‹ Le Maroc inconnuChapitre 12 sur 16 · FRACTION DES BENI-TABAN · texte numérisé non relu

FRACTION DES BENI-TABAN

Aith'Ali (les enfants d'Ali) (B. A.), 103 feux, sur l'ouad Tâban.

Akhechchoub ououmr'ar (les buissons du vieillard) (A. B.), 100 feux,

sur l'ouad Tâban. »Ui», . y,^ ^^ô.1

Ifasiyin (les gens de Fas) (A. B.), 100 feux. >jwjl.Lot

Thaliouin (les sources) (B), 50 feux. Marché du jeudi, au sud, près de l'ouad Tâban. %.J ^^iî

Aynézzaourou (le premier, l'ancien) (B), 300 feux. jjj!j/t Aith'Mlékchèn (les enfants des planteurs) (B), 500 feux. yuCL»ô^l BoU'Yaâk'oub (le père de Jacob), 500 feux, v^^yju %j

FRACTION DE OUCHCHANÈN

Ain-Kethir (source abondante), A., 50 feux. yjS^ ^j^

Amézzaourou {\e premier, l'ancien) (B), 100 feux. j.jj|;.*t

Au sud de celte fraction, marché important, le mercredi.

La tribu contient en outre une quarantaine de villages de 50 à 200 feux, dont je n'ai pu avoir les noms.

Forces militaires : 20,000 fantassins. Population probable : 100,000 âmes. Plaine et sentiers partout. Aucun bourg fortifié Instruction coranique assez répandue. Tribu indépendante. Nomme elle-même ses ca'ids, envoie de temps en temps des cadeau^t au sultan.

(l) Dites iguer. Toutes les lettres se prononeent.

EXPLORATION Dû MF 113

Tcibus des BKNI-TOUZrN (D et de TAFERSITH

^^ijy ^ (les enfants du pesage) (A. B) c:^»»^ LV (le défrichement) (B)

Les hasards de sa vie errante firent que le derviche tourna le dos à la mer. Il s'enfonça dans le sud, s'imaginant trouver des hommes nouveaux, des mœurs étranges. Sans être géologue, il remarqua tout de suite que ia terre des Beni-Touzin ne ressemblait pas à celle de Témsaman ; il constata également, sans être arboriculteur, que les arbres étaient plus beaux, plus forts que sur le littoral. Le sol des Beni- Touzin est noirâtre, a le grain dur ; c'est une terre de montagne, peu friable, destinée à résister à Térosion des pluies hivernales, emportées sur les pentes d'un terrain généralement accidenté.

Jguer Emmaouass (le champ d'aujourd'hui) (B), dans lequel Moh'ammed fit son entrée, est littéralement étouiïé au milieu d'une forêt d'orangers, mandariniers, bananiers, figuiers, cactus, vignes grimpantes, noyers, etc. Le voyageur trouva, installés à la mosquée, une cinquantaine d'étudiants étrangers, venus là, comme lui, quelques-uns pour étudier, beaucoup pour vivre sur la charité publique. La réception fut cordiale. Les habitants, ayant vu entrer un nouvel étranger à la mosquée, apportèrent une ration plus forte que d'habitude. Plats de lentilles, petits pois, glands grillés, fruits, rien ne manquait- Iger (2) Emmaouass a la réputation d'une bonne petite université où l'on apprend, entre autres sciences chères aux Marocains, les éléments du calcul. La mosquée est assez vaste. Son grand minaret polygonal dépasse seul la cime des grands arbres.

La tribu des Beni-Touzin occupe une surface d'une quarantaine de kilomètres en long et en large. Elle a cinq fractions : Iger (2) Emmaouds (3), Beni-Hassan (les enfants de Hassan) (A), Thdâmmarth (la bien peuplée) (A. B), Sidi Yah'ya (4) et Tafersith. Cette dernière, bien que tribu distincte, est complètement inféodée aux Beni-Touzin, qui l'ont prise sous leur protection, sa faiblesse et sa petitesse ne lui permettant pas de se passer de soutien au milieu des puissants voisins dont elle est entourée. Chacune de ces fractions, y compris Tafersith, peut lever 3,000 piétons, soit 15,000 hommes pour toute la tribu.

Nous sommes ici dans un pays montagneux, couvert de grandes forêts, où l'on trouve le chêne- vert, le chêne-liège, l'ormeau, le frêne.

(1) Tousine,

(2) Prononcez if/uer.

(3) Voir plus haut la signification de ce mot. Mnoua'i éUmt un nom d'homme, on peut traduire aussi : «le champ de Maouas».

MM

le sapin. Ces géants couronnent les sonrmets, tandis que sur les flancs des coteaux, dans les vallées, régnent les arbres fruitiers, aussi innombrables que variés. L'olivier surtout est Tobjet de soins attentifs. Par des greffes, savamment combinées, les indigènes obtiennent des fruits d'une grosseur phénoménale. La faune est représentée dans la forêt par le singe, le sanglier, le chacal, le renard, la hyène et la panthère, auxquels les bandits, et ils sont nombreux, tiennent compagnie pendant le jour. C'est dire que la sécurité existe encore moins dans cette tribu que dans celles que nous venons de parcourir. Des histoires d'ogres, racontées aux veillées, épouvantent les bambins et les femmes; les hommes eux-mêmes, quoique très courageux, croient absolument à ces sornettes, redoutant mille fois plus les djinn que les rôdeurs' nocturnes.

Des quatre marchés des Beni-Touzin, celui de Midher, qui se tient le jeudi, est de beaucoup le plus fréquenté. Les bœufs, chèvres, ânes, mulets y sont vendus par centaines. On y fait un grand commerce d'orge, huile d'olive, raisins secs, figues, thé et sucre anglais, haîks, djellaba. Toutes les productions de la contrée s'y trouvent. Le thé, le sucre, les chandelles, les ustensiles de ménage viennent de Fas. Les tribus du Rif méridional s'approvisionnent dans cettte capitale, tandis que les indigènes du littoral achètent presque tout aux Espagnols. Cependant, les fusïls européens pénètrent peu à peu dans le sud ; l'Angleterre et l'Espagne en savent quelque chose.

I^s contrebandiers de ces deux Puissances affrètent de petits bâtitiments, des voiliers généralement. Le navire, bondé de fusils à couler bas, sort tranquillement d'un des ports méditerranéens de la Péninsule ibérique ou de l'estuaire de la Tamise, faisant voile vers le Maroc. Les indigènes de la côte, complices et associés des européens, attendent, sur un point isolé du rivage, l'énorme cargaison que l'on débarque toujours la nuit. Les fusils et les cartouches, soigneusement emballés dans de solides caisses, quittent le bord sur une embarcation commandée par le capitaine en personne. Des coups de sifflet, modulés d'une façon particulière, annoncent l'approche de la barque. De terre, on crie aussitôt en espagnol : a Est-ce toi, capitaine un tel ? i» Et un dialogue s'engage entre le commandant et les musulmans, dont on commence à distinguer dans l'ombre les silhouettes inquiètes. Un indigène, un caïd habituellement, saute dans le canot qui vient toucher terre pour s'éloigner aussitôt de quelques brasses au large. Alors les caisses sont déclouées, les fusils et les cartouches examinés et comptés ; le musulman en paye la valeur en beaux deniers trébuchants, et le canQt revient au rivage déposer son chargement. Au fur et à mesure que les caisses sont débarquées, des indigènes les chargent sur le dos, disparaissent dans la nuit, allant les porter à la maison du principal contrebandier. L'embarcation retourne au bâtiment, faisant ainsi le ya-et-

vient jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à bord. L'honnête voilier reprend immédiatement la mer, cinglant vers son port d'attache, où il trouvera de quoi remplir ses flancs de nouveau.

Cependant, dans la maison du marocain, les associés sont réunis, comptant les fusils, les palpant, les examinant métlculeusement. Il s'agit d'en envoyer plusieurs centaines le lendemain dans telle tribu, à un marché très fréquenté ; ou bien, si le pays est troublé, la vente se fera sur place, dans la demeure du principal bailleur de fonds, qui distribue, après chaque vente, les quotes-parts aux intéressés. Le vieux contrebandier rifain, de qui je tiens ces détails, m'assurait qu'on réalise dans ce commerce des gains considérables. Le fusil, pris à 20 ou 30 francs en Europe, est vendu, aux Marocains de la côte, 80 ou 400 francs, et, 420 et même 450 francs aux tribus de l'intérieur. La Puissance qui voudrait traiter directement avec les populations marocaines indépendantes, sans se soucier des protestations platoniques du Chérif, écoulerait chaque année au Maroc cinq ou six cent mille fusils, au minimum, et plusieurs millions de cartouches.

Dans toutes les tribus du Rif, au Nord comme au Sud, la monnaie préférée est la monnaie espagnole ; en second lieu vient la française. Les pièces frappées par Sa Majestée Chérifienne figurent au 3® rang. L'argent anglais, italien, allemand, etc., est inconnu.

L'homme des Beni-Touzine parle le pur ihamazir'th, ne connaît pas un mot d'arabe. Son corps trapu est toujours en mouvement. La beauté des femmes a été chantée par un poète local, dont le vers suivant est pa.ssé en proverbe : a Trois tribus possèdent de belles femmes : Beni- Touzin. Temsaman et Galîya (4) ». Elles vont le visage découvert. D'une bravoure à toute épreuve, elles suivent les hommes au combat, se livrent au plus rudes travaux, moissonnent, font du jardinage, vont au bois et à Teau. Revêtues de longs haïks de laine noire, elles ont les mollets protégés par des jambières de cuir, collant sur la chair, comme des bas ; aux pieds, des chaussures en H'alfa. Très chastes, très fécondes, elles mènent une existence laborieuse, se vouant à l'éducation de leurs enfants qu'elles allaitent jusqu à 5 ou 6 ans. La plupart du temps, les mariages se font à la fin de Tautomne, lorsque les greniers et les silos regorgent de grains et de truits. La fiancée reste vierge chez son nouveau mari pendant sept jours ; le huitième, tout est consommé. Le travail des hommes consiste à faire de la poudre et des balles qu'ils vendent au marché.

Les études coraniques sont en honneur dans les trois zaouiya (séminaire) de la tribu. Celle de Sidi-bou'Djeddain (monseigneur aux deux

(4) oLxlî j jL^v ^jy ^x; ^ oiI..:fi ^Jl^ ^ ^^ oljo

grands^pères) (1) se distingue de ses sœurs par sa lourde maçonnerie et son immense coupole. Juste au-dessous du dôme repose Sidi-bou- Djeddain, entouré des tombes de sept de ses descendants. De tous les points du territoire marocain, les pèlerins viennent en fouie se prosterner sur le tombeau vénéré. On le voit de loin comme un amas de neige, étalant, sur la crête de la montagne qui le supporte, ses larges murs, blanchis chaque année à la chaux.

Ce qui attire surtout les visiteurs à la célèbre zaouiya, c'est une source thermale, dont les eaux très chaudes ont rendu la santé à des milliers de malades. Elle sourd en plein village, court entre les maisons, formant, par-ci par-là, des mares peu profondes, dans lesquelles grouille un monde d'invalides, logés, nourris gratuitement à la zaOuiy a jusqu'à leur complète guérison. Le Rif est riche en eaux minérales, principalement dans les hautes montagnes du midi. Ces eaux constituent le seul agent médicamenteux pour lequel les indigènes daignent se déranger. Les habitués y supportent des températures effroyables, capables de faire bouillir en un quart d'heure les corps délicats de nos européennes.

Les légendes rifaines attribuent aux sources thermales une origine miraculeuse. Un grand saint du Moyen Age, Moulaye Yaàk'oub (monseigneur Jacob), très vagabond de son vivant, aimait à parcourir le Rif, demandant l'hospitalité dès que la nuit tombait. Il récompensait ceux qui l'avaient bien traité en faisant jaillir du sol une belle source chaude, dans laquelle ses hôtes généreux pouvaient S3 guérir, se nettoyer au besoin. C'était sa façon à lui de payer son écot. Aussi, les eaux minerales, totalement inconnues avant cette époque, reçurent-elles le nom de Kammam Moulaye Yadk'ouh (2), terme commun désignant toutes les sources thermales du globe.

La seconde zaouiya, appelée Zaouiyat sidi Yah'ya^ dans les 3eni- H'assan, possède les reliques du bienheureux Sidi Ah'med ben Nacer.

La troisième se trouve à Midher, avec le tombeau de Sidi Moh'ammed bou-Ziyan. Elles attirent beaucoup de pèlerins, mais moins que Sidi bou-Djeddain.

La base de l'alimentation est le pain, fait avec de la farine de glands doux et amers. Ces derniers perdent leur amertume, paraît-il, de cette manière : on les met dans des silos ; on lâche sur eux, pendant un mois entier, un fort courant d'eau. Après ce bain de trente jours, le gland, devenu doux, est mis à sécher ; puis on le moud et on en fait du pain.

Les cinq fractions des Beni-Touzin pourraient se livrer en grand au commerce du liège, leurs forêts étant pleines du bois précieux qui le

(1) On m'assure que le grand-père paternel ou maternel de ce saint est enterré k deux endroit-5 : à Taza et dans les Beni-Touzln. Ce don d'ubiquité n'est pas rare ciiez les saints de l'Islam. ,

(?) y^^JLxicVy^l^:a^ Dénomination employée par les Arabes et les Berbères du

du Maroc et de la province d'Oran.

EXPLORATION bO RI^ 117

produit. Mais elles ne trouvent aucun débouché du côté du littoral où les Européens pourraient l'acheter. Quant à le vendre aux Marocains de l'intérieur, c'est inutile. Ceux-ci, en effet, ne sachant qu'en faire, ne donneraient pas un sou de tout le liège de la création. Que de richesses se perdent ainsi dans ce magnifique pays I On remarque cependant, dans les tribus montagnardes du Rif, quelques maisons couvertes en liège, taillé grossièrement en tuiles monstrueuses. Ces toitures doivent être assez résistantes pour supporter parfois de lourdes charges de neige, les hauts monts du Rif ayant des hivers très rigoureux.

Si les richesses forestières restent inexploitées, le gibier, lui, est assez souvent mis en coupe réglée. L'hiver, quand tous les travaux chôment, quand un épais linceul de neige s'étend sur la campagne silencieuse, des hommes partent vers la forêt, accompagnés de quelques jeunes garçons, suivis des chiens de garde du village. On cerne un grand espace, au centre duquel les gamins et les chiens font un vacarme infernal. Les compagnies de perdreaux s'envolent, les lapins et les lièvres, s'enfuyant éperdus dans toutes les directions, tombent dans le cercle des tireurs. Alors a lieu un massacre épouvantable. Le RiCûD, très adroit, abat à chaque coup sa pièce. Tout y passe, jusqu'aux sangliers, porcs-épics, chats sauvages, renards, ratons, belettes, qui ont le malheur de se trouver dans le cercle fatal. Au village, on fait le partage du gibier entre les familles des chasseurs, sans oublier d'envoyer la plus grosse part aux joyeux écoliers hébergés à la mosquée. Les sangliers, chacals, vautours et autres animaux, réputés impurs, sont abandonnés sur place à la voracité des chiens, qui, ce jour-là, reviennent au logis, la panse prête à éclater, les jambes écartées, trottinant à grand^peine.

Principaux Villages des Beni-Touzin et de Tafersith :

Iguer Emmctouas, 500 feux ; f V. plus haut) à l'embouchure ^w^tjLîfyij de l'oued Sidi Yah'ya, grossi des eaux thermales de l'ouad Béni- Touzine.

Ez'Zaouiya (le séminaire), 50 feux; sur l'ouad Beni-Touzin. -^j^'J^ Près du village, au sud, se trouve un grand plateau où se tient le marché du mardi.

Zaouiyat Sidi Bou-Djeddain (voir ci-dessus), 300 feux, c^t^^-^j^j

Thaâmmarth (la bien peuplée) (A. B), 400 feux. vi^U*^

Sidi Yah'ya (Monseigneur Jean), 100 feux, ^xr]^j-^

sur l'ouad du même nom, près d'une superbe forêt de chênes*liège.

Midher (averse) (A. B) (altération de l'arabe mi'ar), ya^ capitale de Tafersith, 100 feux. Grand marché le jeudi.

dis Le TàkïiOC INCONNU

Forces militaires : 15,000 fantassins Population probable : 75,000 habitants. Pays forestier accidenté. Plaine au nord de Tafersith.

Beaucoup de hameaux.

Tribu 'de KKENKAYA

bLi,

On rappelle quelquefois Zennaya (adultère), en élidant malicieusement la première consonne. Au N. et à TE., elle est limitée par des tribus rifaines: Beni-Touzin, Tafersit, Lemt'alça; à TO. et au S., elle touche les Djebala, dont elle est séparée à l'extrême sud, sur une petite surface, par Mer'raoua. Elle a 80 kilomètres environ dans tous les sens. Ses quatre fractions, Ed-Dir (le poitrail de selle) (A), Sidi Bennour (monseigneur le fils de la lumière) (A), Alth-Ali (les enfants d'Ali) (B. A), et Aïth'Vaoud (1) (les enfants de David (B. A), lèvent chacune 3,000 fantassins, soit 12,000 hommes pour toute la tribu.

Le derviche, qui voulait pénétrer jusqu'au fin fond du Rif, n'était pas rassuré au milieu des massifs boisés qu'il traversait, en venant des Beni-Touzin pour se rendre à Sldi Bennour, Il se trouvait bien petit à côté des géants de la torêt: chênes verts, chênes-liège, sapins, châtaigniers, cèdres, genévriers, ormeaux, platanes, trembles, lentisques, arbousiers, micocouliers, dont les troncs énormes faisaient serpenter l'étroit sentier qu'il suivait. Cette fois encore, il s'était sauvé des Beni- Touzin, avec l'intention de pousser jusqu'à Mer'raoua. Et il allait devant lui, décidé à voir, de ses yeux, ces montagnards de l'extrême sud rifain, sur la sauvagerie desquels on ne tarissait pas dans le nord. Les premiers habitants qu'il rencontra sous bois furent des sangliers, emportés dans un galop éperdu, fuyant peut-être le voisinage des grands fauves, panthères ou lions, car ces derniers commencent à se montrer à cette limite, n'osant pas descendre dans les plaines septentrionales, trop peuplées pour eux.

