TRIBUS DU RIF
Tsp'zouih,
'Beni-bou'fieeep,
Seni-iChennious.
^eni-Meddaih.
mhtoua,
Bepk'eth.
Tapgisi.
'BeDi''bou'''Fpah \
Beni'Wt'efL
Bek'k'ouya.
Senî'Oupiap 'el,
Témsaman,
Ceni-Touzin,
Tafepsîth.
iCzennaya,
ijeml'alça.
Ceni-Anipeth.
Senî-ûïezdouye,
Benf-Ouléehehèk.
Benl'Maîd,
Benf-bou-Vah 'yL
<ialîya.
iCébdana,
Tpifa.
OuIad'MéUouL
'Benl^Bnasen.
Seitl'ùTaA 'y ou,
ûïep'paoua.
CeniSeehip,
Les Marocains se servent d'un procédé mnémotechnique pour apprendre et retenir les noms de leurs dix provinces. Ce procédé consiste à accoupler deux par deux ces provinces, sans tenir compte de leur position géographique, et à faire rimer les désinences de chaque couple. Ex : RifetDhahra, Braber et ÇahYa, Djebala et Daïra, H'ouz et Dra, Sous et H'amra. — Daïra est Tabréviation de Dairat-Fas et H'ouz de tTouz- MerraÂèche. Les mots dairat et h'ouz sont synonymes, ils signifient t province ».
Presque toutes les provinces marocaines sont indépendantes, ne reconnaissant que l'autorité spirituelle du Sultan de Fas. Le Rif n'a jamais été soumis. Il fait partie de cet immense blad es-siha a pays abandonné » (par le sultan), pays où Von erre librement, qui occupe les quatre cinquièmes du Maroc. L'autre cinquième est appelé Blad el-Makhzeji « pays de gouvernement ». Tandis que dans le Blad es-siha l'anarchie a revêtu une sorte de forme républicaine relativement peu tyrannique, assurant mal, il est vrai, la sécurité individuelle, dans le Blad el- Makhzen, au contraire, les agents du sultan font sentir à leurs administrés tout le poids d'une autorité sans frein ni limite. Il n'est donc pas étonnant de voir les tribus insoumises manifester peu d'empressement à se ranger sous la houlette de Messieurs les caïds impériaux.
Le Rif, protégé par ses montagnes méridionales et par la mer, n'a rien à redouter d'un souverain sous marine et presque sans armée. Il envoie néanmoins des cadeaux au sultan, tout comme les catholiques en envoient au Pape. Ces présents, parvenus à Fas, reçoivent le nom d^impôi, et la vanité de l'administration marocaine est satisfaite. La seule tribu de Galîya, à cause de ses démêlés incessants avec Miiliya, a consenti à recevoir quelques soldats chérifiens. Partout ailleurs le mekhazni (soldat régulier) est incon*nu.
Tribus du RIF
Cette province compte trente tribus, dont onze baignées par la Méditerranée. Les tribus maritimes, en allant de Test à l'ouest, sont : Tri fa, Kehdana, Galiyay Beni-Saîd^ Temsaman, Beni-Ouriar'ely BeKk'ouya, Béni IVt'eft, Beni-hotfrFrah\ Beni-Gmil et Mthioua.
Au sud de ces tribus, en allant de Test à l'ouest, on trouve les Beni-Znasen, Beni-Mah'you, OuladSeitouty Beni-hofi-Yah'yi, Béni- Oulechchek, Tafersity Lemfalça, KzennayUy Beni-Touzin, Beni- Amreihy MerWaoua, Beni-Bechir, Beni-Mezdouyey Zerk'ethy Targist^ Beni'Seddathy Beni-Khennous, Beni-bou-Necer et Tar'south{i).
Presque toutes ces tribus sont habitées par des Berbères auxquels la langue arabe est étrangère. Leur idiome, appelé ThamazirHh, offre une assez grande variété de dialectes, assez rapprochés les uns des autres, sauf en ce qui concerne Kehdana et Beni-Znasen dont la langue, appelée Zenatiu^ bien qu'étant d'origine berbère, diffère sensiblement du Thamazirth,
Trifa et Oulad-Seitout sont parcourues par des Arabes nomades. Les quatre dernières tribus, Kehdana, Beni-Znasen, Trifa et Oulad-Settout sont considérées par les berbères du Rif comme non rifiaines ; leur langue et leurs mœurs s'opposant à ce qu'elles soient traitées en tribussœurs par les populations de langue Thamazir'th.
Tribu de TAR'KOUTH
i, -V^LV (le détroit, la réunion) (Bj
Je ne change rien à l'itinéraire de Moh'ammed ben T'ayyéb qui a pénétré pour la première fois dans le Rif par Tar'zouth, tribu méridionale du Rif occidental. Il fît un séjour d'environ quatre ans dans la province ; une première fois de 1888 à 1890 et une seconde fois en 1893.
En 1888, de retour d'un voyage dans la Dhahra, il franchit le territoire qui sépare cette province du Rif occidental et pénétra dans la tribu de Tar'zouth après avoir laissé derrière lui la tribu de Ktama (Djebala), dont nous parlerons dans le second volume. Ses vieux habits, son aspect de derviche errant, inspirant à ceux qui le voyaient une très grande confiance mêlée de pitié, il lui était relativement facile dépasser d'une tribu dans une autre, opération toujours dangereuse au Maroc.
(1) Je ne me lasserai pas de répéter qu'il faut prononcer toutes les lettres des mots Berbères et Arabes.
Quand on a eu le bonheur d'être bien reçu dans une tribu marocaine, le mieux est d'y rester indéfiniment, car, en sortir, c'est s'eiposer & être pris pour un ennemi par les tribus voisines qui sont presque constamment en guerre entre elles.
Moh'anuned, désireux de voirie Rif, ne s'efFraya nullement des périls qu'il pouvait rencontrer dans ce pays inconnu et sauvage. Il s'enfuit de Ktama sans dire adieu à ses anciens hôtes et s'engagea bravement dans la tribu de Tarz'outh, en suivant le cours sinueux de l'ouad (rivière) du même mon. Il pénétra dans le village d'El-Kalad, Il reçut immédiate^ ment l'hospitalité dans la mosquée et il se mit sur le champ, suivant son habitude, à étudier le pays et les habitants.
Tar*zouih est bornée au sud et à l'ouest par des tribus de la province des Djebala. Elle se compose de deux fractions : Tar^zouih-Fouk'ania (Tar'zouth-Supérieur) et Tar'zouth^TaKtania (Tar'zouth-Inférieur). Chacune de ces fractions peut lever quatre mille fantassins, c'est-à-dire huit mille hommes pour toute la tribu. (Voir la carte).
L'expérience m'ayant prouvé que le derviche, marcheur infatigable, fait allègrement à pied 40 kilomètres par jour, il m'a été relativement Éacile d'obtenir l'aire de chaque tribu, et, par ce moyen, de chaque province. Evidemment les jambes de l'incorrigible vagabond n'ont pas la précision de nos chaînes d'arpentage ; évidemment nous commettrons quelques erreurs dans l'appréciation des distances; mais il n'en est pas moins vrai qu'avec ce système, le seul applicable en la circonstance, je n'ai eu qu'une erreur de 30 kilomètres sur une ligne aussi longue que l'est tout le rivage rifain depuis l'embouchure del'Ouad-Kis jusqu'à la tribu djebalienne de R'mara ! Quand on songe que la superficie du territoire français lui-même, le territoire des lumières et de la science, n'est pas connue avec une parfaite exactitude, les superficies données dans des documents officiels entre les années 1878 et 4886 variant de 52,700,680 hectares à 52,910,373 hectares, j'cïjpère que les hypercritiques ne me chercheront pas chicane sur le peu de précision de ma triangulation forcément primitive et quelque peu défectueuse.
Tar'zouth a environ 10 kilomètres de long et 10 kilomètres de large (un quart de journée de marche dans tous les sens). L'Ouad Tar'zouth, beau cours d'eau presque comparable à la Tafna, prend sa source au sommet du Djehel-eUArez (Montagne des Cèdres), sur le territoire des Beni-bou-Necer. Cette rivière a une longueur d'une quarantaine de kilomètres. Ses bords sont peuplés de villages et de hameaux nombreux. Parfois TOuad coule dans des goi^es très encaissées. Son lit, embarrassé de rochers, est franchi sur six ponts en planches dans la seu e tribu de Tar'zouth. L'eau, limpide et fraîche, fait tourner une multitude de roues de moulins le long des deux rives.
En &it d'animaux domestiques, on ne trouve dans tout Tar'zouth que des bœufs et des mulets. Les pâturages manquent pour les chèvres et
les moutons. On est obligé de nourrir les bœufs à Técurie avec des feuilles d'arbres. Autour de tous les hameaux riverains de l'Ouad Tar'zouth, s'étendent de beaux jardins où abondent les légumes. La tribu, située sur de hautes montagnes, est très boisée. Les forêts contiennent principalement des chénes-liège, des genévriers, des chênes à glands doux et des cèdres. Les vergers sont couverts de noyers et de vignes grimpantes.
J'ai signalé dans la carte spéciale de Tar'zouth les points où se trouvent des mines de cuivre, d'étain, de plomb, d'argent, d'or et de fer.
Les deux fractions de Tar'zouth sont constamment en guerre entre elles. Cette haine, entre gens issus d'une même origine, provient des meurtres fréquents dont les hommes des deux fractions se rendent tour à tour coupables. Très susceptible, très sauvage, le Tar'zoutien, s'irrite pour un mot et frappe mortellement quiconque l'injurie ou même le contredit Berbère de race et de langue, il a les traits réguliers, la taille moyenne. Ses mœurs sont dissolues. Le voisinage des Djebala, la grande Sodome du Maroc, lui a donné des passions contre nature. Le giton, ignoble personnage nommé dans le pays àtl J^i-^, fait partie du gynécée.Les jeunes femmes elles mêmes tolèrent cette écœurante rivalité, ne rougissant pas d'avouer que, mieux qu'elles, l'ait sait faire les délices du maître. Cette hideuse plaie du gitonisme est confinée heureusement sur la frontière djebalienne. Elle est inconnue dans les autres parties du Rif un peu éloignées de la province la plus dépravée de tout l'EImpire Chérifien. Dans le second volume, nous serons obligés de remuer toute cette fange dont les Djebala semblent avoir le monopole. N'insistons pas pour le moment ; disons seulement que les gitons se vendent sur les marchés de Tar'zouth, tout comme les bestiaux.
Le ThamazirHhy dialecte berbère parlé par les Tar'zouthiens, est un peu différent des autres idiomes du Rif. Il se rapproche beaucoup du zouaoua de la Grande Kabylie. Une légende, rapportée de là-bas par le derviche, prétend que les Zouaouas algériens sont originaires de Tar'zouth même, et qu'ils ont émigré vers le Jurjura à une époque lointaine. D'ailleurs, de nos jours encore, le Tar'zouthien et le Zouaoua se livrent aux mêmes travaux, aux mêmes métiers. Tous deux fabriquent des armes, tous deux sont colporteurs. Si beaucoup de Zouaouas commencent à parler l'arabe, en revanche les gens de Tar'zouth ne savent pas un mot de cette langue. On trouve chez eux, parait-il, des ouvrages rédigés en berbère, entre autres une traduction de Sidi- Khelil et du H'adith. Leur littérature nationale se compose uniquement de contes populaires et de poésies.
Tar zouth est renommée dans tout le Maroc pour la fabrication des fusils marocains damasquinés, auxquels les armes importées d'Angleterre et d'Espagne font une concurrence désastreuse. Néanmoins, la
mauk-'Vala (fusil) t'ar'zoulhienne est encore achetée et appréciée par les tribus de Tintérieur où les armes européennes n'auraient aucune chance de parvenir, car elles seraient pillées bien avant d'arriver à leur destination.
Presque tous les Tar'zouthiens sont armuriers. Ils fabriquent une grande quantité de ces longs couteaux analogues aux poignards Kabyles. Quelques charpentiers et menuisiers savent faire de beaux coffres, de grands-plats de bois (gaçâ), des charpentes, etc.
On a essayé vainement dans le pays d'exploiter les richesses minérales de la contrée. Cinq zaouiya (séminaire musulman) se sont réservé les mines d'or et) d'argent, dont elles sont loin de tirer tout le parti possible. Les religieux de ces établissements descendent de Sidi Moh'ammed Akkemrich qui fut l'objet des bénédictions du Saint- Chérif Moulaye Abd-es-Slam.
Il y a des ébénistes qui ne travaillent que le cèdre et le thuya, dont ils font des meubles très recherchés. La profession de goudronneur est exercée par quelques individus qui obtiennent le goudron et la poix de la manière suivante : Dans une chaudière percée de trous comme un Keskas (marmite pour faire cuire le couscous), ils exposent à la vapeur produite par l'eau bouillante les bois résineux convenables, et le goudron tombant goutte à goutte est reçu dans une autre chaudière.
De même que leurs frères du Jurjura, les gens de Tar'zouth colportent dans les autres tribus des noix, de l'écorce de noyer pour blanchir les dents, des amandes, des fuseaux, de la poudre et des balles.
Quoique indépendante, la tribu envoie chaque année au Sultan de beaux fusils. Cette sorte d'impôt ne revient pas à plus de cinq centimes par tête d'habitant. Les tribus dites : Beni-bou-Chibeth, Beni-bou- Necer, Beni-Bechir, Mernisa et Zerk'eth n'en payent point davantage ; comme Tar'zouth, elles se trouvent dans des régions relativement pauvres. La plupart de leurs villages sont bâlis sur des gîtes métallifères. La tradition prétend que sous le règne du sultan El-Akh'al ? le gouvernement marocain exploitait lui-même les mines de ces tribus. On raconte aussi que Dek'ious (Decius) avait fait construire, près de chacune de ces mines, des forts dont on peut voir encore les ruines. Les indigènes, très ignorants, ne savent pas exploiter leurs richesses minérales. Us savent bien que les Chrétiens pourraient en tirer un grand parti, mais ils redoutent les conséquences que pourrait avoir pour leur indépendance la venue des Européens dans leur pays. Ils préfèrent mourir de misère sur leur minerai d'or que de compromettre leur chère likerté.
J^ maison est l'habitation du Rifain. Dans les tribus méridionales, elle consiste en un simple rez-de-chaussée couvert en dis (ampelodesmos tenax), quelquefois en palmier nain (chamœrops humilis) ou en h'alfa (stipa tenacissima). Dans le nord, les indigènes des tribus maritimes
53 LE IfAROG INCONNU
demeurent dans de vastes maisons, bâties en pisé, à un ou deux étages, avec terrasse. L'intérieur du quadrilatère formé par les appartements est réservé à une vaste oour creusée de silos, dans lesquels le grain est enfoui. Cette cour sert de parc aux troupeaux ; au milieu» qua^ rondins monstrueux supportent une haute tour en bois. Au sommet, veille le chef de la famille quand l'insécurité règne au dehors. Du haut de son poste, plus élevé que la maison, le guetteur domine les alentours, signale le danger, reçoit à coups de fusil ceux qui viennent l'attaquer. Le four où Ton cuit le pain est aussi dans la cour, sur laquelle s'ouvrent toutes les portes des appartements. La chambre du rifin n'a rien de bien rem^quable. Le long des quatre murs, blanchis à la chaux chez les riches, noirs chez les pauvres, courent de massifs et larges bancs en maçonnerie, d'un mètre de hauteur, servant de sièges pendant le jour et de lits pendant la nuit ; au-dessus d'eux, accrochées au mur^ de solides étagères supportent les vêtements, les ustensiles de cuisine, les armes, etc. Les latrines sont inconnues dans les maisons ; on va dans les champs. Il y en a, au contraire, dans les chapelles et les mosquées. Chaque habitation est entourée, étouffée par des figuiers de Barbarie séculaires (opuntia vulgaris), précieuse ressource des misérables qui font une consommation effrayante de ces fruits à la pulpe aqueuse^ rougeâtre, au goût sucré, peut-être un peu fade, appelés parles arabes Karmous En-Nçara (figues des Chrétiens).
Revenons au derviche que nous avons laissé au village d'El-K'alA. Il alla, selon son habitude constante, tout droit à la mosquée, où il trouva des jeune? gens occupés à apprendre le Coran en le récitant à haute voix. Son entrée ne fît nullement sensation. Il s'accroupit à côté de l'un des étudiants et psalmodia avec lui les versets du livre divin. Il coucha dans la mosquée après avoir soupe avec ses nouveaux condisciples. Le lendemain, il obtint de l'instituteur l'autorisation de suivre ses cours (1). C'était obtenir en même temps la retba (nourriture et logement à la mosquée). La nourriture est fournie par les habitants charitables, qui croient faire œuvre pie en entretenant pendant de longues années des jeunes gens occupés uniquement à apprendre par cœur les longs chapitres du Coran qu'ils ne comprennent point. La mode djebalienne, introduite à Tar'zouth, veut que chaque étudiant majeur ait avec lui un dit, sorte d'esclave, ignoble factotum bon à tout faire. C'est une précaution que l'on prend, paraît-il, pour préserver la vertu des jeunes gens de bonne famille. Le derviche ne dérogea pas à cette règle. Il avait emmené avec lui de Ktama un éphèbe, grâce auquel l'instituteur l'autorisa à rester à la mosquée et à profiter de ses leçons. La présence des minerais d'or et d'argent, que les indigènes sont
(1) L'âge du t'cUeb (éiudmxïï) n'est compté pour rien chez les Maiocalns. Qu*U ait 10 ans, qu'il en ait 40, c'est toujours un écolier, un étudiant. Il ne perd cette dénominatioa qu'en devenant professeur, magistrat, ou en cessant de suivre des cours.
EJCPLOMTtON DU Rit* 53
incapables d'exploiter, a donné naissance dans le pays à une fièvre cabalistique dont le derviche ressentit lui-même les effets. C'est là-bas qu'il apprit cette branche de la magie, appelée par les Arabes Khank'at'iray sorte de prestidigitation qui a pour objet d'opérer des transformations. Les Marocains et nos musulmans oranais ont une foi profonde dans la Khank*afira, Des gens de bonne foi m'ont assuré avoir vu, de leurs yeux vu, des métamorphoses étonnantes, faites en leur présence. Le prestidigitateur prend par exemple des feuilles sèches, les cache sous un voile, prononce sur elles des formules magiques et soulève le voile. Les feuilles se sont changées en beignets ou en crêpes, qu'il faut s'empresser de manger car ses produits ont une tendance déplorable à reprendre leur état primitif. Ces mêmes feuilles, à la volonté de l'opérateur, pourraient se transformer en pièces d'or ou d'argent dont l'existence serait tout aussi éphémère que celle des beignets, si l'on ne se hâtait de les écouler. L'imprudent qui les a acceptées retromve le lendemain, dans sa bourse ou dans sa caisse, des feuilles sèches occupant la place des beaux louis d'or de la veille.
Je dévoile ici le secret de la KJxanWaVira métamorphosante que je dédie aux amateurs de connaissances ésotériques en les informant que je tiens à leur disposition le texte arabe de la formule cabalistique. Voici le secret et la formule que je traduis de l'arabe :
< Prenez sept têtes de chauves-souris, autant de peaux de serpents, « faites brûler le tout ; prenez sept morceaux de graisse provenant t d'un bouc noir^ pilez-les ; prenez sept morceaux d'alun blanc, t pétrissez-les dans de l'eau de céleri. Enfouissez tout cela dans un € vieux tas de fumier ayant au moins trois ou quatre ans de date. Au t bout de vingt-un jours, retirez le tout ; faites-le sécher à l'ombre et « pilez-le bien. Mettez-le ensuite dans une boîte que vous tiendrez « dans vos mains au moment même de l'opération. Alorsi vous « prononcerez la formule suivante qu'il &ut savoir par cœur : fils de t vos fils, ô fils de vos fils, manifestez vos prodiges I Où est le Maître « du tonnerre ? Où est le Maître des nuages ? Où est le Roi dont le « front est couronné du grand serpent à mille têtes, dont chaque tête a t mille faces, chaque face mille bouches, chaque bouche mille langues, « chaque langue proclamant la gloire du Seigneur en mille idiomes « différents I Où est AchinOy Chachotichine, Kakàouchine, Aouachine, € Kanot^ehine, Yarouchine, Elouah*ène9 Vite I Vitel Immédiatement I € Immédiatement I Hâtez-vous I Hâtez-vous, ô serviteurs de ces Noms, (( de métamorphoser telle et telle chose (on prononce le nom de Vobjet à c méiamorphoserl . Où est le pacte conclu entre vous et Soulayemane € fils de Daoud ? Hâtez-vous avant que la foudre ne tombe sur vous I c Apportez^moi ce que je vous ai commandé. Que Dieu vous bénisse I ».
Les Marocains sont les plus grands charlatans du monde musulnan.
54 LE MAROC INCONl^U
Ils exploitent indifTérement la crédulité de leurs coreligionnaires et celle des Infidèles. Que "d'Européens, et même de Français, ont été les dupes de ces découvreurs de Trésors, de ces diseurs de bonne aventure, qui accomplissent quelquefois sous vos yeux des prodiges bien faits pour frapper le moral vacillant de ceux qui ont recours à leurs sortilèges!
Les monts de Tar'zouth sont assez élevés pour avoir à leur cime de la neige en hiver. Dans les endroits ombragés des hautes vallées, la neige persiste jusqu'au cœur de Tété. L'ouad Tar'zouth et son affluent Touad Beni-bou-Chibeth coulent souvent au pied des montagnes, dans des gorges profondes. A cause des richesses minières de leur pays, les indigènes de Tar'zouth prétendent que leur tribu fut la mine de laquelle sortit tout le genre humain. D'ailleurs Tar'zouih, dans leur dialecte^ signifie aussi mine, endroit abondant en tout
On compte dans cette tribu quarante-cinq villages environ contenant chacun une moyenne de cent feux.
Principaux Villages de Tar'zouth :
Aith Ali (enfants d'Ali) 300 feux. ^ ô-i '
Zaouiyat'Sidi MoKammed Akhemrieh (1). 300 feux. ^J^ -^ j'j
Tazrouth (B), (le petit rocher). 100 feux, ^j j jLi*
El'K'alà (la forteresse) (A). 100 feux. A*liJI
Forces militaires : 8,000 fantassins.
Population probable : 40,000 habitants.
Nulle part des routes; rien que des sentiers muletiers. Instruction primaire très peu répandue. En 1893, le caïd était un nommé Mob'ammed Akhemrieh. (Voir la carte spéciale de Tar'zouth et la carte générale du Rif).
Tribu des BENI-BOU-NECKR
^ j> ^jo (les enfants du protecteur) (A). (2)
Elle est bornée à l'ouest par Tar^zouth (Rif) ; au sud par les Beni-bou- Chibeth (Djebala) ; à l'est par Zerk'eth (Rif) et au nord par les Béni- Khennotis (Rif). Elle a dix kilomètres en longueur et autant en largeur (un quart de journée de marche dans tous les sens). Elle occupe, avec
(1) Séminaire de mon seigneur Mohammed le béni, Akhemrieh (B) se prononce Akhemlich dans les pays où l*r se change en {, Akhemlich plu. Ikhemlichen
signifie béni et correspond à l'arabe \^£Xjj^
(2) Il est bien entendu que je conserve les dénominations locales, sans corriger ce qu'elles peuvent avoir d'incorrect relativement à la grammaire arabe. Ainsi Beni-^ou^Necer devrait s'écrire en arabe littéraire Benou*a&t-iVeoer. Je lais cette observation une lois pour toutes,
Jes Beni-Kfiennous et les Beni-Seddath^ les plus hautes cimes des MoDts Çanhâdjens du Rif. La grande quantité de neige, qui tombe sur ces sommets, oblige les indigènes à n'avoir que des constructions basses, massives. Les villages sont en pleine forêt« L'été y est d'une firaîcheur délicieuse, froid même quelquefois, car, en juillet, on est contraint d'allumer du feu, sur le soir, pour se chauffer. Partout de Teau, partout des sources et des ruisseaux.
Sur la crête du Djehel-el-Arez (Montagne des Cèdres), se dresse le ' coquet village de Tameddithj de cinq cents feux environ. Une source abondante, au milieu du bourg, donne naissance à Vùuad-Tameddith, Le Djebel-el-Arez est très élevé. Sa cime est couronnée d'arbres, parmi lesquels domine le bois précieux du cèdre. Sur ses flancs, poussent la vigne et le noyer. La montagne entière disparait sous un tapis de verdure. Dans toute la tribu beaucoup de chèvres et de bœufs. La principale culture dans les vallées est le chenti (sorte de blé blanc) et les lentilles. Les indigènes font une grande consommation de glands doux, ô!arguel ou argaL L'arguel est un arbuste de la taille du lentisque. Son fruit, semblable à l'arachide, est moulu ; la farine, ainsi obtenue, sert à faire du pain, du couscous, de la zemmiia (farine provenant de la graine torréfiée qu'on détrempe dans l'eau pour la manger) et de la Karira (espèce de bouillie claire, au piment et à l'ail). Le fruit de l'arguel est noir, très sucré. Les nombreux potagers sont couverts d'oignons, de mais, de piments et de citrouilles.
