes de quelques malheureux cultivateurs. Puis, la colonne revient à son casernement, à Fez, par exemple, et les têtes décapitées sont exposées aux portes de la capitale.
Ainsi, dp.ns le cas général, le makhzen lance son armée régulière contre les tribus qui refusent de payer l'impôt ou qui s'agitent. Les âsker volent la volaille et les bestiaux, brûlent quelques gourbis : la tribu se soumet et la campagne est finie.
Mais les choses ne vont pas toujours aussi simplement et la dernière révolte de Bou Hamara l'a bien montré. L'armée marocaine peut avoir aussi affaire à de véritables effectifs levés chez les dissidents et qui opposent aux réguliers un front de bataille inquiétant. C'est alors qu'a lieu la véritable souga, dangereuse, où il y a pour l'armée du Sultan des morts, des blessés et aussi beaucoup de fuyards.
La meh'alla campe dans la plaine la plus rapprochée du foyer de l'insurrection, car il est nécessaire de faire remarquer que la révolte éclate toujours dans une. région montagneuse. Là, on attend les événements ; mais on s».' garde bien d'envoyer des nouaïb en reconnaissance : ce n'est pas la gaïda (règle). L'ennemi n'attaquant jamais de nuit, on dort sur ses deux oreilles, bien que les gardiens (àssas) tirent de temps à autre quelques coups de fusil j)()ur se maintenir éveillés. L'n beau matin, les sentinelles signalent la présence de l'ennemi; là-bas, au fond de la plaine, on aperçoit, en effet, un groupe de mon-
tagnards à pied, armés de fusils et entourés de nombreux cavaliers qui font la fantasia.
Les clairons sonnent le rassemblement ; les soldats saisissent leurs armes et viennent se ranger en désordre autour de leurs chefs ; les fantassins ont troqué leur uniforme contre une djellaba brune qui ne les distingue en rien des paysans du pays et avec laquelle ils sont plus à l'aise; les artilleurs préparent leurs pièces dans la direction de l'ennemi, au cas où celui-ci aurait des velléités de s'approcher du camp; tout le monde crie, les caïds s'agitent et n'arrivent pas à se faire entendre ; les femmes galantes poussent des you-you aigus : c'est un tumulte indescriptible.
Cependant, les caïds el mia ont fait ouvrir les caisses de cartouches et se préparent à faire la distribution de munitions. On appelle chaque calibre et chaque marque nominativement pour que les hommes qui possèdent soit un Chassepot, soit un Martini-Henry, soit un Maiiser, soit un Winchester, sachent vers quelle caisse se diriger. Inutile de dire qu'on perd beaucoup de temps pendant cette distribution.
S'il y a des cavaliers, ils se précipitent les premiers en un groupe compact sur la colonne qui s'avance et déchargent brusquement leurs fusils à quelques pas pour faire volte-face au triple galop ensuite : c'est ce qu'on appelle el kerr ou el ferr ou bien encore el mechalia. S'ils le peuvent, les cavaliers, de cette façon, ikesserou (cassent) le groupe ennemi (c'est-à-dire qu'ils le mettent en déroute).
Après quoi, c'est à l'infanterie de donner. Elle abandonne en désordre le camp sans y laisser un seul homme en armes, ce qui est fort téméraire, car les adversaires n'auraient qu'à exécuter un mouvement tournant pour venir prendre le campement à revers ; heureusement qu'ils n'y songent même pas.
Les caids, qui se piquent de connaître â'im el h'erb (la tactique), essaient de mettre un! peu d'ordre dans leurs effectifs. Ils veulent montrer qu'ils connaissent la guerre (ech cherr ou el guerra), l'attaque (el h'emla), la charge en avant (ez zeh'ef). Ils commandent soit la charge à la baïonnette (h'emla bet touafel), soit le feu de salve (h'emla Bel baroud), soit le feu à volonté (el h'droun). C'est peine perdue. Leurs soldats se précipitent en cohue au t'rad (combat), tirent à tort et à travers, se tuent entre eux, car souvent ils ne se reconnaissent pas sous la djellaba, s'éparpillent et ne deviennent plus pour les ennemis que des adversaires ordinaires, comme s'il s'agissait d'un combat de tribu à tribu. Tout en courant à la débandade, ils poussent des cris féroces et le parti adverse fait chorus.
Dès le premier moment, les deux bandes se mesurent de l'œil. Si Tune d'elles est en minorité apparente, elle est rapidement intimidée et bat en retraite. La retraite (teh'ied) ne tarde pas à se changer en déroute (herba ou kesra) et ceux qui ont la victoire (r'elba) poussent
des hurlements de joie. Si les (roupes du Sultan sont battues, elles décalent dans la direction du camp. Lorsque les vainqueurs se laissent entraîner à poursuivre les fuyards, ils sont reçus par une saive d'artillerie qui leur fait rebrousser chemin au plus vite. Si les âsker ont le dessus, les révoltés qui se sont tenus prudemment sur le flanc de la montagne regagnent les hauteurs, d'où ils dirigent un feu nourri sur l'infanterie qui ne peut les suivre. De sorte que l'armée makhzen ne gagne jamais réellement la bataille, même si elle réussit à repousser l'ennemi en plaine, puisqu'elle est arrêtée dès les premières pentes.
S IV. — SOUMISSION DES TRIBUS Quand les tribus dissidentes en ont asseï de la guerre avec le makhzen ou bien lorsque les Chorfa ont réussi à brouiller leurs fraclions entre elles, elles font amende honorable, elles s'engagent à : iàmmerou el blad, c'est-à-dire à réintégrer leur territoire sur les points qu'elles occupaient avant la révolte et à y assurer une sécurité relative pour les voyageurs.
Mïaoug (refuge). C'est une formalité à laquelle doivent se plier les tribus en conflit avec le gouvernement marocain pour sauvegarder l'honneur du makhien. Elle ne s'accomplit que lorsque le sultan fait partie lui-même de la colonne expéditionnaire. Les envoyés des tribus, qui sont des cheikhs vénérables, après avoir traversé le camp, viennent se poster près des canons alignés aux abords du pavillon du sultan. Ils procèdent alors i la d'ebih'a, sacrifice qui consiste à couper les jarrets de quelques bœufs amenés avec eux en s'écriant : chekouat a'Iik ia sidna, <i Nous nous plaignons à toi ô notre maître ». Un chambellan sort alors des privés du souverain el s'écrie : Sidna gai Ikoum ma lekoum, » Kotre maître demande ce qu'il y a ». On parlemente, on discute, on disserte. Les représentants des tribus se rejettent mutuellement la faute les uns sur les autres; le sultan prend une attitude de grand juge, les réconcilie sur-le-champ... et l'honneur est sauf.