Sur le soir, il arriva à Sidi Bennour, après avoir traversé plusieurs villages où on ne lui fit pas l'accueil qu'il espérait. Il alla tout droit à la mosquée. Elle était vide ; ni étranger, ni étudiant ; rien que les quatre murs nus et quelques vieilles nattes sur un sol mal damé. Il s'allongea dans un coin, la tête perdue dans ses capuchons, attendant stoïquement le souper ou le sommeil. Celui-ci vint le premier, lourd, bienfaisant, après la grande marche de la journée. Le lendemain matin, à son réveil, il se mit sur son séant, releva les bords flottants de ses capuchons.

(1) ^>»l * j>Ju ^^ * ^^t » Jj»^ si.;! «

ÈXPLORAtlOH DU tllF 119

La vue d'une casserole, pleine de kouskous d'orge, le ravit. On avait dû la lui apporter dans la nuit, et ou l'avait laissée là, sans oser le réveiller. Pendant qu'il avalait goulûment cette grossière pitance, que la faim lui faisait trouver délicieuse, des hommes entrèrent, le fusil en bandoulière, vêtus de longues djclaba de laine noire.

— (( Quelle route as-tu suivie, demanda un petit brun qui se donnait des airs de chef? »

^— c La route habituelle, répondit le derviche.»

— (( Comment ! Les lions t'ont laissé passer ? »

— « Ce qui est écrit arrive, déclara sentencieusement l'incorrigible vagabond.»

Il inspira immédiatement une grande confiance. On le pria de rester à Sidi Bennour, où rien ne lui manquerait. Il se laissa faire une douce violence, daignant promettre d'apprendre à lire à la marmaille. Cet engagement, pris à la légère, aurait pu lui coûter cher, s'il ne s'était évadé du village, quelques jours après, pour courir dans la tribu.

Quel beau pays I Les montagnes, hérissées de hautes futaies, laissent entre elles de larges vallées, cultivées comme notre chère France. Les potagers succèdent aux vergers, abondamment arrosés par les innombrables sources qui sortent à grands flots des flancs profonds de l'Atlas.

Cependant, vers l'Est, l'h'alfa se montre déjà, accusant la proximité du Garètôy ce fleuve de sable çah^arieny que le Roi des Déserts a lancé jusqu'à la Méditerranée, à travers les terres fertiles du Maroc. L'alfa {8tipa-tenacis8ima)y ou h'alfuy comme prononcent les Arabes, est une plante précieuse dont l'utilisation va croissant sans cesse. Elle pousse d'elle-même dans toute l'Afrique du Nord, n'exigeant aucun soin, aucune culture. La seule province d'Oran en fournit annuellement plus de deux cent mille tonnes, qui vont, non en France, hélas ! mais en Angleterre, d'où elles nous reviennent, métamorphosées en excellent papier. Les Marocains, ignorant encore les nombreuses utilisations de cette herbe vivace, en sont toujours à l'antique fabrication des sandales, couffins, cordes, paillassons, nattes ovales, tamis. Les indigènes de ELzennaya ont la spécialité des chaussures. Les jours de marché, on rencontre d'interminables files de plus de cinq cents hommes ou femmes, portant sur le dos d'immenses filets bourrés de sandales d'alfa neuves, que l'on vend à vil prix aux tribus du nord et de l'ouest.

C'est à Fas que les Rifains méridionaux vont fairo tous leurs achats. A part les fusils, ils ne font aucun commerce avec le littoral. L'indigène de Kzennaya, très casanier, attend que les colporteurs lui apportent, jusque dans sa maison, les divers produits de l'industrie dont il a besoin. Il se méfie des Arabes, il exècre le juif sans le connaître. Il se cantonne dans son village^ n'aimant pas les voyages, menant une existence patriarcale, laissant à sa femme une grande liberté. Les fiRounes peuvent sortir, le visage découvert, assister même aux délibé*

120 Le MAROC iKconnU

rations des djemaâ où elles prennent souvent la parole, sans lâcher leur inséparable fusil, dont elles se servent d'ailleurs très adroitement. Leur longue tunique de laine, serrée à la taille, et leur immense chapeau arabe leur donnent un air tout à fait martial.

A partir de H ans, le jeune garçon, qui a vécu jusqu'alors sans rien taire à la maison, devient bouvier ou chevrier, sous la direction d'un afné, qui lui apprend les ruses du métier. Les grands troupeaux de chèvres et de bœufs, mis en dépaissance sur la lisière des forêts, ne doivent s'aventurer sous bois qu'avec de nombreux gardiens, suivis de leurs intrépides chiens au poil roux, excellentes bêtes qui ne reculent^ ni devant le sanglier, ni devant la hyiène. Grâce à ces précautions, la pantlière et le lion s'offrent rarement du bœuf ou de la chèvre. Il est vrai que les nombreux sangliers de la contrée leur fournissent une nourriture plus que suffisante.

Les légendes rifaines racontent que le caustique et vénérable Sidi Ah*7ned El^Mejd'ouh, venu des bords de T Atlantique avec l'intention de visiter l'Orient, s'arrêta à Kzennaya, refusant d'aller plus loin, dégoûté de la cuisine insipide des montagnards rifains, de leur costume mal nettoyé, toujours hérissé d'aiguilles d'h'alfa. Il tourna le dos à l'Est, décochant celte épigramme aux tribus méridionales du Rif, et, tout particulièrement, à Kzennaya.

— « Que Dieu nous préserve du pays où régnent le ri et le ra^ ainsi que des contrées où l'on marche pieds-nus et où il y a de l'alfa (1). »

Le ri vise le chevrier Kzennayen qui pousse son troupeau devant lui en répétant à satiété ce cri unique : Erri, Le ra est à l'adresse des indigènes, qui font marcher leurs ânes en leur disant continuellement : Erra. Enfin, la dernière partie du dicton satirique s'applique aux Kzennayens. Ceux-ci, effectivement, faisant des chaussures pour les autres, vont pieds-nus eux-mêmes dans une contrée où l'alfa abonde. Sidi Ah'med donnait à entendre que ces cordonniers sont plus que mal chaussés ; ils ne le sont pas du tout.

Le derviche, dégoûté lui aussi de la nourriture et de la grossièreté des habitants de Kzennaya, ne resta qu'une vingtaine de jours dans la tribu. Il alla à l'Est, sur le territoire de Lemt'aK'a.

Principaux Villages de Kzennaya :

Sidi Bennour, 100 feux (voir ci-dessus). jy^'L; ^^J^^

EUKhemiSy . w^^dr-', 100 feux, bâti sur le point culminant du Djebel Kzennaya qui, en cet endroit, donne naissance à deux ruisseaux : l'Ouad Ed'Dir et l'Ouad Kzennaya. Dans le village même, se tient

(i) A?i^'t j kJ ^:^ j I ;'t^ ^;'i .ii, ^r^ ^y k

ËXPLORA.TION DU ftIF 121

chaque jeiidi un grand marché, d'où son nom d'El-Khemis, Il y a encore une soixantaine de hameaux disséminés un peu partout.

Forces militaires: 12,000 fantassins. Population probable : 60,000 habitants. Instruction nulle. Pays montagneux, très boisé.Température fraîche en été, froide en hiver. Neige sur les sommets en décembre et janvier. Tribu absolument sauvage, indépendante ; se moque du sultan dans ses montagnes. Les djemaâ gouvernent, si Ton peut toutefois se servir de ce mot à propos d'un pays où la liberté individuelle est illimitée.

Tribu de LEMT'ÂLÇA(i)

Aaa) LL J

Nous n'avons vu jusqu'à présent que des populations sédentaires, ne quittant leurs maisons et leurs villages qu'à regret, cherchant à y revenir le plus vite possible.

Nous voici, pour la première fois, chez des Berbères nomades. Nous quittons la montagne pour la plaine. C'est ici un vrai désert, le désert de Garète.

Le changement de décor est subit, sans transition, radical ; vrai changement à vue, s'opérant sous vos yeux par la main invisible du puissant Machiniste qui fait rouler les Mondes.

Dès que vous êtes au pied des dernières ondulations des collines de l'Ouest, la plaine s'étend, s'étend toujours devant vous, dans le déroulement sans fin de son énervante uniformité. Vous êtes sur un sol pierreux, embarassé de sables, disparaissant parfois, en de vastes espaces, sous les buissons verts des jujubiers sauvages, sous d'épaisses toulTes d'alfa. A la limite de l'horizon, des troupeaux de gazelles, des autruches défilent, comme dans un diorama, devant des centaures, debout sur leurs étriers, les burnous flottants, les fusils épaulés, inclinés en avant pour mieux viser.

Oui, nous sommes bien ici sur un bras du Monstre Çah'arieny sur le prolongement du désert des Angad, à l'entrée du Garète (vO;L^), à la surface de l'étrange Gulf-Stream Sablonneux^ qui, sorti des profondeurs du Çah'ra, vient, à travers les riantes cultures, se plonger dans la Méditerranée, entre le lac salé de Bou-Erg et la frontière oranaise.

(1) Mot arabe berbérisé. Devrait s'écrire El-Mt'allesa yVuJia^I avec un sine. J'ai conservé, conformément à mon système invariable, la prononciation locale. En Arabe algérien, El-Mt'allesa signifie : « couverte de, disparaissant sous s. Cette tribu a reçu ce nom, parce qu'elle aurait été jadis couverte d'étrangers, venus» en vainqueurs, s'établir chez elle.

124 LE TAxmc INCONNU

caravane de Lemt'alça qui traversait tranquillement leur territoire. Cette r'azia avait été faite sous les yeux des Mehaya, qui pourraient en témoigner au besoin. Les prisonniers partirent, heureux d'avoir la vie sauve.

Principaux villages de Lemt'alça :

Zaouiyat Kerker (le séminaire de Kerker) (n. pr. d*homme ^^^^^j signifiant tYacixQn)ik) ; 200^feux ; source pure et fraîche au milieu du village, donnant naissance à TOuad Kerker, lequel se jette dans TOuad Msoun.

Aàrk'ovib (le mamelon) (A. B.) 100 feux, au N. 0. de la v-^y^' tribu, sur une colline, au pied des derniers contreforts du Djebel Kzennaya.

Forces militaires 20,000 cavaliers. Population probable 100,000 âmes.

Instruction nulle. Plaine partout, sauf à l'ouest. Indépendance complète.

Tribu des BENI-AMRETH (Voir la carte) vô^ >j (les enfants de la bien peuplée) (A. B)

Le derviche, cédant encore à son humeur vagabonde, voulut revoir le Nord. Il quittait Lemt'alça, heureux de se retrouver sur ses jambes après les chevauchées insensées, failes de force, à la suite des escadrons toujours volants des Nomades.

Des Beni-Touzin, il passa chez les Beni-Anirethy faisant sa première étape au gros bourg (TAmezzaourou, Il tomba au milieu d'une population en émoi, se préparant fiévreusement à commencer les hostilités contre Agraoua, village ennemi peu éloigné. Le voyageur alla tranquillement à la mosquée, préoccupé seulement de savoir s'il aurait à souper, son appétit ayant été aiguisé par dix heures de marche en pays accidenté. Une vingtaine d'écoliers, truands éternellement joyeux, prenaient leurs ébats dans le lieu saint, criant, riant, se bousculant. Le derviche, trop âgé pour se mêler à ces jeux, s'accroupit dans un coin. Il savait que toute cette jeunesse ne tarderait pas à aller faire la tournée dans le village pour mendier la pitance quotidienne. Une heure après^ en effet, un repas copieux, fraternellement partagé, lui prouvait que les étudiants connaissaient les familles aisées du bourg, les bons endroits où l'on donne largement, sans lésiner. Au bout de quelques jours, complètement remis de ses fatigues, l'intrépide voyageur se remit à battre les champs, allant d'un hameau à l'autre, ne se souciant pas plus du lendemain que de son premier burnous.

La tribu des Beni-Amreth est petite (20 kilomètres sur 20). Une assez haute montagne, le Djebel Beni-Ainrethy la coupe en deux parties, à peu près égales^ du nord au sud. Sur ses flancs, les hameaux s'étagent en amphithéâtre jusque dans la plaine, entourés d'une verdure éternelle : cèdres, chênes-lièges, oliviers, ormeaux, platanes. Dans la plaine, les arbres fruitiers luttent contre Tinvasion incessante des figuiers de Barbarie. Le sol, très dur, ne se prête qu'à la culture du mais et de l'orge. L'assolement est inconnu dans ce pays où la tradition sécalaire est la règle commune.

Les gens de la plaine fabriquent de la poudre et des balles ; ceux de la montagne, vivant uniquement sur la forêt, sont charpentiers, menuisiers, charbonniers, goudronneurs. Chaque famille fait ellemême sa provision de gelée de raisin et de vinaigre. La vigne pousse partout, grimpant sur l'arbre voisin, figuier, noyer, amandier ou jujubïer (zfizef). De novembre à mai, d'abondantes averses trempent le sol, gonflent les sources. La neige parait, fin décembre, sur la longue arête du mont principal de la tribu, pour fondre aux premiers beaux jours. Quelques champs sont réservés à la culture du chanvre à fumer (kif) et du tabac à priser.

Le vêtement habituel est toujours la djellaba nationale, le pantalon court, s'arrétant aux genoux. Une longue tresse de cheveux, poussant sur le côté droit de la tête nue et rasée, tombe jusqu'à la ceinture. Les oreilles, percées dans le gras du lobe, dès que le petit garçon a un ou deux ans, sont ornées de petits anneaux de cuivre, toujours brillants, soigneusement astiqués. Les femmes portent des habits de laine, vont le visage découvert, ont une conduite irréprochable. Le long fusil de Tar'zouth est le seul en usage. Cette arme, malgré son infériorité actuelle, malgré sa ptotinc à silex^ ne laisse pas d'être redoutable ; elle a fait, ne l'oublions pas, les campagnes de la Révolution et du premier Empire, fauchant impitoyablement des régiments entiers, faisant d'affreux massacres dans les armées.

Il y a quatre fractions dans les Beni-Amreth : Aith-Abd-Allah (les enfenfe d'Abd-Allah) (A), Aïth-Said (les enfants de Saîd) (A), Aith- Ir*zor (les enfants de la rivière) (B), Aith-Oud^rar (B) (les enfants de la montagne (1), levant chacune 3,000 fantassins ; 12,000 hommes pour toute la tribu.

Les caïds sont nommés par les djemaâ, lesquelles ne reconnaissent aucune autre autorité.

L'ouad Beni-Amreth arrose la plaine des Aïth-Ir'zor et des Aïth- Abd-Allah. Une infinité de villages et de jardins bordent ses deux rives, entre lesquelles coule toujours un petit filet d'eau fraîche et limpide.

(1) AÙl :uc v^j «b j^JLu, ^ ^ jjjj ^1 ^ Jj!>j ci^jl

Le derviche avait trouvé à Aftrk'oub une situation sociale. Il suppléait l'instituteur qui était tombé malade. Sans trop s*échiner, il gagnait 20 centimes par semaine et par élève, sans compter les paniers de raisin sec et de ligues qu'on lui donnait et qu'il pouvait vendre au marché. Mais un incident, qui faillit tourner au tragique, Tarracha à la pédagogie et à la tribu des Beni-Amreth.

Une nuit, en se rendant à une noce, dans le village même de Aftrk'oub, il entendit une croisée s'ouvrir au-dessus de sa tête.

— Qui es-tu? dit une voix qui lut immédiatement couverte par une détonation épouvantable.

La balle avait traversé la djellaba du voyageur, sans lui faire aucun mal.

— Je suis Valêh (étudiant), se hftta de crier Moh'ammed.

— Que ne le disais-tu ? grogna l'homme en refermant sa fenêtre.

Le derviche, terrifié par le danger qu'il venait de courir, entra, blême et flageolant, dans la maison où avait lieu le mariage. Les flûtes en roseau, les r'atf a (hautbois arabe), les tambours de basque faisaient rage, luttant de vacarme avec les you-you des femmes. Tout le monde jubilait. Le nouveau venu se mit bientôt à l'unisson général en tombant sur les victuailles.

Aux premiers feux du jour, après avoir passé la nuit au milieu de cette joyeuse société, il s'éloigna pour toujours d'une tribu dans laquelle la vie d'un homme tient à un fil.

Principaux Villages des Beni-Amreth :

Aârk*ouh (le mamelon) (A. B), 500 feux, sur l'ouad Benî« Amreth. s^j^j^^ Agraoua (le couteau) (A. B), 100 feux. îj' y'

Amezzaourou (le premier) (B), 100 feux, jjj^y^

Forces militaires : 12,000 fantassins. Population probable : 60,000 habitants. Instruction coranique assez répandue. Une soixantaine de hameaux de 10 à 100 feux disséminés dans la plaine et la montagne. Sentiers partout. Aucune grande route.

Tcibu des BENI-MEKDOUYK (Voir la carte) ^j^y ^^ (les enfants de la pomme de pin) (1)

C'est une petite tribu de 20 kilomètres dans tous les sens, ayant trois fractions : Tizemmourin (les oliviers) (B), Tazrouth (le petit rocher) (B), Oulad Ali (2) (les enfants d'Ali) (A), levant chacune 2,500 fantas-

(1) En tbamazir*th, le pin s'appelle thaid'a et la pigne amezdouye.

sins, armés à la marocaine, c'est-à-dire avec le fusil de Tar'zoulh. Malgré leur petit nombre, et grâce à leur bravoure et à la solidarité qui unit entre eux tous les contribules, ces indigènes se font respecter de leui*s puissants voisins.