Marchands ambulants, les indigènes de Beni-bou-Necer colportent dans les autres tribus noix, amandes, fuseaux, goudron, poix, etc., qu'ils échangent contre de la laine. Ils exportent aussi de la gelée de raisin (çamet)j utilisant ainsi ce fruit qu'ils font difficilement sécher sous leur rude climat. Dans les villages, on voit, de tous côtés, de vastes chaudrons, dressés hors des habitations. C'est dans ces récipients qu'on prépare la gelée de raisin, dont voici la recette : Le raisin bien mûr est . écrasé ; le moût, recueilli dans un chaudron, subit une triple cuisson, après chacune desquelles on le laisse se refroidir, pour le replacer ensuite sur le feu. On reconnsdt que la gelée est faite, quand le moût, réduit des deux tiers par l'évaporation, est complètement coagulé et doux comme du miel. On le verse alors dans de grandes jarres où il se conserve indéfiniment. On mange cette gelée en la délayant dans de l'eau. Les enfants sont friands des tartines de gelée pure. Le çamet enivrant, car il y a une variété de gelée qui provoque l'ivresse, ne subit qu'une seule cuisson. On abuse du çamet alcoolique dans les Djebala.
La laine, rapportée par les colporteurs, sert aux femmes à faire des djellaba (longue blouse en laine pour hommes) que l'on vend sur les marchés de la tribu. Les hommes s'occupent à fabriquer de la poudre, des balles, des montures de fusil en noyer. Aussi a-t-on domiô aux
fiÔ Le MAROC INCONNU
montagnes Çanhadjiennes du Rif le nom de Çanhadjet es-Sêrra (Çanbadja des bois de fusil).
Les indigènes des Beni-bou-Necer portent la djellaba rayée de blanc et de noir, et les femmes, de gros haïks (pièce de laine longue et étroite). Tous parlent le berbère, presque le pur thamazir*th. Les femmes ne se voilent pas ; leurs mœurs sont pures. Ce sont elles qui trayailleat la terre, la pioche à la main, car, dans beaucoup d'endroits, il serait impossible de labourer un sol si accidenté. Elles moissonnent, font du jardinage, mènent aux champs les troupeaux. Les hommes ne font rien ou presque rien.
Les Beni-bou-Necer sont divisés en trois fractions : Rehô-el- Fouk'ani (l), Beni-ITemaïd et Tameddith. Chacune de ces fractions peut lever 500 fusils (fantassins). Total : 1,500 hommes. Beaucoup de gibier et quelques animaux sauvages dans la tribu. Les Arabes de l'intérieur viennent chez les Beni-bou-Necer échanger leur blé contre des noix, des amandes, des raisins, du tabac à priser, du chanvre à fumer. On trouve aussi dans la tribu les câpres (elrKehar)^ le thym (zaâter)^ le peganum harmala {H*armél\ le pouliot {aflxou)^ la pomme de terre {hat'a^a).
Chaque tribu rifaine a son cadi. Le rôle de ce magistrat est réduit à peu de chose. Il dresse les contrats de mariage, de vente, de divorce, ne s'occupant nullement de justice criminelle, dans un pays où n'existe d'ailleurs aucune autorité reconnue. Nous parlerons plus loin de l'organisation administrative de ce peuple insoumis.
Détail curieux : le savon est inconnu chez les Beni-bou-Necer, car là tribu est riche en terre à foulon, sorte de terre blanche qui fait de la mousse et décrasse assez bien le linge. Tous les villages des Beni-bou- Necer, au nombre d'une cinquantaine, sont situés sur les bords de l'ouad Tameddith et del'ouad Tar'zouth. Les maisons sont très espacées les unes des autres. Les chapelles et mosquées sont nombreuses. Elles servent d'hôtellerie aux étrangers et aux étudiants qui y reçoivent une hospitalité aussi gratuite qu'agréable.
Principaux Villages des Beni-bou-Necer :
Tàberrant (le vilebrequin) (A.-B.) 300 maisons, c^ ' Jf t.ï Tameddith (le soir) (B) 500 maisons. sS>i S^ ^ Ihezzazen (les malpropres) (B) 300 maisons. ^ jl^
Forces militaires, 1,500 piétons Population probable 7,500 habitants.
(i; Rebô signifie tribu en dialecte arabe marocain. Ge mot, suivi des termes eUFouk'ani et Tah'tani (supérieur et inférieur), indique que ce n'est pas le véritable nom de la fraction de tribu qu'il m'a été impossible de me procurer.
Pays montagneux sans routes. Forêts partout. Même caïd que la trtbu précédente. Instruction primaire peu répandue. Meurtres très fréquents.
Tcibu des BENI-KHENNOUS
f^y^ ^ç^ C-*^ enfants de goret)
Perchée sur le sommet des montagnes, cette tribu ne reçoit presque jamais la visité des étrangers. L'on dit môme, dans le Rif, que le sultan ignore certainement l'existence des Beni-Khennous. Partout des rochers énormes, des pics vertigineux, d'immenses forêts, des troupeaux de singes.
Le derviche, en arrivant chez ces sauvages, fut entouré, palpé, retourné de tous les côtés. On ne lui fit pourtant aucun mal. On l'amena dans une sorte de tanière servant d'habitation et on lui servit, pour toute pitance, une centaine de glands doux. Tandis que le voyageur se livrait à une mastication pénible (les glands étaient durs comme du roc), une bande de sangliers domestiqués fit soudain irruption dans la tanière avec des grognements significatifs. D'un bond, le derviche fut debout, et, bon gré mal gré, il dut abandonner à ces nouveaux hôtes la plus grande partie des glands qu'il n'avait pas eu le temps de manger. Il constata alors que ces peu fervents musulmans élèvent, pêle-mêle, les sangliers avec les chèvres. Tout ce monde vit dans la même caverne, en parfaite harmonie, y compris le maître du logis, qui engraisse consciencieusement, avec des glands, le marcassin dont il adore la chair bouillie.
L'homme des Beni-Khennous ne sort jamais de sa forêt. Il cultive pour sa propre consommation des choux, du tabac à priser, du chanvre à fumer. Il tombe beaucoup de neige dans celte horrible tribu où personne ne s'aventure. Au bout de trois jours seulement passés chez ces sauvages, le derviche, dégoûté d'eux et de leur grossière nourriture, se hâta de s'esquiver. Il était resté chez eux juste le temps de savoir que leur dialecte est le thamazir'th et q.ue leur tribu, longue et large d'une dizaine de kilomètres, compte deux fractions : El-Ouad et Tazrouth (le petit rocher) (B). Cinq petits villages dans toute la tribu. Forces militaires : mille fantassins. Instruction nulle. Pays très accidenté ; aucune route. (Voir les cartes).
Titibu des BKNI-SKDDATH
C'est une petite tribu de 10 kilomètres dans tous les sens. Elle est limitée au nord par Mthioua ; au sud par les Beni-Khennous ; à Test par Zerk'eth ; à l'ouest par la province de Djebala. Trois fractions dans la tribu : Oudfrar (montagne) (B), Ikhcmlicheyi (les bénis) (B) et Azila. En tout une soixantaine de villages de cent feux chacun environ. Pays très montagneux ; forêts, précipices. Chutes d'eau, ruisseaux de tous côtés. En hiver, la neige couvre tout. On fait ses approvisionnements vers la IBn du printemps et en été. A la lin de l'automne, les pluies commencent déjà, rendant les sentiers impraticables. Gibier abondant ; il constitue la nourriture principale des populations, au point qu'on en fait des conserves alimentaires. Les grands fauves sont représentés par la panthère, Thyène, le sanglier. Les bergers mangent souvent ce dernier. Les glands doux et Targuel servent à faire du pain. Beaucoup de miel, mais il est amer parce que les abeilles butinent les fleurs de l'arbousier {bekhnennou en thamazir'th, asesnoii en zouaoua). Cela n'empêche pas les indigènes d'en être fous. Les ruchers sont installés dans l'intérieur des maisons à cause de la rigueur du climat.
A peine le derviche avait-il pénétré sur les terres des Beni-Seddath, qu'un vieillard, rencontré sur la route, lui dit : « Mon ami, tu es ici en bladeS'Siba (pays insoumis). Garde-toi de dire que tu viens de Tar'zouth ; on te tuerait ou l'on te dévaliserait ». Les deux hommes se séparèrent. Le der\âclie continua sa marche. Tout à coup il aperçut, couchés le long du sentier, silencieux, le fusil au poing, des individus qu'il prit pour des bergers. L'un, sans quitter sa place, l'interpellant en berbère, lui dit : a /oit aciioii ou terril* fellaner* esselam ? » (Pourquoi ne nous as-tu pas rendu le salut ?) — Le derviche : « A oulidï, oiir zrir* hddd » . (NU)n cher, je n'avais vu personne). — L'homme : « Anisik kedj ? » (D'où es-tu ?). — Le derviche : « Nekkid\ikthami ». (Je suis de Ktama). A ces mots, tous se levèrent, criant : u Kedj d^athar*zouthi ! » (Tu es de Tar'zouth !). Celui qui paraissait être le chef leur dit : « Tikhreth fellas, Ath k'edichetJier', Itskiddih ! NcUa d'azouggar. Aith Tarzouith d*izotiggaren ain netla ». (Eloignez-vous de lui. Je vais le dévaliser. 11 ment ! 11 est blond. Tous les gens de Tar'zouth sont blonds comme lui). — 11 ajouta : « Habits bas, fils de chrétien ! ». Et armant son fusil, il mit le derviche en joue, hurlant : a Tu n'es pas encore
(l; Etymologie douteuse. Ou m assure (jue cette tribu a été ainsi dénommée, parce que la neige et les brouillards Teutourent. la bouchent de toute part. Seddath, mot
ai
arabe berbérisé, viendrait donc de la racine arabe sedd jiu» boucher, clore hermé" tiquement?
déshabillé ! » Moh'ammed n'en entendit pas d'avantage. Une main vigoureuse venait de le jeter par terre ; il fut dépouillé en un clin d'œil de tous ses vêlements. Il perdit dans cette affaire deux djellaba^ une paire de babouches, une somme de quarante centimes et sa coiffure, c'est-àdire 4 ou 5 calottes blanches empilées les unes sur les autres, entourées d'un turban. Aussi pourquoi s'était-il si bien vêtu, lui qui d'habitude voyageait en guenilles ?
Il redemanda en vain ses babouches. On ne lui laissa que sa chemise. Comme il insistait pour avoir ses chaussures (elles étaient presque neuves !), on lui dit brutalement : Sousem aner' ak nerWes ! (Taistoi ; sinon, nous t'égorgeons ! c
Dans ces hautes montagnes, le vent est froid. Des ouragans soufflent. d'une violence terrible. Le derviche, abandonné en simple chemise de calicot, ne laissait pas que de ressentir douloureusement les effets de la bise glacée qui ne tarda pas à le faire claquer des dents. Il marchait pour se réchauffer, ne sachant pas trop où se trouvait le village de Tizdemth, but de son voyage. Un berger, à qui il demanda où était Tizdemth, lui dit : « Suis toujours le môme chemin. Quand tu seras au sommet de la montagne, tu verras le village. Méfie-toi de la neige. Il y en a par là-bas. » Moh'ammed, poursuivant sa route, rencontra un autre berger qui chantait en s'accompagnant d'une mandoline. « Pourrait-on savoir, lui demanda l'écolier vagabond, s'il y a de la neige sur la route ? » L'autre, mauvais plaisant, voyant le voyageur en chemise, crut spirituel de lui jouer un vilain tour, k Non, non, dit-il, tu n'en trouveras pas. » Rassuré par ces paroles, le derviche continua son ascension. Quand il fut sur le sommet de la montagne, il vit tout le versant nord couvert de neige. Certainement Tizdemth devait se trouver à ses pieds, dans le creux de quelque vallée ; mais comment le découvrir au milieu des arbres et de ce linceul éblouissant? La descente commença. Plus il avançait, plus ses pieds enfonçaient dans la neige. Vêtu d'une. seule chemise, il était à moitié mort de froid, n'avançant que prudemment, de peur de rouler dans quelque précipice. Il ne savait plus où il était; il commençait à désespérer de son salut, quand les aboiements d'un chien parvinrent à son oreille. Ils semblaient venir du creux d'un profond vallon que ses yeux fatigués n'avaient pas encore aperçu, à quelques centaines de pas de lui. La teinte sombre des arbres, la couleur noire du sol indiquaient que la neige n'existait pas dans cette bienheureuse vallée tempérée qu'il s'agissait d'atteindre sans retard, la nuit étant déjà venue. Le voyageur fit un dernier effort. Bientôt la terre mouillée, cette terre tamt désirée qui marquait la limite des neiges, opposa à ses pieds une résistance qu'il appelait de tous ses vœux depuis plusieurs heures. Au même moment, il distingua des maisons enfouies au milieu des grands arbres. Cétait Tizdemth. Il était sauvé ! Il se traîna jusqu'à la porte de la mosquée, devant laquelle il tomba épuisé. Un écolier qui
sortait fut surpris de voir là un homme en chemise par cette température. Il rentra aussitôt dans la mosquée, appela ses compagnons, disant en berbère : « Aouith ed timessi. As nâd*el tafgirth ad* izzizen. > (Apportez du feu. Nous lui ferons une flambée afin qu'il se réchauffe.) Tous les étudiants se mirent à Tœuvre ; ils eurent bientôt allumé un grand feu de bois de chêne, dont la forte chaleur ne tarda pas à ranimer le pauvre derviche, plus rapidement peut-être qu'il n'eût voulu, car on l'avait tenu si près des flammes, qu'il faillit être rôti tout vif, après avoir manqué de périr par le froid. Cette pénible journée laissa dans la mémoire de Moh'ammed une impression ineffaçable. En me la racontant, il claquait encore des dents, maudissait énergiquement et ceux qui l'avait dévalisé et le sinistre farceur de pâtre qui lui avait indiqué ce chemin. Cependant les écoliers de Tizdemth s'empressaient autour de Moh'ammed. Dès qu'ils le virent complètement ranimé, ils l'introduisirent dans la mosquée. Un petit panier rond en palmier nain, débordant de glands grillés tout chauds^ fut posé devant lui. On lui servit ensuite une assiette remplie d'arbouses confites au sel, des figues de Barbarie desséchées (hendiya mc1ierrah*a), du miel amer, du zambou (baies grillées de l'arguel), du cfienii (blé blanc), des fèves et du sorgho. Les étudiants mangeaient avec lui, plongeant leurs doigts dans le miel, les enfonçant ensuite dans le zommit (farine grillée). Le repas achevé, on donna à Moh'ammed des vêtements convenables, on lui désigna dans la mosquée un bon coin pour dormir, et tout le monde se coucha.
Le lendemain matin, le derviche ayant demandé dans quel village il était, quelqu'un lui fit cette réponse : c Tu es dans la dechra (village) de Daroutaney appelée aussi Tizdemth, Et puisque tu es cfiergui (Oriental), tu es obligé, avant d'aller à tout autre endroit, de te rendre en pèlerinage au tombeau de Sidi Moh'ammed Djemôun, le plus grand oMaii (saint) des Beni-Seddath, enterré en pleine forêt, tout près d'ici. 11 vivait au 9^ siècle. Il a fait une multitude de miracles )).
N'oublions pas que le Maroc, refuge des descendants de Mahomet, est la partie du Monde Musulman où il y a le plus de saints. Une hagiographie complète de cette contrée exigerait une vie d'homme et cinquante volumes in-octavo.
Des Beni-Seddath, on domine la Méditerranée dont la nappe bleue se voit dans le lointain. Les indigènes de cette tribu sont convaincus que tout bateau chrétien, passant en vue du tombeau de Sidi Mohammed Djemôun, placé sur le flanc septentrional de la montagne faisant face à la mer, est brisé, détruit, englouti en quelques minutes I
Autre miracle du saint : Un jour il réunit les fauves de la forêt et leur tint ce langage : « Je ne veux pas que mes chers Beni-Seddath perdent leur temps à garder leurs troupeaux. Chèvres, bœufs, ânes, mulets, juments iront sous bois sans gardien ; défense vous est faite de happer un seul de ces animaux. t> Depuis cette époque, les troupeaux
errent librement en forêt, dans la plus complète sécurité ; la nuit venue, ils reviennent d'eux-mêmes à la maison. Les bœufs font exception à cette règle ; ils vivent pour ainsi dire à l'état sauvage dans les montagnes, mais ils se laissent prendre sans dificulté quand on veut les faire travailler, les vendre ou les manger. La tribu ne possède pas de chevaux. Les juments sont fécondées par des étalons choisis dans les pays voisins. La légende rapporte qu'un chacal, transgressant les ordres du saint, voulut un jour s'attaquer à une chèvre seddathienne ; il fut immédiatement entouré par tout le troupeau et tué d'un vigoureux coup de corne.
Avant de mourir, le bienheureux Sidi Moh'ammed Djemôun prescrivit à ses contribules de donner, chaque jeudi, une ouaàda (fête de charité) près de son tombeau. Or, et c'est là qu'est le miracle, les Seddathiens ont suivi ponctuellement jusqu'à ce jour les ordres de leur patron. Le derviche profita d'un jeudi pour faire le pèlerinage ; il entra dans le monument élevé au-dessus du tombeau, fut frappé de ses proportions grandioses et de ses décorations intérieures. Des centaines de pèlerins peuvent y pénétrer en effet, traînant, derrière eux, les victimes destinées au sacrifice. Les Berbères y entrent tout armés, semblables à des soldats. Leurs djellaba noires et courtes, s'arrêtant audessus des genoux ; leurs pantalons étriqués, ne descendant eux aussi qu'aux genoux, et cachés en grande partie par la djellaba ; deux ou trois cordons en poils de chameau autour de leur tête nue ; un long fusil hou'Chefer, c'est-à-dire de Tétouan, en bandoulière, tel est l'aspect truculent de ces sauvages montagnards qui, à peine entrés dans- le sanctuaire du Seyyid (Seigneur, saint), déchargent tous à la fois leurs armes. Après chaque salve, le crieur public vocifère : « Bienvenue à la tribu une telle ! » La visite accomplie, les guerriers sortent. Ils se placent sur une espèce de balcon, en face de l'enlrée du sanctuaire, tirent de leur gaine des couteaux finement aiguisés, égorgent, en prononçant la formule obligatoire, les victimes dont le sang ruisselle tout chaud dans la campagne. Alors seulement ils déposent leurs armes. Le marché qui se tient autour du monument se remplit peu à peu. Les hommes doivent y entrer désarmés et ne reprendre leurs fusils, déposés dans l'intérieur du marabout, que pour s'en retourner chez eux quand la ouaâda est finie. Toute ouaâda donne lieu à une effrayante consommation de couscous, viande, pâtisseries, etc. Les pauvres, pour lesquels la fête est donnée, ne manquent pas de se trouver à ces intéressantes réjouissances. Le derviche, alléché par les repas plantureux qu'il faisait régulièrement au tombeau du saint, semblait ne plus pouvoir s'arracher au village de Tizdemth. Ses visites au sanctuaire étaient si fréquentes, son air de dévotion si convainquant, qu'on finit par lui proposer la place de gardien du lieu saint. Emporté par sa curiosité naturelle, par ce besoin incessant de déplacement, il
préféra cependant renoncer à celte grasse sinécure pour se livrer tout entier aux explorations. Au bout d'un mois, il quitta le village^ se mit à errer dans la tribu, couchant chaque soir dans un village nouveau, recevant dans chaque mosquée l'hospitalité, considérée comme un devoir sacré par tous les habitants du Maroc.
Une sécurité relative règne dans le pays. Les Seddathiens sont graves, mentent rarement, ne plaisantent jamais. Ils sont très casaniers, n'aimant pas à aller chez leurs voisins ni à ce qu'on vienne les voir. Assez éloitmés du littoral, il n'y a chez eux ni exportation ni importation. Ils ne savent pas ce que c'est que le sucre, les bonbons, le café, le Ihé, les .cotonnades européennes. Ici et dans les tribus que nous venons de visiter, \GJuifGi le chrétien sont inconnus. La culture dominante est celle du coton, du chanvre et du tabac à priser. Les indigènes consomment le chanvre à fumer (kif), le chanvre indien (liechicha) qu'ils prennent en électuaire, l'opium et une espèce de plante appelée keharii)^ ayant des propriétés enivrantes. Les femmes fumeiit le kif comme les hommes, portent des vêtements de laine. La nourriture principale est le biçar (2), couscous mélangé de fèves, les lentilles, les petits pois et la viande de cèdre (lah'm el'arez\ c'est-àdire cette partie de l'écorce du cèdre qui, convenablement bouillie^ est presque aussi nourrissante que la chair des animaux. L'escargot est un mets recherché. Les bergers, très voraces, les mangent crus, s'empilTrant en même temps de glands, dont ils épargnent à peine les cupu'es.
Dans une de ses excursions, Moh'ammed ben T'ayyéb, surpris par le mauvais temps, alla se réfugier sous un chêne ballote (quercus ballota) (en arabe bellouVd), non loin d'un enclos, au centre duquel s'élevait une maison. La neij^e tombait dru et le derviche commençait à en être couvert, lorsqu'un vieillard, sortant de l'enclos par un trou de la haie, lui dit en thamazir'th : a Manis tchotichedh ? » (Que cherches-tu ?) Moh'ammed lui ayant répondu : (c Kimcr' oua ha » (je suis assis et voilà tout), le dialogue suivant, dont je laisse au point de vue du pur dialecte seddouthien toute la responsabilité au derviche, s'engagea entre eux.
Le vieillard : « Atad^fcdh rer taddarth inou"! » (Entrerais-tu dans ma maison V).
Le derviche : « la Llah ! » (Allons î) Le voyageur emboîte le pas au vieillard, pénètre dans le logis, trouve la famille occupée à faire rôtir des hérissons et des lièvres Ci?usi/ûi d'iouthal). Tous mangent ; le repas terminé, le vieillard dit à Moh'ammed : « Ekhser' ak oucher* illi; màna
(1) Mol homographe de kehar (câpre) ; mais il ne s'agit pas ici du produit du cài)rier.
(2) Voyez mes Légendes de la Grande Kabylie, lome 3*, 23" légende, ce vers irouh' ad immas ad' ietch abiçar et la note qui concerne cet aliment.
anisik, chekk 9 » (Je voudrais bien te donner ma fille ; mais d'où es-lu, toi ?)
Le derviche : i G elKakama ouroximi. » (Du territoire du chrétien).
Le vieillard : <i Tàjihen yi medden en ni, » (Ces gens-là me plaisent).
Le derviche : a Ma r'er ? ^ (Pourquoi ? ), Le vieillard : t Lejdoud enner' d'Ifranciyin, » (Nos ancêtres étaient Français). A ces mots, le vieillard se leva, alla chercher un vieux livre dans une caisse et le montrant au derviche : « Lektab agi fedas arbà lek'ronn, Thiraines tafrancist, Tamourth a n aiih Seddath oufrancis ; ICacha soiiffer'en ten (Xith Merin d*aith OuaVVas, Jina ik'imen d^onoulen d'inselmen, » (Ce livre a quatre siècles. Il est écrit en français. Ce pays-ci des Beni- Seddath était aux Français ; mais ils en ont été chassés par les Aith Merin et les Aith Ouat'l'as. Ceux d'entre eux qui sont restés se sont faits musulmans.)
A en croire Moh'ammed, des sympathies nous attendraient dans cette tribu. J'aime mieux le croire que d'aller m'en assurer par moi-même. Le derviche, qui s'était séparé de son giton des son entrée chez les Beni-bou-Necer, ne crut pas cependant devoir donner suite aux projets matrimoniaux du vieillard. Il lui promit de revenir, n'osant refuser ouvertement la main de sa fille, et il s'enfonça dans la forêt pour ne plus reparaître chez ce prétendu ami et descendant des Français.
Principaux Villages des Beni-Seddath :
Taddarlh (La maison) (B) 50 feux ; sur l'ouad Azila. ^JjS El-Akhmalcha (les bénis) (B) 100 feux ; près de l'ouad Azila. AiJUâ. VI E^'Zaouiya (le séminaire) (A) 50 feux ; sur l'ouad Azila. --^^ j'jJt Tizdemth (le fagot) (B) 50 feux ; sur l'ouad Azila. ^i^ ^ ;ô' El'Khemis (le jeudi) (A) 20 feux. ^^-^^ ' EUKalâ (la forteresse) (A) 10 feux. AxlJt Sidi-Belk'ascm (A) 50 feux. ♦«. Lil; ^J^^^
Forces militaires 2,500 fantassins! Population probable 12,500 habitants. Sentiers muletiers partout. Pays très accidenté, couvert de forêts. Instruction coranique assez répandue. En 1893, caïd Si Moh'ammed Akemrich. Tribu absolument indépendante.
