SERVICE EN CAMPAGNE
^ I. — LE CAMP (er rif).
Lorsque l'armée régulière va en expédition, elle mène naturellement la vie de camp aux étapes et dans les régions où elle dresse ses tentes pour séjourner un temps plus ou moins long. Tantôt elle accompagne le makhzen défendu par les mekhaznia et les nouaïb, tantôt elle se compose seulement de tabors qui mènent campagne sous le commandement direct du Sultan, tantôt enfin c'est un seul tabor qui va châtier une tribu rebelle. Dans l'un ou dans l'autre cas, quelle que soit son importance, le camp est toujours disposé de la même façon.
Le lieu de campement s'appelle nzala (ce nom s'applique aussi aux douars-makhzen qui campent le long des pistes et qui assurent la sécurité des voyageurs par une garde de nuit). On campe toujours à proximité d'une rivière ou d'une source pour avoir de l'eau à sa portée. Le camp prend le nom de riff (c'est aussi le nom que l'on donne au pourtour du camp du makhzen) et s'appelle aussi meh'ella, comme la colonne expéditionnaire qui le compose.
La tente (khezana pi. khezaïn) revôt des formes différentes :
Simple tente de soldat, semblable aux tentes européennes: bekhra.
Tente semblable à la bekhra, mais à double toile: terakhia.
Tente de chef, identique $. la terakhia, mais un peu plus vaste, surmontée d'une boule en cuivre (jamor) : koubba (ornementée de dessins noirs en drap découpé et cousu.
Tente allongée de ministre ou de grand chef : outak'.
A) Camp des âsker. — Le ou les tabors d'infanterie régulière dressent leurs tentes en lignes circulaires autour d'un emplacement vide dont le centre est occupé par la tonte ou les tentes du commandant en chef. En face de ces tentes, sont installées les pièces d'artillerie de campagne qui accompagnent chaque tabor. De la sorte, le camp forme un vaste cercle. Le souk ou marché se place sur la lisière à
l'Est. Quand le camp des âsker accompagne le Sultan en expédition ou en voyage, il se place à TEst du camp makhzen et le marché occupe l'espace vide entre les deux : il est alors à l'Ouest du camp des âsker. Les nouaïb ou recrues irrégulières forment de petits campements sur les hauteurs voisines ; ce sont les postes avancés ; ils sont toujours fournis par les troupes auxiliaires.
B) Camp du makhzen. — Le camp du makhzen comprend, au centre, la k'oubba du Sultan, immense tente circulaire que surmonte une boule dorée (jamor), et les tentes, plus petites, du harem : le tout entouré par l'afrag, clôture en toile très forte haute de 2 mètres.
A l'Est de l'afrag, il y a une longue et large esplanade libre qui va jusqu'à l'extrémité du camp: c'est le mechouar, aux abords duquel se pressent les tentes des ministres et de leurs secrétaires. Tout près de l'afrag, s'élèvent la tente du caïd El Mechouar (grand chambellan et maître de cavalerie), trois tentes dites kheïma où les vizirs se réunissent et dont la plus grande sert de mosquée, enfin le siouan, vélum qui sert de salle de réception au Sultan.
Tout le long du mechouar, s'alignent de nombreux chevaux et mulets entravés. Au centre de l'esplanade, se dressent plusieurs canons de campagne dirigés vers l'extérieur. A proximité, s'élèvent les tentes des artilleurs.
A l'Ouest de l'afrag, se trouvent les a écuries du Sultan », emplacement où sont entravées sa monture et les mules de son harem ; puis une enceinte réservée aux prisonniers de guerre. Ceux-ci sont misérablement parqués dehors par n'importe quel temps et suivent la meh'ella (expédition) dans toutes ses pérégrinations. S'ils ne peuvent payer leur rançon, on les dissémine dans les prisons de Fez, de Meknès, de Merrakech, de Rabat, où ils sont privés d'air, de lumière et à peu près de nourriture. A bout d'arguments, on essaie de faire des soldats de ceux qui ont résisté à toutes ces misères.
Au camp, les asir (prisonniers de guerre) sont enchaînés à une chaîne commune par un carcan de fer qui leur serre le cou. Ils sont groupés les uns contre les autres, à demi nus. On les nourrit de galettes d'orge. Beaucoup meurent à ce supplice et on est obligé d'en débarrasser leurs compagnons encore vivants.
Il y a là aussi des esclaves des deux sexes, des femmes et des enfants libres qu'on fait passer pour esclaves et qui sont vendus aux officiers et sous officiers par le déliai (vendeur à l'encan).
Toute cette partie <( officielle » du camp makhzen est entourée par le riflF, campement des troupes makhzen et du guich de cavaliers. Sur la lisière, se trouvent les mechaoura, gardes de confiance du Sultan. Les tentes des mekhaznia sont groupées par tribus d'origine, toujours dans le même ordre :
Au Sud-Ouest, les Abda et les Ahmar;
A rOuest, les Oudaïa et les Cheraga ;
Au Nord, les Bouakher et les Cherarda ;
A TEst, les Rehamma, les Menabha et les Djebila. Les tentes des mekhaznia sont groupées par tribus d'origine, toujours celles des soldats et des hauts fonctionnaires du makhzen.
C) Le Souk (marché). — La colonne expéditionnaire est toujours accompagnée d'impedimenta (thok'la) qui paralysent sa marche et l'empêchent de se déplacer rapidement. Les chefs se font accompagner de leurs familles et de leurs domestiques ; des convois de mulets transportent les bagages des uns, les marchandises des autres, car il est des soldats aisés qui, au campement, sont fournisseurs de vivres, moyennant argent comptant. Ce sont eux qui, à côté du camp, installent le marché (souk) où viennent camper tous les parasites d une meh'alla marocaine : marchands civils, chanteurs (meddah'in), charmeurs de serpents (seh'h'arin).
On trouve aussi dans le souk les malheureuses femmes des asir (prisonniers de guerre) qui tiennent à suivre leurs maris.
D) La vie au camp. — Elle se passe au milieu des conflits continuels qui naissent entre le souk et les âsker, les femmes et les soldats, ces derniers et leurs chefs. On vit au milieu du tapage et des cris. Les caïds se confinent dans leurs tentes privées, au milieu de leur famille. Les mok'addem habitent une tente commune avec leurs 12 hommes et s'efforcent de mettre la paix parmi ces forcenés que souvent l'inactivité exaspère.
Parfois, il rogne une grande misère au camp. Alors, les bêtes meurent, faute de nourriture. Les razzias finissent par ne plus rapporter grand'chose. Les têtes dos rebelles étant payées de 2 à 4 douros, de temps à autre un groupe de soldats s'éloigne et rapporte à ses chefs la tête décapitée d'un malheureux et inoffensif voyageur qui cheminait par là et quon fait passer pour un révolté.
Les vivres finissent par être très coûteux et, le souk n'étant plus approvisionné, le prix des denrées devient inabordable. Alors, les désertions deviennent de plus en plus nombreuses, et la colonne expéditionnaire, réduite à des effectifs dérisoires, est obligée de revenir à sa ville de garnison.