Au N.-O., dans la grande plaine de Tizemmourin et de Tazrouth, le blé et l'orge sont cultivés, Torge surtout qui est la principale nourriture des hommes et des animaux. Le Djebel Beni-Mezdouye, au sud, est couvert de pins gigantesques, dont le bois est vendu aux gens de Tar'zouth qui en font des montures de fusils. Le fruit du pin fait les délices de la population à qui il a donné son nom.

L'apiculture fleurit en grand dans la tribu. On trouverait difficilement une famille, même très pauvre, sans son petit rucher. Le miel, très jaune, délicieux, va à Fas où il est renommé. On le transporte, à dos d'âne ou de mulet, dans des outres énormes.

Ces montagnards rifains ne diffèrent en rien de leurs voisins, les Beni-Amreth. Même costume, mômes armes, mêmes mœurs, même langage. Ils sont encore plus casaniers que les Beni-Amrélh, n'aiment pas à voyager ni à ce qu'on vienne chez eux,.

Moh'ammed, ayant trouvé dans cette tribu plusieurs étudiants, vagabonds comme lui, tous désireux de voir le plus de pays possible, quitta les Beni-Mezdouye, alla faire une seconde et rapide tournée dans les mosquées de Kzennaya, Beni-Touzin et Tafersit. La joyeuse bande se sépara sur le territoire de Temsaman, chacun tirant de son côté.

Principaux Villages des Beni-Mezdouye :

Tizemmourin (les oliviers) (B), 100 feux, dans une belle plaine cou-

verte d'oliviers, ^^jy k^

La tribu renferme en outre une quarantaine de hameaux, la plupart sur les deux rives de l'Ouad Tizemmourin qui arrose les trois fractions.

Forces militaires : 7,500 fantassins. Population probable : 37,500 habitants. Instruction coranique peu développée. Pays accidenté. Indépendance complète.

Tribu des BENI-OULÉCHCHÈK

yjX^i j ^o (les enfants du reniflement) (A. B).

Le derviche quitta ses amis de Temsaman pour s'enfoncer dans le sud-est. Sa première étape, sur le territoire des Beni-Ouléchchèk, fut le gros bourg de Taliouin, dont les 200 maisons sont étouflées au milieu d'un dédale inextricable de figuiers de Barbarie,

A la mosquée, le voyageur trouva une vingtaine d'étudiants, braillant à tue-tête les versets du Coran. Dès que le soleil fut couché, leurs cris cessèrent. Ils accrochèrent au mur leurs planchettes, sans se donner la peine d'effacer l'écriture arabe qui s'y étalait en caractères biscornus. Ils prirent des couffins, s'élancèrent dans les rues du village, s'arrêtant à chaque porte, criant à travers le bois : a maârouf lillah » (la charité pour l'amour de Dieu !).

Ils revinrent à la mosquée, les paniers bourrés d'aliments les plus variés : kouskous, viande, fruits, miel, pastèques, œufs durs, poisson, têtes de mouton rôties, gâteaux, beurre, ragoûts aux pommes de terre, en un mot, un peu de tout ce que ces dames de Taliouin avait cuisiné pour leur dîner. Ce mélange de mets disparates est appelé, dans l'argot des écoliers marocains, cl-mekhlout* (le mélangé, le salmigondis) (A). Le souper constitue le seul repas copieux de l'étudiant. Il se contente, à son déjeuner, d'un morceau de pain, qu'il avale gaîment, en pensant à la ripaille du soir. Moh'ammed, après avoir fait honneur au salmigondis, s'endormit profondément, pendant que ses nouveaux amis jouaient à la main chaude ou se racontaient des histoires fantastiques. Dès la pointe du jour, il fut sur pied, sortit de la mosquée sans faire de bruit, et, au bout de cent pas, se trouva dans la brousse.

La tribu des Beni-Ouléchchèk occupe une petite surface (20 kilomètres sur 20) sur laquelle se pressent quatre fractions : Taliouin (les sources) (B), Rehô Ennej (canton supérieur) (A etB), Aith-Salem (les enfants de Salem) (A et B), Rehô Es-Sebt (le canton du samedi) (1) (A), armant chacune 2,000 fantassins, tous pourvus de fusils à répétition achetés aux contrebandiers espagnols.

Les hauteurs méridionales sont couvertes de hautes futaies ; au nord, la plaine disparaît sous la verdure des jardins et des vergers qu'arrose Touad Beni-Ouléchchèk. Ce ruisseau, aux eaux limpides et poissonneuses, change de nom avant de servir de frontière aux Beni-Saîd et à Temsaman. Il devient l'Ouad Sidi-Çalah\ et va porter à la mer, à l'est de Sidi-Idris, son modeste tribut.

Les nombreux oliviers, qui luttent pour l'existence contré l'envahissement continuel des cactus, donnent des fruits magnifiques que l'on convertit en huile en les écrasant sous d'énormes meules, un peu trop primitives. Les raisins secs, provenant des innombrables vignes qui grimpent jusqu'à la cime des plus grands arbres, constituent, avec le miel, une des principales ressources des indigènes.

L'élève de la chèvre et du bœuf procure une belle aisance' aux propriétaires des grands troupeaux. Aussi les gros fermiers sont-ils

presque tous polygames, contrairement à la coutume générale des Rifains qui se contentent habituellement d'une seule femme.

Il est extrêmement curieux de constater que Tesclavage n'existe pas non plus dans le Rif. Il ne faut pas en faire l'honneur à la sensibilité problématique de nos Berbères septentrionaux ; il faut y voir, je crois, deux causes déterminantes : Téloignement du Çah'ra, rendant les esclaves très chers ; Ténorme densité de la population rifaine, plus que suffisante pour les travaux agricoles et domestiques.

L'indigène des Beni-Ouléchchèk porte, en hiver, la djellaba ; en été, le h'aïk. La femme, quoique belle, est souvent délaissée dans les familles riches pour l'infâme giton. Elle s'occupe peu dans les champs, allant seulement au bois et à l'eau, préparant les repas des laboureurs, des moissonneurs et de sa nombreuse nichée, toujours en appétit.

Principaux Villages des Beni-Ouléchchèk :

Talilith (le petit laurier-rose) (B), 300 feux, sur l'ouad Sidi-Çalah'

vî>JJiy

Taliouin (les sources) (B), 300 feux, sur l'ouad Sidi-Çalah'. ^ jJ Li* Es'Sebt (le samedi) (A), 500 feux, grand marché le samedi. Les indigènes tolèrent datns ce bourg la présence d'un agent impérial se donnant le titre de caïd du Bif. o^-JI

Forces militaires : 8,000 fantassins. Population probable : 40,000 habitants. Tribu indépendante. Envoie quelquefois, quand elle y pense, des cadeaux au sultan. Instruction coranique très peu répandue.

Tribu des BKNI-SÂID

jL-jji«.^jo (les enfants de Saîd) (A) (n. pr. d'homme signifiant heureux)

Vagabondant toujours sans but bien déterminé, le derviche, qui voyageait dans le Rif avec autant d'assurance, ma foi, que nous en Algérie, n'était pas obligé, comme tous les autres m^usulm^ns, d'attendre l'occasion d'un convoi ou d'une caravane pour passer d'un pays dans un autre. Ses guenilles valaient une armée; son air effaré le protégeait mieux qu'une caravane; sa connaissance du berbère et de Tarabe était mille fois préférable à tous les firmans et passeports du monde.

Contrairement à l'opinion reçue en Europe, l'affiliation à un Ordre religieux musulman a peut-être plus d'inconvénients que d'avantages, quand il s'agit de parcourir une contrée aussi dangereuse que le Maroc. C'est l'avis du derviche et de beaucoup d'autres voyageurs mahométans, qui m'ont répété sur tous les tons :

130 LE BIAROC INCONNU

— àSSt jL»î yvic \j[j jxi\ v j'yt)t<l— » (Au Maroc, rhomme tout nu est protégé par Dieu), donnant à entendre que les guenilles même sont làbas un luxe imprudent pour l'explorateur qui en est revêtu. L'idéal de la sécurité serait donc de pouvoir se promener dans l'Empire chérifien sans aucun vêtement, nu comme un ver. Remarquez que cette simplicité de costume n'exclue pas cependant la connaissance sérieuse des langues arabe et berbère, qu'aucun vçyageur européen ne peut se flatter d'avoir eue jusqu a présent.

Moh'ammed quitta Talilith (le petit laurier-rose), au moment où ses vieilles loques commençaient à l'abandonner. Ces sans-cœur de Béni- Ouléchchèk, bien loin de lui donner un habit, guignaient ses bardes, qu'ils faillirent un jour lui enlever. Aussi n'y eut-il aucune effusion à son départ qui s'effectua la nuit, au milieu des aboiements furieux des chiens, saluant à leur manière le vagabond, qu'ils auraient certainement mis en pièces s'ils avaient pu sortir des maisons.

Dans ces pays sauvages, le chien est un animal d'autant plus redoutable qu'il est toujours affamé. Et c'est le cas habituel de tous les chiens marocains. Ces misérables bêtes en sont réduites à se nourrir d'excréments. Elles guettent l'instant où le maître sort du logis, allant s'isoler dans un champ voisin ou derrière son mur. L'horrible repas terminé, elles se remettent à l'affût, attendant patiemment la sortie d*un autre membre de la famille. Ce ramadhan perpétuel décuple leur rage et leur férocité. Malheur à l'étranger qui se laisse happer! Il n'est pas mordu ; il est avalé, humé tout entier, si l'on ne vient pas à son secours. Une fois un rifain me montra son mollet, ou plutôt ce qui lui en restait, me disant que le chien, à qui il était redevable de cette difformité, lui avait coupé, d'un seul coup de gueule, une bonne livre de viande, engloutie aussitôt sous ses yeux, bue, pour ainsi dire, dans une déglutition rapide.

Le derviche, tournant le dos aux Beni-Ouléchchèk, allait directement au nord. Il s'était rapproché de l'ouad Sidi Çalah', dont il suivait le cours. Dans sa rectitude géométrique, ce ruisseau ne fait aucun détour, coule toujours devant lui, à partir de Talilith, sans trouver d'obstacle. Droit comme un I, son long et étroit ruban d'argent, qu'éclairait un ciel sans nuages, guidait le vagabond, qui marchait sans se presser, dressant parfois l'oreille quand, dans le lointain, une détonation éclatait. Il ne tenait nullement à rencontrer des habitations, sachant combien il est facile de recevoir une balle, en passant, pendant la nuit, à proximité des fermes et des hameaux.

Au petit jour, il arriva à TazarHn, gros bourg s'étageant en amphithéâtre sur le flanc d'une colline exposée au nord.

Il était chez les Beni-Saîd, tribu maritime du Rif, enclavée entre Temsaman à l'O., Cralîya à l'E., Beni-Ouléchchèk et Beni-bou- Yah'yi au S. Elle a une vingtaine de kilomètres en long et en large >

• EXPLORATION DU RïF 434

possède quatre fractions : AUh-Ah'med (les enfants d'Ah'med) (Bet A), Alth-Amor (les enfants d'Amor) (B. et A), Anh-Ali (les enfants d*Ali) (Bet A), Amezzouj (4) (la crête de montagne) (B), armant chacune 4,000 fantassins, munis de fusils modernes achetés aux contrebandiers espagnols.

Terrain sablonneux, pierreux, stérile, le littoral est dépeuplé. Le Djebel Beni-Said, succession de monticules, allant en droite ligne de ro. à TE., coupant en deux la tribu, pullule de villages sur ses deux versants. La plaine est complètement desséchée ; ni sources ni rivières, sauf à l'ouest, l'Ouad Sidi-Çalah qui, malheureusement, ne serpentant pas, arrose très peu de territoire. Pas un arbre sur toute celte immense étendue, rien que Fh'alfa, et, dans la saison, la mer ondulante des blés et des orges, aussi loin que le regard peut porter. Il a fallu construire dans chaque habitation une ou deux citernes, fort bien maçonnées, le fond pavé en carreaux de faïence.

De Tazar'in, Moh*ammed passa à Zegzaoua. On appelle ainsi une enfilade de hameaux, au sud de la tribu, se succédant sans interruption, de TE. à TO. La Zegzaoua centrale est uniquement peuplée de marabouts, vivant grassement sur la charité et la crédulité publiques.

Non loin de ce gros bourg, nous remarquons le village de Bet'fioua, dont les Berbères d'Arzew (Bet't'ioua) sont, paraît-il, originaires. C'est ce qu'ils affirment eux-mêmes et c'est ce que disent les indigènes des Beni-Saîd qui viennent dans le déparlement d'Oran louer leurs bras aux colons. Pendant le séjour que Moh'ammed fit à Bet't'ioua, il eut souvent l'occasion de parler de ces frères algériens, que la destinée (el-mektoub) a malheureusement placés sous l'autorité chrétienne î

Depuis de longues années déjà, les Beni-Saîd et les Beni-bou-Yah'yi ne peuvent plus se sentir. Il ne se passe pas de mois sans qu'une irruption de ces derniers ne vienne porter la désolation dans les campagnes méridionales des Beni-Saîd, qui, plus faibles, résistent néanmoins bravement, finissant toujours, grâce à leur bonne union, par repousser et rejeter dans le sud leurs féroces ermemis.

Cette vieille haine a une cause assez futile. Un jour, quelques femmes des Beni-bou-Yah'yi, se trouvant en pèlerinage au tombeau de Sidi-Aïsa (2), entendirent des propos gaillards sortir de la bouche d'un homme des Beni-Saîd. Le goujat crut plaisant de leur dire :

— Hé ! Hé ! Vous êtes bien jeunettes ! Vous ne craignez donc rien '? Que diriez-vous si ...?)) et mille autres sottises que les gens sans éducation excellent à trouver iians leur épaisse cervelle. Sidi-Aisa étant un

(•2) Dans les mots arabes et berbères, notre ." doit toujours se prononcer comme nn ç. Dites Aïça, (Voyez pages 42 et 43).

lieu sacré, il était évident que les lois divines et humaines devaient punir le sacrilège.

Les femmes, à leur retour chez elles, ne manquèrent pas de se plain^ dre à leurs parents de l'abominable outrage dont le Saîdi s'était rendu coupable. Une expédition en masse fut décidée sur le champ. Les Beni-bou-Yah'yi, très puissants, extrêmement cruels, envahirent les Beni-Sald, pillant, massacrant tout, faisant main basse sur les troupeaux, vidant les silos de grains, incendiant les habitations. Les Beni- Said, écrasés, se relevèrent, et, après des efforts surhumains, obligèrent leurs ennemis à battre en retraite. Hais la lutte est étemelle, elle continue chaque année avec des alternatives de succès et de revers, chacun défendant pied à pied son territoire.

Éloignés du théâtre de la guerre, les habitants des trois criques appelées Mersat Sidi ITesaîn, Mersat Sidi Ah'adhri et Mersat Sidi Aiëa se livrent tranquillement à la pêche, au cabotage et à la piraterie. Leurs canots servent à ces trois industries à la fois.

Regardez ce pêcheur. Il vous paraît pacifique, laborieux, paisible, tandis qu'il jette son filet au milieu d'un banc de poissons ? Ne vous y fiez pas ! Son œil perçant vient de découvrir une voile à l'horizon. Quelques coups de sifflet appellent aussitôt les camarades, dont les embarcations, volant sur l'eau, ont vite rejoint le paisible pêcheur, devenu tout à coup chef d'escadre, par le seul fait d'avoir aperçu le premier la proie inattendue. Si le bâtiment signalé est d'une taille respectable, les forbans en seront pour une courbature prise en ramant. Si c'est une petite balancelle européenne, une barque appartenant aux RiEains de la côte, un canot d'un navire perdu, ils n'hésiteront pas à lui donner la chasse. Et malheur aux chrétiens s'ils sont pris I Neuf fois sur dix, ils sont froidement égorgés. La récitation de la profession de foi musulmane sauve bien des fois la vie aux Européens faits prisonniers par ces sauvages.

Le cabotage consiste à transporter des voyageurs à Tit'Vaouin (Tétouan), Tandja (Tanger), Mliliya (Mélilla).

La seule, l'unique industrie des populations de l'intérieur, c'est l'agriculture. Elles utilisent l'halfa, il est vrai, mais uniquement pour en faire de mauvaises sandales ou des cordes. Deux grands marchés dans la tribu : le vendredi à Zegzaoua ; le lundi à Mezzouja. C'est là que l'on trouve à acheter, venant de Fas, d'énormes quantités de thé et de sucre de provenance britannique. On m'assure qu'un pain de sucre de 4 ou 5 kilogrammes ne vaut pas plus de deux francs ! Quel génie commercial ont ces Anglais l Comment font-ils pour céder à vil prix une denrée si chère en Europe ? Je sais que la contrebande anglaise introduit au Maroc des stocks formidables de marchandises ', cependant, même venues par contrebande, on se demande comment elles peuvent être vendues à si bas prix ! Pourquoi n'avons-nous pas créé des

ËXt»LOHATlOH DU RIF 133

nuirché$ francs à Neraoure, Nédroma, Lalla-Mar'nia, Tlemcen, tout le long de notre frontière oranaise, partout où il y a un hameau, une tribu, partout où Ton peut faire du commerce ? Ce serait un coup terrible pour rimportation de nos voisins d'outre-Manche I

La nouriture, moins mauvaise que dans le sud du Rif, n'a cependant rien de succulent ; c'est toujours le grossier hiçar (kouskous d'orge mélangé de fèves), le pain d'orge, noir, mal cuit, pâteux. Les hommes portent la djellaba de laine à petites raies blanches et noires. Les femmes, assez coquettes, ne se voilent pas ; elles affectionnent les ootonnades espagnoles et anglaises, dont elles se font des tuniques à manches courtes. Elles aiment à prendre des bains de mer sur la plage, près de Sidi-Aisa ; quelques-unes savent nager. Leur condition conjugale n'est ni à envier, ni à feiire pitié. Elle est ce que le Coran l'a faite dans tous les pays où règne rislam, c'est-à-dire très tolérable en somme très en rapport avec le genre d'existence des Mahométans. Les musulmanes ne s'en plaignent pas du reste, et il n'y aura jamais lieu de modifier un état social qui, bien que défectueux, a, sous isertains rapports^ d'immenses avantages sur le nôtre.