Titibu de MTHIOUA
ijJ^j* (l'énorme) (B)
On peut suivre pas à pas, sur les cartes, l'itinéraire du derviche. Parti des tribus méridionales de l'ouest rifain, il s'avance lentement vers le nord, sans quitter pour ainsi dire la frontière djehalienne. Le
voici arrivé, maintenant, dans la tribu maritime la plus occidentale du Rif. Mthioua sert de tampon entre cette dernière province et les Djebala ; et il faut que le tampon soit résistant car le pays présente, surtout sur le littoral, des points faibles. Aucune barrière naturelle ne s'élève en effet, du côté de la mer, entre R'mara et Mthioua. R'mara, puissante tribu djebalienne, infîniment plus grande et plus peuplée que Mthioua, se rue de temps en temps sur sa voisine rifaine. Celle-ci finit toujours par la repousser à l'aide des contingents fournis par le Rif alarmé.
Mthioua présente à la mer un littoral d'une vingtaine de kilomètres, s'enfonce dans le sud à une journée de marche (40 kilomètres). Elle est bornée à l'ouest par R'mara, tribu Djebalienne ; à Test par les Beni-Gmil (Rif) ; au sud par les Beni-Seddath (Rif) ; au nord par la Méditerranée. Elle est divisée en cinq fractions : Les Aith Mh'ammed sur le bord de la mer, limitrophes de R'mara ; Tithoula {les fossés) (B), aboutissant au nord à la Méditerranée et au sud-ouest aux Djebala ; Aith Ahd'Allah (enfants d'Abd-AUah), fraction également maritime, limitrophe des Beni-Gmil (Rif) ; les Beni-Ali au centre, et Rehô-el- Fouk'ani (fraction supérieure), au sud. Chacune de ces fractions peut lever douze cents fusils, soit un total de six mille fantassins pour toute la tribu.
Frontière occidentale du Rif, baignée par la Méditerranée, Mthioua a une importance particulière. Elle sert en effet de passage entre le Rif et la province de Djebala. Ses colhnes peu élevées sont loin d'opposer aux voyageurs une barrière aussi sérieuse que les hauts monts des' tribus rifaines méridionales. C'est par ce chemin, ou par les tribus maritimes de l'est rifain, que devront pénétrer les corps d'armée ayant à opérer dans le Rif. L'épaisse muraille de cactus, que Mthioua paraît laisser à dessein entre elle et les Djebala, ne constitue pas un obstacle infranchissable pour les armées modernes. On aura donc raison du Rif en domptant d'abord les tribus maritimes, et en bloquant ensuite dans leurs montagnes les populations méridionales, qui ne manqueront pas d'opposer une forte résistance dans le ret^ancl^^ment naturel formé, sur toute la ligne du sud, par les chaînes maîtresses du petit Atlas.
Avant de se séparer de ses hôtes de Daroutane, Moh'ammed reçut d'eux une blouse en laine (djellaba), une paire de babouches neuves, un h'aïk et une petite somme d'argent, 2 fr. 25 environ. Il alla faire une longue tournée dans les tribus limitrophes de la province de Djebala et il rentra dans le Rif, venant de la tribu djebalienne de R'mara, parla tribu de Methioua. De R'mara au village rifain d'El-K'alâ, le littoral est une plaine ondulée de rocs gigantesques, dont les vagues de basalte ne peuvent être franchies que par l'oiseau ou par le pied agile de la chèvre. Cette espèce de Chaussée des Géants est appelée par les indigènes Selloum (échelle). I^aissant à sa gauche le petit port de Tcikmouty
connu aussi sous le nom (TEl-Djehha (le front, c.-à -d. le cap), le derviche, venant de R'mara, dut prendre par le sud des Aith Moh'ammed afin d'éviter les falaises rocheuses du Selloum. Après avoir fait ce détour, il parvint, au bout d'une journée de marche, au village (TEl'Kalâ. Situé sur le bord de la mer, bâti sur les deux rives de rOuad Tithoula qui a là son estuaire, E!-Kalâ est une sorte de petit port désigné dans le pays sous le nom de Merset sidi Fetouh' (port de monseigneur Ftouh'). Les gros navires peuvent, paraît-il, y jeter Tancre. La crainte d'une invasion espagnole fait que, depuis des siècles, il y a à El-Kalâ une garnison berbère fournie à tour de rôle par chaque fraction de Methloua.
Le soir même de son arrivée à El-Kalâ^ le derviche fut, comme d*habitude, cordialement accueilli à la mosquée où il trouva des étudiants et plusieurs voyageurs étrangers. Il attendit patiemment l'heure du souper. Dans tout le R'arb, on ne dîne guère qu'après la dernière prière du soir, c'est-à-dire vers neuf heures. A peine le moued'd'ène (muezzin) eût-il fait entendre son premier appel, que la mosquée fut envahie par une foule déjeunes gens, vieillards, étudiants, marabouts, qui venaient faire leur prière sans lâcher leurs fusils (klaif) de provenance anglaise. Ce spectacle d'un peuple armé en prière fit penser au derviche que la confiance ne régnait pas entre ces dévols. Il en eut la preuve un moment après. Cependant le souper, qui se faisait attendre, fut apporté par quelques hommes, escortés d'une soixantaine d'individus, le fusil en bandoulière. Ils apportaient aux hôles de la mosquée des poules, du poisson, du miel, du beurre, du pain d'orge. On ne connaît guère le pain de blé dans tout le Rif ; depuis Mthioua jusqu'à Nemours, on en sème très peu, pour ne pas dire pas du tout.
Le repas terminé, les soixante individus s'en retournèrent chez eux, remportant les plats vides. Ils n'avaient pas fait cent pas dehors, qu'on entendit une vive fusillade. La conversation et les rires des hôtes de la mosquée ne s'interrompirent pas pour si peu. L'un des assistants dit négligemment : « Tiens ! On se tue par là-bas ». Un moment après, on vint annoncer que deux des porteurs du souper avaient été tués, en plein village, par leurs ennemis personnels. « Quelle est donc cette tribu où l'on se fusille si facilement, demanda le derviche habitué aux mœurs plus douces des Djebala ?» — « Que tu es naïf (Kec/iim), lui répondit un écolier ! Ne sommes-nous pas dans le Rif? A-t-on jamais vu un rifain mourir de mort naturelle ? Tous périssent par le fer ou les balles. Leur oraison funèbre est vite faite. Quelqu'un annonce : « Un tel est mort. C'est X qui l'a tué. Que Dieu lui soit miséricordieux. Prions sur lui et enterrons-le. C'est d'ailleurs ce que nous allons taire, ajouta le jeune homme en se levant ». Tous ses camarades l'imitèrent et sortirent avec lui de la mosquée. Le derviche les suivit. On se rendit au domicile des deux morts. Des lampes fumeuses éclairaient
Jes deux cadavres, que Ton avait prestement lavés et recouverts d'un suaire, la tête restant visible. Les maîtres de la maison servirent aux étudiants du miel, du beurre, du pain ; mangèrent et burent avec eux, sans manifester le moindre chagrin. Moh*ammed leur ayant dit : a Pourquoi ne pleurez-vous pas ? », ils répondirent : «Ils ont tué. On les a tués ». La nuit se passa à prier, à manger et à boire. La veillée des morts n'a rien de lugubre dans tout le Rif, du moins pour les écoliers qui trouvent là une excellente occasion de faire ripaille, tout en gagnant quelques centimes en récompense des versets du Coran, ânonnés sur les trépassés.
Le lendemain matin, le derviche quitta El-K'alâ, se rendant au marché du lundi {Souk'-el-Etheniti), situé au centre de la tribu, dans le village même de Sidi-Brahim (monseigneur Abraham). Tournant le dos à la m«r, il se mit à gravir une succession de collines et de petites montagnes couvertes de villages. A perte de vue, s'étendent des figuiers de Barbarie, couvrant collines et vallons de leur masse verte, inextricable. Les sentiers étroits ne manquent pas cependant dans cette singulière forêt. Bien que ce fût Tété, la brise de mer rafraîchissait l'atmosphère, soufflait sans discontinuer. Le derviche voyageait sans se presser, allant d'un village à l'autre, étudiant le pays, les mœurs et les coutumes des habitants.
Les indigènes de Mthioua sont de race berbère. Tous parlent le thamazir'th ; très peu connaissent la langue arabe. Ils sont braves, très enclins au meurtre, vivent dans une indépendance complète. Presque partout, existent entre eux, de village à village, de maison à maison, de terribles inimitiés. Chaque jour, des combats ensanglantent la tribu. Il n'est pas rare de rencontrer des jeunes hommes de vingt ans, déjà sillonnés de cicatrices de balles ou de coups de couteau. Le Mthiouien est robuste, fort comme un sanglier. Malgré sa grossièreté et son naturel farouche, il est de tradition chez lui de bien accueillir les hôtes. On se les arrache littéralement de famille à famille. Le der\ iche fut témoin un jour d'une bataille rangée, occasionnée par un voyageur étranger que se disputaient deux familles. Trois hommes restèrent finalement sur le carreau, et les vainqueurs emmenèrent triomphalement l'étranger dans la chapelle de leur âzoua. Dans le Rif, on appelle âzoua un petit clan constitué, dans chaque village, par deux ou trois maisons confédérées. Chaque âzoua a sa chapelle particulière. Il arrive souvent que les différentes âzoua d'un même village sont entre elles à couteaux tirés. Alors les hommes ne sortent que la nuit; s'ils s'avisaient de se montrer pendant le jour, des balles, parties des âzoua voisines de la sienne, l'arrêteraient promptement dans sa course. En revanche, les femmes peuvent circuler sans danger dans les rues, en tout temps ; pour elles seulement il y a amnistie complète et éternelle. Elles vont à l'eau, au bois, aux champs, sans être jamais inquiétées. Les chefs de
famille, exposés à tant de périls^ sont obligés de louer des étrangers pour labourer leurs terrains et garder leurs troupeaux. Ces mercenaires sont sacrés comme les femmes. A Mthioua, et dans tout le Rif du reste, quand un chef de famille veut entreprendre un voyage, il se garde bien de l'annoncer. Il part furtivement pendant la nuit en se faufilant le long des murailles. Dès qu'il est hors du village, il se lance à toute vitesse dans la campagne, sous bois, si c'est possible. Il trouvera, en atteignant le territoire de la fraction voisine, une sécurité relative ; mais quelle sécurité ! La forêt de Bondy était, par rapport à notre Rif le séjour de la paix, de la sûreté et du bonheur. C'est pour cela que les voyages et les voyageurs sont rares au Maroc. Il faut être poussé par une impérieuse nécessité pour quitter son hameau, sa ville, ou son douar. Des trêves interviennent de temps à autre entre àzoua et villages voisins, mais, en général, elles durent peu. A Mthioua, les étrangers n'ont rien à craindre s'ils portent des vêtements d'une autre couleur que celle des effets des habitants du pays, dont les djellaba sont toutes noires, ou rayées de blanc et de noir. Celte immunité ne concerne que les étrangers hébergés dans les mosquées. Tout parent ou ami, recevant rhospitalité dans une famille, court les mêmes dangers que ses membres.
La femme mthiouienne est belle. Elle est vêtue d'une sorte de toile blanche appelée (rehifj ; elle porte des babouches rouges ; des périscélides, des bracelets d'or ou d'argent ornent ses chevilles et ses poignets. De riches boucles d'oreilles aux énormes circonférences, un diadème doré ou argenté, des colliers chargés de louis d'or ou de pièces d'argent, de grandes agrafes d'argent retenant sur la poitrine les deux pans du {rchif)y complètent ses atours. N'oublions pas les bagues d'or et d'argent dont ses doigts sont chargés. Peu de monnaie marocaine parmi les pièces de ses colliers. Les pièces françaises et espagnoles dominent. L'usage du voile est inconnu. Les femmes et les filles se montrent à visage découvert.
Les vierges se marient très jeunes ; entre dix et quatorze ans. Elles coûtent fort cher aux maris qui les achètent au père ou au tuteur légal. Les laides montent jusqu'à 500 fr. ; les beautés moyennes valent de 1,000 à 4,500 fr. ; les très jolies, de 4 à 5,000 fr., plus le trousseau et les bijoux. Le prétendant, accompagné de trois ou quatre camarades, part demander au père ou au tuteur la main de la jeune fille et le montant du douaire. Il va sans dire que la principale intéressée n'est jamais consultée. Si la demande est agréée, le père, ou le tuteur, sort avec le futur «t ses amis et l'on se rend chez le cadi de la tribu qui dresse l'acte de mariage. Ensuite le fiancé rentre chez lui faire les préparatifs de la noce. Suivant sa fortune, il tue 2, 3, 4, 5 ou 6 bœufs. Des montagnes de couscous sont préparées ; des jarres au ventre rebondi se remplissent de lait. Les sœurs, les tantes, la mère du jeune homme
confectionnent des piles de msemmène (crêpe feuilletée), baignant dans un océan de miel. Quand tout est bien prêt, le futur réunit les habitants du village. Il les amène chez lui et les invite à boire et à jnanger. Dans l'après-midi, une centaine d'hommes à pied, armés de leurs fusils, la ceinture fortement serrée autour des reins, comme s'ils partaient au combat, se dirigent vers la demeure de la jeune fille. Ils déposent entre les mains du père le douaire promis, font monter la mariée sur un mulet sellé d*une élégante bardelle, donnent le signal du départ par une décharge générale de leurs fusils. La femme, toujours voilée, est placée au milieu du bruyant cortège, dont les salves continuelles de mousqueterie annoncent au loin l'arrivée. Dans la maison du futur maître, les femmes, en entendant les détonations, commencent à pousser des you-you étourdissants. Dès que l'escorte est en vue, elles se précipitent à la rencontre de la jeune fille, l'enlèvent de sa selle, la conduisent dans sa nouvelle demeure, s'installent avec elle dans une pièce où elles lui tiennent compagnie jusque vers le milieu de la nuit. A ce moment, elles se retirent, la laissant seule. Le fiancé, qui était resté dehors à jouer et à tirer des coups de fusil avec ses amis, est prévenu par une matrone de l'instant solennel. Il quitte furtivement ses compagnons et court trouver sa femme. Un moment après, il ent'rouvre une croisée, par l'entrebâillement de laquelle s'allonge le canon de son fusil. Un éclair, suivi d'une forte détonation, annonce à la population du bourg que la jeune fille n*est plus vierge. Cette nouvelle est accueillie par d'indicibles you-you auxquels répondent des feux de salve bien nourris. Tandis que les mariés restent enfermés, les invités continuent k festoyer toute la nuit. Hommes et femmes chantent tour à tour, déclamant d'anciennes poésies, en improvisant de nouvelles. Les you-you de l'assistance féminine sont la récompense des rimes bien tournées. Aux premières lueurs du jour, les invités, complètement repus, regagnent leur logis en se promettant de recommencer la fête à une prochaine noce.
Le mariage des veuves et des divorcées n'a pas l'éclat de celui des vierges. Il se fait sans tapage, modestement, comme il convient d'ailleurs à celle qui a perdu la plus grande partie de sa valeur, sa virginité. On ne néglige rien, dans tous les cas, pour satisfaire largement l'estomac des convives qui accourent avec empressement à toutes ces fêtes, comme à une curée.
La femme rifaine est très féconde. Il n'est pas rare de voir une mère entourée de sept ou huit enfants. On en cite quelques-unes en ayant eu quinze. Hommes et femmes de ce pays terrible considèrent les nombreuses familles comme une bénédiction du ciel. On n'attend pas, . chez ces rudes montagnards, comme on le fait trop souvent en Europe, que l'homme soit aux trois-quarts épuisé pour le marier. Le rlfain se marie jeune ; entre 15 et 20 ans. Quelle différence entre ce gars bien
musclé, solide comme un taureau, et nos antiques fiancés de quarante ans, dont Téreintement physique égale la décrépitude morale ! Les Rlfaihs n'aiment pas les femmes stériles qu'ils répudient, après une attente de deux ou trois ans, avec des marques non équivoques d'un profond mépris. L'infortunée a bien des chances de ne plus se remarier ; elle vit chez ses parents qui l'accablent d'injures et la soumettent aux plus durs travaux. Elle n'aura pas la suprême ressource de la paresseuse européenne : la prostitution. Cette plaie de nos pays civilisés est extrêmement rare dans le Rif où Ton ne plaisante pas avec l'honneur des femmes.
J'ai déjà dit que toutes les tribus rifaines sont indépendantes et ne reconnaissent nullement l'autorité du sultan de Fas. Galtya cependant a une garnison marocaine et paie un impôt régulier. Voilà à quoi se borne sa soumission. Pour ne plus revenir sur ce sujet, je vais dire comment Mhtioua et ses sœurs du Rif se donnent des ca'ids, quand elles veulent bien les tolérer.
Les caïds rifains sont des fonctionnaires cent fois plus instables encore que nos ministres et mille fois plus exposés qu^eux au fer de leurs concitoyens On les élit, on les destitue avec une facilité incroyable ; on les massacre plus facilement encore. La mort naturelle, violente le plus souvent, d'un caïd, ou sa destitution prononcée par ses contribules, donne lieu aux opérations suivantes, quand on veut bien en élire un autre à sa place . Les principaux notables du pays, sorte de syndicat tout puissant formant la djemaâ (assemblée) suprême de toute la tribu, se réunissent dans une mosquée ou dans un lieu de marché très fréquenté. Ils se sont entendus d'avance sur le nom du futur élu, qui ne peut être que l'un d'eux, leurs mœurs n'étant pas encore assez démagogiques pour leur permettre d'aller choisir, dans les bas-fonds de la société, l'homme qui doit occuper le premier rang parmi ses pairs. La djemaâ désigne donc Fun de ses membres en remplacement du caïd disparu. Elle rédige l'acte de nomination qui sera ratifié, pour la forme, par le sultan.
Le nouveau titulaire, muni de cet acte, se met en route pour Fas ou Merrakech, emportent avec lui 1,500 ou 2,000 francs de cadeaux, destinés à sa Majesté Chérifienne. Mais on ne le laisse pas partir seul ; on lui adjoint quatre ou cinq de ses anciens collègues, chargés de surveiller le nouvel élu ainsi que la précieuse sacoche. Afin d'éviter toute désagréable aventure, ces obligeants camarades se chargent euxmêmes de porter l'argent, véritable fardeau consistant le plus souvent en pièces de cent sôus. La députation, armée jusqu'aux dents, se met en marche, montée sur des mulets. Elle évite adroitement de tomber dans les nombreuses embuscades qui lui sont tendues. Si elle n'a pas ce bonheur, elle revient bredouille à la tribu, après avoir laissé entre les mains des voleurs cadeaux, habits, mulets et un ou plusieurs de
70 LE MAROC INCOKnU
ses membres. Si, au contraire, elle arrive sans encombre à Fas oa à Merrakeche, c'est-à-dire là ou se trouve TEmpereur, son premier soin esi de se rendre à la porte du palais impérial. Elle prévient les chambellans de son arrivée et de son désir d*être introduite auprès de leur maître. Ceui-ci font la sourde oreille jusqu'à ce qu'ils aient prélevé une partie de la somme destinée au souverain. Si la députation s'avisait de se soustraire à cet abus, elle ne verrait jamais le sultan, et celuici ne saurait pas d'avantage qu'elle est là, à sa porte, attendant une audience.
Une fois satisfaits, les chambellans introduisent les députés, piedsnus, dans une salle d'attente. L'huissier de la salle du trône vient leur poser quelques questions : d'où ils sont, ce qu'ils veulent. Ce personnage, d'habitude proche parent du sultan, assez riche pour dédaigner les petits cadeaux des pauvres montagnards, rentre dans la salle du trône, ouvre la porte à deux battants, annonçant à très haute voix : € Les Béni X sont arrivés ! » Le sultan, prévenu d'avance, est assis sur un siège élevé. Il fait un geste signifiant: Faites entrer. Le nouveau caïd suit l'huissier dans la salle. Il salue le prince à la mode marocaine, c'est-à-dire en s'embrassant le bout des doigts de la main droite, politesse connue là-bas sous le nom de hendok' i^Xki), Le sultan répond de la même manière à ce salut. Le futur fonctionnaire s'avance lentement jusqu'au pied du trône, non sans terreur, car il voit à la droite et à la gauche du souverain, debout et l'épée haute, deux gardes du corps, aux regards peu rassurants. L'un de ces terribles archanges parle soudain. D'une voix brève, il ordonne au nouveau venu de s'asseoir sur un siège, placé en face du sultan, très près du trône. Le caïd obéit et présente au prince, sans dire un mot, son acte de nomination. L'empereur prend le papier ; il le passe à l'un des ministres assis à ses côtés, un peu en arrière, sur des sièges moins élevés et moins luxueux que le sien. Le ministre lit l'acte à haute voix.
Alors le sultan adresse la parole au caid, linterroge sur sa tribu, ses notables, l'esprit de la population, les récoltes, les troupeaux. Pour rompre l'entretien, le prince fait un geste de la main. L'huissier s'approche aussitôt du caïd : « Noudh, a s (1). » (Lève-toi, ô seigneur.) Le caïd se lève. S'il est au courant de l'étiquette de la courchérifienne, il se retire à reculons (ï^I^lL;). Si, ignorant cet usage, il tourne le dos au Chérif, on ne lui en fait pas un reproche. On se contente seulement de sourire delà grossièreté du rustre. Le caïd est conduit par l'huissier dans la salle du conseil (/x^iar»), affectée spécialement aux réunions des caïds à certaines époques de l'année. Resté seul dans cette vaste
(1) En Algérie, fiirfi (monseigneur) a été abrégé en si et au Maroc en s. C'est pousser un peu loin l'amour de la concision I a, précédant a, est une altération de la particule vocative ya b
EXPLORATION Dd RIF 71
pièce, il aura le temps d'admirer les beaux tapis et les riches tentures, dont il fera plus tard, à ses contribules émerveillés, une description romanesque. Le sultan reçoit les députés les uns après les autres, et rhuissier les fait passer successivement dans la salle du conseil où ils retrouvent leur élu. Le dernier personnage présenté au souverain offre les cadeaux ; il les dépose au pied du trône en disant : « Voici l'offrande du caïd, » et il va, à reculons, rejoindre ses compagnons. L'huissier ouvre alors la porte de la salle du conseil toute grande. Le sultan et les députés ne peuvent pas se voir, mais ils voient l'huissier, debout sur le seuil de la porte.
Alors a lieu, dans la salle du trône, une scène grave et solennelle, à laquelle nul européen n'a jamais assisté. Le souverain et ses ministres, assis sur leurs sièges, les mains rapprochées et ouvertes, élevées à la hauteur du visage, comme s'ils lisaient dans un livre, psalmodient à haute voix le premier chapitre du Coran (El-Fatih'a), auquel ils ajoutent toujours des invocations et des souhaits en faveur du caïd, des députés et de leur tribu. Ces prières, écrites sur un papier, sont transmises à l'huissier. Celui-ci qui, jusqu'alors, avait fait face à la salle du trône, se tourne vers les étrangers, récite la Fatih'a et lit les vœux écrits sur le papier. Les députés savent que l'audience est terminée ; ils sortent du palais. Si l'on est à Fas, c'est la mosquée de Moulaye Idris qui leur offrira le gîte et le couvert ; si c'est à Merrakèche, ils seront hébergés dans le temple consacré à Sidl-beUAbbès Es-Sebti, Le lendemain matin, le sultan envoie au nouveau caïd un cachet d'or ou d'argent, suivant l'importance du personnage et celle de sa tribu. Le cachet porte l'inscription suivante : « X caïd de telle tribu, de gré ou de force. » Un beau vêtement et un superbe cheval accompagnent cet envoi. Le tout est destiné au caïd, qui part alors, escorté de dix cavaliers réguliers (tnkhazni, pluriel, mkhaznUja), chargés de l'accompagner jusqu'à sa tribu afin d'en rapporter les impôts arriérés.
La mission reprend le chemin du Rif avec ces dangereux auxiliaires qui seront logés chez le caïd et deviendront les exécuteurs de ses vengeances. A la vue des cavaliers réguliers, les villages s'empressent d'apporter des cadeaux à l'élu des notables, dont le choix a été ratifié par le sultan. Les mkhazniya font des tournées dans la tribu, vivent sur les hameaux soupçonnés de sourde hostilité contre le caïd, amènent à celui-ci, qui les emprisonne, ses ennemis personnels accusés d'être en retard pour le paiement de l'impôt. Après un ou deux mois de cette existence, les cavaliers, repus, chargés de présents, retournent dans leur garnison, apportant au sultan une infime partie des sommes perçues, dont la presque totalité s'est engouffrée dans leurs poches, dans celles du caïd et de ses partisans.