Tandis que chez nous la Famille s'émiette, chacun tirant de son côté, n'obéissant presque plus à l'autorité paternelle, n'ayant en vue qu'un idéal grossier : le célibat^ ou le moins d'enfants possible, la Famille musulmane est restée jusqu'à présent patriarcale, telle qu'elle était aux temps bibliques, forte, unie, serrée autour de son Chef vénéré, dont un signe est un ordre promptement obéi. Et n'allez pas croire que la femme n'a pas su se créer, au milieu des Musulmans, une situation supérieure à celle que. lui fait sa religion. J'en appelle au témoignage des Mahométans eux-mêmes et je leur dis :

— « N'avouerez-vous donc jamais la vérité ? Pourquoi ne criez-vous pas ce qui est vrai, ce que j'ai surpris bien des fois, c'est-à-dire la royauté incontestable de vos femmes dans vos intérieurs? (1) Pourquoi laissez-vous clabauder contre vous toute cette tourbe d'écrivassiers ignorants, qui, ne sachant pas un mot d'arabe ou de berbère, prennent des renseignements sur votre société auprès des voyous en chachia, cireurs de bottes sur les places publiques ? »

Je n'ai pas à aller chercher bien loin des exemples d'autocratie absolue, exercée par des musulmanes sur leurs maris, très humbles à la maison, très guindés au dehors. Prenons, si vous le voulez bien, le derviche.

Le gaillard s'était flatté devant moi de mener, tambour battant, la veuve qu'il avait épousée, peu après son arrivée à Oran, par l'intermédiaire d'obligeants amis. Or, je fus plusieurs fois témoin de l'attitude

(i) Ecrivant pour une élite, ai-je besoin de dire aux esprits cultivés qui me lisent I il y a des exceptions à cette règle et que, chez toutes les races, dans toutes les tnilles du monde, iiy a de trôs mauvais maris, de trôs mauvaises épouses ?

i34 LE MAROC INCONNU

piteuse du voyageur devant sa terrible épouse, qui, sou à sou, lui arrachait ses économies pour gaver les trois enfants qu'elle avait eus d'un premier lit. Une fois, enlre autres, je vis l'explorateur secoué d'importance par la main nerveuse de la veuve. Cramponnée à sa djellaba, elle exigeait deux francs pour s'acheter du café et du sucre, dont elle était privée depuis deux jours, disait-elle. Elle mentait, car le derviche lui donnait tout ce qu'il gagnait.

Dans son intérieur, c'était bien pire. Les trois galopins, extrêmement mal élevés, soutenus par leur mère, n'obéissaient pas au vagabond, le traitaient d'intrus. Un jour, il leva la main sur un de ces affreux mioches, mais il recula épouvanté devant les grifTes maternelles, braquées sur ses yeux. Le malheureux, sachant que j'étais au courant de ses inforlunes conjugales, lïie contait ses peines, décidé à fuir Oran, à planter là Texécrable veuve. Comme je tenais à tout prix à achever mon Maroc, je le consolais de mon mieux, lui disant souvent :

— Comment ! Naïf Si Mouh'ammed, tu ne connaissais donc pas, avant tondernier mariage (il en était à son quatrième ou cinquième), le proverbe arabe relatif aux Veuves? Ecoute bien, le voici :

« Je te recommande de ne jamais épouser une veuve^ sa joue serait- « elle (plus parfumée qu') un bouquet.

« Tandis que tu travailleras vaillamment comme un homme, elle « dira : « Dieu fasse miséricorde au défunt ! »

Il me serait facile de citer d'autres noms de maris mahométans, absolument inféodés à leurs femmes, menés par le bout du nez. Dans mes longues courses à travers la Tunisie et nos trois provinces algériennes, j'ai rencontré maintes fois des arabes et des berbères, aimant^ respectant profondément leurs compagnes, n'entreprenant aucune affaire sans les consulter, 1res dévoués, très attentionnés pour elles, déclarant franchement à leurs amis intimes qu'ils les préféraient de beaucoup à leurs propres enfants. En Europe, on croit tout le contraire parce que personne, parmi les Arabisants, n'a élevé la voix pour combattre l'erreur.

Si les Auteurs Européens qui ont écrit sur les Arabes et les Berbères, sans savoir un mot de leur langue et de leurs mœurs, pouvaient se douter des erreurs colossales qu'on leur a fait commettre, ils s'empresseraient de jeter au feu leurs exemplaires restant encore dans le commerce. Quel malheur que les Orientalistes (1) aient laissé les igno-

(1) Je parle de ceux qui connaissent et la langue et la littérature arabes. Ils sont rares, 11 est vrai, mais il y en a, et de très érudlts.

EXt>LORATÎON DU RIP 135

rants s'emparer de ce beau domaine des Mœurs Arabes, domaine qu'ils ont massacré à loisir, ne rencontrant aucun contradicteur, aucun critique compétent décidé à leur mettre le nez dans leur nullité ! Et le mal gagne chaque jour davantage. Encouragés par le silence dédaigneux des spécialistes, les inconscients pondent, pondent continuellement leurs erreurs, enveloppées dans des phrases creuses, sonores, à grand efTet. Le bon public européen avale toutes ces pilules sur le Maroc, l'Algérie, la Tunisie et les autres contrées musulmanes. L'oubli, je le sais, fera justice de ces compilations, de ces élucubrations, où les plagiats se coudoient avec les erreurs. Ecrivains européens qui voulez parler en connaissance de cause des Arabes, des Berbères, de leur pays, suivez ce conseil : Apprenez d'abord leur langue, si invraisem" hlablement difficile ; vous écrirez ensuite, et ce que vous ferez sera bien faU.

La tribu des Beni-Sa!d élève chèvres, moutons et mulets, vendus sur les marchés contre l'argent français ou espagnol. On n'est pas difficile pour la monnaie; on prend tout, pièces d'argent, pièces d'or, trouées ou faussées, et on les préfère encore aux pièces marocaines.

Les falaises du bord de la mer fournissent d'excellentes pierres meulières que les indigènes convertissent en meules pour les expédier ensuite sur tout le littoral rifain, jusqu'aux environs de TiVi'aouin (Tétouan). De grands dépôts de ces meules se trouvent dans les grottes naturelles des falaises.

Dans l'intérieur des maisons, la volaille est la propriété des femmes. El les élèvent des poules seulement. Canards, oies, dindons, pintades, tout cela est inconnu. Il en est ainsi dans tout le Rif. Les poules courent çà et là dans la cour, trouvant leur nourriture dans le bran des bestiaux. Le produit de leur vente revient entièrement à la maîtresse du logis, qui s'achète ainsi des objets de toilette (peigne, miroir, périscélides, bracelets, parfums).

Le chat est toléré, nourri à la maison, non par les fins morceaux qu'on ne lui donne jamais, mais par la chasse active qu il fait aux rats, lézards, oiseaux, etc.

Dans tout le Rif, notamment chez les Beni-Saîd, Temsaman et Galiya, on fait, à l'occasion des ouaàda (1) et des mariages, des concerts nocturnes suivis de fantasias pédestres.

Après un souper copieux, composé de viandes bouillies dans une huile qui emporte la bouche tellement les piments forts y abondent, les femmes, enfants, hommes et vieillards choisissent, en dehors du village, un emplacement convenable, un vaste champ de manœuvre permettant aux combattants d'évoluer à l'aise.

(i) 9%Xcj OuaCtda^ fête de charité donnée en t'honneur des saints d'une contrée.

Les femmes, les enfants, les joueurs de flûte et les tambours de basque s'accroupissent sur deux lignes parallèles. Un grand feu, allumé au milieu de cette avenue humaine, éclaire le spectacle. Les dames, jeunes et vieilles, chantent des poésies berbères, improvisées le plus souvent pour la circonstance. Les flûtes et les tambours de basque leur donnent, la réplique dans de furieuses ritournelles capables de réveiller un mort. Soudain, les instruments se taisent ; les musiciens improvisent à leur tour. Quand ils ont vociféré la dernière rime, ils recommencent à souffler dans leurs roseaux et à tanner vigoureusement leurs peaux d'âne. A l'aube, on fait circuler des pâtisseries feuilletées (msemmène) et du thrid (espèce de potage).

Après cette collation, les guerriers se préparent au simulacre de combat. Ils forment un grand cercle. Vingt hommes se détachent de deux points opposés du cercle, dix de chaque côté ; ils s'avancent les uns contre les autres. La rencontre a lieu au centre même de la circonférence. Une voix s'élève, criant :

Aouith ith id ! Aouith it/i id ! a ifrakh. (Apportez-là ! Apportez-là ! ô enfants (1).

Les derniers mots sont couverts par une salve générale des vingt fusils, dont les canons, braqués sur le sol, font voler des nuages de poussière. Tandis que les belligérants regagnent leur poste respectif, les you-you des femmes percent les oreilles, les grosses caisses ébranlent le sol, faisant bondir les cœurs dans toutes les poitrines.

Vingt autres fusils s'avancent dans l'arène, recommencent la même manœuvre ; et cette même scène dure souvent jusqu'au milieu du jour, provoquant chez les spectateurs et les acteurs un enthousiasme qui tient du délire.

Principaux Villages des Beni-Said :

Tfiifzouin (les rivages) (B), 100 feux, sur le versant N. du djebel Beni-Said. Nombreux figuiers de Barbarie, v j V^t:*

Sidi H'esaïn (n. pr. d'homme) (A), 100 feux, sur la Méditerranée.

Sidi MouKammed ou AKadhH (monseigneur Mouh'ammed fils de Ah'adhri), petite crique, lOO feux, c^^^ ' j -^^-^ c ^-'

Sidi'Aisa (Monseigneur Jésus-Christ), 50 feux, au fond d'une baie ; lieu de pèlerinage très fréquenté. Un santon, du nom de Aïsa, repose dans une petite chapelle au milieu du hameau. Celui-ci est traversé par un ruisselet, l'ouad Sidi-Aïsa, qui apporte à la mer un maigre filet d'eau.

(l) App<}rtez'4a, sous-entendu la poudre» qui est du masculin en thamazir'th .

Zegzaoua Et-Tah'taniya (la verte ioférieure) (B. et A.), 300 feux.

Zegzaoua (la verte) (BJ, 300 feux, au centre, t . I ji'j Zegzaoua Bl-Fouk'aniya (la verte supérieure) fB. et A.), 300 feux à l'E. Jvl>j?J"jVj Beffioua (le partage) (B), 30 feux, m S. de Zegzaoua. 1^ Soug El-Elknin (le Tna.Tché du lui>(li)( >aÎ V I ij j'^), vaste emplacement inhabité où se réunissent tous les lundis des foules considérâbles, L'ouad El-Kert ( ■.j:^ XJ\ ) passe à l'E. du marché, formant, sur un long parcours rectJIigne, une frontière naturelle entre les Beni-Satd et Gaiiya.

Il y a plus de'iOO hameaux sur les deux versants du Djebel Beni-Satd. Forces militaires : 16,000 fantassins. Population probable : 80,000 haJbitants. Plaine immense, sauf le Djebel Beni-Sald peu élevé. Instruction coranique assez peu développée. Tribu indépendante, tolère néanmoins la présence d'un agent impérial, à Zegzaoua, à cause de la proximité des Espagnols de Mliliya. Cet homme, dépourvu d'autorité, se donne néanmoins le vain titre de caïd. C'était, à l'époque du passage du derviche à Zegzaoua, un nommé El-H'adj El-Arbi El-OuléchchekL

Tribu des BKNI-BOU-YAH'YI (i)

«^ J' ^ ('63 enfants du père de Jean) (A. B)

Le siroco souffle, flétrissant, aplatissant sur le sable brillant de l'immense Garëte les armoises blanches dont le désert est tapissé. Un bomme, un seul a osi quitter Zegzaoua par un temps pareil. 11 tourna le dos à la mer, s'enfonçant à grands pas dans le sud.

On ne s'attaquera pas au misérable ; il est couvert de haillons ; rien aux pieds, rien sur la tête. L'ardent soleil d'Afrique darde tous ses feux sur ce crâne de fer. Peine perdue I le derviche avance toujours, sans plus s'inquiéter de l'incendie du ciel que de l'embrasement de la plaine.

A la limite des Beni-Saîd, tout près du Soug el-Khemis, une trombe de sable court sur lui, rasant le sol, se rapprochant avec une vitesse peu commune. L'œil exercé du voyageur distingue une dizaine de chevaux, la tête allongée, courant ventre è. terre. Une simple pression s arrête net à deux pas de lui. JKpd diable, debout sur les étriers, un long bùton crochu à la l^rpelle le derviche en thamazir'lh :

— Salut 1 Tu es des Beni-Saîd ?

— Non. Des Beni-Ouléchchèk.

— Tu mens. Tu es des Beni-Saîd.

Et, brandissant sa gaule recourbée, le centaure fait mine de harponner le vagabond qui ne se lasse pas de répéter :

— Je ne suis pas saidiy je suis t'aleb, venu ici pour étudier.

— Voyons, parle, et dis-nous ce que tu sais, interrogea l'homme qui avait fini par emboîter le cou du derviche dans son grappin. Les Beni- Saîd ont-ils l'intention de nous attaquer bientôt ?

— Pardieu, vous le savez aussi bien que moi ; les Beni-Saîd ont peur de vous. Que peuvent faire ces malheureux piétons contre vos chevaux ?

Les cavaliers, peu rassurés de se trouver en si petit nombre sur le territoire ennemi, revinrent sur leurs pas. Moh'ammed monta en croupe, derrière un de ces pillards, et la petite troupe regagna son douar, à quelque distance au sud du Soug el-Khemis.

Afin de fêter l'arrivée du voyageur, qui, chemin faisant, s'était donné pour un grand savant, un mouton fut égorgé, bouilli dans plusieurs marmites, dévoré jusqu'aux os. On passa la soirée à boire du thé à la belle étoile, à bavarder. Moh'ammed, peu loquace, écoutait, observait, s'instruisait. 11 fut question de r'azia, d'expéditions hardies, à faire blanchir les cheveux du nourrisson à la mamelle.

Vers minuit, on alla se coucher. Le derviche fut introduit dans une vaste tente, séparée en deux parties par les perches qui la soutenaient. D'un côté, la famille couchée pêle-mêle sur une longue ligne, Moh'ammed en occupant une des extrémités ; de l'autre côté, des chevaux les fers aux pieds, des chameaux accroupis, les genoux serrés dans des entraves de laine.

Dans le parc, formé par le cercle des cent tentes du douar, les moutons, chèvres, bœufs, ruminant paisiblement sous la clarté vive des étoiles, se déplaçaient parfois en un lent mouvement de houle devant la meute aboyante des trois cents chiens, chargeant dans tous les sens, quand ils entendaient les aboiements aigus des chacals ou le rire de la hyène. Alors les moutons, les chèvres, les bœufs eux-mêmes, mordus par les chiens qui chei'chaient à se frayer un passage au milieu du troupeau, envahissaient les tentes, piétinant, dans leur effarement, les nomades ne dormant jamais que d*un œil. Le derviche, lui, ronflait à poings fermés ; il en avait vu bien d'autres !

11 resta deux jours chez ses nouveaux amis, puis il se mit à battre le pays,* couchant dans les douars, montant à cheval, faisant, en simple curieux, des r'azia téméraires, se cramponnant, en mauvais cavalier qu'il est, à la crinière des coursiers du désert, véritables buveurs d'air {<i ^}\ v-^ jL^), dévorant les grands espaces, rapides comme l'éclair, infatigables. En bon stratège^ il avait eu le soin d'établir son quartier général à El-Kert, zaouiya consacrée à Sidi Mouh'ammed ben K'ad-

XPLOtlATION DU MF 139

partout, revenant fidèlement se restaurer et t établissement hospitalier.

39 Beni-bou-Yah'yi, très grande tribu nomade , 40 kilomètres de long et de large, compte m (les voleurs) (A. B), au nord ; Garète formant deux fractions, l'une appelée Garète, enfants de Ah'med) (A) ; El-Kcrt (la rocaille) racUon inférieure) (A et B), au sud, équipant

»)urt du nord au sud, en s'innéchissant un peu une longue ligne de collines^ appelée tantdt

antôt djebel El-Kert, tout ie paya est une d'armoises et d'alfa, coupée seulement par

er quelques gouttes d'eau à la Méditerranée, à Ël-Kert est couronné d'un reste de forêt que

is, l'affouage, irraisonné et bâte, réduiront

premières pentes des collines ; ces touffes ue année, finissent par ronger les colosses i hautes futaies du sommet. Les Beni-bou- ■ e manière originale, ils en font des tentes, des. Ai-je besoin de dire que chaussures, ;, filets, tamis pour cuire le kouskous A la Mais il n'y a pas que de l'alfa dans le Désert ains qui se prêtent à la culture de l'orge et

richesse du nomade consiste dans ses trouet du cheval lui procure de beaux bénéfices ; )lBnche, malgré son prix modique sur les ntimes seulement la totsoni) est pour lui une nent moins aléatoires que le rendement des

11 Çah'ra, le Garète, a naturellement rendu eni-bou-Yali'yi. S'ils n'ont plus les mœurs de je l'ouest, ils en oOl conseri'é l'idiome, le Ils portent aussi la djellaba grise au repos, plus léger, moins embarrassant, dès qu'ils nches courtes, étriquées de la djellaba les Lvec leur adresse habituelle, le Ttiékhl'af n bois, arme terrible qui enlève un homme le sac, le jette pantelant sur le devant de la

i*al -X; * O-X-'I • '■J^J^J

Outre le redoutable grappin, le cavalier est armé aussi d'un long âabre, d'un pistolet, d'utl fusil. Il se sert du fusil contre les étrangers qu'il ne peut capturer, ou qu'il veut tuer. Le crochet est destiné uniquement à faire des prisonniers, principalement des contribules, toujours en guerre entre eux.

Le Yah!yi monte un cheval superbement harnaché à la mode arabe ; avec sa tète nue, sa barbe hirsute, ses pieds et ses jambes nus, il a l'air d'un sauvage étalé au milieu de toutes les broderies d'or et d'argent ornant la bride et la selle. Il aime à poursuivre les gazelles, les autruches, sans espoir souvent de les attraper, uniquement pour le plaisir de fendre l'air avec rapidité, de pousser jusqu'à la Méditerranée ces animaux inolTensifs, qui, malgré toutes les tracasseries humaines, reviennent toujours à leur habitat, dans des solitudes connues, préférées à toutes les autres.

Une grande aisance règne parmi les Beni-bou-Yah'yi. On s'en aperçoit aux beaux vêtements, aux parures d'or et d'argent. Les femmes, assez jolies, ne se voilant jamais, ne posent pas pour des vertus farouches. Elles causent avec les hommes, en camarades, sans fausse pruderie, doihiant à plus d'un des leçons de sagesse et de bon sens. •Elles ont un petit défaut qu'elles partagent d'ailleurs avec les hommes; elles adorent le thé, le thé sucré à donner des nausées. Quatre hommes et quatre femmes avalent facilement dans leur soirée une trentaine de tasses chacun, en y faisant fondre un pain, de sucre tout entier.

Quatre marchés dans la tribu : le vendredi, dans la fraction de Ikhiyanen (Soug el-Djoumouâ) ; le lundi, à El-Kert même ; le mardi, dans le Rebô-Ouadda ; le jeudi, à Souk' el-Khemis. Que de marchandises se vendent là à vil prix ! Des montagnes de laine, superbes toisons fauchées sur le dos des énormes béliers du Garète, sont adjugées à des sommes dérisoires.

Les Beni-bou-Yah'yi sont alliés aux tribus du désert d'Angad. Quand une r'azia est décidée par les cinq ou six caïds des tribus confédérées, chaque fraction fournit ses contingents ; celle qui s'abstient est frappée d'une amende de 100 à 150 francs. Le butin est partagé entre toutes les tribus qui ont pris part à l'expédition. Les caïds ne s'oublient pas dans le partage.

Principaux Villages des Beni-bou-Tah'yi :

El'Kert (la rocaille) (B), 100 feux (voir ci-dessus), o^-'l Souk' el'Kïiemis (le marché du jeudi), 10 feux, ^v^^ir^' v^^** Soug el'Djoumouâ (le marché du vendredi) (1), 20 feux. Ast^ar '

(1) y^j*»-' se prononce indifféremmen souk' ou aoug

Forces militaires : 25,000 cavaliers. Population probable : 125,000 habitants. Désert couvert d'alfa et d'armoises blanches (^r-). On apprend un peu de (Joran sous la tente, mais si peu ! Immenses troupeaux de moutons.

Tribu de GALIYA^J

~>b (le cbâielet) (A. B., diminutif de Aidj)

Depuis le village d'EI-Djoumoui jusqu'à la frontière méridionale de Galiya, la plaine se déroule sans un arbre, sans un douar, sans une maison. Brusquement, les collines pelées des lîeni bou-Ifrour, formant une digue continue de l'E. à TO., obligent le Garète à se jeter ù droite, sur Kébdana et Trifa.

L'Ouad El-Kerl, dès son entrée sur les terres de Galiya, se peuple de villages sur ses deu.\ rives. Ce n'est plus le ruisselet sans nom, cherchant à éviter Tengloutissement dans les crevasses desséchées du Garète; il coule maintenant sur un sol moins aride, ranimé par les eaux vives des sources qu'il rencontre sur son passage. Les champs cultivés se succèdent sans interruption, alternant avec d'épais massifs de cactus, des potagère, quelques vergers, qui doivent leur vie aux eaux de la rivière.

Ainsi que le soi, les habilanls changent, ne sont plus les mêmes que ceux du désert.

Rudes, encore barbares, les Galiyens passent néanmoins pour des fitres relativement dégrossis, tenant la tête de tout le Rif en matière de tolérance religieuse et de civilisation, lin venant héqucmment en Algérie, principalement dans le département d'Oran, ils ont fini par remarquer que les Chrétiens, les Franç^ais surtout, ne manquent pas de certaines qualités qu'ils n'ont pas eux-mêmes, ils le reconnaissent. I-e voisinage de Mliliya leur fait comprendre aussi que les Nçara ne sont pas, ainsi que le croient les autres Rifains, une quantité absolument négligeable. Ils sont convaincus cependant qu'aucune puissance au monde ne peut tenir lè'e à leur petite province. Cet orgueil irraisonné sera leur perte. Ils s'obstinent à refuser le concours de leurs voisins dans leurs luttes continuelles avec rKs|iag!ie, soutenant que, s'ils avaient quelques navires, ils feraient la conquête de ce paysl L'igno-

(I) No« caracU'T'sne aonriiieiit iviidr' la voi-lUil.l! pr, IcUres aniljt'S ul li«rl)èi'es. Ciiliiin, [i:ir i'>:i'iii|i1u. esl un un ne iurviendra jiiiiiais à ;irliciil,r l'njutdc il ilmi IVii-t;. Si Ji pruDonces frauchtmerit Ualîiia. Dans le i;:is cimiraire, iliii's

rance du rifain dépasse les bornes permises. Tous me disent que les Etats Chrétiens payent un tribut au sultan de Constantinople ! En cela, ils partagent l'opinion commune de tous les musulmans du globe. Mais là où ils sont exquis, c*est lorsqu'ils affirment que la France serait incapable de soumettre le Rif I Et c'est un honneur qu'ils ne font à aucune autre puissance européenne ; ils prétendent, en effet, que deux ou trois de leurs tribus suffiraient pour battre à plate couture l'Angleterre ou l'Allemagne !

J'ai souvent remarqué la tendance qu'ont les Galiyens à prendre tous nos débuts, en laissant soigneusement de côté nos qualités. Après quelques mois de séjour chez nos colons, ils se laissent tenter par l'alcool, et alors ce sont des soûleries, des noces crapuleuses, comme les mauvais mahométans seuls excellent à les faire. La prière, le carême, toutes les pratiques, toutes les belles leçons de morale, recommandées par le Coran, deviennent, dans la bouche de ces esprits forts, des sujets inépuisables de risée. Mais prenez garde à ce musulman dévoyé I En vieillissant, il assagira, voudra faire pénitence, expier ses crimes contre la religion, ses erreurs passées. Que pourrait-il bien faire pour apaiser Allah Taâla (le Dieu Très-Haut)? Quelle offrande, quel sacrifice lui faire? Il n'en est pas de plus agréable à ce terrible Dieu jaloux que le sang vermeil du roumiy ruisselant tout fumant sous le fer du pécheur repentant, transformé pour la circonstance en Pontife-Sacrificateur. Le mahométan qui n'observe plus sa religion est un homme dangereux, un être abject qu'il faut tenir prudemment à distance. Nos compatriotes l'oublient trop souvent, s'imaginant que le sectateur de Mahomet, rallié à nos vices, est supérieur à celui qui suit les préceptes du Coran. Erreur profonde, erreur funeste à laquelle on peut attribuer toutes les trahisons, tous les assassinats dont nos colons inexpérimentés ont été les victimes depuis la prise d'Alger.

Moh'ammed ben T'ayyéb, avec son esprit pratique, son égoisme clairvoyant, ne s'est jamais lié d'amitié au Maroc avec personne. 11 savait trop bien, lui, que les mahométans vertueux se seraient méfiés de lui, comme ils se méfient, à juste titre, de tous leurs coreligionnaires inconnus, et il n'ignorait pas qu^il y a tout à redouter des mauvais Croyants. Aussi ne s'est-il attaché à âme qui vive, pas même aux deux ou trois femmes qu'ils a épousées là-bas, avec la même indifférence qu'il les a répudiées ou abandonnées, pour obéir à sa passion des voyages.

Au moment où nous le retrouvons, côtoyant les bords de l'Ouad el- Kert, il venait de quitter les Beni-bou-Yah'yi, se dirigeant au nord h petites journées, s'arrêtant dans les villages dont la rivière est bordée. Il alla établir sa résidence à Asammer, gros bourg de 300 maisons à un étage, tout près de la mér, dans une grande plaine sablonneuse, où l'orge, le blé et les figuiers de Barbarie sont cependant d'une belle

venue Des hommes étaient assis devant la mosquée, la djellaba noire serrée à la taille, le fusil entre les jambes, causant de leurs affaires en thamazir'th un peu différent de celui des populations centrales du Rif.

On ne fit nullement attention au vagabond, qui, après avoir murmuré un rapide asselamou âlcikoum (que le salut soit sur vous) en passant à côté de la foule, entra dans la mosquée oii il trouva une vingtaine de jeunes gens, les uns hurlant des versets du Coran, d'autres cousant des chemises, ceux-ci ravaudant des chaussette?, ceux-là reprisant des djellaba.

Dans les campagnes marocaines et dans le Rif, la profession de tailleur est monopolisée par l'étudiant. C'est un beau casuel ajouté à celui des funérailles et des amulettes. L'habitant ne se contente pas de nourrir le laleb, de le loger, de l'habiller ; il lui fait faire tous les travaux d'aiguille et de coupe dont on a besoin à la maison, lui paye son salaire, auquel il ajoute quelques cadeaux par-dessus le marché. A Galiya, les éludianls-taiileurs appartiennent tous à la tribu djebalienne de R'mara, les écoliers galîyens ne touchant jamais une aiguille, s'exerçant, en dehors des heures de cours, à tirer à la cible, ou bien aidant leurs parents dans leur travaux agricoles.

Le derviche fut naturellement bien rei;u au milieu de ces amateurs de franches lippées, uniquement préoccupés de savoir dans quelle tribu l'écolier fait la meilleure bombance. On servit, au souper, un pot-pourri composé de biçar (kouskous grossier), poisson, œufs durs, beurre, lentilles. Le pain d'orge, long d'une coudée, large d'un empan, mérite à lui seul une mention. Les Galiyens l'appellent aneffgoui Au déjeuner, ils le font passer, comme ils disent, avec des œufs cuits à l'huile, de l'ail ou des poivrons crus. Dans chaque habitation, on abuse du thé très sucré ; les étudiants en absorbent de grandes quantités dans les mosquées.

Le derviche quitta Asammcr après un repos de deux ou trois jours, couchant chaque soir dans un nouveau village, explorant, sans se presser, cette tribu remuante, obsédée du désir de jeter à la mer les Espagnols de Mliliya.

Galiya a une vingtaine de kilomètres du N. au S., une quarantaine de l'E. k rO. Elle a sept fractions ; Bem-CItiker jS.jl -o (les enfants du remerclment) (A. B.), Ferkhana Aj Li^s (la jeunesse) (A. B.), Benibou-R'omrèn ^jfàji ^xj (les enfants de celui quiades coudes) (A et B), Beni~bou~Gafcr ji li y jj (les enfants de celui qui a de l'infertilité) (A. B.), Beni-Sidal Jt j.... __^x: (les enfants des rideaux) (A. B.), Benibou'lfrour j . ,fij^- ^,1; (les enfants de celui qui a des agneaux ou des chevreaux ; altération de l'arabe , . ^), Mezzouja L^ - f* (longue crête de montagne (B). (Voir la carlcj.

Les Beni-Chiker l'emportent de beaucoup, en population et en surface territoriale, sur toutes les autres fractions. Leurs terres sont plus

fertiles, plus boisées, mieux arrosées que les autres, LOuad Béni'- Chiker, qui se jette dans la mer, près de Mliliya, sous le nom de Ouad Ferkhana, contribue, avec les nombreuses sources qui ralimentenl, à entretenir un peu de verdure sur ce sol rocailleux, peu fertile.

Mezzouja est incontestablement la dernière ramification septentrionale du Garète, qui a allongé, à TOuest, jusqu'au lac salé de Bou-Erg {^' jDj) ), une mince langue de terre, aride et nue.

Sauf les Beni-Chiker, chez lesquels on trouve quelques bosquets couronnant les sommets et les flancs des collines, les autres fractions sont dépourvues de verdure. Leurs monticules sont pelés, rongés par les eaux de pluie, calcinés par les feux d'un soleil torride.

Seul, le figuier de Barbarie résiste victorieusement à l'aridité du terrain, à l'action dévorante de l'astre enflammé. 11 pullule partout, entourant les maisons, les hameaux, poussant spontanément dans des lieux inaccessibles, offrant à tous, notamment aux misérables, la pulpe rougeâtre et douce de son fruit épineux. Dans les pays pauvres de toute l'Afrique du Nord, des familles entières, se laissant aller à la paresse, bravent la famine en se bourrant, pendant plusieurs mois, de flgues de Barbarie. Les envahisseurs de tous les temps et de tous les pays n'ont pas toujours respecté ce pain du pauvre ; les prétendues nécessités de la défense et de l'attaque flrent raser trop souvent des forêts entières de cacîus ; désastre irréparable, faute politique grave, cruauté inutile, exaspérant, pour longtemps contre le vainqueur, l'immense majorité humaine, celle des alTamés.

Les Galîyens aiment à construire leurs habitations sur des points élevés, de manière à dominer la campagne environnante. Presque toutes les collines comptent plusieurs hameaux, les uns perchés sur leurs sommets, les autres accrochés à lelirs flancs. Les mosquées n'ont point de minaret. Elles se distinguent des autres maisons par un grand pavillon blanc, flottant à la cime d'un mât planté au milieu de la cour du lieu saint.

Le voisinage immédiat du Garète a stérilisé, en grande partie, les terres de Galîya. Partout où les Berbères ont pu empiéter sur ce poulpe vorace, ils l'ont fait. On est étonné de trouver des champs d'orge, des potagers, là où, il y a quelques siècles, s'étendait une mer de sable^; mouvants, et, peut-être, la Méditerranée elle-même.

Les anciens de Galiya racontent, en effet, pour expliquer la forma^ tion des terrains plats qui entourent leurs montagnes depuis Tembouchure de Touad El-Kert jusqu'à Merset Mezzouja, emprisonnant au centre les hauteurs, les anciens racontent qu'autrefois, il y a bien longtemps, très longtemps, les eaux de la mer couvraient toutes leurs plaines, laissant émerger seulement les cimes des montagnes du centre, îlots perdus au milieu des flots. Les Espagnols, depuis un temps immémorial, bien avant l'arrivée des Rifains dans le pays, auraient pris

possession de ces iles. Ensuite la mer se serait retirée d'elle-même, s'arrétant à Mliliya, laissant la plaine libre étaler ses terres salées au pied de Tépine dorsale du djebel Beni-Chlker. C'est ainsi qu'un grand trou, le lac de Bou-Erg, appelé aussi Bah'ar

Mezzottja lA^^^fX^ (la mer de Mezzouia), ou Sebkhat Bou-Romrèn ^H^^Aart-- (lac salé de Bou-R'omrèn), se serait formé, ne pouvant plus se vider maintenant, ses fonds se trouvant très au-dessous du niveau de la Méditerranée.

Jadis, une assez large bande de terre séparait le lac de la mer. Des familles s'y étaient installées, les unes habitant sous la tente, d'autres dans des maisons groupées ensemble, formant de petits hameaux ; toutes exploitaient les salines de la Sebkha, vendant, expédiant le sel aux autres tribus rifaines, péchant dans les eaux poissonneuses du lac. Personne ne s'était aperçu que la mer rongeait l'isthme peu à peu.

Une nuit, il y a cinq ou six ans, au milieu des éclairs et des convulsions de la tempête, eut lieu la première irruption des grandes eaux. La Méditerranée, sortant de son lit. poussa ses vagues monstrueuses sur l'isthme, affolant les malheureux sauniers, roulant, comme des brins d'herbes, hommes, femmes, enfants et bestiaux. Des tentes nageaient, enlevées sur la crête des lames, déployant sur leurs flancs leurs longues bandes de laine noire, sombres tentures de ces catafalques mouvants. Trois douars entiers, les plus rapprochés de la mer, furent engloutis. La montée des eaux ne se ralentit pas durant quatre jours et quatre nuits. Les vagues, gagnant toujours du terrain, se ruèrent enfm dans le lac, faisant monter subirement son niveau de plusieurs mètres, détruisant tout ce qui se trouvait sur ses bords, salines et habitations.

L'isthme avait disparu ; deux années entières, il resta sous l'eau ; mais depuis trois ou quatre ans, on dirait qu'il remonte ou que la mer se retire. Actuellement, le passage est libre ; les caravanes de Kébdana et de Trifa ont repris cette antique route de Mliliya, qui leur évite de taire le grand crochet de la Sebkha.

Le nom de celle-ci a été, comme tous les autres mots arabes et berbères du Maroc, terriblement mutilé par les Européens. J'ai donné plus haut les trois dénominations sous lesquelles le lac est connu. La plus commune est : Sebkhat Bou-Erg i'jCy ^cir^*- (lac salé aux dunes), parce que le sable l'entoure de tous côtés.

Le derviche eut une petite aventure sur l'étroit chemin qui sépare la Méditerranée du Bou-Erg. Il allait au Souk' eUH'add (marché du dimanche) de Mezzouja, en compagnie d'un t'aleb galîyen. Ils étaient partis de Ferkhana en suivant tranquillement le rivage de la mer. A un endroit où le lac et la Méditerranée se touchent presque, un homme était étendu sur ta ventre.