Le chef indigène, privé du concours des agents impériaux, gouverne avec l'appui de son çoff, commet toute sorte d'abus, d'exactions, jusqu'au
jour OÙ, le nombre des mécontents s'étant accru et son parti s'étant affaibli, il est assassiné ou obligé de se démettre. Le çofT vainqueur lui donne un successeur et, selon les circonstances, fait ou ne fait pas ratifier cette élection par le sultan. Celui-ci, dans ce dernier cas, apprend par hasard, quelques' mois plus tard, que son féal caïd est révoqué ou a succombé sous le poignard des assassins. Il use alors de diplomatie pour faire rentrer la tribu rebelle dans le devoir. Il y réussit quelquefois. Souvent aussi il attend plusieurs années avant de voir revenir à lui ses enfants égarés et ses contributions impayées. Il ne ramène ces prétendus sujets à de meilleurs sentiments qu'en pleurant misère dans de longues missives, où il fait honte à ces tièdes musulmans de ne pas accomplir l'un des préceptes fondamentaux du Coran. Il met en avant sa qualité de petit-fils de TApôtre, argument irrésistible devant lequel s'inclinent les tribus les plus indépendantes. Les cadeaux reprennent le chemin de Fas ou de Merrakèche, et les Agences européennes apprennent au monde étonné que Sa Majesté Chérifiennea fait rentrer, par la forccy les impôts de telle ou telle tribu insoumise !
Le rifain se prêterait peut-être assez docilement à une perception régulière et équitable des impositions, qu'il considère plutôt comme un présent dû au descendant de Mahomet que comme une redevance obligatoire. Au surplus, les quotes-parts sont minimes. Elles sont fixées par la djemaâ au prorata des moyens de chacun, n'excédant jamais, même pour les plus riches, 10 ou 15 francs par an. La part du pauvre est minime ; quelques centimes tout au plus. Malheureusement, les caïds et les membres de la djemaà sont insatiables, souverainement injustes. Ils exemptent leurs partisans de toute charge, accablant sous de lourdes taxes leurs adversaires. C'est ce qui explique l'agitation continuelle des tribus rifaines et leur peu de considération pour un souverain, incapable de les protéger contre la rapacité des caïds impériaux ou indépendants.
Aussi quelques-unes ont-elles pris le sage parti de s'administrer ellesmêmes. Elles nomment une djemaâ qui reçoit le mandat impératif de ne prélever aucun impôt. Le rôle de cette Assemblée se borne à réprimer, tant bien que mal, les crimes et délits, à représenter la tribu dans les relations extérieures et à prononcer, dans les circonstances graves, des condamnations capitales. Malheureusement les membres de la djemaâ eux-mêmes ne sont pas incorruptibles. L'exercice du pouvoir grise ces élus du peuple. Ils finissent par s'entendre entre eux pour pressurer le pauvre monde. Une révolution est nécessaire pour leur arracher la puissance dont ils abusent. Les discordes, les vengeances, les assassinats se multiplient; Tanarchie est à son comble. C'est le moment psychologique attendu patiemment par le sultan. Grâce à ses intrigues et aux quelques partisans qu'il peut avoir, il finit par imposer une de ses créatures à la tribu rebelle que l'anarchie a épuisée, et il
fait rentrer alors les impôts en retard, besogne délicate et dangereuse pour le caïd qui s'en charge.
Aucune espèce d'administration n'existant dans le Rif, on ne sera pas surpris d'apprendre que l'autorité judiciaire y est également inconnue. Le t'aleb, décoré du titre de Cadi^ est plutôt un scribe dont la plume est utilisée pour fixer sur le papier (scripta manent) quelque événement mémorable : un mariage, un divorce, une vente. La répression des crimes et délits n'incombant à personne, les parents des victimes se chargent d'en tirer vengeance eux-mêmes. Sur toute l'étendue du Rif, la vendetta est à l'ordre du jour. Quelquefois cependant, quand un crime revêt des circonstances particulièrement atroces, la djemaà s'interpose, et alors malheur à celui qu'elle poursuit! Il sera traqué comme une bête fauve, condamné à vivre éternellement dans la brousse ou à s'expatrier, s'il n'est pas tué dans une battue. Ses biens deviennent la proie des membres de la djemaâ qui s'attribuent les plus gros lots, laissant aux pauvres diables de la tribu quelques hardes avidement partagées.
Un rifain des Beni-bou-Gafer, fraction de Galîya, me racontait cette année son histoire, particulièrement instructive. Son frère, injustement accusé d'un meurtre, avait été arrêté par les membres de la djemaà Bt fusillé à bout portant, dans sa propre demeure, au milieu de sa famille épouvantée. La nuit venue, le rifain, entraînant avec lui ses proches parents, femmes et enfants, se jeta dans la broussaille et commença contre les assassins de son frère une guerre d'extermination dans laquelle six de ses cousins germains et dix-sept de ses ennemis trouvèrent la mort. Il était le seul homme de sa famille restant debout. Aussi, bien que sa carabine eût abattu huit membres de la djemaâ, ne put-il plus tenir dans la tribu. Il s'embarqua à Mliliya et vint à Oran chercher du travail et un peu de tranquillité. Depuis dix ans, il attend une occasion favorable, guettant la possibilité de rentrer dans ses foyers, obsédé de l'idée fixe de ne pas mourir sans avoir envoyé encore quelques balles à ses derniers ennemis.
Depuis plusieurs années, Mthioua n'a pas de caïd. Cette petite république s'administre elle-jnème au moyen de représentants élus dans chaque fraction. La djemaà générale, composée de tous les représentants des diverses fractions, ne se réunit que dans les circonstances graves. C'est elle qui décide de la paix ou de la guerre, frappe les amendes, prononce les bannissements. Chaque village a sa petite djemaà. Malgré son indépendance absolue, Mthioua expédie de temps à autre quelques cadeaux au sultan. Ce sont des présents faits au descendant du Prophète, non un acte de soumission envers l'Empereur dont la puissance temporelle n'a jamais effrayé les Rifains.
Une vieille tradition locale prétend que les Mthiouiens sont d'origine espagnole. Ils ont une taille au-dessous de la moyenne. Leur intelligence,
^i Le bIarog inConîîù
un peu épaisse, ne comprend pas la plaisanterie. Les discussions sont généralement closes par des coups de fusil.
On trouve sur la limite occidentale de la tribu, non loin de la mer, des mines d*or et d'argent. Il est vrai que Mthioua ^est limitrophe de R'mara, pays où la nature semble avoir réuni les plus belles richesses minérales du monde. Les habitants de Mthioua, pas plus que leurs voisins de l'ouest, ne safent exploiter le précieux minerai Un seul ruisseau un peu important, Vouad Tithoula, prend sa source dans le Rebô-el-Fouk'ani, court du sud au nord et se jette dans la Méditerranée à £l-K'alâ où il forme un petit havre.
Principaux Villages de Mthioua
Takmout (Ventourée de rochers) (B), port de mer. 100 feux o^ ^ Sidi'FtouK ou EUKalà (la forteresse) (A), port de mer. 400 feux A*liJt Tithoula sur Touad du même nom. 100 feux V^Li' Souk' el-Ethnin (le marché du lundi) (A), emplacement où se tient le grand marché de la tribu.
Tazayyarth (la vigne) (B). 100 feux w^bj J
Forces militaires : 6,000 fantassins. Population probable : 30,000 habitants. Une soixantaine de hameaux. Instruction coranique peu répandue.
Tcibu des BENI-QrMII*
J^i ^y (les enfants du bien, du beau) (1)
Tribu maritime, enclavée entre Mthioua à Touest, Beni-hou-FraK à Test, Zerkeih au sud, elle présente à la mer un littoral d'une dizaine de kilomètres et s'enfonce, dans rmtériaur des terres, à une vingtaine. Elle se compose de trois fractions : MesVaça au nord ; Ichaouiyyin (les Chaouia) (B) à Touest, les Aïth Ali k Test. Ces deux dernières forment le sud de la tribu.
C'est en vain que les habitants de Tazayyarth voulurent dissuader le derviche de s'engager dans les Beni-Gmil. Ils eurent beau lui représenter que ceux-ci étaient en guerre avec Mthioua, ils ne parvinrent pas à le retenir. Une seule chose ennuyait Moh'ammed : il portait une djellaba mthiouienne, et il avait le pressentiment que ce vêtement, le seul qu'il possédait, lui attirerait des désagréments chez ses futurs hôtes. Parti de bon matin de Tazayyarth, il se dirigea vers le nord-est. Toute la campagne, des deux cOtés de la frontière de Mthioua et des
Ci) C'est le mot arabe J^^ dont ^e dj a permuté avec un g.
ÈiPLOftAtlON DU RIF* 75
Beni-Gmil, était déserte. Les habitants avaient abandonné leurs demeures, fnyant les horreurs de la guerre. Les récoltes abandonnées pourrissaient sur place. Les fruits mûrs jonchaient la terre. A côté des maisons vides, les ruches, regorgeant de miel^ laissaient couler dans Therbe des flots d'or^ dans lesquels le derviche trempa plusieurs fois ses doigts. Les animaux sauvages avaient élu domicile dans les hameaux déserts. ChacalSy renards, sangliers traversaient tranquillement les rues, pénétraient dans les habitations, s'efTrayant à peine quand notre voyageur, peu rassuré lui-même, cherchait, par ses cris, à les épouvanter. Vers le milieu du jour, il aperçut, du haut d*une colline, dans la direction du nord-est, une petite ville bâtie sur le flanc d'un coteau. Au pied de ce coteau, un petit ouad, étalant, ça et là, des mares peuplées d'une infinité d'oiseaux de passage. Des arbres fruitiers à perte de vue. A deux kilomètres devant lui, la mer, que le derviche n'avait pu entrevoir que deux ou trois fois à travers le dédale des cactus, s'ouvrait largement au nord. La petite ville, c'était Mest'aça, capitale des Beni-Gmil. Moh'ammed, piquant droit sur elle, descendit la colline. Au bout de cent pas, il tomba dans une embuscade de 150 à 200 individus, vêtus de djellaba noires. Ils étaient couchés dans l'herbe, à l'ombre des arbres, armés de fusils anglais. La tête, complètement nue, laissait pendre, du côté droit, une mèche de cheveux, divisée en trois tresses, d'une longueur extraordinaire. Autour de la racine de cette mèche, appelée gaeWaya, tout le cuir chevelu était soigneusement rasé.
A la vue du derviche et de sa djellaba mthiouienne, à raies blanches et noires, ils se mirent à crier en arabe : « C'est un mthioui ; tuons-le ». Et ils se précipitèrent sur le voyageur. Le premier arrivé près de lui le mit en joue. Le vagabond dit alors ces seuls mois : la bas (1) ; l'autre releva de suite le canon de son fusil. Ces deux mots magiques sont arabes ; ils signifient point de mal. Dans le Rif, notamment chez les Beni-Gmil, ils ont le sens de : je suis un ami ; je n'apporte pa^ le mal avec moi. L'homme dit à ses compagnons qui arrivaient : « C'est un ami f il n'est pas de Mthioua. )) Moh'ammed se hâta de confirmer ces paroles et de déclarer qu'il avait été simplement l'hôte de cette tribu. IjCS chefs de la troupe le soumirent à un long interrogatoire relativement aux intentions de leurs ennemis, aux forces dont ils pouvaient disposer, a Le bruit a couru chez nous, dirent-ils, que Mthioua, alliée à R'mara, doit nous attaquer sous peu. Mais la frontière est bien gardée. Nous, gens de Mest'aça, nous la surveillons, depuis le littoral jusqu'à la limite des Ichaouiyyin, et, ceux-ci, jusqu'à Zerk'eth. » Le derviche les rassura, leur disant que les Mthiouiens, bien tranquilles
chez eux, ne songeaient nullement à se mettre en campagne. Un chef lu^
(1) Dites la basée. Ne pas oublier que touteB les lettres arabes et bsrbères se prononcent^
donna un morceau de pain ; c'était une énorme tartine de miel. « Pars, dit-il. Te voilà à présent en terre musulmane. Tu n'as plus rien à craindre. Notre tribu, riche et prospère, aime les étrangers. Quant aux gens de Mthioua, ce sort des nçara (chrétiens). » Moh'ammed, laissant là ces guerriers, poursuivit sa route. Il arriva dans la vallée de l'Ouad Mest'aça qui porte, en amont, le nom de Ouad Beni-Gmil, Sauf les mares dont nous avons déjà parlé, il n'y avait pas une goutte d*eau dans la rivière.
Moh'ammed traversa le lit rocailleux du torrent et fit son entrée dans la ville de Mest'aça, bâtie sur la rive droite. Sa djellaba mthiouienne provoqua un rassemblement. Hommes, femmes, enfants Texaminaient curieusement. « C'est un mthloui, disait -on. » Le voyageur, accentuant encore plus son air habituel de derviche un peu timbré, se hâta de gagner la mosquée. La foule, le prenant pour un fou, ne le suivit pas longtenips.
On sait que les aliénés sont, chez tous les musulmans, Tobjet d'une grande pitié, d'un profond respect. Leur folie est généralement inoffensive. L'alcoolisme, source de tant de démences furieuses chez nous, est inconnu dans le Rif.
Le derviche, débarrassé des curieux, dont l'hostilité s'était subitement changée en vénération, entra dans une mosquée. Une cinquantaine d'étudiants de tout âge, psalmodiant à tue-tête des versets du Coran, étaient accroupis sur des nattes. Deux allèrent décrocher du mur un panier bourré de pain d'orge. Ils le placèrent devant le voyageur qui, dès son entrée, s'était assis dans un coin. D'autres écoliers lui apportèrent, sur des assiettes en terre vernissée, du poulet, des œufs, du miel, du beurre. Aucune parole n'avait été échangée. On laissa le derviche manger à son aise. Le repas fini, on lui demanda de quel pays il était. Moh'ammed déclara qu'il était rifain, sans désigner son lieu d'origine. Ayant manifesté le désir de changer de djellaba, on lui en apporta immédiatement deux, toutes blanches, couleur distinctive des hôtes. Le derviche les endossa et jeta à la rue la djellaba mthiouienne, cause de tant d'alarmes. Nourri, logé à la mosquée, il eut le temps d'examiner à loisir la ville de Mest'aça. Cette localité mérite bien le nom de mdina (ville). Elle est presque aussi grande que notre Mostaganem. Mais quelle cité malpropre ! Le derviche lui-même, et ce n'est pas peu dire, en était écœuré. Imaginez des ruelles tortueuses, des tas de fumier et d'ordures alternant avec des cloaques où croupit l'urine des animaux. Des figuiers de Barbarie, des plantes vivaces poussent en plein guano humain, rendant la circulation difficile. Les animaux crevés pourrissent au soleil, empestant l'atmosphère. Malgré tout, la ville n'est point malsaine. La brise de mer souffle régulièrement de 10 heures du matin à 6 heures du soir, emportant au loin l'atroce puanteur.
Il y a à Mest'aça une nombreuse colonie juive. C'est la première fois, depuis notre départ de Tar'zouth, que nous rencontrons des représentants de cette race malheureuse, qui a su se faufiler partout, et jusque chez ses plus mortels ennemis, les Musulmans. Chose remarquable, les Juifs de Mest'aça ne sont pas parqués dans un mellalC (ghetto), ainsi que cela a lieu dans les autres cités marocaines. Leurs habitations ne se distinguent nullement de celles des rifains. Elles sont éparpillées un peu partout, mais elles appartiennent à des musullnans, car, dans tout le Rif, le juif ne peut posséder un pouce de terrain, un seul immeuble. Il en est réduit à thésauriser sans cesse, à accumuler des monceaux d'or qu'il enfouit dans le sol, sans pouvoir faire rapporter à ce cher métal l'intérêt qu'il sait si bien retirer de son argent dans les pays où règne l'usure. Non-seulement il a su s'introduire au milieu de la population marocaine, la plus fanatique et la plus intransigeante du monde, mais encore il a trouvé le moyen de se faire 'proléger par elle. Il a employé pour cela un expédient extrêmement ingénieux : il s'est fait le juif du musulman.
Être le juif d*un musulman c'est lui appartenir, aux trois quarts, corps et biens. C'est un état intermédiaire entre l'esclavage et le vasselage, conférant au seigneur le droit de battre son juif, de le tuer même impunément dans certaines circonstances, telles que : le vol, la rébellion, la trahison, l'insulte au Prophète, la tentative de viol ou de séduction d'une musulmane. Il peut le faire travailler, l'empêcher de se marier, l'obliger à divorcer, lui imposer le choix d'une épouse, convoiter sa fille ou sa femme, enfin l'expédier en voyage pour ses propres affaires. Comme compensation, le juif a droit à la protection de son seigneur, qui doit, même au péril de sa vie, défendre les biens, la famille et la personne de son vassal. On est surpris de trouver des colonies juives dans des coins perdus du Maroc, au milieu de populations mahométanes absolument farouches, ne tolérant chez elles la présence d'aucun coreligionnaire étranger, supportant cependant le contact de ces Sémites, étrangement tenaces et rusés. Il faudrait un volume pour détailler les différentes avanies que subit le juif marocain. Les insultes les plus sanglantes, les outrages à son adresse sont tellement fréquentes, qu'il n'y fait plus attention. Les galopins musulmans prennent un cruel plaisir à voir détaler devant eux les colosses barbus d'Israël, qu'ils poursuivent à coups de pierre. Les parents ont beau leur interdire sévèrement ce jeu barbare, il ne manquent jamais l'occasion de le recommencer, dès qu'ils ne sont plus sous l'œil paternel. Le juif doit toujours appeler le musulman sidi (monseigneur); il est tenu d'enlever ses chaussures, de marcher courbé et très vite, quand il passe devant une mosquée. Telle est, sommairement exposée, la condition du juif marocain dans le Rif.
La ville de Mest'aça compte cinq mosquées. Une seule est pourvue
d'un minaret très élevé ; c'est plutôt un observatoire du haut duquel on domine la Méditerranée et la Crique de Sidi^el^Hadj-Es-Said, située à quelques centaines de mètres au nord-ouest. Une vieille bombarde toute rouilles, aux dimensions énormes, la gueule menaçant la mer, repose sur le sommet de la,tour. Les plus vieux habitants n'ont jamais entendu sa voix ; ils en sont fiers néammoins, attribuant à la vue seule du monstre un efîet médusant bien plus grand que toute les bordées de nos plus forts cuirassés. La baie de Sidi-el-Hadj-Es-Saîd sert de port ïï Mest'aça; elle reçoit, en hiver, les eaux de l'ouad Beni-Gmil, torrent impétueux complètement desséché Tété. Sur le bord de la mer, au ras des flots, se dresse le tombeau du saint qui a donné son nom à la baie. Ce monument, surmonté d'une assez belle coupole, est battu par les vagues furieuses, les jours de grande tempête.
La banlieue de Mest'aça est une plaine couverte d'arbres fruitiers et de figuiers de Barbarie. Les Aith-Ali et les Ichaouiyyin possèdent de petites montagnes bien boisées. Malheureusement le cactus envahit tout. Beaucoup de figuiers et de vignes dans toute la tribu. On cultive principalement l'orge, les fèves, les lentilles. Le blé est méprisé, sous prétexte qu'il ramoUit ceux qui en font usage, tandis que l'orge donne de la force et du courage! Sur la frontière méridionale, on fait beaucoup de gelée de raisin. Partout des chèvres, bœufs, mulets, ânes ; très peu de chevaux.
La tribu entière ne lève que trois mille fusils, mais elle bat souvent quand même Mthioua, avec laquelle elle est constamment en chicane. Le dialecte est le thamazir'th. A Mest'aça, et dans quelques hameaux du centre, la langue arabe domine. Pour expliquer ce fait surprenant, les Berbères prétendent que les indigènes des Beni-Gmil et des Benibou-Frah' descendent des Maures Andalous, et que c'est pour cette raison que l'arabe est encore en usage dans quelques cantons de ces deux tribus, dont les habitants sont appelés par dérision mkerkehin erras (à la tête ronde et bosselée). Les Beni-Gmil ne reconnaissent nullement l'autorité du sultan. Ils nomment et destituent leurs caids avec une facilité merveilleuse. Il leur arrive souvent de rester sans chef pendant plusieurs années consécutives. Alors les djemaâ sont souveraines. Musulmans peu fervents, ils ne prient jamais, se contentant, pour toute pratique extérieure, d'observer assez bien le jeûne du ramadhan.
A Mest'aça, le derviche eut une aventure peu ordinaire. 11 se trouvait, par hasard, à côté de la demeure d'un juif, du nom de Mchichou. Une juive d'un âge mûr, ayant ouvert la porte et vu Moh'ammed, cria à son mari : « Il y a ici un juif. Je crois que c'est un rabbin ». Le derviche, avec sa figure de Christ encadrée de longues mèches temporaleis, ressemblait en eflet à un rabbin authentique. Mchichou étant venu en personne sur le seuil de la porte, lui dit respectueusement : « echchelam
âlikoum, ya ahl echlam (i). » (Salut à vous, gens de paix). Moh'ammed, sûr de ne pas être compris, lui répondit : a essilam âlik (que des pierres soient sur toi ; c'est-à-dire puisses-iu être lapidé !). Il avait prononcé rapidement silam (pierres) et non selam (paix, salxU), selon la coupable habitude qu'ont certains arabes de dire ce mot, quand ils s'adressent à des mécréants mauvais arabisants.
Le faux rabbin, introduit dans la maison, remarqua que celle-ci, sans être ni plus propre ni plus sale que les habitations des musulmans, était badigeonnée intérieurement d'une manière bizarre. Les murs offraient les teintes les plus variées, depuis le rose tendre j'usqu'à l'écarlate ardent, en passant par toute la gamme des couleurs. Le derviche s'accroupit sur une vieille natte avec toute la famille, homme, femme, enfants ; on mangea des gâteaux (mek'rouf) et du miel. Moh'ammed, invité à dire de quel pays il était, répondit que les juifs d'Azila s'enorgueillissaient de l'avoir pour compatriote et coreligionnaire. On insista pour qu'il se décidât à s'installer à Mesl'aça où il ferait l'école aux jeunes Israélites. Il déclara qu'il était obligé d'aller, avant tout, à Âzila consulter à cet égard la colonie juive de cette ville.
Une dernière question lui fut posée. Il s'agissait de savoir s'il était issu de Benjamin ou de Juda. Le voyageur n'hésita pas à répondre qu'il était de la tribu de Juda. Il savait en effet que Juda compte très peu de représentants au Maroc, tandis que les enfants de Benjamin pullulent dans ce pays. L'hôtesse, très dévote et ravie de posséder chez elle un rabbin, grand honneur extrêmement recherché par tous les juifs marocains, ne cessait de baiser humblement l'habit et les mains du bon apôtre. Elle lui prodiguait ses soins les plus empressés, le bourrant de nourriture, lui reprochant de ne pas manger assez, lui demandant à chaque instant si sa cuisine lui plaisait. Elle fmit par lui dire : « Seigneur, si vous restez, ma fille sera votre servante et votre épouse. » — « Je reste, répondit laconiquement le vagabond. » Mchichou, ayant à sortir, tua une poule pour le souper. Moh'ammed, malgré sa qualité de rabbin, ne voulut pas se charger de ce soin. Il invoqua une excuse quelconque ; en réalité, il craignait de se démasquer par une maladresse qui aurait donné l'éveil à ces gens par trop crédules. Mchichou rentra au coucher du soleil et pria le derviche de dire la prière. Moh'ammed, qui ignore profondément l'hébreu, se tira néanmoins de ce mauvais pas en invoquant audacieusement une prétendue coutume des enfants de Juda. « Les fils de Juda, déclara-t-il, ne doivent jamais diriger la prière chez les étrangers qui les reçoivent. » Mchichou, très ignopant des usages d'une tribu à laquelle il n'appartenait pas, crut le voyageur sur parole et se mit en devoir de présider
cl) Les juifs de langue arabe donnent à Vs un son chuintant qui révèle immédiatement leur nationalité. Dans la phrase arabe ci-dessus, on doit prononcer es^elam et noû echchelam.
Jui-même à Ja prière. Il alla se mettre debout, devant un mur faisant face à Test, dans la direction de Jérusalem. Toute la famille, y compris Moh'ammed, avait pris place derrière lui. La prière commença. Le derviche ne soufflait mot ; il observait. A de forts éclats de voix de rhomme en extase, succédaient parfois de longs silences. On aurait dit ensuite qu'il. comptait sur ses doigts. Deux mots, les deux seuls que Moh'ammed crut saisir, Mousa et Haroun^ étaient prononcés fréquemment. La prière finie, on soupa et l'on se coucha pêle-mêle sur un unique tapis. Le derviche se trouva placé entre un enfant et la pieuse hôtesse, qui ne se lassait pas d'adresser au seigneur (?es actions de grâces pour la divine journée qu'elle venait de passer. Le voyageur, peu galant de sa nature, lui tourna le dos en murmurant tout bas : aôud'ou hillahi mina chcMVan erradjim ! (1) (Je cherche, auprès de Dieu, un refuge contre Satan le lapidé), formule que prononcent les musulmans dans les grands dangers. Dieu exauça sans doute cette prière, car la dame Mchichou ne tarda pas à s'endormir profondément.