La djellaba très propre, le chapelet autour du cou, la cartouchière serrée à la taille^ encore remplie de cartouches, le fusil près de lui,

Ii6 LE MAROC INCONNU

tout semblait indiquer que c'était un dormeur ou un individu ayant succombé tout à coup à une insolation. Les deux écoliers, méfiants comme tous les Marocains, le hélèrent de loin, en se rasant eux-mêmes dans le sillon d'une dune. Pas de réponse, aucun mouvement. Ils se rapprochèrent, appelèrent de toutes leurs forces, s'enhardirent à lancer des galets ; deux ou trois, adroitement envoyés, tombèrent sur le dos du berbère toujours immobile. Décidément il était bien mort. Quelle aubaine ! Un fusiU un vêtement, de l'or peut-être ! Il s'agissait de s'approcher pour voir. Le derviche, peu guerrier de sa nature, frissonna en marchant sur le sable, rouge de sang. Mais comme son camarade fouillait déjà le mort, il en fit autant. Toutes les cachettes secrètes des rifains, calottes, capuchons, chaussures, tout fut consciencieusement retourné, palpé, examiné. Rien, pas un centime. D'autres, sans doute, avaient fait cette opération avant eux. Le galiyen, à défaut d'argent, voulait dépouiller le cadavre de ses habits. Moh'ammed s*y opposa. Ah! non par exemple! Être appelé détrousseur de morts, il n'y tenait pas! Emporter le fusil et les cartouches, bien, il y consentait, mais quant au reste, il ne fallait pas y toucher. Il se baissait déjà pour ramasser le fusil, un bon fusil espagnol, tandis que son compagnon retournait le cadavre, cherchant à déboucler la giberne, lorsque des voix frappèrent leurs oreilles. Ils lâchèrent tout, se redressant vivement pour voir qui arrivait.

C'était un groupe d'une vingtaine de piétons, venant de l'Est, de Kébdana très probablement. Ils côtoyaient le rivage de la mer, parlant avec animation, tenant par prudence leurs fusils à la main. Saisis de crainte, le derviche et son condisciple, supposant qu'on allait les accuser du meurtre, restaient immobiles, l'attitude humble, dans l'attente des événements. Les vingt hommes s'approchèrent. Ils virent, d'un coup d'œil, que les deux promeneurs étaient des étudiants inoffensifs. Il les saluèrent. Moh'ammed et le galîyen s'empressèrent de répondre à cette politesse en exagérant les marques d'une profonde déférence. Les étrangers n'y firent pas attention.

Ils étaient allés au cadavre, l'avaient reconnu. Dans leur fureur, ils disaient :

« — Les Galîyens ont assassiné notre H'addou. Eh bien, nous verrons ! Ah 1 ils veulent nous couper les communications avec Mliliya ! C'est bon, nous savons ce qu'il nous reste à faire ».

Ils soulevèrent le malheureux H'addou, découvrirent sa poitrine. Elle était criblée de balles, percée de part en part ; la djellaba, hachée devant et derrière, du sang partout. A cette vue, les vingt hommes, faisant cercle autour du mort, se mirent à piétiner le sable des deux pieds, en cadence, avec une force telle, que des trous se creusaient sous eux.

— (( Malheureux ! gémissaient-ils, tu n'as donc trouvé parmi nous aucun compa|[nQn (}e route, puisque tu es parti, seul, la nuit, travei*sant

EXPLORATION DU RIF t47

un pays ennemi ? Aussi, maintenant, noua stommes la risée de tous les coquins de Galîya ».

Ils chargèrent le cadavre sur le mulet qu'ils avaient amené ; après ravoir attaché solidement avec des cordes d'halfa et avoir ramassé le fusil, ils dirent aux deux étudiants :

« — Nous sommes de Kébdana. Venez donc avec nous, vous réciterez en route des versets du Coran pour notre pauvre frère ».

Moh'ammed et son compagnon s'excusèrent, alléguant qu'ils étaient absolument obligés de se rendre, sans retard, au Souk' el-H'add de Mezzouja. Les Kébdamiens partirent, et les deux amis, heureux d'en être quittes pour la peur, continuèrent leur marche en suivant le bord du lac.

C'est une belle nappe d'eau d'une douzaine de kilomètres de long sur sept ou huit de large. Le rivage est nu ; de tous côtés, l'œil découvre une immense plage à pente douce, sablée d'une poudre d'or impalpable, brillante, aux reflets métalliques. Des plantes rabougries, des forêts en miniature, des petits joncs de marais ont réussi à fixer leurs racines dans cette farine jaune, que le moindre vent soulève en légers tourbillons. Des milliers de coquillages (weh'arate sZ^^jlx^), des coquilles uuivalves, enroulées en spirale (ou(Vnin el-h^otU c.;•^:•^^*^^>3l) (oreilles de poisson), mêlées aux biscuits de mer (os de Seiche ou Sepia) (zehéd jaj écumey en arabe) sont les témoins muets de l'invasion récente des eaux marines. La sebkha est profonde au centre. Les grandes tempêtes soulèvent ses lames courtes, qui viennent, en clapotant, mourir sur la plage. Les rafales de l'hiver chassent encore, à certains endroits, les vagues de la Méditerranée jusque dans le lac, empêchant ainsi quelquefois toute circulation sur l'isthme.

A l'extrémité méridionale du Bou-Erg, un gigantesque bloc de sel C^enime, ayant les proportions d'un monticule, livre à qui veut la richesse de ses flancs.

Ce lac m'a beaucoup intrigué, m'intrigue encore. J'ai accablé de questions, à son sujet, tous les galiyens l'ayant vu, pouvant se prononcer en connaissance de cause. Si leurs suppositions sont exactes, car nul ne s'est aventuré à la nage ou en bateau sur cen eaux dormantes, le Bou-Erg, peu profond près du bord, formerait une cuvette, au centre de laquelle la sonde ne toucherait le fond qu'à 15 ou 20 mètres (1). Sa proximité de la mer en fera plus tard un port naturel magnifique,

(1) Le T^cii d'un triste évéDement, qa'un témoin oculaire, un galiyen, ni*a fait ces jour»-^i seulement^ sera la meilleure preuve que je puisse donner de la profondeur de la Sebktia.

Lors de la dernière guerre de Mliliya, un cavalier espagnol, iso'é de son escadron, se trouva tout à coup cerné par les Berbères, en face au Jac Ne voyant d'autre issue que la surface unie et tranquille du Bou-Erg, s'imaginant sans doute que l'eau était peu profonde, il s'y lança en éperonnant vigoureus^ement sa monture.

Les Rifains. éionnés, s'étaient arrêtés, contemplant te drame qui allait se passer sotis leurs yeux, ne se souciant nullement d'abréger, par une ba!le, le supplice de cet homme qui devait mourir.

Lui. cependant, croyant échapper à ses terribles ennemis, coutinuait d'ensanglan-

un second BizertCi cinquante fois plus grand que la rade d'Alger, pouvant offrir un abri sûr à des centaines de gros navires.

Moh'ammed et son compagnon, ne jugeant pas prudent de se rapprocher de Kébdana, contournèrent la Sebkha, voulant aller coucher au Souk' el'Djoumouâ (marché du vendredi), à l'extrémité N. O. du Bou-Erg. Ce marché est appelé indifféremment SoM/c'A/crzot/ja (marché de Mezzouja) ou Souk* cl-Djoumouâ,

Situé en plaine, près du lac, au milieu pour ainsi dire de la tribu, c'est un centre imporfant de transactions commerciales. L'emplacemeii du Souk' se trouve en dehors du hameau ; il se reconnaît à une petite coupole abritant la margelle d'un puits, creusé dans le lit d'un torrent desséché qui coupe en deux le marché. Au nord, dans le lointain, ï>e dressent les flancs rocailleux du Djebel Benî-bou-IVomren, couverts de hameaux et de figuiers de Barbarie. Des milliers de Riftiins, venus de très loin quelquefois, apportent leurs produits au Souk' elDjoumouà.

Les marchandises espagnoles, sorties de Mliliya, y affluent : sucre, thé, cartouches, fusils, poudre, bougies, lampes à pétrole (les Riiains appellent le pétrole gaz, ils s'en servent pour l'éclairage), couteaux, verres, bouteilles, etc.

Les productions du pays sont représentées par d'énormes piles de vêtements neufs ou vieux à vendre, des montagnes de laine, beaucoup de moutons, bœufs, ânes, mulets ; très peu de chevaux ; beaucoup de légumes, figues, huile, raisins secs, céréales. Des bouchers en plein vent débitent des quartiers de viande de bœuf et de mouton, supportés par trois perches en faisceau, liées ))ar une corde t l'extrémité supérieure. Les femmes galîyennes, contrairement à l'usage des autres tribus du Rif, circulent librement sur les marchés, marchandant, achetant ce dont elles ont besoin, le visage découvert, l'allure décidée. Elles ont le monopole de la vente des œufs, poules, assiettes en terre cuite (zlalif) (spécialité du pays), assiettes de faïence de provenance espagnole, marmites, poêles en terre fabriquées dans la tribu. Les marchands d'étoffes et les droguistes abritent leurs marcliandisss sous des tentes en toile ou des maisonnettes en pierre sèche. Tentes et maison-

ter les flancs de son clieval, le pousvsant toujours en avant. Déjà le niveau dû l'eau montait à la croupe. Brusquement, ranimai perdit pied.

Alors on vit un 3 chose poignante.

Tandis que le cavalier, pesamment armé, se cramponnait éperdument à fa crinière, cherchant à se hisser aussi liant cfue possil>le au-dessus du gouiîre, la Uolc, s'enionçant sous le fardeau, disparut une premiêra fois, entraînant l'homme aveelle.

Emus, angoissés quand mc^rae par l'horreur du spectacle, les Uerhéressj taisaient, attendant avec anxiété le dénouement tiual.

Au bout de quelques secondes, le groupe reparut. On distinguait mainlenaat le cavalier, couche sur l'encolure, l'enlaçant de ses deux bras, d'une étreinte dt''sesper«»e. Puis la masse sombre s'engloutit de nouvau, laissant seulement, à ta surface des eaux dormantes, quelques ondulations qui allèrent mourir doucement sur le rivag-e. aux pieds des Hiiains silencieux.

Deux jouis après, Ij lac rejetait, s<ir lesibb fin d: la grève, deux cadavr^^s. U» CttY^lier tenait ^ncorç son ch^ival étroitement embrassé.

EXPLORATION^ Î)Ù RiF* 146

nettes entourent l'emplacement du marché, formant un cercle presque parfait. j

On aura une idée de la valeur de tous les produits par les quelques prix suivants: une poule, 50 centimes ; les œufs, à cause de la présence de s cavaliers du Makhzen et des juifs qui en font une grande consommation, sont assez chers, un sou pièce; un beau mouton, 5 fr. ; une belle vache laitière, 50 fr. ; un fusil espagnol, 50 fr. ; un pain de sucre de quatre livres, i fr. 50. Somme toute, c'est plus cher que dans les autres tribus du Rif. La douane chérifienne, établie près de Mliliya, les ventes clandestines faites aux Espagnols, les fantassins impériaux casernes à Sélouane^ venant régulièrement se ravitailler au marché de Mezzouja, sont la cause de cette hausse inaccoutumée.

Il serait difficile de trouver un endroit plus favorable que le Souk' el-Djoumouà pour observer les représentants des deux sexes de Galîya;

L'homme porte, l'hiver, la djellaba à raies blanches et noires ; la téte^ entièrement rasée, est presque toujours couverte d'une chachia rouge, à la base de laquelle s'enroule un turban de coton. L'été, le h'aïk remplace la djellaba. Les pieds nus, le fusil en bandoulière, la cartouchière serrée à la taille, le galîyen se promène une journée entière dans le Souk', causant beaucoup, buvant du thé, achetant peu. Il prend langue auprès de ses coreligionnaires, venus des autres tribus, de l'Algérie ou de l'Espagne.

La femme, le corps emprisonné dans d'épais vêtements de laine, la tète nue, fait sonner en marchant ses périscélides et ses bracelets. Deux ou trois colliers étalent sur la poitrine leuj's pièces d'argent et de cuivre. Malheureusement on n'aperçoit que des femmes d'un âge mûr, dont la beauté fanée ne peut plus exciter les passions. Les très belles restent à la maison, presque aussi sévèrement cloîtrées que les musulmanes des villes algériennes.

11 ne fut question au Souk', ce jour-là, que du meurtre du KébdaRien, trouvé par le derviche sur l'isthme du Bou-Erg. Ce malheureux était sorti de Mliliya avec cinq mulets chargés de fusils espagnols, cartouches, sucre, thé, pétrole, etc. Il croyait qu'en voyageant de nuit personne ne le verrait. Mais il était espionné par cinq bandits de Galiya, qui lui barrèrent le chemin, à l'endroit le plus étroit de l'isthme.

— Abandonne-nous les mulets et sauve-toi, sans quoi nous te taons, lui auraient dit les Galîyens.

— Jamais, aurait répondu le Kébdanien en épaulant son fusil. Je tuerai ou je périrai.

Il fit feu le premier, n'atteignit personne.

Les cinq maraudeurs le Ibudroyèrent à bout portant^ «mmenèient !e?i mulets, laissant là leur victime, près de son fusil qu'ils n'emportèrent point, de peur d'être reconnus aux marques particulières que les berbères du Rif font à leurs armes.

iSÛ LE ttÀttOG INCONNU

On savait à peu près qaels étaient les coupables, san$ que personne songeât à les faire arrêter, le caïd impérial moins que tout autre. No sommes-nous pas dans le pays de cocagne des assassins, des voleurs et des scélérats ? Dans les sept marchés de Galiya, les crieurs publics ont beau hurler : c Paix et sécurité aux négociants étrangers et à nos contribules », ainsi que cela se pratique dans tous les autres centres commerciaux du Maroc, chacun sail à quoi s'en tenir sur cette préten- . due inviolabilité. Des punitions exemplaires sont annoncées, toujours par le puissant organe du crieur public, contre les faux frères qui seraient tentés de vendre des céréales aux Espagnols de Mliliya. Cette recommandation est généralement bien observée. La haine invétérée du roumi, ajoutée à la crainte des tortures féroces qu'une trahison de ce genre ne manquerait pas de leur attirer, donne à réfléchir à ceux qui font passer l'cippât du gain avant le patriotisme.

Les sept marchés de Galiya se tiennent : 1» le vendredi (Souk* El- Djoamouâ)^ à Mezzouja ; 2» le dimanche (Souk' El-ITadd^ à Mezzouja et à Bezr'enna ; 3« le jeudi {ElrKhemis)^ aux Beni-bou-Ifrour ; A** le mardi (Eth-Thelatha), dans les Beni-bou-Gafer ; 5<> et &» le mardi et le mercredi {Eih-Thelatha oua l-Erhâ\ dans les Beni-Chiker, au centre de la tribu ; 7* le lundi (El Ethenin)^ à Ferkhana, non loin de Mliliya.

Nous sommes ici dans Tunique tribu du Rif ayant consenti à tolérer la présence des soldats chériQens. Les officiers du goum (cavalerie) et les préposés de la douane impériale habitent le Dar EUMakhzen (caserne du gouvernement), en vue de Mliliya. Le chef des troupes n'a pas à s'occuper d'administration^ Il est là pour empêcher les Berbères d'at^quer les Espagnols. Les cinq caïds civils, nommés par le sultan, font rentrer les impôts, prélèvent les contributions de guerre, sous lesquelles sont écrasés les malheureux Galîyens, après chacune de leurs agressions contre le presidio. L'autorité judiciaire et administrative n'existe pas. Il est permis aux Rifains de se tuer, de se battre et de se voler entre eux, c'est leur affaire ; pourvu qu'ils n'attaquent point le bagne castillan, c'est tout ce que demande le sultan qui tient à vivre en paix avec l'Espagne.

On compte environ 500 goumiers réguliers à la K'açha (caserne, citadelle) de Ferkhana et un millier de fantassins à la K'açha de Bou-Erg, appelée aussi ICaçhat Sélouane. Ces militaires sans souliers, aux habits d'arlequin, n'ont absolument rien à faire, ni manœuvres, ni exercices. Ils passent leur temps à raccommoder leurs oripeaux, ne se dérangeant que pour aller à la maraude ou pour exécuter les ordres secrets de leurs chefs et des particuliers qui les soudoient. Reîtres dangereux, ils 8'embusque»t, à TafTCit du passant soupçonné de' porter de l'or. Après l'avoir détroussé, ils partagent ses dépouilles avec le généralissime et son état-major. Les Galiyens m'ont souvent répété que les troupes chérifiennes étaient le fléau de leur tribu. Elles vivent sur le pays,

EXPLORATION DU Rl^ 45l

prélevant chaque année une grosse part des récoltes et des troupeaux . Malgré l'avidité des agents du fisc et de Tarmée, une aisance relative permet à certaines familles de ne pas aller chercher du travail dans la province d'Oran. La plupart, cependant, expédient chez nous un ou deux Tnembres, qui retournent dans leurs foyers en emportant une somme assez ronde, suffisante pour leur permettre de vivre plusieurs mois sans rien faire.

Si rjËIspagnol est exécré, le Sultan lui-même n'est guère aimé non plus, parce que ses ancêtres sont accusés d'avoir vendu aux Chrétiens les bagnes de la côte rifaine. La légende raconte qu'à l'époque lointaine où ce traître d'Empereur livra Mliliya aux InfidèleSy les habitants des cinq vil lages, compris dans le périmètre abandonné, se retirèrent devant les nouveaux venus ; les indigènes de deux de ces villages, furieux contre ie Sultan, émigrèrent à Sebta (Geuta), furent bien accueillis par les Espagnols, avec lesquels ils ont vécu jusqu'ici en parfaite harmonie. L^absence et la distance n'ont rien changé à leur costume primitif, et le pur thamazir'th de leurs frères du Rif est encore en usage dans l'intérieur de ces familles intéressantes qui regrettent toujours la patrie perdue. Leur petit quartier, à Sebta, est facilement reconnaissable. Leur chapelle modeste sert à leurs réunions et à l'instruction de leurs en£ants. Il faut ajouter, pour être juste, que le Sultan, en compensation des terres livrées à l'étranger, donna à ces braves gens des indemnités qui leur permirent de faire l'acquisition des immeubles qu'ils occupent actuellement dans la cité espagnole.