Le lendemain matin, un vendredi, après avoir pris le thé en famille, Moh'amme'l dit à ses hôtes: (( Laissez-moi aller à Snad'a visiter la tombe de mon oncle (2). Je m'embarquerai ensuite à Badès pour Âzila. Je demanderai à la colonie juive de cette dernière ville l'autorisation de venir faire l'école ici, et je reviendrai. Toutefois, j'ai honte de vous l'avouer, je n'ai pas le sou pour prendre le bateau. » Mchichou lui donna une cinquantaine de francs. Les deux hommes sortirent dans la rue. La juive les suivait en pleurant. Un drapeau vert flottait, comme tous les vendredis, au sommet du minaret de la grande mosquée. Le voyageur, voulant savoir ce que les juifs du Rif pensent des musulmans et de leur religion, montra du doigt le pavillon à Mchichou. — a Pourquoi ceci? ditil » — Ça, répondit le juif, ça indique que le vendredi est un jour de deuil pour les Mahométans. » Ce mot de vendredi lui brûlait les lèvres. La vue du drapeau et de la mosquée lui portait sur les nerfs; il tourna le dos en grommelant: a Les musulmans transgressent les commandements de Dieu ! Ils devraient se reposer le samedi, selon la parole de l'Éternel. Et c'est le vendredi qu'ils choisissent pour ne rien faire!». La conversation continua longtemps sur ce chapitre. Elle prouva au derviche que le Juif Marocain exècre tout ce qui n'est pas Israélite. Nous retrouverons notre voyageur à Debdou et à Cefrou, vivant dans les ghettos, étudiant de près ces êtres extraordinaires qui luttent, depuis des siècles, contre la malveillance universelle.
Moh'ammed, après des adieux très courts, quitta ses hôtes, remonta l'ouad Beni-Gmil et alla coucher à Otiahran (Oran) (3), bourg de
(2) Voyez tribu de Bek'U^ouya (détails scr l'unique cimetière juif de tout le Rif).
C3) Consultez mon ouvrage, Les Beni-Isguen (Mzah), page 40, à l'article Oran. — Iq-8'. — Oran-1895.
cinquante feux, situé au sud de la ville de Mest'aça, sur Touad du même nom. Il ne pensait déjà plus à Mchichou.
Principaux Villages des Beni-Gmil :
Mesfaça (ville de). Voir ci-dessus. A^ LL,w»
Ouahran (démonstration) (B). Voir ci-dessus, ^^j^j Sidi'hou-Zid, au sud de Ouahran, sur Touad Beni-Gmil ; 100 feux. J^J^ ^-X^« Ichaouiyym, au sud de Sidi-bou-Zid, sur Touad Beni-Gmil ;
100 feux. Jijl^^
Tamert'astj au sud de Ichaouiyyin ; 10 feux. ,j>*-Li^Li* Forces militaires: 3,000 fantassins. Population probable: 15,000 habitants. Sentiers muletiers. Plaine au nord. Petites collines boisées au sud. Instruction primaire peu répandue. Il y a encore dans la tribu une cinquantaine de hameaux, dont je n'ai pas pu avoir les noms.
Tribus de KERK'KTH et de TARGIST (i)
s::^jj (bleue) (A. B.) ^^^JjlS (glacée) (B)
Le derviche ne resta qu'un mois dans les Beni-Gmil. Par une belle matinée d'automne, il sortit du village d'Ichaouiyyin, se dirigeant au Sud, dans la direction du grand marché du samedi (Souk' es-Sebt), sur le territoire de Allai, fraction de Zerk'eth. A partir d'Ichaouiyyin, le pays devient ravissant. De nombreux hameaux, se succédant à de courtes distances, sont enfouis dans la verdure. Partout des jardins, des vergers, dont les arbres touffus et serrés protègent le voyageur, sous leur voûte de feuillage, contre les rayons brûlants du soleil. Des ruisselets à l'eau fraîche et limpide courent de toutes parts. Le sol, abondamment arrosé, donne naissance à de petites prairies marécageuses, couvertes de fleurs. Des milliers d'oiseaux nichent sur toutes les branches, mêlent leurs cris assourdissants au bruit des cascatelles, très nombreuses dans cette contrée privilégiée. Le noyer, la vigne, le chêne, l'amandier, l'arguel, l'abricotier, le pommier, le poirier, le cèdre, le myrte, le grenadier, le laurier d'Apollon, le caroubier, le jujubier forment le fond commun de la végétation arborescente de toute la région comprise dans les hauts monts méridionaux du Rif. La tribu entière de Zerk'eth est comprise dans le massif du Djebel el-Arez (Montagne des Cèdres), dont la croupe suprême se dresse à peu près au centre de la tribu, dans la fraction même de Zerk'eth. Le plan général de cette chaîne de montagnes se relève à mesure qu'on s'éloigne des
(1) Prononcez Targuiat.
Beni-Gmil, c'est-à-dire de la mer. Un grand nombre de chaînons de ce massif se prolongent dans tous les sens, foi^mant entre eux des vallées profondes, très peuplées, aussi bien cultivées que celles de notre Kabylie. On trouve quelques hameaux perchés sur les sommets ou pendus aux flancs de ces chaînons. Le point culminant du Djebel-el-Arez est assez élevé pour conserver de la neige, dans ses dépressions, jusqu'au cœur de Tété. Il aurait donc à peu près la même altitude que le Jurjura
Vers la fin du jour, le derviche fit son entrée dans le bourg d'Allal. C'est un gros village d'une centaine de maisons, accroché aux flancs d'une des nombreuses ramifications du Djebel-el-Arez. Cette région, quoique pierreuse, disparait sous les arbres. Les habitants d' Allai étaient alors occupés à faire sécher des figues, des poivrons et des tomates sur des claies recouvertes de feuilles de lentisque (dherou) et de garou (lezaz). Installé confortablement à la mosquée, où il reçut un accueil cordial, Moh'ammed, selon son invariable habitude, ne dit pas de quel pays il était. Il se contenta de répondre aux questions qui lui furent posées à cet égard : « men hena oua ha i> (de par là et voilà tout), formule magique qui a le don de satisfaire tous les Marocains.
Les haines de tribu à tribu, de village à village, expliquent cette réserve. Elle est admise dans tout le Maroc où jamais un indigène ne dira, ni son vrai nom, ni celui de sa tribu. En Algérie même, où ils ne devraient avoir rien à craindre, les Marocains s'enveloppent de mystère ; conséquence d'une vieille habitude. Après plus d'un an de séjour à Oran, le derviche était encore, pour ses coreligionnaires du Village-Nègre, aussi inconnu que le soir de son arrivée. Aux Sousiens, il disait qu'il était du Sous ; il confiait aux RiËiins qu'il était du Rif ; il se vantait, auprès des habitants de Fas, d'être leur compatriote. Les Zouaoua de la Grande Kabylie, le prenant pour un des leurs, l'appelaient « notre pays ». Sa profonde connaissance de l'Afrique nord -occidentale lui permettait de s'attribuer les origines les plus diverses. Une fois, pourtant, sa supercherie fut dévoilée. Étant entré dans un café maure, où se trouvaient réunis plusieurs de ses soit-disant compatriotes, il fut traité en frère par les Zouaouas ; les Sousiens protestèrent, affirmant que le voyayeur était de leur tamazir't (pays). Les Rifains, indignés, soutinrent que Moh'ammed avait vu le jour dans le Rif. Mis au pied du mur, le derviche déclara qu'il était de Tunis, mais que, ayant beaucoup voyagé, il se considérait comme l'enfant de toutes les contrées qu'il avait visitées. Cette excuse fut trouvée bonne. D'ailleurs, son caractère sacré de derviche ne permettait pas qu'on lui tînt rigueur pour si peu.
Le lendemain de son arrivée à Allai, Moh'ammed se joignit à une bande d'étudiants qui se rendaient au marché du samedi (Souk' es- Sebt), appelé aussi Souk' Targist (Marché de Targist), bien qu'il se trouve sur le territoire de Zerk'eth. Ce marché est très important; il
sert de rendez-vous et de lieu d'échanges aux indigènes de plusieurs tribus, ia coutume du pays veut, qu'avant de pénétrer sur ie marché, on fasse une visite au tombeau du saint de la contrée, Sidi Bou-Themin ^>.r*^^ v^-V-» Le monument, élevé à l'entrée du marché, est une lourde bâtisse carrée, couronnée d'une vaste coupole, dont les carreaux de faïence, vernis et multicolores, étincellent au soleil. Tous les samedis, l'intérieur du bâtiment ne désemplit pas. Les Rifains de Zerk'eth, Targist, Beni-It't'eft, Beni-Ouriar'el et Beni-Mezdouye s'y rencontrent avec les Djebaliens des Beni-Ayyache, Mernisa et Beni-Bechir. On reconnaît ces indigènes à leurs vêtements et surtout à leurs armes. Les Rifains ont des fusils et des cartouches de fabrication anglaise et espagnole ; les Djebaliens sont armés de fusils marocains, sortis des ateliers de Tar'zouth, tribu rifaine dont nous avons déjà parlé. La foule se presse dans l'intérieur du sanctuaire. Le sarcophage en bois, placé à l'endroit où repose le saint, est pris d'assaut lui-même et gémit sous ie poids des rustres qui s'y étalent de tout leur long. Tous les fusils, les crosses par terre, les canons appuyés aux murs, sont rangés par groupes de tribus. Un meurtre, commis dans cette enceinte inviolable et sacrée, serait un sacrilège. Les visiteurs, ceux du moins qui connaissent le livre divin, récitent en entrant, à haute voix, le 67* chapitre du Coran, commençant par ces mots : ^^^^^ vjXUI »Xo ^jJî vJ^Lo (Béni soit Celui dans la main de qui est l'empire et qui^^^JJ c^ J-^ est omnipotent). Autour du monument, les gens pieux et charitables égorgent moutons, chèvres, poules, et préparent de monstrueux plats de couscous ; le tout est destiné au gardien du sanctuaire qui doit, à son tour, nourrir les nombreux pèlerins attirés là, plusieurs par dévotion, le plus grand nombre par la perspective de faire un bon repas, sans bourse délier. Le mo/caddem (gardien du tombeau) prélève, en outre, tout l'argent déposé par les fidèles dans un tronc cloué au sarcophage. Ces riches prébendes feraient des envieux à ce fonctionnaire, s'il n'était relevé chaque année de sa grasse sinécure.
L'immense plateau, où se tient le marché, peut à peine contenir les tentes, les boutiques des marchands, les bestiaux innombrables et les 15 ou 20 mille hommes qui s'y rassemblent ordinairement tous les samedis. Non moins régulièrement, des rixes, de véritables batailles à coups de fusil se livrent entre les membres des différentes tribus ennemies, qui se trouvent là face à face. Tous ces rudes montagnards sont venus et s'en retournent à pied, ou à mulet. On trouverait difficilement dix chevaux dans toute cette foule. Le Maroc étant le pays du bon marché, on ne sera pas étonné d'apprendre qu'au Souk' es-Sebt, par exemple, le quintal d'orge vaut 2 fr. ; une chèvre 2 fr. 50 ; un gros boeuf 25 francs ; une belle poule fr. 20 ; les œufs, 24 pour un sou, etc. Pas une femme au Souk' es-Sebt. Dans le Rif, Galîya et les tribus orientales exceptées, l'entrée des marchés, réservés aux hommes, est
8i LE MAROC INCONNU
interdite aux femmes. Elles ont, par compensation, des marchés à elles, d'où les hommes sont sévèrement exclus.
Ce jour-là, tandis que le Souk' es-Sebt battait son plein, les Beni- Ouriar'el et les Beni-Mezdouye (RiO se prirent de querelle. On s'empressa de faire le vide autour d'eux. Les balles des fusils anglais et espagnols firent merveille, ne tardant pas à jeter sur le carreau une dizaine de belligérants. Â une distance respectueuse du champ de bataille, on faisait ses affaires, sans s'émouvoir des détonations et des cris. Le combat fini, chaque tribu réoccupa son emplacement particulier. Moh'ammed passa cette nuit-là sous la coupole du saint, en compagnie de plusieurs autres berbères. Le gardien, dont l'habitation est tout près du tombeau, gava ses hôtes de couscous, de viande et de fruits. On causa de la bataille de la journée. Tous furent unanimes à déclarer que jamais jour de marché n'avait été plus calme, car, d'ordinaire, quatre ou cinq combats au moins se livrent, chaque samedi, au Souk' es-Sebt, et cinquante ou soixante individus y trouvent la mort.
Zerk'eth a quatre fractions : Ir'madh (B. A.) coL^t (terrain encaissé entre des montagnes) (A. B.), Zerk'eth, Allai et Bellah'kem (1). Ces deux derniers noms sont arabes. Le premier signifie : t Qui donne à boire une seconde fois t>, le second est une altération de hen-el'Wokem « fils de l'autorité ».
Targist n'est pas plus grande qu'une de ces fractions. Bien que tribu distincte, on la considère comme une fraction de Zerk'eth, à laquelle tant de liens l'unissent. Ces deux tribus-sœurs lèvent 4,000 fantassins. Elles sont entourées de tribus rifaines (V. la carte).
Dans tout le massif du Djebel El-Arez, on jouit d'un climat tempéré, même en été. Les pluies, commençant vers la fin d'octobre, finissent en mai, avec des alternatives de neige et de grêle sur les hauts sommets. Les épidémies sont rares dans cette belle région. Les habitants, très vigoureux, arriveraient aux dernières limites de la vieillesse, si le poignard ou les balles ne tranchaient prématurément le fil de leurs jours. On rencontre pourtant quelques octogénaires ayant échappé, par miracle, à l'escopette de leurs ennemis. Les étrangers musulmans sont bien accueillis partout. L'instruction coranique, c'est-à-dire élémentaire, est assez peu répandue. La carte indique les endroits où se trouvent des mines d'or, d'argent, de plomb, d'alun et de soufre, que personne n'exploite.
L'une des sources du fameux Ouad Ouarr'a ou (Otmrg'a pour ceux qui ne peuvent, ou ne savent pas prononcer l'r' grasseyé), est située un peu au sud de la Zaouiyat Sidi-Abd-el-Kerim.
(l) Jjlc 3^ Ss^'L On peut écrire Ir'madh avec un ^initial, en lui donnant
le son f . '
La légende attribue aux indigènes de Zerk'eth et de Targist une origine française. Serait-ce parce que la contrée délicieuse qu'ils habitent a quelques rapports avec nos beaux sites alpestres ?
Principaux villages de Zerk'eth et de Targist :
AUal, déjà cité, 400 feux. Jilo
Sûli-bou-ï7imin(monseigneur le précieux), 100 feux. ^*^ j^ sS-^
Zdouiyat Sidi-Abd-el-Kerim (séminaire de), 50 feux. Joe ^ju^ A> jlj
Il y a encore dans les deux tribus une centaine de hameaux. Dans ces dernières années, le caïd était un chérif du nom de Abd-el-Kérim El- Ouazzani (de Ouazzan). Son autorité temporelle et spirituelle était peu considérable.
Forces militaires: 4,000 fantassins. Population probable: 20,000 habitants. Zerk'eth, pays de montagnes élevées, mais non escarpées. Targist, montagnes moyennes ; nombreux sentiers.
Tcibu des BENI-BOU-FRAH'
-.Ls y 'y (Les enfants du père la joie) (A)
Après une vingtaine de jours consacrés à l'exploration de Zerk'eth et de Targistj le derviche reprit le chemin du nord. Il revint chez les Beni-Gmil où il était déjà connu. A Mest'aça, ses anciens condisciples de la mosquée fêtèrent son retour ; ils voulurent le détourner d'aller chez les Beni-bou-Frah', lui disant qu'il serait très probablement dévalisé ettûé dans le Djebel Bou-Khechkhach ^Ls^^^j) (Montagne des pavots) (À), qui sépare les deux tribus. Ils lui racontèrent des choses terribles sur les exploits des coupeurs de route retranchés dans les grottes de cette montagne, qui se dresse, comme une muraille, entre les Beni-bou-Frah' et les Beni-Gmil, courant, en droite ligne, du sud au nord jusqu'à la mer. Ses derniers contreforts viennent plonger dans la Méditerranée, non loin du havre de Sidi-el-H'adj Es-Saîd. Le derviche quitta néanmoins Mest'aça. Il allait vers l'est, suivant une route muletière parallèle au rivage de la mer, dont il n'était guère éloigné. Quoique voyageant sous bois et ne pouvant voir la grande nappe bleue que des rares clairières qu'il traversait, il entendait très bien le bruit des vagues déferlant sur la grève. Il faut croire que les rois du Bou- Kbechkhach, ramassis de vauriens appartenant à toutes les tribus rifûnes, étaient occupés ailleurs, car Moh'ammed ne rencontra per-
86 LE MAROÔ tNGONNÙ
sonne sur sa route. Du haut d*un dernier piton de la terrible montagne, il put voir à ses pieds une magnifique plaine couverte de villages. C'était le canton de Koubiâ. Il se hâta de laisser derrière lui le sinistre Djebel Bou-Khechkhach que les berbères des environs ont surnommé adWar ad*eg bet't'oun dâouin (la montagne dans laquelle on partage les provisions de route), avec les bandits, bien entendu.
Il arriva bientôt au village de K'oubià (petite alouette) (A), situé à quelques centaines de mètres de la mer et de la petite baie de Lellèch
^\} (calendule), (nom scientifique du souci, plante de la famille des Composées) (A). A une petite distance du rivage, se dresse Tîlot de Lellèch (DJezirat Lellèch), rocher couvert de cactus. En face, sur le continent, est bâtie une assez grande mosquée, servant principalement de corps de garde à une centaine de Rifains bien armés.
Le grand village d'Aougni (plaine) (B), s'étalant dans l'intérieur des terres au sud de K'oubià, est littéralement enseveli sous la verdure. Le minaret de la mosquée dépasse à peine la cime des grands arbres.
Les Beni-bou-Frah' comptent trois fractions : Koubiâ au N-0, Aougni au N-E, Rehô'el'Fouk*ani (fraction supérieure, c.-à-d. nom inconnu) au S. Toute la contrée est couverte de belles et grandes prairies, alternant avec des jardins parfaitement cultivés, plantés d'un grand nombre d'arbres fruitiers. Des sources abondantes arrosent le pays, qui n'est qu'une vaste plaine très peu ondulée. On cultive partout avec succès l'orge, la pomme de terre, l'avoine, les fèves, le chanvre. Beaucoup de chèvres, bœufs, mulets.
Dans les villages, on se livre volontiers à l'étude du Coran. La langue arabe, parlée d'abord par les pédants, s'est vulgarisée et a maintenant des tendances à supplanter le berbère. Contrairement à la coutume générale des Rifains, qui se rasent presque tous le visage, le port de la barbe est très fréquent chez les Beni-bou-Frah'. Tous vont tête nue et rasée, laissant pendre seulement la gueVVaya, longue tresse dont on a déjà parlé. Le vêtement des hommes est la djellaba noire. Les indigènes sont braves, hospitaliers, ont un goût très vif pour l'étude. Leur tribu a environ 1/2 journée de marche (20 kilomètres) du N. au S. et autant de l'E. à l'O.
Principaux villages des Beni-bou-Frah' :
JCoubiâ, 200 feux. Ar^j^
Aougni, 200 feux. ^J
Sidi Ali ou Chaib, 300 feux. ^,^^xt . , le c^^^
Il y a encore une quarantaine de hameaux disséminés dans les arrondissements (ï Aougni et d'El-Fouk'iy et quatre ou cinq seulement dans le district de K'oubià.
Forces militaires : 3,000 fantassins. Plaine partout. Population probable : 15,000 habitants.
EXPLORATION DU WP 87
Tribu des BENI-IT'T'KFT
:>Qij ^u (Les enfants (A) de Tempoignement) (B)
Encadrée au N. par la Méditerranée, à TO. par les Beni-bou-Frah' à l'E. par Bek'k*ouya, au S. par Zerk'eth-Targist, cette tribu a environ 20 kilomètres du N. au S., 10 de TE. à 1*0. Elle se compose de trois fractions : Snad'a, Ï3U-. (appui, refuge), (A. B.) (1). Beni-MWammedy ju^ jo et Aou/os, /^L5jt. Ces deux dernières offrent une série de petites collines courant en général du N. au S. Snad'a est en plaine. La langue berbère domine dans les deux fractions méridionales. A Snad'a, véritable ville de 7 à 800 maisons, Tarabe est très répandu. L'Ouad Badès, encombré de lauriers-roses, bordé de marécages aux eaux fétides, empoisonne la contrée. La lièvre règne sur ses bords. Cependant, partout où les jujubiers sauvages ne l'ont pas envahi, le sol est fertile. Beaucoup de champs de fèves et d'orge ; quelques troupeaux de moutons, bœufis, juments.
Les deux tribus, Bek'kouya et Beni-It*t'eft, fournissent chaque jour, chacune à son tour, dix hommes de garde, chargés de surveiller les faits et gestes des Espagnols cramponnés à leur rocher {Penon de Vêlez). Il est défendu à ces Européens de mettre le pied sur le continent. Les Rifains au contraire peuvent se rendre au peûon qu'il nomment Djezirat Badès (île de Badès). Ils y font emplette de toutes sortes de marchandises. Ils sont tenus d'y débarquer sans armes. Ils laissent leurs fusils au corps de garde rifain bâti sur la terre ferme. .
La haine de l'espagnol est tellement vivace chez les Berbères, qu'ils refusent de vendre à leur ennemis des vivres ou de l'eau douce, même au poids de l'or.
Un jour, il prit fantaisie à Moh'ammed de visiter Badès. Il s'embarqua, avec quatre ou cinq t'olba des Beni-It*t*eft, dans un canot manœuvré par quatre* rameurs rifains. En sa qualité d'hôte, il fut dispensé de payer les 10 centimes exigés pour la traversée de la terre ferme au penon. Non loin du rivage, s'élève le rocher aride de Badès, constamment battu par les flots. Après leur débarquement, les cinq musulmans se présentèrent à la porte du presidio. Ils furent arrêtés par les hommes du corps de garde et soumis à une visite en règle. Comme ils étaient sans armes, on les laissa pénétrer dans l'enceinte fortifiée. Des ruelles encombrées de soldats espagnols, quelques maisons particulières, des cabarets, des boutiques, certains individus aux mines patibulaires, voilà ce qui frappa le plus notre voyageur dans sa courte visile au
({) Mot arabe berbérisé. Siiad'a peut être aii.^si un mot berbère signifiant baratter r '" '^ * * r" .^4 ^^^^.u ,^ t^ r^ t^-k..!.-^ -v
?30» ce vers
€ baratter » Cf. mes Légendes et Contes merveilleux de la grande Kabyliet p. 9end ir'i, eto. In-â* Paris. 2* fascicule, U94.
88 LE MAROC mCONNU
Pefton de Vêlez. Partout la roche nue, sans une pincée de terre, sans une goutte d'eau. La garnison reçoit d'Espagne Teau et les vivres. Il a fallu faire venir aussi de la métropole le sable et les pierres destinées à bâtir le fort et les maisons particulières. Dans l'intérieur de la forteresse, les relat ons entre Espagnols et Rifains ne sont pas empreintes de la plus grande cordialité. Les Berbères se plaignent de la grossièreté des maîtres du Peiion, qui se gardent bien, parait-il, d'apprendre un mot d'arabe ou de thamazir'th. Beaucoup de Rifains heureusement parlent couramment l'espagnol ; ils vont même assez fréquemment en Espagne acheter des armes, des cotonnades, du savon, du sucre, des bougies, etc. A en croire Moh'ammed, toutes les marchandises vendues là-bas seraient d'un bas prix excessif. Les Espagnols ont raison d'agir ainsi ; ils finiront par attirer à eux une grande partie du commerce de la contrée. S'ils s'étaient montrés plus doux et plus polis dans leurs rapports avec les indigènes, il y a beau temps que l'hégémonie politique et commerciale serait passée de leur côté sur tout le litcoral du Rif.
Les Berbères ont installé une douane et un corps de garde sur le continent, à l'endroit où s'élevait autrefois l'importante cité connue dans l'histoire sous le nom de Bxdès ou Badis. D'après la tradition locale, les Espagnols, lors de leur prise de possession du Penon de Vêlez, s'amusèrent à détruire à coups de canon cette ville célèbre. Les habitants fondèrent alors, dans l'intérieur des terres, le gros bourg actuel de Snad'a^ mais ils réussirent à empêcher les Chrétiens de débarquer pour s'emparer de la ville détruite. La légende raconte, en outre, que le fort de la Djezirat Badès fut construit par les maîtres actuels du Penon en une seule nuit !
Les Beni-It't'eft et Bek'k'ouya abominent ces conquérants européens. Chaque fois que leurs regards se tournent vers l'îlot maudit, ils prononcent des imprécations terribles, demandant à Dieu de les aider à jeter à la mer ces infidèles, ces intrus, dont ils dévoreraient volontiers les entrailles. Ils ne tolèrent pas, dit-on, que les bateaux européens restent plus d'une heure dans ce qu'ils appellent avec emphase Mersat- Badës (le port de Badès). En y séjournant plus longtemps, les navires courent le danger d'être pris pour cible par le poste berbère.
L'antique Badès était une grande ville. On voit encore ses ruines, étouffées au milieu des cactus dont la plaine est couverte. Dans une dépression du sol, les Musulmans ont élevé une mosquée consacrée à Sidi BoU'Yaâkouh, grand saint du Moyen-Age, fort vénéré dans le Rif. Un minaret très élevé se dresse dans les ruines, au milieu des figuiers de Barbarie. Un mouvement du terrain masque cet édifice aux Espagnols qui l'ont pris maintes fois pour cible de leurs boulets. Obligés de tirer au jugé, ils n'ont jamais pu envoyer un seul projectile dans le temple que protège l'ombre de Sidi-Bou-Yaâk'ouh. Les Berbères sont persuadés que leur saint ne permettra à aucune puissance étrangère de
s'emparer de ce sol sacré. Badès n'est pas le seul point des Béni ItTeft riche en ruines. Sur toute l'étendue de ce territoire, on en trouve d'assez bien conservées, avec de nombreuses inscriptions en caractères inconnus des gens du pays. Suivant la localité, ces vestiges du passé sont appelés heniaii Déliions (constructions de Decius), ou henian En- Netnroud (constructions de Nemrod). On m'affirme que les monuments, encore debout, sont ornés de bas-reliefs et d'inscriptions gigantesques. Malgré leur haine Irraisonnée de l'antiquité païenne, les Rifains n'ont pas eu l'idée, heureusement, ou n'ont pas voulu se donner la peine de détruire ces restes précieux d'une civilisation disparue.
C'est à Snad'a que se trouve Tunique cimetière juif de tout le Rif. Il occupe, assez loin de la cité, un vaste emplacement, dalîé pour ainsi dire par les pierres tumulaires venues à grands frais de ïit't'aouin (Tétouan), toutes prêtes à être posées, surchargées d'inscriptions hébraïques. Les Israélites de Galîya, à trois jours de marche, viennent porter leurs morts à Snad'a. Le cercueil est attaché sur un mulet, nés mkhaznii/a (cavaliers réguliers) accompagnent le convoi funèbre. Les parents mâles suivent à pied, les vêtements en désordre, Tair navré. 11 leur est défendu de troubler par leurs gémissements le repos des musulmans dont ils traversent les hameaux.
Au Qord, à une portée de fusil de Snad'a, existe un ancien donjon massif, bâti par le sultan Moulaye Sliman (1795-1822). 11 est encore armé des canons que ce prince envoyait, un peu partout, aux endroits les plus menacés de son Empire. Ces grosses pièces d'artillerie du siècle dernier sont, depuis longtemps, hors d'usage. Elles n'en menacent pas moins, de leurs longs cous, la rade de Badès. Au milieu des ruines de cette vieille cité, dafcs le sable du rivage, et jusque sous des amas de feuilles de cactus pourries, le pied heurte des masses d'airain abandonnées, qui furent autrefois des bouches à feu redoutables. Quelques-unes, visibles sous l'eau, donnent sur les roches sous-marines, témoins muets des catastrophes passées. Pour pallier leur incurie, les Ritains accusent les Espagnols du Pefion de Vêlez d'avoir soudoyé des berbères de la côte. Ces faux frères auraient encloué toute cette antique ferraille, bonne tout au plus actuellement à figurer dans un musée.
La présence des maîtres du Pefion constituant un danger permanent, une alliance défensive a été conclue entre Bek'k'ouya, Beni-It't'eft et Beni-bou-Frah'. Une seule djeraaà administre les trois tribus ; elle est composée de 20 membres : 10 de Bek'k'ouya, 5 des Beni-lft'eft, 5des Beni-bou-Frah'. Les droits de douane, perçus à Badès, sont partagés par les deux premières tribus. Les Beni-bou-Frah' se contentent des recettes faites à leur poste de K'oubià.
Les Beni-It't'eft sont indépendants. Depuis de longues années, les sultans les dispensent même des cadeaux traditionnels, dans le but de maintenir vivacela haine de Tespagnol. Le Cadi de la tribu habite Snad'a.-
Principaux Villages des Beni-It't'eft :
Snad'a (ville de), 800 feux (v. p. 88). i'3L«. Badès, 10 feux (v. p. 88). / ^ JL
Ev-Iiah, 10 feux. , v^'I ^'t
Sidl-l'iradjdj Moh*a7nrtted, 40 feux. X^z^^r *-^^ <^**
Tazzout (le petit genêt) (B), 10 feux. C-^jLi*
El Fradj-boH-Beker des Beni-Mh'ammed, 100 feux.^ y ?r '^
Aïth-oa-AH^ 10 feux. ^ j c>i'
iS'idi l'iradj-Ainran, 10 feux. ^! ».*€ -^Uc'l ^-X^
Taliouin (les sources) (B), 10 feux, ^j jJlJ*
El-lVadj-hou-Bcker de Aoufas, 20 feux. ^^I^j^ oLôt^SÎ^ ^-Ls:-''
Il y a, dans lajribu, une vingtaine d'autres hameaux. Forces militaires: (),Oou fantasisins. Population probable : 30,000 habitants. Aucune route. Des sentiers partout. Instruction coranique très répandue, surtout à gnad'a.
Tuibu de BEK'K'OUYA
:^ /^ (L'intrépide) (B)
L'espace qui s'étend sur la Méditerranée, depuis Badès jusqu'à la baie d'Jgucr Aui/arlte Oiuidda à Fouest de la presqu'île terminée par le cap du Maure, et, depuis la côte septentrionale jusqu'aux Beni-Ainreth au sud, api)arLieut à la tribu de Bek'k'ouya. Celle-ci a environ 20 kilomètres de l'Est à rOuest et 40 du Nord au Sud.
Sur tDule cette étendue, l'eau courante n'existe pas ; l'eau de source y est très rare ; mais elle n'en renferme pas moins d'immenses champs d'orge, de fèves et de nombreux villages. A part quelques ondulations du sol au nord et au sud, Bek'k'ouya est une terre plate où poussent le cactus et l'alfa. C'est une plaine rase, remarquablement unie, coupée en plusieurs endroits par le lit desséché d'anciens torrents, parcourue dans tous les sens par de grands troupeaux de Louis et de chèvres. Les habitants ont construit pour eux des citernes pi'olondes dans leurs maisons, et, pour les bestiaux, d'immenses réservoirs creusés dans le roc ou dans la terre imperméable.
Sur le littoral, les indigènes, fils des pirates d'autrefois, pirates euxmêmes à l'occasion, pèchent le poisson avec des fdets, des hameçons et des carlouclies de matière explosive qu'ils fabriquent eux-mêmes. lisse procurent, on ne sait comment, de longs canots qui leur servent à la pèche et à la course sur mer. Ces forbans poursuivent à la voile ou à la rame les embarcations, les petits voiliers qui s'approchent trop près du rivage.
Le propriétaire d*un minuscule yacht à vapeur me racontait, il y a quelques années, qu'il s'était amusé un jour à se faire donner la chasse par deux chaloupes rifaines, entre Badès et le cap du Maure. Al un moment donné, le vapeur ayant, à dessein, ralenti sa marche, les berbères firent force de rames, s'approchant rapidement do leur proie. Cette imprudence faillit coûter cher à son auteur car, à peine les corsaires virent-ils le bateau repartir à toute vitesse, qu'ils lui envoyèrent une grêle de balles dont quelques-unes sifflèrent assez près des oreilles du téméraire voyageur.
L'homme de Belk'k'ouya est d'une bravoure à toute épreuve, a est redouté par tous ses voisins. Il porte la djellaba noire très courte, un pantalon de coton blanc s'arrètant aux genoux, des sandales en alfa. Une ceinture de cuir, véritable arsenal rempli de cartouches, hérissé de pistolets et de poignards, lui seire fortement la taille. Le fusil à la main, tête nue, sa longue natte pendant le long du dos, il ressemble à nos plus sauvages guerriers kabyles. S'il est tiède musulman, s'il prie peu et se nettoie encore moins, il pratique, en revanche, les lois de l'hospitalité d'une manière franche et cordiale. Il n'a ni l'astuce, ni la finesse de l'arabe. C'est le berbère à tête carrée, ne comprenant aucune plaisanterie, détestant la perfidie et le mensonge, cruel à l'occasion, mais toujours sincère, brutal et franc.
Ad'ouz, perchée sur un monticule du haut duquel on domine la plaine environnante et la mer, est incontestablement une ville. Cette capitale de Bek'k'ouya, avec ses rues larges et malpropres, sa ceinture épaisse de cactus qui l'enserre de toutes parts, est le rendez-vous des marchands et des étudiants de toute la tribu. C'est là que se font les transactions commerciales les plus importantes peut-être de toute la côte, après Mliliya. Dans le fouillis de ses 700 maisons, grouille une population de plus de 3,000 âmes. Boutiques, magasins bondés de marchandises, cafés où l'on absorbe des quantités invraiaemblables de thé anglais à un centime la tasse, gargotes où des relents de poissons frits vous saisissent à la gorge, il y a de tout dans cette métropole de Bek'k'ouya, dont les indigènes sont si fiers. Fondée par des Maures andalous, on dirait que l'emplacement sur lequel elle s'élève a été choisi exprès pour apercevoir encore, par delà l'étroit chenal méditerranéen, le rivage du grand empire perdu.
Beaucoup d'étudiants dans la ville. La langue parlée est le pur thamazir'th qui règne depuis Bek'k'ouya jusqu'aux Beni-Saîd, sur le littoral, s'enfonçant, au sud, jusqu'à Kzennaya. C'est le cœur du Rif, éloigné de l'étranger, n'ayant jamais subi l'influence des autres idiomes marocains. Les Arabes appellent le thamazir'th rifiya, et, plus ordinairement, chelh'a. Ce dernier terme s'applique indistinctement à tous les dialectes berbères. Les Berbères eux-mêmes sont désignés^ en arabe,
Le MAAOd tNOONNÛ
SOUS Tâppellation commune de chelouh\ singulier cheWi (1). Ces mots ont donné naissance à de graves erreurs dans les ouvrages européens relatifs au Maroc. L'ethnographie, la géographie, la régularité orthographique ont eu à souffrir, encore une fois, de Tignorance des auteurs qui ont écrit de longues pages sur un peuple dont ils ne connaissaient ni la langue ni les mœurs.
J'ai relevé quelques difTérences dialectales entre les tribus où le thamazir*th pur est en usage : ces divergences ne portent que sur certains mots très employés.
En voici quelques-unes :
MOTS FRANÇAIS BEK'K'ODÏA B. ODRIAR'EL B. SAID B. ODUCHCfllt Bni-TOUZISE
Demain
TkioDclieiia
Aiteka
TaHeka
Eofants
Ik'raiDeD
Ik'raioieken
lOMgkl
Ik'ioilIoueB
ŒqIs
Tkiniedjdjario
ThioieJdario
TkiiDerrario
niiellalii
Tkiekewarii
Poudre
AbarkâB
Aberdiao
Akarond'
Akertekaa
Akerkan
MainlenaDt
RoDklia
Rekhthoo
Roik'a
Usk'a
nek'k'oi
Malgré son aspect de pays desséché, le territoire de Bek'k'ouya est très peuplé. La tribu met sur pied 9,000 fantassins.
La présence de nombreux étudiants, à Ad'ouz et dans les gros bourgs, favorise le chariatanisme médical. Le t'aleb écrit, sur de mauvais chiffons de papier, des formules, connues de lui seul. Ce talisman, acheté fort cher dans les cas graves, et enfermé dans une poche de cuir, doit reposer sur la partie malade. L'intervention de ces morticoles hilarants n'est pas toujours grotesque ou anodine. On en a vu d'assez hardis pour pratiquer de douloureuses opérations chirurgicales. Très heureusement pour eux, les malades acceptent de bonne grâce les talismans, refusant énergiquement, la plupart du temps, de se laisser charcuter. A proprement parler, le médecin n'existe pas dans le Rif^ où le chmat est en général fort sain. Le h'irz (talisman) voilà la panacée du rifain indisposé ; sa foi profonde fait quelquefois des miracles.
Le voisinage des Beni-Ouriar'el, tribu où la musique est en honneur, a rendu les indigènes de Bek'k'ouya sensibles à la mélodie, ou plutôt au bruit des deux instruments les plus en vogue : la flûte en roseau et le grand tambour de basque.
Bek'k'ouya jouit d'une indépendance absolue. Elle nomme et révoque ses caïds, qui administrent sous le contrôle souverain des membres de la djemaâ. Ceux-ci se distinguent des simples particuliers par leur djellaba noire et un rouleau de cordons en poil de chameau autour de la tète. On m'assure que des ouvrages en langue berbère, existant encore dans certaines bibliothèques, assignent aux gens de Bek'k'ouya
Ax^, c^^ P^^^' TJ^' ^'^^ ^^ chellok l des Auteurs européens.
une origine romaine ; cela ne les empêche pas d'avoir une foule de marabouts, morts en odeur de sainteté dans la foi de Tislam. On compte en effet 110 sanctuaires consacrés aux santons de la tribu- Quant aux petits murs en pierre sèche, indiquant le lieu où repose un bienheureux,. ils sont innombrables.
Principaux Villages de Bek'k'ouya (Voir la carte)
ImokWanen (les grands) (B), 20 feux, y^y-^^ ou v'/^i
Ad^ouz (l'énomie) (B), 700 feux, j^il
Tigéjd'ith (l).(le poteau) (B), 50 feux. sJi^XfAï'^'
fiou-Sekkour (qui a des perdrix) (A et B), 10 feux, jf^y
Iger (1) Ayyach-ouadda (le champ inférieur de Ayyach), 100
feux. 131^ jjLllcyt
Iger (2) Ayyach-oufella (le champ supérieur de Ayyach), 100
feux. iUj /ji. L!c tiî
Tafensa (le petit falot, le petit phare), de Tarabe ^^yl^ {fanous\ mot emprunté au grec «^avbç (falot, lanterne). Petite ville de 500 maisons, rivale de Ad'ouz pour le commerce et les études coraniques. I*^y3\^ BoU'DjaKmoum (qui a des merles) (A), 50 feux, ^^^r^^ Thak'ùulièiSi (petite forteresse) (A. B), 50 feux. vi,,jLiiLj* Tigid'ith (2) (étagère) (B), 50 feux, si^ Vtï'>' Sidi MoKammed Amok'ran (le grand), 50 feux, ^y^^ ^^^ sS^*** Sidi Amory 50 feux. Grand marché le lundi, j^ sS-^ Izemmouren (les oliviers (B), 500 feux. Cette petite ville est entourée
d'un bois d'oliviers. Peu de commerce, ^jy^
SidiMaleky 50 feux. kJXJLa juj«,Dans ce village se tient un marché,
chaque samedi, uniquement réservé aux femmes.
Il y a encore, éparpillés dans toute la tribu, une vingtaine de hameaux. Forces militaires: 9,000 fantassins. Population probable: 45,000 habitants. Plaine partout. Bek'k'ouya, comme on le verra sur la carte, se compose de trois fractions: Ad'ouz, au nord ; Tigid'ith (2) et Izemmouren, au sud. Dans cette tribu, vivent plusieurs renégats espagnols échappés des présides. Nous parlerons d'eux plus longuement quand nous serons chez les Beni-Ouriar'el.
([) Prononcez toujours ,7 guttural ; gué, gui.rjue. Iguer Aijyache. TiguâjcVUh. {1) Prononcez toujours g guttural: gué, gui, gue. Iguer Ayyache. TigxUd'ith.
Tribu des BENI-OURIAR'KL W
En pénétrant sur le territoire des Beni-Ouriar'el, nous passons d*une plaine nue, celle de Bek'k'ouya, à un pays moins plat, couvert d'une luxuriante végétation.
. Le derviche eut la désagréable surprise d'être dévalisé sur la frontière par trois vauriens qui, le prenant pour un indigène de Bek'k'ouya, lui dirent : « Agga Ibek'k'ouijin khof sen ai netchouch ! Sers arondh ennck ù (Justement nous cherchions des gens de Bek'k*ouya ! Deshabiile-toi). Gomme le voyageur hésitait à se dépouiller de ses effets, les bandits ajoutèrent : « Hak'k' sidl hou Khiyar, ama our thersedh er-kesourth rekhthoa, Kacha ma nenr'itch ! » (Par sidi bou- Khiyar, si tu ne mets pas habits bas immédiatement, très certainement nous dégorgerons I) Moh'ammed s'exécuta. On ne lui laissa que sa chemise (tchamir). Plusieurs indigènes, l'ayant aperçu ensuite dans ce simple costume, lui demandèrent ce qu'on lui avait fait. Après avoir entendu les explications du derviche, ils s'absentèrent un instant, disant qu'ils allaient à la recherche des malfaiteurs. Ils revinrent en déclarant qu'ils n'avaient rien trouvé. Moh'ammed, continuant sa route, arriva bientôt à un immense village de 1,003 feux, AjiVir,
Situé sur le flanc d'un coteau, tout près de la mer, Ajd'ir renferme cinq mosquées. Celle dans laquelle le derviche alla demander l'hospitalité et des vêtements est la plus grande. On y lit tous les vendredis la khof ha (prière publique en l'honneur du souverain). La façade principale du monument est tournée du côté du Roc de Nekour (H'adjrat En-Nekour), îlot stérile occupé par l'Espagne, ainsi que le Penon de Vêlez, depuis plus de trois siècles.
Le rocher de Nekour a reru des Espagnols le nom de Alhv^eimis (les lavandes!, mot emprunté aux Arabes et légèrement défiguré, lavande se disant en arabe a I •— .'! EUIVouzama. On voit, amoncelés
dans la cour de la grande mosquée où ils ont été recueillis, les boulets, obus, biscaiens et autres projectiles, dont les maisons d'Ajd'ir ont été criblées par les maîtres actuels d'El-H'ouzama. Les indigènes ne songent pas à riposter avec leurs antiques bombardes qui gisent, çà et là, dans les rues ou dans la campagne. Trois obusiers
(I) Les l)erbères que j'ai consultés sur Pétymologie du nom de cette tribu ne m ont guère éclairé. Les uns prétendent que c'est une altérallon de our ier'li (il n*est pas tombé); d'autros, que c'est un pluriel de er-r'oul (A. B.) (l'ogre). Les Hifains, ceux du moins qui changent le lam en ra. prononcent Oi/rmr*er. La racine Jxi existe en arabe, mais je n'insiste pas sur cctlç étymologie, pas plus d'ailleurs que sur les prêcôilentes.
à la gueule démesurée gardent rentrée de la grande mosquée. • Les habitations, enfouies au milieu des figuiers de Barbarie, sont très espacées les unes des autres. Celle disposition est due à un sentiment inné d'hostilité, qui porte l'homme des r,eni-Oariar'el à considérer ses voisins comme ses ennemis les plus danj^tMXHix. On peut y voir aussi Tamour de l'espace, l'aversion de tout ce qui peut gùner des habitudes de grande indépendance.
Le territoire occupé par la tribu est très vaste ; il a environ (50 kilomètres du N. au S. et 20 de l'E. à l'O. A droite, Téinsamaiie ; à .i^-aucho, Bek'kouya ; au nord, la Méditerranée qui s'enfonce assez prorondémont dans les terres pour former le croissant presque parfait du Meruif-IiH' jahaden (le Golfe des Martyrs), appelé par les Espagnols : 15aio d'Alhucemas ; au sud, on trouve des tribus rifairies, dont on peut lire les noms sur la carte. Tel est le cadre qui entoure les ll'ni-Oiiriar'ol, réputés, à cause de leur position géographique, pour des hommes de pur sang et de pur langage rifains.
La tribu géante a 11 fractions : Ajd'ir corruption de ;j--^ (sourlie) (A), Aith-Mousa ou Amor (À et B), Ailh-ir mV \fa (A et P>), Ailh-Zcinjan (A et B), Aith'Zekri{X et B), Immhilhcn (les marabouts) (A. l\.\ Aith'Arous (les fds du fiancé) (A et B), Aith-Alxl-AU-fh (A et ?>), Kemmoun (cumin) {k),Aiih'Ou(Vrar (les enfants de la monlaguo; (B), Mèchkour (comblé d'éloges) (A.) (1) Notre énumération va du N. au S. Chacune de ces fractions lève deSà^-jOOO fusils, c'est-à-dire que les guerriers des Beni-Ouriar'el forment un total de 40,00.) houuius environ, tous armés de fusils à répétition anglais ou esi)agnols.
Tribu remuante, indomptée et indomptable, erie vil dans la i^lus complète anarchie, se ruant rarement sur ses voisines, mais se décimant elle-même par les guerres fratricides de frarlion à fraction, de village à village, de maison à maison. Les liomines, sortant rarement à cause de la fréquence des agressions, sont ol)li^és de renoncer aux transations commerciales, à l'agricullure, à rv-levage. Les femmes les suppléent heureusement, dirigeant à merveille les mercemaires étrangers, venus dans la tribu louer leurs br^is.
Homme dur, intraitable, l'ouriar'eli supporte diffieilement ehez lui la présence des musulman 3, arabes ou berbères, attirés par le conmieree ou Tétude. Il a une horreur profonde du juif, lequel ne s'aviserait jamais du reste de mettre le pied dans la redoutable tribu. Peu d'individus arrivent à la vieillesse. Ces frères ennemis se moissonnent réciproquement, bien avant que leur longue tresse de cheveux ne soit devenue grisonnante. Rarissime est le jeune homme qui n'est pas criblé de blessures. Honte, trois fois honte au guerrier cjui n'a pas cinq ou six
Tribu des BKNI-OURIAR'EL W
Ea pénétrant sur le territoire des Beai-Ouriar*el, nous passons d'une plaine nue, celle de Bek'k'ouya, à un pays moins plat, couvert d'une luxuriante végétation.
Le derviche eut la désagréable surprise d'être dévalisé sur la frontière par trois vauriens qui, le prenant pour un indigène de Bek'k'ouya, lui dirent : « Agga Ihek'k'ouyin khof sen ai netcJioudi ! Sers aroudJi ennek » (Justement nous cherchions des gens de Bek'k'ouya ! Deshabille-toi). Gomme le voyageur hésitait à se dépouiller de ses effets, les bandits ajoutèrent : « Hak'k* sidi bou Khiyar, ama our thersedh er-kesoueth rekhthou, Kacha ma 7ienr'iteh ! )) (Par sidi bou- Khiyar, si tu ne mets pas habits bas immédiatement, très certainement nous t'égorgerons I) Moh'ammed s'exécuta. On ne lui laissa que sa chemise (tchaniir). Plusieurs indigènes, l'ayant aperçu ensuite dans ce simple costume, lui demandèrent ce qu'on lui avait fait. Après avoir entendu les explications du derviche, ils sabsentèrent un instant, disant qu'ils allaient à la recherche des malfaiteurs. Ils revinrent en déclarant qu'ils n'avaient rien trouvé. Moh'ammed, continuant sa route, arriva bientôt à un immense village de 1,003 feux, AjiVir,
Situé sur le flanc d'un coteau, tout près de la mer, Ajdir renferme cinq mosquées. Celle dans laquelle le derviche alla demander l'hospitalité et des vêtements est la plus grande. On y lit tous les vendredis la khoVba (prière publique en l'honneur du souverain). La façade principale du monument est tournée du côté du Roc de Nekour (H'adjrat Eu'Nekour)^ îlot stérile occupé par l'Espagne, ainsi que le Peiîon de Vêlez, depuis plus de trois siècles.
Le rocher de Nekour a reçu des Espagnols le nom de Alhucemas (les lavandesly mot emprunté aux Arabes et légèrement défiguré, lavande se disant en arabe j^ I -^t El-ITouzama. On voit, amoncelés
dans la cour de la grande mosquée où ils ont été recueillis, les boulets, obus, biscaïens et autres projectiles, dont les maisons d'Ajd'ir ont été criblées par les maîtres actuels d'El-H'ouzama. Les indigènes ne songent pas à riposter avec leurs antiques bombardes qui gisent, çà el là, dans les rues ou dans la campagne. Trois obusiers
(l)Les berbères que j'ai consultés sur rétymologie du nom de cette tribu ne m ont guère éclairé. Les uns prétendent que c'est une altùralion de our ier'li (il n'est pas tombé) ; d'autres, que c'est un pluriel de er-r'oul (A. B.) (l'ogre). Les Rifains, ceux du moins qui changent le lam en ra, prononcent Owriar'er. La racine Jx« existe en arabe, mais je n'insiste pas sur cettç étymologle, pas plus d'ailleurs que sur les précé4eotes.