Les Rifains appelent Mliliya Tliemrirth ^jij^^ ot les Arabes Mliliya -^vJJ^.

¥Ln thamazir'th, Tfiemrirth signifie : lieu où Von se rencontre. C'est le nom d'action du verbe rifain emrir (se réunir), qui n'est autre que le zi3uaoua melil, dont les l se sont changés en r en galiyen, conformément aux lois phonétiques constantes de ce dialecte. Les Temsamaniens [fiodifient VI en d;, ex. : idjdji (fille), et les Beni-Ouriar'el en d, ex. : iJdi (QUe).

Lorsque les indigènes de Galiya se donnent rendez-vous à Mliliya, ils ilisent : Annemrir g Themrirlh (Nous nous rencontrerons à Themrirth, c est'à-dire à Mliliya). Quelquefois aussi on désigne la ville par ces 'ieux épithètes : Jnad'a (camp, du radical arabe ^Xx:^)^ Er-Mjahdin (1) les champions de la foi, de l'arabe %j jca>L^-lt ).

Miiiiya est pour les Rifains un centre commercial important. L'accès

le la place n'est interdit qu'aux indigènes armés. Aussi ne rencontreh-on dans les rues que des musulmans sans fusils ni poignards. A la nuit tombante, on ferme les portes. Les berbères s'arrangent de

• t > LHtes Er-MjcUidine. Prière instante de se souvenir que toutes les lettres re^ mots berbéree et arabes se prononcent.

ihà Le MAROÔ INCONKO

manière à terminer leurs achats dans la journée pour regagner leurs foyers, ou une maison amie, avant le coucher du soleil, car il est dangereux de voyager dans le Rif au milieu des ténèbres.

Berbères et Arabes se plaignent des manières brusques et de la grossièreté des maîtres du presidio. Les espagnols de la basse classe» très venteux, s'oublient à dessein en passant près de leurs ennemis mahométans. De sonores émissions de gaz, éclatant en pleine rue, déchirent l'air, empoisonnent l'atmosphère, exaspèrent le Rifain qui a en horreur ces écœurantes détonations.

Moh'ammed ne manqua pas de visiter Mliliya. Etant entré dans la ville, sans un centime, il fut surpris, au moment du déjeuner, de ne trouver aucune mosquée hospitalière où il aurait pu apaiser les cris de son estomac en détresse. Il fut donc obligé de vendre à un espagnol, moyennant deux sous, un petit parasol qui lui servait, depuis quelque temps, à faire de l'effet dans les tribus, à frapper l'esprit des paysans, qui prenaient pour un être illuminé cet homme étrange, se distinguant des autres par tant de manies excentriques. Un morceau de couronne espagnole (pain rond), dévoré en marchant, calma la faim du vagabond, (/était la première fois qu'il achetait quelque chose au Maroc. Il m'affirmait qu'il avait oublié, pendant son long séjour dans les mosquées chérifiennes, ce mot ennuyeux : acheter^ {chera en arabe, ar en berbère); les cités européennes se sont chargées de le lui rappeler.

Non loin de Mliliya, sur une hauteur, on voit le tombeau du grand saint de Galiya, Sidi-Ouriach ^Ljj^x^ (1), personnage populaire du \U^ siècle de l'Kégire, originaire des Oulad-Ouriach, campés dans les environs de Sebdou.

Le jeune santon se fit remarquer, dès sa plus tendre enfance, par sa piété, son zèle religieux, son aversion pour tout ce qui n'était pas musulman. Il vivait en ascète, parcourant les douars, les campagnes, les villages, où il recevait un accueil enthousiaste des populations fanatiques, toujours entichées des dévots vrais ou faux. A peine &gô de vingt ans, il passa le détroit, tomba au milieu des Maures d'Espagne, tonna contre la dépravation générale de ces mahométans saturés de civilisation et de bien-être. Voyant qu'il prêchait dans le désert, il se rembarqua, arriva à Tanger avec le désir de se terrer au centre du Rif, dans ce camp retranché de toutes les ignorances. Il fut reçu comme un dieu partout. Mais Galiya lui ayant fait le plus d'avances, il opta pour cette tribu, se fit bâtir un ermitage où il rendait ses oracles. C'est ce même ermitage qui devint plus tard son tombeau. En dehors des nombreux prodiges que la légende lui attribue, prodiges identiques à

(1) Ouriache, mot arabe berbérisé» signiâe (celui qui fait des gestes, de la maia

OU du burnous, pour appeler) du verbe arabo lAij 2* forme de ti» j (arabe marocain et algérien).

ceux des thaumaturges de toutes les religions, il m'a été imposable de recueillir d^autres renseignements sur ce fanatique mystérieux dont la biognqphie sera difticile à faire.

En 1893, des militaires espagnols profanèrent, paraît-il, son tombeau. Plusieurs ri&ins m'ont assuré qu'un détachement chrétien étant venu <^ercber de l'eau à la source de Sidi-Ouriach, quelques soldats, par bravade, urinèrent jusque dans l'intérieur du sanctuaire, à travers les fentes de la porte. C'était un sacrilège, d'autant plus grave, que l'eau, puisée sur le territoire galiyen, sans autorisation, devait servir à £adre le mortier avec lequel l'Espagne voulait b&tir son nouveau fort, en face de Sidi-Ouriach, sur un terrain contesté 1 Ce jour-là les fusils des Riâûns partirent tout seuls. On connaît les événements de Mliliya, on sait avec quelle peine le gouvernement de la Péninsule parvint à repousser ce petit peuple qui combattait pour sa religion et ses foyers sans canon, sans tactique, chacun luttant à la &çon des hètos d'Homère, n'obéissant à aucun chef, voulant à tout prix repousser rinfidèle ou cueillir la palme du martyre.

Il y a, dans cette campagne dé Mliliya, des dessous insoupoonnés, à jamais perdus pour l'Histoire. Je ne suis pas, en ce moment, suffisamnaent documenté pour éclairer ces tréfonds du drame rifain. Qu'il me suffise de citer un trait d'héroïsme invraisemblable, accompli par trois gallyens, eii pleine nuit, à la nage.

Depuis quelques jours déjà, un navire de guerre castillan, ancré à un , ou deux kilomètres de la côte, agaçait les indigènes en inondant chaque aoir de rayons électriques la campagne environnante. Dès qu'un groupe était éclairé, les obus ne tardaient pas à suivre le chemin de la lumière. Les premières fois, les Rifains, ignorant le danger, ne bougeaient pas, riant, fusant des gestes irrévérencieux à l'éblouissant réflecteur, le falot (1), comme ils l'appelaient. Mais la mort de quelques-uns de leurs frères, hachés par les terribles projectiles, leur fit comprendre qu'il n'y avait pas à plaisanter avec cette invention moderne du falot électrique. Ils tinrent conseil.

Comment faire pour pulvériser l'indiscrète lanterne ?

Trois forts nageurs se présentèrent, offrant d'aller, à la nage, exécuter ce tour de force. On bénit les trois champions de la foi ; des prières {tarent dites à leur intention. Ils partirent tout nus, chacun emportant seulement son fusil espagnol et quelques cartouches. Le tout était solidement attaché s^r la tète, au dessus d'une pile de vêtements destinés à tenir, loin du contact des flots, les armes et la poudre.

Ils se mirent bravement à l'eau par une nuit sombre, nageant sans faire de bruit, se rapprochant peu à peu du monstre, dont la masse noire se dressait sur une mer absolument calme.

(i)j uj fnar (arabe algérien et marocalD).

it le monde puraissait dormir à bord. Deux ou trois officiers, se t près du réflecteur, envoyaient des faisceaux lumineux dans I les directions.

nageurs réussirent, en grimpant après les chaînes des ancres, à ser jusqu'à la hauteur du pont.

idain, trois détonations retentirent dans le silence de la nuit. L^ leur était brisé ; deux officiers, mortellement blessés. Les trois i, se laissant retomber à la mer, regagnèrent rapidement le !. Sur le navire, l'émotion fut considérable. On n'eut pas l'idée de ' des canots à la poursuite des audacieux. On tira, au hasard, des

de fusil sur l'eau. Les trois berbères, protégés par l'obscurité, Ërent la cAte sains et saufs. Je vous laisse à penser si, depuis ce armes, ils sont vénérés dans la tribu.

ille ne fut pas la joie du derviche en trouvant, installés au maraie Sidi-Ouriach, une vingtaine de Hedaoui (d), infiniment plus aillés que lui I En Algérie, on ne connaît pas, je crois, cette secte, larait confinée dans le Maroc seulement. Le hedaoui est un n-mendiant, abruti par le ^{/'(chanvre à fumer). La tête nue, une e lance à la main, à peine vêtu de quelques haillons, le chapelet i, un petit sac rempli de kif à son cûté, sa petite pipe en terre e sac, il court les pèlerinages, vivant sur les victuailles apportées s fidèles aux tombeaux des santons, se constituant lui-même le in de ces sanctuaires, fabriquant quelquefois des sucreries dont il 'éseot à la foule, toujours hébété par la fumée du chanvre, un X paresseux en somme, exerçant le dernier des métiers : le para- •.s sépulcres.

X au village d'El-Asara, dans les Beni-bou-Ifrour, que l'on eut que Moh'ammed, non seulement ne priait presque pas, mais i ne faisait aucune ablution, soit avant ses rares prières, soit au nt de réciter le Coran et les Traditions relatives au Prophète. II l, il est vrai, les gens du pays ; mais comme il était étranger, on Lde croire, ou l'on crut réellement qu'il était juif. On l'insultait ; -épondait pas. On lui faisait des misères ; il les supportait sans se

voulant pas s'exposer plus longtemps à la méchanceté de ces iles, il annonça un jour son départ au maître et aux élèves. Des ms, sachant sans doute qu'il avait de l'argent, le suivirent hors lage, armés de pistolets. Tout à coup, ils l'arrêtèrent, luienjoid'avoir à leur donner ses vêtements.

I Allons un peu plus loin, dit Moh'ammed. Nous sommes encore irès des habitations, s

^j I J.* plur- ^j f JJ (vioUme que l'on conduit & La Mecque) (A),

Ils y consentirent. Tout en marchant, le voyageur trouva le moyen de jeter dans un buisson, à Tinsu de ses persécuteurs, sa bourse qui contenait une trentaine de francs, gagnés en écrivant des amulettes. Les gredins, trouvant qu'ils étaient allés assez loin^ saisirent leur victime, la dépouillèrent de tous ses effets, ne lui laissant que sa gandoura (longue chemise en coton, à manches larges et courtes). Ce qu'ils voulaient, c'était l'argent. N'en trouvant point, ils se mirent en fureur, exigèrent, les pistolets sous le nez du derviche, qu'il leur ditoli il l'avait caché. Il jura, par Sidi-Ouriach, qu'il était plus gueux que jamais. On le lâcha.

A El-Khemis, où il se réfugia, on lui donna d'autres vêtements. Quelques jours après, il se glissa, avec mille précautions, jusqu'au buisson dans lequel il avait jeté sa bourse. Il l'y retrouva ; elle était intacte.

Les juifs sont extrêmement nombreux dans la tribu de Gallya. Ils habitent les hameaux, exercent différents métiers : cordonniers, savetiers, cordeurs, orfèvres, chaudronniers. Aucun agriculteur parmi eux. Ils louent leurs maisons, ne pouvant pas plus posséder d'immeubles à Galîya qu'ailleurs. Une clause du bail est curieuse : la location d'une maison, quand elle est faite à un juif, dure à perpétuité, le propriétaire se réservant seul le droit de mettre à la porte son locataire qui ne peut, ni donner congé, ni exiger la moindre réparation. Chaque juif a un musulman pour seigneur. Les israélites galîyens voyagent' pour leurs affaires, viennent à Oran, vont à Tanger, en Espagne, partout où ils veulent, preuve certaine qu'ils jouissent d'une grande liberté. Ils ne sont nullement malheureux puisqu'ils retournent fidèlement dans leurs foyers. Ils avouent que les Berbères ne les maltraitent point. Un contact séculaire a calmé les haines de race, a forcé les mahométans à tolérer ces nomades cosmopolites qui parlent leur langue, s'habillent presque comme eux, se distinguant seulement par leurs longues boucles de cheveux, véritables anglaises retombant sur les tempes jusqu'à la mâchoire inférieure, frisant naturellement en épais tire-bouchons.

Sidi-Ouriach est le patron de Galiya, mais la tribu possède aussi les reliques de plusieurs autres santons fort vénérés. Citons seulement les plus célèbres : Sidi BourCeber (M?' qui a de la patience) (À), dans les Beni-Bou-Ifrour ; Sidi Afhammed hen Abd- Allah {Uf^ le glorifié, fils de l'esclave de Dieu) (A.), à Mezzouja ; Sidi VITadjdj Es-Said (1) (M«' le pèlerin heureux) (A), chez les Beni-Chiker.

On va en pèlerinage à leurs tombeaux, auprès desquels on immole des poules, des moutons, des chèvres, des bœufs. Ces victimes ne sont pas offertes aux saints, comme on a l'air de le croire en Europe. C'est

(1) j^J^,^^>^ » ^' ^^ ^ xU^^.>^ « x^i) ^U^ ^

456 LE MAROC mCONKlT

une charité faite aux pauvres, en vue de plaire à Dieu. Les malheureux 'accourent à ces ouaâday se bourrent de kouskous, s'empifTrent de viande et de pâtisseries, s'en retournent chez eux, Testomac plein, prêts à recommencer à la première occasion.

Les illettrés, superstitieux à Texcès,, sont frappés dé crainte, se recueillent, dès qu'ils se trouvent dans la ^one d'un marabout, marmottent des prières.

L'étudiant, vivant presque toujours dans le voisinage des saintes sépultures, car les santons sont souvent enterrés dans des bâtisses attenantes aune mosquée ou à un cimetière, se familiarise avec le demidieu, prend des privautés avec lui, le considère comme un ami puissant, mais débonnaire, avec qui Ton aurait tort de se gêner. Les bienheureux, dit-on, se vengent quelquefois de ces offenses. La mésaventure suivante, arrivée à Moh'ammed ben T'ayyéb, en est la preuve :

Il y avait près d'un mois qu'il prenait ses leçons et ses ébats dans le marabout de Sidi Bou-Ceber, luttant avec ses condisciples jusque sur le tumulus du santon^ courant, criant dans l'intérieur du sanctuaire, profanant, en un mot, en actes et en paroles, la tombe du patron des Beni-Bou-Ifrour.

Par une chaude nuit d'automne, il était sorti prendre le frais au milieu des innombrables figuiers de Barbarie qui entourent le marabout. Tout à coup, il fut effrayé par un prodige auquel il ne s'attendait guère.

 vingt pas derrière lui, un énorme chameau, ayant un fusil dans la gueule, s'était précipité dans sa direction en poussant d'affreux rugissements.

Fou de terreur, le derviche partit, rapide comme une flèche, à travers le dédale des cactus, bondissant par dessus les tombes du cimetière établi en cet endroit par les Beni-bou-Ifrour, afin que leurs morts reposent près de la dernière demeure du gfand saint.

Le chameau, acharné à la poursuite du vagabond, poussait des grognements rauques, prolongés, indiquant qu'il était au paroxysme de la colère. Enfin, après mille tours et détours dans le labyrinthe des figuierd de Barbarie, le fils de T'ayyéb, sans savoir comment, se trouva devant la façade de la chapelle, dans laquelle il se précipita en feroiant derrière lui la porte à clef.

Il était temps ! Une minute de plus, et la bête furieuse le mettait en pièces. Elle vint heurter le bois de la porte avec son fusil, et alors, ô prodige 1 elle prononça distinctement ce mot arabe éfiah' (ouvre), ^r^'

Le voyageur, plus mort que vif, se laissa choir à quelques pas de ses camarades. Pâle, essoufflé, tremblant de tous ses membres, il répondit aux questions qu'on lui adressait en disant que quelqu'un l'avait poursuivi jusqu'à la porte du marabout. Les écoliers déclarèrent n'avoir vu ni entendu personne.

idormit sur cette forte émotion.

B la nuit, ii vit en songe Sidi Bou - Ceber lui - mfinie, arabe vulgaire :

icore 30U9 la coupole, comme tu l'as déjà fait, jetepréoisième partie de la terre inhabitée (1).

ammed, contrairement & son habitude, procéda à de et & de non moins grandes prières. Le soir, il sortit ue la veille, alla à l'endroit oit le terrible animal lui t à crier de toutes ses forces :

qui m'as poursuivi hier, montre-toi maintenant! e Sidi Bou-Ceber était apaisé, puisqu'il ne jugea pas tamorphoser une seconde fois pour effrayer le derlarlir de ce jour-là, manifesta le plus grand respect Burs tombeaux.

africains, les lettrés surtout, font des rêves extraort fréquemment en songe les saints, les prophètes, Sme qui ne dédaigne pas de donner, de sa propre lils ou des avertissements à ses sectateurs. La foi lométans exalte leurs facultés cérébrales, les tient I un état de vibration nerveuse extra-lucide. Qu'ils s veillent, leur vive imagination les transporte en lu sein des mondes merveilleux, dans cas contrées lelà dont nous noua sommes exclus nous-mêmes par 'esprit moderne, positif et pratique, trop pratique

lu chameau me paraissant invraisemblable, je voudervjche n'avait pas été le jouet d'une hallucinalar quelconque. Il parut très étonné de mon tnsis- ;réâulité. Les saints ne font-ils pas des miracles, lort?

ange extraordinaire, commede tous ceux qui m'ontété ïiplesde Mahomet, queles musulmans, ceux du moins gionesttout.sont sujetsàdes hallucinations spéciales, Srébraux parliculiers, qu'il faut se garder de conles formes de l'aliénation mentale. Ce qu'il y a de ur cas, c'est la marche régulière, continue de l'halil jamais intermittente et persiste chez eux toute la dès leur bas âge, sous l'influence d'une passion très eu»e ; elle ne cesse que par la perte de cette deraprès la mort, pour l'immense majorité des Maho-

de la terre Inhabitée sigaifie ici : le bout dw monde.