à la gueule démesurée gardent rentrée de la gr-ande mosquée. Les habitations, enfouies au milieu des figuiers de Barbarie, sont très espacées lés unes des autres. Cette disposition est due à un sentiment inné d'hostilité, qui porte l'homme des lîeni-Ouriar'el à considérer ses voisins comme ses ennemis les plus dauLîcroux. Ou peut y voir aussi l'amour de Tespace, Taversion de tout ce qui peut gOner des habitudes de grande indépendance.
Le territoire occupé par la tribu est très vaste ; il a environ (îO kilomètres du N. au S. et 20 de TE. à TO. A droite, Téuisauiane ; à «gauche, Bek'kouya ; au nord, la Méditerranée qui s'entbuce assez profondtMuent dans les terres pour former le croissant presque parfait du }[cr>(((-hn jahaden (le Golfe des Martyrs), appelé par les Espagnols : Haie d'AIhucemas ; au sud, on trouve des tribus rifaines, dont on [)eul lire les noms sur la carte. Tel est le cadre qui entoure les J5 Mii-Ouriar'el, réputés, à cause de leur position géographique, pour des hommes de pur sang et de pur langage rifains.
La tribu géante a 11 fractions : AjtVir corruption de vj J.>> (souche) (A), Aith'Moma ou ^Imor (Àet B), Aïih-ir mV ifn (A et B), Aifh-Zrnijan (A et B), Aith-Zekri{!i et B), Imrahdhoi (les niaral)oats) (A. 1».}, Aith'Arous (les fds du fiancé) (A et B), .l///*-.l^(/-.l// /// (A et lî), HTcmnioun (cumin) (A), ili(/t-Oud'mr (les enfants d(î la niontai^iie; (H;, Méchkour (comblé d'éloges) (A.) (1) Notre énuméralion va du N. au S. Chacune de ces fractions lève de 3 à 4,000 fusils, c'est-à-dire ([ue les guerriers des Beni-Ouriar'el forment un total de iO,0(».J hommes environ, tous armés de fusils à répétition anglais ou espatznols.
Tribu remuante, indomptée et indomptal)le, elle vil dans la phis complète anarchie, se ruant rarement sur ses voisines, mais se décimant elle-même par les guerres fratricides de Tr'aetion à tVat^lion, de village à village, de maison à maison. Les honinies, sortant rarement à cause de la fréquence des agressions, sont obliges de renoncer aux transations commerciales, à l'agricullure, à Trlevage. Les femmes les suppléent heureusement, diri:4(^int à nierveilli^ les mercernaires étrangers, venus dans la tribu louer h^urs bras.
Homme dur, intraitable, Touriar eli supporte diiTieili^n'^nt cIh'z lui la présence des musulmaog, arabes ou berbères, attirés par le eoiniUfM'ce ou l'étude. Il a une horreur profonde du juif, lequel ne s'aviserait jamais du reste de mettre le pied dans la redoutable tribu. Peu d'individus arrivent à la vieillesse. Ces frères ennemis se nioissonr.enl réciproquement, bien avant que leur longue tresse de cheveux ne soit devenue grisonnante. Rarissime est le jeune homme (jui n'e^t pas criblé de blessures. Honte, trois fois honte au guerrier (pii n'a pas cinq ou six
cadavres sur la conscience ! Un ouriar'eli va à la mort sans pâlir. Pour lui, mourir n'est rien. Aussi considère-t-il la vie d'autrui comme aussi peu importante que celle d*un moucheron. La mort, violente ou naturelle, du chef de famille donne lieu presque à des réjouissances. Les parents offrent un repas pantagruélique à tous ceux qui se présentent. Les écoliers, qui ont suivi le convoi en chantant les vers de la Borda, poème arabe en l'honneur du Prophète (1 j, sont particulièrement choyés. C'est pour leur profit que Ton vend les vêtements du défunt sur sa fosse fraîchement comblée ; pour eux aussi les friandises servies à la fin du festin funèbre.
Puritains intransigeants, ces hommes terribles ne tolèrent même pas qu'un homme se trouve, par hasard ou autrement, trop près de leurs femmes. Quand on en voit une, il faut s'éloigner sans la regarder si l'on ne veut être pris pour cible par les fusils de ses parents. Ils ont sujet d'ailleurs d'être jaloux, caj- ïouriarlya est très belle. Eux-mêmes sont de forts beaux hommes. Le visage est complètement rasé, la têle aussi, sauf la longue natte nationale qui leur pend, tantôt dans le dos, tantôt sur la poitrine.
Sept grands marchés se tiennent chaque semaine dans la tribu : 2 le lundi, 1 le mardi, 2 le mercredi, 1 le jeudi et 1 le samedi ; ce dernier est réservé aux femmes seules. Avec des gens aussi peu commodes que les Beni-Ouriar'el, tout échange, tout commerce serait impossible si l'on n'accordait aux négociants étrangers trois jours de trêve par semaine, pendant lesquels leur existence n'est relativement pas menacée. Lorsqu'une bataille s'engage sur le marché(cequiarrive très sou irent), les crieurs publics s'empressent de hurler : « Que les étrangers sortent ! » On comprend ce que ces mots signifient. On se sauve en laissant aux prises les gens du pays, qui s'exterminent avec un courage sans pareil. La môme coutume salutaire existe à Bek'k'ouya eL dans beaucoup d'autres tribus rifaines.
Chaque fraction a un caïd particulier, élu par la djemaâ. Pour la forme, on fait ratifier cette élection par le sultan, qui recuit à cette occasion la visite et les cadeaux du nouveau chef. Celui-ci retourne chez lui avec quelques cavaliers réguliers, chargés de percevoir tout ou partie des impôts arriérés. Le caïd profite de la présence de ces auxiliaires pour exercer ses vengeances et commettre le plus d'exactions
(1) Voici 1g premier vers de celte poésie célèbre :
a Esl-cc le souvenir des voisins de D'ou-Salam
a Qui fait couler do tes yeux des larmes mêlées du sang ?
M. R. Hassel en a donné une bonne traduclion, Paris, Leroux. In-12, 1894, traduction analysée sommairemenl. î)ar celui qui écrit ces lignes, dans le Bulletin dn Géoffraîihie rt d'Archéologie de la Province d'Oran (facicuies LXIl et LXII, Juillet à Décembre 181)4).
possible. Dès que les Mkhazniya sont partis, il redevient simple particulier, occupé uniquement à veiller à sa propre sécurité.
Le vêtement est le même qu'à Bek'k'ouya. Hommes et femmes portent des habits de laine, fabriqués et teints dans la tribu.
La présence des Espagnols à H'ajcrat En-Nekour (Alhucemas), nécessite chaque mois, che^ les Beni-Ouriar'el, la mobilisation de cent hommes de garde, chargés de surveiller le maudit rocher. Les onze fractions fournissent le poste à tour de rôle. Les guerrière passent trente jours sur le bord de la mer, avec leurs tentes, leurs provisions de bouche, leurs armes, toute leur famille. Ils surveillent notamment les faits et gestes de la garnison espagnole, prêts à repousser toute tentative de débarquement qu'on essaierait d'opérer dans tout le Golfe des Afartyrs iMtrsai-lmjahaden). Les Ritains ont dénommé ainsi la Baie i'Alhucemas, parce que des milliers de héros musulmans, champions de la foi vJ^-^L^ (Moudjahdin), ont succombé là, sous les coups des Infidèles, Celte grève, arrosée du sang de tant de martyrs, considérée comme un sol trois fois saint, est un but de pieux pèlerinages. A chaque garde montante, les nouveaux arrivés font des sacrifices solennels sur les tombes des Martyrs enterrés sur le rivage. Parmi ces saintes sépultures se trouvent celles de : Sidi-el-H'adj Es-Saîd, Sidi Moh'ammed Aberkan, Sidi Daoud, morts il y a bien longtemps, en combattant pour leur foi. Ce sont des Imjahaden comme disent les Rifains, estropiant ce mot emprunté aux Arabes. De petites coupoles marquent la place où ces Martyrs dorment leur dernier sommeil.
Le poste berbère, situé sur le bord de la mer, en face de l'îlot espagnol, non loin d'Ajd'ir, se compose d'un grand bâtiment, espèce de caserne aux nombreuses chambres, et d'une mosquée. Mosquée et caserne sont protégées par des dunes de sable, qui les cachent aux yeux de leurs ennemis établis sur le roc de Nekour (Alhucemas). Les Rifains ont à leur disposition une centaine de vieux canons, dont ils ne savent que faire. Ils accusent naturellement les Espagnols d'avoir fait enclouer ces bouches à feu par de faux frères, grassement soudoyés. Ils se servent avec adresse de leurs fusils à repétition, s'exerçant au tir derrière leurs dunes de sable, rempart naturel que Dieu, dans sa bonté, disentils, a placé là exprès, pour annuler Teflet des projectiles lancés par les canons de la place ennemie.
Le Gk)lfe des Martyrs {Mersat Injahaden), abrité des vents d'est et ouest, est terminé par les deux pointes du Cap du Maure et du Cap Aquilates. Pourra-t-on plus tard, quand le fanatisme aura fait place à la tolérante civilisation, utiliser cette vaste échancrure qui s'ouvre un peu trop largement au souffle de l'aquilon ?
Le Roc de Nekour, sinistre prison de la mer, est à une portée de fusil du poste berbère établi sur la terre ferme. Défense absolue est faite aux Rifains de vendre quoi que ce soit aux Espagnols, éternellement
bloqués sur leur presidio. Les berbères désarmés peuvent aller faire des achats dans l'Ilot. On n'accueille sur le continent que les déserteurs ou les galériens espagnols, qui préfèrent à Taffreux roc la vie du Ri&in. Presque tous se sauvent à la nage ou dans des canots appartenant aux indigènes. Dès qu'ils mettent le pied sur la terre ferme, ils lèvent les mains au ciel, bredouillant affreusement le la ilaha illa Llah ; Mouh*ammed rasoul Allah (il n'y a de dieu que Dieu; Moh'ammed est le prophète de Dieu). Cela suffit, ils sont sauvés. Non-seulement les Rifains les protègent contre toute agression, mais encore ils se font un plaisir de leur donner des vêtements et de l'argent. On leur désigne une demeure confortable, un champ où ils pourront ensemencer le grain libéralement mis à leur disposition. Si Tun d'eux veut se marier, le bruit s'en répand dans la trit)u ; aussitôt, les personnages les plus huppés s'empressent d'offrir la main de leurs filles. Celle qui est choisie est fière d'épouser un néophyte dont elle aura à compléter l'instruction rçligieuse.
Je disais dans la préface que le musulman est un prêtre ; j'aurais pu ajouter : et la musulmane aussi. Il ne m'est jamais arrivé de causer avec d'honorables mères de famille mahométanes,sans qu'elles n'aient abordé, les premières, la question de religion, dans le but de me prouver l'excellence de l'islamisme, et, conséquemment, l'infériorité des autres doctrines. Tandis que le juif se refuse absolument à faire du prosélytisme et que le chrétien se refroidit de plus en plus pour ce genre de propagande, le mahométan est resté l'ardent missionnaire des premiers siècles de l'hégire. Il croit encore fermement qu'un roumi, devenu musulman, entrera dans le paradis avant lui et avant les meilleurs soutiens de la foi islamique.
On comprend, maintenant, pourquoi les misérables déserteurs des presidios espagnols de la côte rifaine trouvent un si chaleureux accueil chez des berbères que redoutent leurs propres coreligionnaires des autres parties de l'empire chérifien. Le renégat, jouissant d'une considération qui ne serait certainement pas accordée au Maroc au plus grand homme de la Chrétienté, profite habilement de sa situation exceptionnelle pour se créer, sans rien faire, des ressources qu'il n'eût jamais osé espérer lorsqu'il traînait sa chaîne ou montait sa faction. Habillé comme les autres berbères, il parcourt la tribu plus facilement que les enfants du pays, recevant partout et toujours une large hospitalité. On ne le reconnaît qu'à son accent étranger. A Bek'k'ouya, on en trouve beaucoup. La plupart sont des évadés du Penon de Vêlez. On en voit quelques-uns chez les Beni-It't'eft et les Beni-bou-Frah', Ils sont libres d'aller où bon leur semble, mais ils ne s'éloignent pas d'habitude du bord de la mer, d'un lieu d'où ils peuvent voir encore leur ancienne prison. On en cite qui ont fait fortune à Fas, à Merrakèch ; d^autres sont allés se fondre dan^ les tribus de l'intérieur. Ils
font souche dans le pays, et leurs petits-enfants ignorent déjà qu'ils descendent d'un roumi, ancien forçat des bagnes du littoral africain.
Le presidio de Nekour paraît être tout aussi exigu que celui de Badès. L'intérieur ne diffère aucunement de l'autre bagne. Soldats, boutiques, galériens, tout cela existe comme à Badès. Il y a en plus, cependant, des endroits hospitaliers où la débauche règne et où les berbères euxmêmes sont admis. Les Espagnols font tout venir de la métropole, jusqu'à l'eau nécessaire aux habitants de ce triste rocher. Une douane rifaine, installée sur le continent, près du poste berbère, prélève une certaine redevance sur les marchandises venant d'Espagne par la voie de Nekour.
Les Beni-Ouriar'el possèdent un territoire fertile, abondamnient arrosé par de nombreuses sources. Dans les fractions septentrionales, les vastes plaines, légèrement ondulées, permettent aux indigènes de se livrer en grand à la culture de l'orge, des fèves et du blé. Tous les villages ont une épaisse ceinture de vergers et de jardins potagers, produisant tous les fruits, tous les légumes de la création. Peuplée d'environ 200,000 habitants, l'énorme tribu compte plus de 200 hameaux de 10 à 100 feux. Elle est traversée, du sud au nord, par VOuad R'ts (Hvière limoneuse) (A), qui, après avoir perdu les trois quarts de son débit par les saignées que lui font ses riverains pour arroser leurs cultures, se jette dans le Golfe des Martyrs sous le nom de Ound En- Nekour. Grâce à ses eaux bienfaisantes, ses bords, depuis la source jusqu'à la mer, sont ombragés par le figuier, le noyer, l'amandier, le grenadier, le pommier, l'abricotier, etc. Cette tribu, la plus favorisée de la côte, sous le rapport des eaux et de la végétation arborescente, possède, loin de la rivière, de grands vergers, des bois et des prairies qu'inondent les nombreuses sources de la région.
Au sud, dans les Aith Ouad'rar, s'élève un pâté montagneux couvert d'oliviers. C'est le Djebel Sidi hou-Khiyar (montSLgne de monseigneur le possesseur de melons) (A), dont Tentablement supérieur forme un large plateau au milieu duquel est bâti un village de 100 feux : Zaouiyat (1) Sidi boti-Khiyar, qui s'enorgueillit de posséder les restes du
santon moyen-âgeux, Sidi bou Khiyar, patron de tous les Béni Ouriar'el. Ce qui rend intéressant le Djebel bou Khiyar, c'est le trésor inépuisable, paraît-il, d'une mine d'or située à sa base méridionale. Cette mine a failli être la cause d'une complication diplomatique entre la France et le Maroc. Il y a quelques années, le cadi de Tarçuist, un sieur EVt'ennaz, et son complice, le caïd des Aith Ouad'rar, se disant tous deux fondés de pouvoirs des Béni Ouriar'el, rédigeaient un acte de vente, aux termes duquel la susdite mine devait être cédée à une Maison française, à laquelle les deux compères avaient préalablement envoyé les plus
(1) Séminaire,
beaux minerais d'or qu'ils avaient pu se procurer. La Maison, croyant l'afTaire bonne et régulièrement faite, donna les formidables arrhes qu'on exigeait d'elle. Quelques jours après, un navire, battant pavillon français, se présentait dans les eaux du Golfe des Martyrs, ayant à son bord ingénieurs, ouvriers et tout le matériel nécessaire à l'extraction du minerai.
Des chaloupes, remplies d'ouvriers, furent mises à la mer. On essaya de débarquer. Les Beni-Ouriar'el, ne sachant ce que signifiait cette invasion d'un nouveau genre, car tout avait été fait à leur insu, s'opposèrent énergiquement au débarquement de nos compatriotes. Temsamane et Bek'k'ouya, prévenues du danger, envoyèrent aussitôt leurs contingents. En moins de 24 heures, 60,000 berbères en armes couvraient de leurs masses sombres le littoral du golfe. Leur attitude devint si menaçante, que le navire français jugea prudent de reprendre, sans plus tarder, la route de la mère patrie. La maison française, ainsi dupée, porta ses doléances au sultan, lequel, avec la duplicité habituelle aux Arabes, se tira merveilleusement d'affaire en représentant qu'il s'agissait là d'une simple escroquerie, commise par deux indigènes n'ayant aucune qualité pour traiter au nom du gouvernement marocain, seul propriétaire des richesses minérales de tout h Maroc. Finalement, il promit de châtier avec la dernière rigueur les deux coupables ; et la maison française en fut pour ses frais.
Cependant les Beni-Ouriar'el, mis au courant de l'affaire, furieux d'avoir été joués par le caïd des Aith Ouad'rar, un certain Ali ben Yah'ya, se portèrent en foule à sa demeure qu'ils incendièrent après l'avoir mise à sac. Ils poursuivirent le drôle qui s'était réfugié chez les Beni-Touzine. Ceux-ci, esclaves des lois de Thospitalité, refusèrent de livrer le coupable à ses contribules qui voulaient absolument le mettre en pièces et boire son sang, pour avoir failli introduire les Chrétiens chez eux. L'autre coquin, le cadi de Targuist, grâce à Téloignement de sa tribu, ne fut pas inquiété. Devenu riche tout à coup, ne sachant comment employer l'or français si audacieusement subtilisé, il se paya le luxe d'un secrétaire, vécut dans l'abondance, ne se privant de rien, s'offrant toutes les douceurs que l'on peut trouver dans le Rif.
Le résultat le plus net de cette affaire fut de révéler au sultan, qui rignorait, l'existence d'une mine d'or chez les Beni-Ouriar'el. Sous couleur d'empêcher les Chrétiens de s'emparer de ce trésor, il a établi une petite garnison de soldats chérifiens au point où l'extraction du minerai est facile, avec défense à qui que ce soit d'en approcher. Ainsi, es indigènes de la contrée, qui pouvaient autrefois faire avec la côte un petit trafic de ces pierres précieuses, n'ont même plus aujourd'hui cette ressource. Rarement ils parviennent à dérober, pendant la nuit, quelques méchants cailloux qu'ils vendent à vil prix.
EXPLORATION DU WF ' 401
Au sud, non loin du Djebel bou-Khiyar, on voit le Djehel Reçaç (montagne de plomb), vaste mine de plomb, également inexploitée.
Il est surprenant de ren conter, dans une tribu aussi farouche que les Beni-Ouriar'el, toute* une fraction où Ton ne s'occupe que de musique. Les Ait/i-Arous '(GTr}{ânts. de fiancé) dédaignent la guerre. Leur art favori, la musique instrumentaje: et Je chant, absorbe tout leur temps. Le voyageur, qui pénètre dans ufi'd^Texirs villages, est littéralement assourdi par la cacophonie épouvantable .^s âùtes en roseau et des tambours de basque accompagnant les braillem^nt^^i^é/çes artistes consciencieux, qui font de longues répétitions avant d'âïlQKÎse/faire applaudir dans les tribus voisines. Si la musique adoucit les môéijrs/'ra chorégraphie leur çorte de rudes coups, tout au moins chez les Aith Arous, dont les femmes sont aussi bonnes danseuses que dévergondées.
La nourriture habituelle de TouriarUi se compose de lentilles, petits pois, fèves, fruits et poisson. Les familles aisées mangent, dans les grands jours, de la viande de bœuf rôtie ou bouillie. Le gibier abonde dans la tribu. Beaucoup de sangliers et de chacals dans les bois. Les bergers leur donnent quelquefois la chasse avec leur chiens.
Principaux Villages des Beni-Ouriar'el (Voir la carte)
Ajd*tr (ville de), 4,000 feux. (Voir ci-dessus), r^via^l
Tafrast (la serpette) (B), sur la Méditerranée, 500 feux. jia^^j^I'^*
Tazourèkht (le pèlerinage) (A. B), 300 feux. Un marché réservé aux
femmes seules se tient, le samedi, au N.-O. du bourg. sJ>3^^jLV Aith'Mousa ou Amor (les enfants de Mousa fils de Amor), 300 feux.
A l'Est, le marché du mercredi, j^j c*"^'^^^ Tiguerth (le petit champ) (B), 300 feux. ô-^V Tazar'in (les desséchées) (B), iOO feux. ,pà\j'u Moulaye Yâk'ouh (Monseigneur Yâk'oub) (Jacob), 50 feux, ^^^^ju -^^* Ik'énniyin (les possesseurs de lapins) (A. B), 500 feux, ^j^^ Zaouiyat Sidi Yousef (A), (le séminaire de Monseigneur Yousef)
(Joseph) (A), 500 feux. ,^-^^->t"'^ijlj
Tizemmourin (les oliviers) (B), 300 feux ; c'est dans ce bourg que le
derviche célébra la Fête des moutons en 4890. L'ouad R'is coupe en
deux le village, dont les constructions, peu élégantes, sont envahies
quelquefois par les crues de la rivière. ^^iJy k^
El-Khemis (le jeudi) (A), 500 feux. Marché le jeudi, ^wm^m*^'
Tiiemmoun (cumin) (A), sur un monticule. Marché le mercredi, ^j^ Zaouiyat Sidi bou-Khiyar, (Voir ci-dessus). 4(K) feux. jL^^ ^-^Hj]) Méchkour (comblé d'éloges), 300 feux, j^^ Iharounèn (les enfants de Uaroun)^ 450 feux, ^jj^^
Forces militaires: 40,000 fantassins. Population probable: 200,000 habitants. Plaine ondulée partout. Nombreux sentiers. Instruction coranique assez développée. Encore plus de ^00 hameaux dont je n*ai pu avoir les noms. Beaucoup de maisona^-un étage.
Titibu.-.<Jé '^^ÊMSÂMÂN W
. . \ : -AU-***)' (feu et eau) (B)
'•Pafti des Aïth-Mousa ou Amor, fraction septentrionale des Beni- Ouriar'el, le derviche, ayant pour objectif la tribu deTémsaman, suivait un sentier parallèle à la mer. Il laissait derrière lui la vaste plaine de Nekour qui s'étend, tout en perdant son nom, bien au-delà de la frontière orientale.
La mauvaise étoile du voyageur voulut le soumettre encore à une nouvelle épreuve. Il venait de traverser Touad H'adid' (rivière du fer) (A. B.), petit ruisseau servant de frontière entre les Beni-bou-Daoud et les Aïth-Mousa ou Amor, lorsque le bruit d'une vive fusillade parvint à son oreille. Un homme des Beni-Ouariar'el, fuyant à toutes jambes, bondissait dans la terre grasse des jardins, fraîchement arrosés. A la vue du derviche, il s'arrêta, le prenant pour un compatriote. Il expliqua brièvement qu'une centaine d'hommes et de femmes des Aïth-Mou.sa ou Amor, au retour d'un pèlerinage au tombeau de Sidi Chaib ou Meftah\ dans les Beni-bou-Daoud (Témsaman), avaient voulu se rafraîchir avec des pastèques, volées dans un jardin. Le gardien, un daoudi, en défendant son bien, avait été blessé d'un coup de fusil. Et voilà que maintenant ils avaient à leurs trousses plus de 50 propriétaires des Beni-bou-Daoud, leur donnant une furieuse chasse dans les jardins, en ayaut déjà mis trois hors de combat. L'homme, qui allait probablement chercher du renfort, n'en dit pas davantage; il reprit sa course dans la direction des Beni-Ouriar'el, laissant là le derviche ahuri par les détonations qui semblaient se rapprocher.
Un autre fuyard des Beni-Ouriar'el, fou de terreur, volait dans la direction de Moh'ammed, sans le voir. Le voyageur s'était blotti brusquement dans un fourré de jujubiers sauvages, où il' se tenait sans souffler, les chairs déchirées par des milliers d'épines. L'œil perçant de l'Ouriar'eli le découvrit dans sa cachette, et il allait le fusiller comme un lapin, si le derviche n'avait crié aussitôt : « Attention !
(I) Prononcez témsamane. Les Berbères demi-savanls fonl un jeu de mots sur
celte tribu. Ils disent J^I Jl^V Lj» oL Partout où vous touches (le sol), il y
a de Veau, Pour obtenir ce mauvais calembour, il faut faire intervenir l'arabe temesa (tu touches) et le Berbère aman (eau).
EXPLORATION* DU RlF» lOâ
Je suis des Beni-Arous ! » L'homme fila comme un trait sans prononcer une parole. Le derviche respira. Il était écrit cependant qu'il serait dévalisé par un ouriar'eli sur le propre territoire de Témsaman.
Un troisième individu des Aith-Mousa ou Amor, surgissant tout à coup près de lui et faisant semblant de le prendre pour un espagnol déguisé en berbère, lui enjoignit d'avoir à prononcer la formule : la ilaha illa Llha (il n'y a de Dieu que Dieu). Le derviche, faisant le brave, sortit de son buisson en disant : a Prononce-la toi-même i». L'homme la récita sans se presser, puis il épaula son fusil. Moh'ammed n'en attendit pas davantage, il s'empressa de vociférer : la ilaha illa Llah ; Mouh'ammed rasoul Allah ».
— « Fils de chrétien, lui dit l'ouriar'eli, tu voulais donc te moquer de moi ? D'où es-tu ?» — « Des Beni-Ouriar'el ». — « De quelle fraction ?» — « Des Aïth-Arous ». — « Est-ce que les Aïth-Arous sont des hommes? Justement nous sommes brouillés avec eux v. — « Mon cher, se hâta d'ajouter le derviche, je suis né dans les Beni- Touzine. Mes parents m'ont envoyé étudier chez les Aïth-Arous ». — <r Très bien, dit Thomme. Je ne te tue pas. Mais déshabille-toi et donnemoi tous tes vêlements ».
Moh'ammed essaya de discuter. Le berbère épaula de nouveau son arme, et son œil devint si méchant, que le derviche mit habits bas en une minute. Par pudeur, il avait gardé sa chemise ; il dut la laisser tomber à ses pieds sur un geste menaçant de son ennemi. Celui-ci, très tranquillement, se déshabilla à son tour, quitta sa chemise, une loque sans nom qu'il jeta à Moh'ammed, et, un à un, endossa les vêtements, relativement propres, du derviche. Cela fait, il mit son fusil en bandoulière, sonda du regard les buissons et les jardins des environs, et, satisfait sans doute de ne plus entendre le bruit de la fusillade qui s'était éteint depuis un moment, il reprit sa route dans la direction des Beni-Ouriar'el sans plus s'occuper de Moh'ammed, qui restait debout, tout nu, ne se décidant pas encore à ramasser et à revêtir le haillon dégoûtant de l'ouriar'eli. Ce qui lui fendait le cœur, c'était de voir ses deux djellaba de bonne laine s'en aller sur le dos du bandit.
Son entrée dans le gros bourg de Sidi-Daoud fit sensation. On vint voir le malheureux, dont les loques cachaient mal la nudité. L'air efiaré du derviche acheva d'attendrir la foule. On se l'arrachait pour le Éaire entrer dans les maisons où on le bourrait de pain et de figues de Barbarie. Ce fut, depuis la porte du village jusqu'à la mosquée, une véritable marche triomphale, les gamins courant devant Moh'ammed, les hommes sérieux et les femmes l'entourant, lui faisant cortège. Lui, accentuant plus que jamais sa prétende démence, levait les bras au ciel, bénissant la naïve population qui le prenait pour un meslouh (aliéné). Les écoliers, attirés sur la porte de la mosquée par ce vacarme
inaccoutumé, firent une réception enthousiaste au nouveau venu. Son haillon fut vite remplacé par de bons et solides vêtements, et Ton attendit le souper en causant gaiement. L'air aimable des étudiants et de leur maître n'avait pas échappé au derviche, qui se félicitait intérieurement d'être tombé chez d aussi braves gens. Un dîner copieux, servi peu après, vint mettre le comble à la joie du voyageur, qui a gardé le meilleur souvenir, non seulement des habitants de Sidi-Daoud, mais encore de tous les autres indigènes de Temsaman, dont le caractère doux et enjoué contraste singulièrement avec l'humeur exécrable de leurs voisins de l'ouest.
De loin, on prendrait Sidi-Daoud pour une petite ville. De près, il faut en rabattre. (Vest un gros bourg de 4 à 5(X) maisonnettes, à un quart d'heure de la mer. Le petit hameau de ITadid' (fer) (A. B.), lui sert de port.
La tribu de Témsaman, bornée au N. par la Méditerranée, â^l'O. par les Beni-Ouriar'el, à l'E. par les Beni-Saîd, au S. par des tribus rifaines indiquées sur la carte, a environ 40 kilom. dans tous les sens. Ck)mme les Beni-Ouriar'el, elle est entièrement comprise dans une grande plaine qu'arrosent trois petites rivières et de nombreuses sources. Partout de grands vergers où Ton rencontre tous les fruits du nord de l'Afrique : figuiers, amandiers, grenadiers, jujubiers, abricotiers, poiriers, pommiers, pêchers, vignes, etc. ; partout des potagers où sont cultivés tous nos légumes algériens. Les figues de Barbarie et les légumes sont en telle quantité, qu'on n'en vend jamais sur les marchés ; on les donne à ceux qui, par hasard, n'en ont pas.
Témsaman mérite bien son nom. En quelque endroit que l'on gratte un peu le sol, l'eau jaillit. Dans le sud, elle est fraîche, limpide, très bonne à boire ; dans le nord, où elle est trouble et légèrement saumâtre, on recueille les eaux de pluie dans d'immenses citernes. Les trois ruisseaux, l'ouad Beni'Taâhan^ Touad Sidi-Idris, l'ouad A/erer'ni, sont utilisés pour l'irrigation des jardins et des terres. Des canaux et des rigoles, très bien aménagés, conduisent au loin Teau des rivières et des sources. Aussi la campagne n'est-elle qu'une succession de champs fertiles, produisant en abondance l'orge, les fèves, les lentilles, le maïs, la pomme de terre importée d'Algérie ou d'Espagne, les petits pois, haricots, tomates, piments, etc. D'épais massifs d'arbres rompent à chaque instant la monotomie de la plaine. L'aspect verdoyant de ce sol fécond, soigneusement travaillé pav une population laborieuse et paisible, fait penser à ces beaux coins de Franc 3 où tout est cultivé, où pas un pouce de terrain n'est perdu. Pourquoi aller chercher si loin, sous des climats meurtriers, ce qui vaut infiniment moins que ce que nous avons sous la main, à nos portes, dans une contrée féerique, où l'homme du nord pourrait respirer à pleins poumons les fraîches brises de l'Océan et de }a Méditerranée ?
ÈkPLOtiATioJi bc RiF' 105
l^émsanlan a cinq fractions : Beni'bou-Daoud, Tragouth (la brume) (B), Beni'Taâban (1) (les enfants du python) (A), AUh-Merer'ni (les enfants de la vigne) (B), Oachchnanèn (2) (les chacals) (Bj. Chacune lève 4,000 fusils, soit 20,000 hommes pour toute la tribu.
L'aménité des indigènes de Témsaman, la sécurité dont on jouit chez eux attirent quantité d'étrangers et d'étudiants sur les marchés et dans les écoles de la tribu. Les :^aouuja (séminaires) sont nombreuses. On y étudie le Coran et les Traditions relatives au Prophète; on y confère Vouerdy c'est-à-dire l'initiation à l'une des innombrables Confréries religieuses qui existent au Maroc. Les plus répandues dans le Rif sont celles de Sidi Ah'med bon Aïssa, Sidî Ah'med ben Naccr et les Derk'aoua, La prière surérogatoire des disciples de Sidi Ah'med ben Aïssa, prière qu'ils répètent du matin au soir et jusque bien avant dans la nuit, est la suivante : «0 notre maître, ô miséricordieux, fais-nous la faveur de nous accorder ton pardon. A quoi bon t'exposer notre situation? Tu la connais. A toi seul, nous adressons nos doléances, ô toi qui nous regardes. Sois notre protecteur contre ceux qui nous oppriment.» Parmi les prières de plusieurs autres Ordres, prières dont j'ai le texte arabe dans mes papiers, il en est de fort belles. Elles m'ont été communiquées par des frères (Akhoiian) (3), qui n'ont fait aucune difficulté de me dévoiler les soi-disant secrets de leurs confréries.
Fondés dans un but avoué de propagande panislamique, les Ordres Religieux musulmans s'accommoderaient très volontiers d'une théocratie universelle, dans laquelle ils seraient tout, et les laïques rien. Mais, de là à croire qu'ils ne s'occupent que de politique, il y à loin.
La plupart de ces fanatiques s'abîment dans une dévotion outrée, ne voulant rien savoir de ce qui se passe sur la terre, cherchant dans la prière, le jeûne et les mortifications cet état de béatitude parfaite tant envié par tous les illuminés de toutes les religions.
Dans notre grande colonie africaine, la bête noire de l'administration, c'est la tîonfrérie musulmane. Nous sommes évidemment inlluencés encore par les souvenirs des nombreuses sociétés politiques secrètes qui ont fait trembler l'Europe pendant la première nioitié de ce siècle. La longue résistance du clergé catholique n'a pas peu contribué à faire assimiler les Akhouan (3) algériens à leurs confrères Chrétiens. Aussi bien cette comparaison ne leur déplut nullement. Les Communautés mahométanes, qui végétaient tristement avant 1830, très étonnées de se voir redoutées des conquérants, acceptèrent le rôle lucratit et inespéré de croquemitaine, qui leur fut imposé, comme toujours, par des gens mal renseignés, peu au courant de la langue et des mœurs
0) Taàf/ane. Ne pas oublier que toutes les lettres se prononcent.
(3) Prononcez Afihouanet ^
i06 LE Maroc incoKnC
indigènes. Plusieurs d'entre elles firent payer cher à la France leur prétendu dévouement, leur soi-disant influence. La vérité, c'est que les innombrables confréries musulmanes, ennemies et jalouses les unes des autres, ne parviendront jamais à s'entendre, à former un bloc homogène redoutable. Au surplus, le Musulman n'a pas besoin d'être affilié à un Ordre quelconque pour exécrer le Chrétien.
Il n'était point dans la pensée des fondateurs des Congrégations mahométanes de créer un instrument politique. Ils voulaient réprimer les abus, ramènera la foi pure primitive le peuple égaré. Leurs institutions n'ont guère dévié de leur but. Et encore de nos jours, quand il plaît à un ambitieux de susciter une révolte contre les Chrétiens, il agit isolément, sans le concours effectif de sa confrérie, qui se borne le plus souvent à l'aider seulement de ses vœux et de ses prières.
Ce que je viens de dire des Ordres religieux algériens peut s'appliquer au Rif et au Maroc tout entier. On confond trop souvent, quand il s'agit du monde musulman, la confrérie purement religieuse, avec la société politique secrète proprement dite. Cette dernière existe chez nos voisina de l'Ouest. Sous couleur de religion, elle n'a pour objectif que la politique. Nous en reparlerons au moment opportun.
Ce n'est pas pour rien que les Akhouan^ ces méthodistes maho- *métans, sont en si grand nombre à Témsaman. Il y a dans cette tribu tant et tant de brebis égarées, que les innombrables pasteurs ne suffisent pas à les ramener au bercail. Les plaisirs des sens, la bonne chère, la musique, les jeux, les longues soirées, passées à absorber du thé au milieu des nuages épais et enivrants du kif (chanvre à fumer), constituent les distractions favorites du témsamanien. Le dévergondage de certaines femmes et de quelques gîtons, pour être secret, n'en est pas moins excessif.
Le vêtement de laine est en usage en hiver, et le h'aïk léger en été. Les hommes portent la djellaba noire. Leur costume et leurs armes sont semblables à ceux des Beni-Ouriar'el. Toutefois les fusils à répétition d'Espagne n'ont pas encore totalement détrôné la moukh'ala tar'zouthienne. Ainsi que tous les autres Rifains du littoral, le témsamanien nage comme un poisson. Les gamins de 10 à 15 ans barbotent dans la mer, été et hiver. Quelques-uns, devenus hommes, se font pêcheurs, le poisson se vendant assez bien sur la côle et dans l'intérieur.
Profitons de notre passage dans la tribu la plus gaie du Rif pour révéler un des spectacles les plus goûtés des Rifains : le carnaval (1). Rien de semblable dans les autres parties du Maroc, pas plus chez les Arabes que chez les Berbères. Seuls les Rifains connaissent et pra*
(l) J'aborde ici un sujet scabreux. Si je ne m'étais imposé la loi de tout dire, de révéler les mœurs, bonnes ou mauvaises, d'un peuple encore inconnu, j'aurai^ passé BOUS silence cette description d'une grossière coutume séculaire, restée ignorée jua* qu'ici. L'êthographie a parfois des nécessités bien dures I
ÊXPUmAtlOM DtJ Hit? 107
liaient la mascarade, mais ils ne s'en vantent pas hors de chez eux, sachant d'avance avec quel dégoût les autres musulmans accueilleraient cette invraisemblable nouvellp. Faut-il voir dans cette coutume une réminiscence des saturnales de Rome ? Quoi qu'il en soit, le carnaval rifain actuel perpétue une tradition séculaire qui se perd dans la nuit des temps.
Trois fois dans l'année a lieu le grotesque spectacle : le jour de l'an musulman, à l'époque de El-id el-Kebir (grande fête) et de El-îd eçcer'ir (petite fête qui suit le ramadhan).
Dès le lever du soleil, la foule envahit les rues, attendant l'apparition des cinq personnages (il n'y en a jamais plus ni moins), qui composent l'unique mascarade de la localité.
Soudain, les cris des enfants feignaient la présence du masque déguisé en cadi. Il est seul. Il escalade un gros tas de fumier, préparé la veille, s'asseoit au sommet, attendant tranquillement sur cet ignoble siège les plaideurs, c'est-à-dire les autres masques qui ne tarderont pas d'arriver. Ce singulier magistrat porte une robe de toile d'emballage ; son turban est un petit filet de pêcheur; il est coiffé d'un gigantesque cornet vert ou rouge, antique enveloppe d'un pain de sucre, ramassée dans l'ordure. Il n'a pas de masque, mais le henné, dont son visage est barbouillé, le rend méconnaissable. Des valves de moule à la place des oreilles ; de la laine blanche représentant barbe et moustaches ; dans une main, une grosse trique de laurier-rose ; dans l'autre, une pile de vieilles peaux de lapin^ destinées à représenter le registre où sont conservées les minutes de ses sentences, voilà l'homme qui va remplir une des plus hautes fonctions humaines : juger ses semblables.
Tout à coup la foule tourne le dos au cadi ; elle se porte en masse audevant de quatre' masques, qui débouchent dans le village, venant de la campagne. Il y a là le Ba-Chikh (1) (chef de famille), sa femme, son âne et son juif.
Voici l'accoutrement du Ba-Chikh : couvert de haillons ; une ceinture d'alfa autour des reins ; savates trouées ; jambières en peau de chèvre; une outre rigide sur la tête ; deux petites feuilles de figuier de Barbarie figurant les oreilles ; le visage enfoui dans une citrouille creusée, trouée à la place des yeux et de la bouche; deux véritables défenses de sanglier, dents du monstre déguisé, percent le masque aux commissures des lèvres ; une peau de hérisson, armée de tous ses piquants, symbole du port exécré de la barbe ; un poignard et un pistolet de ferula cornmunis (2) (férule commune) à la ceinture ; un fusil du môme bois, soutenu sur l'épaule par une cordelette de palmier nain ; une crinière de cheval ou une queue de vache tombant de la tête,
C') <^^ pour -^^^ y I signifie ici Iq maître par excellence
i08 LE MaHOG ÎNCONkt)
représentant la tresse de cheveux nationale ; une sacoche en feuilles de palmier nain, remplie de cailloux plats ; autour du cou, un chapelet dont les grains sont des oranges ou des citrons ; enfin, pour compléter le hideux accoutrement, une tige de férule et deux aubergines simulent les organes génitaux du grotesque personnage.
La fernme du Ba-Ghikh est un vigoureux gaillard affublé de vieux sacs, en guise de linge de corps, et d'un antique tellis (long sac), en poil de chèvre, en guise de mclKafa (robe) Deux énormes boules de liège, parfois des chiffons, bombent la poitrine, ou tombent bien bas^ à la façon des mamelles desséchées. Comme boucles d'oreilles, deux fers à cheval. Autour du cou, des colliers de coquilles d'escargot, enfilées avec une ficelle de palmier nain ; le masque est une citrouille vide, permettant de voir et de respirer par trois trous correspondant aux yeux et à la bouche ; de grosses fèves sèches sont enfoncées dans le masqué, à la place des dents ; le crâne disparaît sous un sale tablier de cuir ; aux poignets, de la ferraille comme bracelets ; aux jambes, nues jusqu'aux genoux, des morceaux de fer tordus, en forme de périscélides; les pieds traînent des pantoufles (beZr'a) éculées, déchirées; dans un pli du tellis, une boîte, remplie de goudron destiné à badigeonner le museau des compères.
Làne est généralement un gros butor de rifain d'une force herculéenne, pouvant porter au besoin son maître et sa maîtresse. Il se tient constamment à quatre pattes, s'amuse à lancer de fréquentes ruades à son gardien, le malheureux juif, qu'il envoie rouler dans la poussière quand il parvient à lui décocher son pied en pleine poitrine. Il a sur le dos un bât tout troué, encore garni d'un peu de paille, fixé par une sangle ; sur la tète, une longue peau de bouc de laquelle s'élancent deux tiges démesurées d'aloès, figurant les oreilles du baudet. Il tient entre les dents un hridon d'alfa ; au croupion est fixé un morceau de queue de vache. Entre les jambes, un hautbois arabe tout noir, au pavillon très évasé, et deux aubergines oscillent et s'entre-choquent dans un perpétuel balancement.
D'affreuses loques cachent mal le corps du juijf, tout souillé deflente. Les restes d'une vieille natte en alfa représentent la djellaba ; un couffin en palmier nain remplace la calotte. Les longues mèches de cheveux, qui pendent le long des tempes des fils d'Israël, sont remplacées par des soies de sanglier ou des crins arrachés à la queue de quelque autre animal immonde. Une peau de bouc, frottée avec de la cendre mêlée au guano humain, arrosée de lait caillé et de quelques gouttes de miel pour attirer les mouches, est appliquée sur la figure, avec des ouvertures pour les yeux et la bouche. Marchant en compagnie de son seigneur, il tient à la main d'ignobles savates avec lesquelles il empoigne, comme avec un gant, un bâton de laurier-rose qui lui sert à écarter les chiens qu'on lance continuellement à ses trousses^
Suspendue au cou par une courroie, une grande boîte étale aux yeux de la foule goguenarde ses brimborions, sa ferraille, ses miroirs cassés, ses boîtes d'allumettes vides, sa bouse de vache en guise de musc, ses papiers crasseux, enfin tout le saint-frusquin du camelot juif.
Dès leur entrée dans le village, le Ba-Chikh et sa femme sont désarçonnés par le baudet. Le juif fait semblant de se lamenter en voyant ses maîtres rouler dans la poussière. Le Ba-Chikh se relève, court sur Tûne, le bâton levé. Le coup, soi-disant destiné à l'animal, tombe naturellement sur l'échiné de l'hébreu qui plie les jarrets et s'abat lourdement. La foule se tord, accable d'injures le fils d'Israël, applaudit l'âne et son maître. On se remet en marche. Les propos les plus dégoûtants, ce que le vocabulaire rifain contient de mots bas et ignobles, tout cela est lâché dans un flot toujours montant de folie populacièrc. Mais voici la scène la plus répugnante, le clou de la pièce, que tous les spectateurs attendent avec une impatience fébrile. Le Ba-Chikh, en proie à un rut frénétique, se précipite sur sa compagne. Une lutte s'engage. La malheureuse tombe sous son mari qui se vautre sur elle. Elle crie, se débat, rue violemment. Le tellis lui servant de robe est arraché; il reste entre les mains du Ba-Chikh qui en fait une petite tente et persuade à sa femme d'y entrer. Il s'y glisse à son tour ; immédiatement, ses transports le reprentient. La tige en main, il fonce de tous côtés. Le peuple en délire lui crie : « Pas là ! Plus haut ! Plus bas ! » Les deux pandours, eu se démenant comme des démons, prennent réciproquement leurs derrières pour leurs figures et appliquent, sur ces hémisphères poissées de fiente, des baisers retentissants. Finalement la femme refuse de se donner avant d'avoir reçu son douaire complet, des cadeaux, un nouveau trousseau. — « Allons chez le cadi, hurle le Ba- Chikh exténué. » Le juif, perdu dans la foule, s'acharne, malgré les toi^ioles, à essayer de vendre sa pacotille. La voix de son maître le rappelle. Il accourt sous une pluie de crottins, les loques en lambeaux, h moitié nu. L'âne qui, de son côté, faisait par ses gambades le bonheur des enfants, se laisse difficilement ramener par le juif. Enfin on se met en marche, le groupe au complet.
On arrive devant le cadi, perché sur sa butte de fumier. Des compliments grossiers, des discours extravagants se font entendre. Ce tournoi oratoire est salué par les huées du public, dont la joie ne connaît plus de bornes. Le cadi, dans un baragouin, moitié arabe moitié berbère, explique gravement qu'un magistrat qui se respecte ne donne gain de cause qu'à coups de pièces de cent sous. Le Ba-Chikh trouve la proposition très naturelle ; il ouvre sa sacoche, prend à pleines poignées ses cailloux plats qu'il lance à la tête du cadi en criant : « Juge, ramasse tes douros ! » Le magistrat, très adroit, les attrape au vol, chaque pierre claquant sec sur les callosités de ses grosses pattes d'homme habitué à manier Ja charrue ou la
pioche. Le mari et la femme, tous les deux à la fois, exposent leur différend avec des gestes et des expressions ordurières qui font se pâmer tout le monde. Le magistrat, dans un silence relatif, rend son arrêt : a La femme X..., avant de reprendre la vie commune, doit d'abord passer une nuit sous le toit de Thonorable juge, conformément à la doctrine du célèbre Ihn H'açh'aç (1). n
Cette sentence porte au plus haut point l'exaspération du Ba-Chikh. Il entraîne sa femme, la fait monter de force sur Tâne, se met en croupe avec elle, commande au juif de piquer la monture. Celle-ci rue, atteint Je juif en pleine poitrine, le renverse, et, d'un vigoureux coup de rein, envoie rouler dans les ordures ses deux cavaliers. Le cadi accourt, saisit la femme, veut s'en emparer ; il est terrassé à son tour. Un pêlemêle inoui, un salmigondis de tibias et de bras battant Tair, retombant en coups de foudre sur des thorax, des têtes ou des échines, voilà le tableau qui vaut, aux yeux des Rifains, la plus belle de nos représentations théâtrales- A un moment donné, tout le monde se relève, noir de goudron. La femme a épuisé son visqueux liquide dans l'épouvantable mêlée, s'acharnant principalement sur son mari et le juge. Le juif, qui voulait à chaque instant s^échapper, ne parvenait pas à se débarrasser du baudet, dont les jambes, toujours en l'air, lui meurtrissaient les os. Il se vengeait pourtant, appliquant à son ennemi, quand il en trouvait l'occasion, des coups de trique à assommer un bœuf. Et la fête profane continue ainsi toute la journée et les jours suivants, coïncidant avec la fête religieuse.
Mais ce qui est plus grave que toutes ces folies, c'est le sacrilège que commettent les 5 scélérats en tournant en ridicule la prière musulmane. Vers la fin du jour, le Ba-Ghikh, faisant fonction de mouedC d'ene (muezzin), monte sur un tas d'ordures, se tourne du côté de Voccident^ vocifère : a Que Dieu vous maudisse. Couchez-vous sans prier. Quiconque prie ne prospère pas », et mille autres sottises qui font les délices de la populace. Le Cidi, en sa qualité d'imam, veut diriger la prière. Le Ba-Chikh a la même prétention. Ils s'arrachent le bât de l'âne, sur lequel chacun veut faire ses prosternations ; ils le mettent en pièces. Le Ba-Chikh prie seul, faisant face au couchant (2). 11 se prosterne en criant : a Que Dieu maudisse les spectateurs. Qu'il n'accorde, à ceux qui vont à la mosquée, ni bénédiction ni paradis ». Pendant ce temps, le cadi court à la femme, qui fait semblant de dormir, et fait sur
(1) Jurisconsulte imaginaire, dont le nom sert à confirmer lesj'ugeraenls burlesques prononcés entre eux par les étudiants en droit du Maroc.
H'açk'aç vient de l'arabe ^josr^^ (paraître au grand jour), se dit de la vérité.
(2) Tout le monde sait que les Musulmans doivent faire face à La Mecque en priant.
EXPLORATION DU RIF ill
elle des ablutions sèches (leyemmoum)(i). Elle se révolte ; une bataille s'engage. Le Ba-Chikh, l'âne et le juif interviennent. Nouvelle bagarre grotesque. Enfin on fait la prière en commun, dos à dos, en se bousculant, en travestissant, de la manière la plus infâme, les paroles du Livre sacré.
Ce qui m'a le plus surpris, quand ces étranges révélations me furent faites, c'est l'indifférence des gens sérieux (car il y en a parmi ces sauvages), qui voient avilir, sans s'indigner, l'acte trois fois saint de la prière ; acte sacré pour tout autre mahométan ; tellement sacré, qu'il constitue l'un des cinq dogmes fondamentaux de l'Islam ; tellement redoutable, que le musulman en prière ne s'appartient plus, ne doit plus être un mortel ; c'est une âme ayant quitté momentanément la terre, ne devant plus se préoccuper de ce qui l'entoure.
Principaux Villages de Témsaman .