Î8 LE HAROC INCONNU

L Gallya, oa ne plaisante paa avec Thonneur des femmes. L'anecdote i je raconterai tout à l'heure le prouvera. Je la tiens d'un témoin ilaire, un brave garçon de t'aleb rifain, que la haine d'une marâtre a \8aé de la maison paternelle. Fils de marabout, marabout lui-même, il fërepiocher les vignes des colons oranais que de vivre, sans rien (kirOt is la férule de l'euménide qui dirige tout chez lui. Cet étudiant (il m'a iplié de taire sou nom), m'a appris le thamazir'th II est bien inu des Galiyens, qui le vénèrent et le respectent doublement : comt'aleb, et comme marabout.

Jn jeune aspirant de marine de mes amis, embarqué actuellement ord de l'Amiral-Baudin, lui doit ta vie. Chose rare, ce marin est un ibisant déterminé. Lors de la dernière visite de l'escadre à Oran, il tait empressé de courir au Village-Nègre pour apprendre à parler la gue du Prophète. Il avait fait la connaissance de notre rilain, lequel, Te parenthèses, s'exprime assez mal en arabe, et il se promenait se lui dans les rues malpropres du quartier musulman, lorsque vers M heures du soir, quatre malfaiteurs en burnous, armés de matraes, se ruèrent sur l'officier pour le dévaliser. L« marabout prit bravement la défense de son compagnon qu'il loaissait & peine. Ses coreligionnaires eurent beau lui répéter:

— a Laisse-nous détrousser ce chien de chréUen ; nous partagerons îc toi >, il ne voulut rien entendre, s'exposa courageusement aux ups de trique des bandits, arracha le français de leurs mains. Quand ces lignes tomberont sous les yeux de mon compatriote, qui fut, ndantquelques jours^ mon auditeur assidu à la Chaire d'arabe d'Oran, 'econnattra facilement l'honnête homme de rifaiu à qui nous allons nner la parole, pour raconter, en pur dialecte thamazir'th (l),la scène uvage suivante, très suggestive sous tous les rapports :

1). Les dla[eclea berbères du Bit soDt peu ou point connus. Ceux, dont l'êtuda iH sbordëe, ont lait l'objet des quelques travaux rudimentaires suivants ;

Hakotbau — Grammai''e Kabyle. Un conte en thaiDazir'tlidetiallya.

R. BaSSbt — Manuel Kabyle. id.

— — iVotesde lexicographie berbère. L» l"chap. delà 1" série est <^0ns3cré au Galiyen ; . daua tes séries suivantes, les dialectes du Itil sont pris comme points de comparaison.

— ~- Loqm&n berbère- Plusieurs fables en temsamanien.

— Etudes sur les Dialectes berbère». Notes grammaticales sur différents dialectes rilafns.

— Les noms des métaux et des couleurs en berbère. (JuBDENFBLDT. — Eintheilutig vnd Verbreitung der BerherbeoiiUrerung tn

Marotco. S'est occupé aussi desdîalecl«s du BU. riiSstONsâVANâÉLiQUBSDELONuaES.— Les Ecangiles de St-Mattbieu el de St- Jean. En tialiyen.

- Un point, c'est tout.

dais je sais que mon ami Dasset, directeur de l'Ecole supérieure des Lettre' iteer. a. en préparation, un travail de grammaire et de lexicographie comparées r ^es dialectes de Uallya. Beui-Ouriare), Bek'k'ouya. Témsaman, Beni-Said el nl-Znasen (avec textes;.

io&a, on a pu voir, sur le verso de la couverture de ce livre, l'annonce d'un «ai sur te Thamatir'tlt et Iss Contes populaires du Rif, travail qui aurait déjà ru si mes occupations profeBSiounelles élaient moins absorbantes. D'autre part. i déjt bien avancé mon Bictionnaire Franeaia-Rifain. Lorsqua ces travaux seit publiés, les dialectes du IliF auront subi le même sort que ce pays sauvage. ir encore inconnu, percé à jour maintenant, grâce aux révélations au derviche et nos autres voyagears musulmans.

RMkaith en

ij oungourgcus (2) yemrech ou fin t aked!

iecht en temr^art temrech

dH dchar in (3) At-Sid'ar,

d'i ihek'hitt in Keraiyin,

Ij ousoiiggas, etiour*a

ij ounffouargaz (2) yemrech R^area

ijjen râyaroBt ; iarr ed r^ares

tliarja oungouaman (2). ïehd'a

itsessctou râyarast enni.

Tliùus ed

r'ares ijjen temr'art temreph.

Ek*kHfnen ayaked'ouya, Ïehd'a

itek*k*out 8 eddou ijjen

ouarthou,

lezar ithen

ij outharras ; yesekkar khaf

s&ix ethr'ouyyith,

Mounen d khafsen ioud'an aVVas. Thamr*art

tarouer. Ed'farenteth arhâ en ioud'any enr'inieth s ihsapounia (4) ;

r^arsen as aâddis s thasboutt (5),

oujjinteth d'i barra ed'rinteth

s ijj otJi'ach.

Argaz enni, thania, yarouer

r'ar ijjen taddari tekhra.

Yek'k'en khafs thaououarih aouarn

as.

EiTfarentid' yaoud*an, eiiazren

aouarn aSy eaftchathent s

Histoire (1) d'

un homme marié surpris avec

une femme mariée

dans le village des Beni-Sidal,

dans la tribu des Galtyens.

Une année, il y avait

un homme marié. Il avait

un jardin ; il mit dans lui

le canal de Feau. Il commença

à arroser ce jardin.

Elle vint

auprès de lui une femme mariée.

Il s'assirent ensemble. Il se mit

à la posséder sous un

figuier.

Il vit eux

un homme ; il suscita sur eux

des cris (c'est-à-dire il appela tout le monde).

Ils se réunirent

contre eux dès gens beaucoup. La

femme

s'enfuit. Ils poursuivirent elle quatre

individus, ils tuèrent elle avec des

fusils ;

ils fendirent à elle le ventre d'elle

avec le sabre ;

ils laissèrent elle dehors (dans la campagne), ils couvrirent elle

avec un h'aîk.

L'homme celui ci, également, se

sauva

vers une maison inhabitée.

Il ferma sur lui la porte derrière

lui.

Ils poursuivirent lui les gens, ils

coururent

derrière lui, ils frappèrent lui avec

(1) Je serre le texte de près afin de donner aux amateurs de littérature exotique une idée juste de la langue et du style des Rifains.

(2) Les voyelles nasales existent en thamazir'th. L'oun de ce mot en est une, Irès difficile à articuler, il est vrai, mais on y parvient aiec du temps et de la patience.

(3) Xa tilde indique que il doit se prononcer comme notre gn dans montagne.

(I) t^log : tkaseppaniout (fusil). C'est évidemment le mot: espagnol, prononcé à la nfaina. Les Galiyéas font permuter souvent 1* l final avec le t. (5) Derespagnole^poda.

erbaraucC.

Arami ioud'efthaddarth, yeMa

yachchathlUhen d, r anta^

zeg icht tehù%MrjeU Yonr^n dCaisen sébâ.

BedHan yautTan enni ettaryen akh iezaKKa, ICeddaân tWania

en tezaVlCa, arami kafs

snouk'Vehen. louiyen d tizizoua

rfi ther^arcuiin.

Farrer*enkahf$thizizoiLa. Ekk^ed'en

timeÈti d'i thesoumadh oungoiuiri{î].

Bed^an neCfaren kafs ihimesii

Akhkham

enni iechchour s thizizoua d'ed-

dekhan.

Thizizoua ettemounent kh (margaz

enni, zaàfent (Fais.

led*ouer ouar itouiri our ad' ijjen n

errih*aih(z=. jC£\ JU altération de

l'arabe vulgaire J\s^ J^ absolument rien).

Bed'an yitrud'an neVfouen d khafé zi thezek^k'a.

ECfefenU Ek'Kamenn as ifassen

r*ar d'effar, Essouffer'ent id*

r*a barra ; r" adhèrent r'ar themmou-

arth,

Bed'an ek'k'aren

az Qth dmmis : c

— Etta d'ergezait ennech âla

khaVer echchek ouar ifahmen azeddif enneeh. Eitegged

eràïb d'i tharowi âmmich, »

la poudre (zzils firent feu sur bû).

Quand il fut entré dans kimaisoo,

il se mit

à frapper eux, également lui ( = il leur tira des coups de /ttsi Q,

par une fenêtre. Il tua

parmi eux sept {zzzilentua sept).

Ils se mirent ces gens-là à monter

sur la terrasse. Ils arrachèrent les

solives

de la terrasse, jusqu'à ce qu'audessus de lui

ils eurent fait un trou. Ils apportèrent des abeilles

dan3 des ruches.

Ils versèrent sur lui les abeilles. Ils

allumèrent

du feu dans des bottes d'alfa.

Ils se mirent à jeter sur lui du feu.

La chambre

celle-ci se remplit d'abeilles et de

fumée.

Les abeilles s'acharnèrent après cet

homme,

elles le piquèrent.

Il devint il ne

voyait absolument plus rien ( =.

aveuglé par les abeilles).

Ils se mirent les gens

à sauter sur lui de la terrasse.

Ils saisirent lui. Ils attachèrent à lui

les mains

par derrière. Ils firent sortir lui

vers le dehors ; ils renversèrent lui

sur le sol.

Ils se mirent à dire

à lui les enfants de l'onde de lui

( zr. ses cbniribules) : «

— Ça c'est la récompense de toi

parce

que toi elle n'est pas intelligente

la tête de toi {zztues une brute). Tu

as jeté

le deshonneur sur les en&nts de

l'oncle de toi. »

EXPI.0R4T10K DU RIF

Nitheni ek'k'oTen ., nitheni etk'eçcen daiês armouas.

ITadd itk'eçcith zi tkekkerkharin eA (3) fa$»en, h'add i(Jt'e(d(J> zi thet'ammar

en (3) l'addm, h'add UteeçcUh

zi ther'aroul,

Netta iddtfr âd" ; ouar iêr'ouyyou,

ouar iitiûuir.

Tekeçcent tania zeg

ftuiden. Btà^an tei'eçcen dais

a ermouat n Ara m kour

amchnn arami ouar dais k'aà

ek'k^imen id'ammtn. K'eçcen os

abrour ennet, eggin at th a

ouk'emnumm.

lous ed ijjen zeg ath âmmis,

yehket d taMuSmechth, yegg

a*t (ft I/iif , ik'eraâ ai t ed.

Jâottod' tu ithennedhnit', ik'traâ atted amekhmi d iestef ar'rtr zeg ouakdiour.

Netta iddar àcC, iataKrath.

Rikhdenni rouh'en. Yiouiyen d timesii, farrer'enteth khaf»

ctrami'yaoïLngoua (2).

Rikhdenni ouryen taddarth ennes,

hecCmenteth, aA'ark'enteth.

ou/tn (fi t)uiddarth

Eax disaieût & lui ainsi, eux coupaient dans lui avec des couteaux ( Tandi»

qu'il» lui parlaient atnii, ils le charcutaient avec leur» couteaux. ) Un coupait lui aux poignets, un amputait lui aux oudes (z=: Celui-ci lui faitait l'amputation des mains, etc).

des bras, un amputait lui à l'épaule.

Lui vivait encore ; il ne pleurait pas, il ne disait rien.

Ils coupèrent lui aussi aux genoux ( := Ui lui amputèrent les 3 jambes aux genoux).

Ils se mirent & taillader dans lui avec des couteaux de tous les cdtés jusqu'à ce que point dans lui aucunement il resta du sang. Ils coupèrent & lui le pénis de lui, ils le lui mirent dans la bouche (1).

Il vint un d'entre les fils de l'oncle de lui, il sortit un couteau, il le lui introduisit dans un oeil, il le lui'arracha.

Il en fit autant pour l'autre, il le lui arracha comme il uirait extrait un escargot de la coquille.

Lui vivait encore, il râlait.

Alors ils partirent. Ils apportèrent du feu, ils versèrent lui sur lui jusqu'à ce qu'il fut cuit.

Alors ils montèrent à la maison de loi, ils démolirent elle, ils incendièrent elle.

atrocité fut commlM plosleurs (ois par tes RllaJns lors de«deml«ra 4vA- I HUliya. Les cadavres dss malbeureui aotdaU espagnols lurent mutilés de ire odleose chaque fois que les paires et autret voyous berbérw purent s'en

LE HAnOC INCONNU

a ouenni, k'â, ouenn ioufl ehan, h'achcketh iechsit.

I r'ares tkratha en iii imetidi Echain d mni marra, endarent •a, zeddaânt. Ouar Ih

r'er in oua r'ar ieddi

r imezradr ith yioutyen.

Muarth ennes, thezzem

it Ik'eriyin ;

\eih akh techouchai

de celui-ci, tous, celui qui trouvait quelque chose, il ne manquait pas de prendre elle.

Il avait trois

silos d'orge. Ils enlevèrent

cette 01^ entièrement, ils la jetèrent

dehors, ils la semèrent (atuc quatre

venta).

Personne ne la prit, excepté celui

qui

ne possédait rien, excepté les

■ pauvres

qui la prirent. Le terrain de lui, elle

vendit lui la tribu des Galiyens ; ils

partagèrent elle (le prixde la vente),

sur les tètes

d'eux (entre eux).

nt donnés ces supplices épouvantables, il y a peu, très peu de 18 tentés de manquer à la foi conjugale. Leurs proches parents nt les premiers k les écharper ; s'ils ne le faisaient pas, ils ^seraient eux-mêmes h d'atroces représailles, jeunes gens, presque tous chevriers, bergers ou bouviers, Qt les rigueurs du célibat en assouvissant, en plein champ, leurs is charnels sur les animaux confiés à leur garde. En Algérie, au :, dans tous les pays arabes et berbères, les choses se passent Cette abomination est admise, reçue, tolérée, connue de tout le e. On la chuchote à l'oreille, dans la haute société musulmane, en faire des gorges chaudes. Les hommes vertueux de l'Islam, a maudissant les passions inavouables de leurs jeunes coréligion- 1 non mariés, trouvent des circonstances atténuantes k cette lité, déclarent bien Itaut que le concubinage, l'adultère et la tution sont des crimes plus hideux, offensant davantage les lois !s et humaines

is l'intérieur des familles gallyennes, lea moeurs, malgré une e promiscuité, sont irréprochables. La mère est la souveraine 3sse du logis, et nous avons vu plus haut que les marâtres ellesisfont trembler les grands fils de leurs maris. Ceux-ci, très dociles laison, régnent au dehors. Passé le mur de son habitation, la fem-

fe réserve pour non prochain travail — Ersaisur le Dialecte Thaï

Contée populaires du Rif -- les remarques que j'aurais pu faire Ici sur la lalre etritymologie-

me redevient un être faible. L'usage veut qu'elle détourne la tète si un étranger la voit. Quand elle est belle, elle sort rarement ; elle vit dans l'attente continuelle d'une visite à ses parents, visite ne s'effectuant qu'une fois ou deux par an lorsque les deux maisons sont éloignées.

Les Missions apostoliques de la Grande-Bretagne, poussées par un zèle religieux auquel la politique n'est peut-être pas étrangère, ont essayé de convertir au Christianisme les populations du Rif. Se doutant que leurs missionnaires, tout de suite reconnus à cause de leur accent britannique, auraient le cou coupé dès leurs premiers pas dans ce pays sauvage, elles s'imaginèrent tourner la difficulté en faisant traduire en thamazir'th les Evangiles de St-Matthieu et de St*Jean.

Or, voici comment les Rifains accueillent ces deux productions de la science anglaise :

Un jour, notre jeune marabout, celui-là même qui vient de nous conter l'horrible supplice des adultères, étant allé faire quelques emplettes à Mliliya, se trouva nez à nez, au coin d'une rue, avec un gigantesque roumi blond, dont le rire, très large, découvrait une rangée de dents formidables. Instinctivement, le rifain se mit sur la défensive. L'européen, ne se troublant pas pour si peu, glissa de force une dizaine de petits livres dans les mains du berbère, en lui faisant signe de les lire et de les distribuer ensuite à ses coreligionnaires.

Arrivé à la maison, le t'aleb n'eut rien de plus pressé, après avoir mis son âne à l'écurie, que d'ouvrir un de ces opuscules, auquel, il me l'avoua, il ne comprit absolument rien. Son père, grand clerc parmi les siens, rentra à la tombée de la nuit. Mis au courant de ce qui s'était passé, il attendit la fin du souper pour voir ce que pouvaient bien être ces étranges petits livres.

Dès les premières lignes, voyant qu'il s'agissait d'une autre religion que la sienne, il entra dans une violente colère, huriant en arabe :

— Inaâl (i) din oualdihoum elrkafrin (que Dieu maudisse la religion de leurs aïeux infidèles ! )

Séance tenante, il fit entasser dans la cour des branches de bois mort, alluma un grand feu. Quand les flammes montèrent bien haut, éclairant comme en plein jour les quatre murs de la maison, perçant jusqu'au zénith l'épaisseur des ténèbres de la nuit, il jeta dans Tardent foyer, en les accompagnant d'horribles malédictions, les présents de l'anglais. Tandis que l'innocent autodafé consumait les deux saints, les huit frères et sœurs du t'aleb dansaient autour du bûcher, rabâchant à satiété les paroles paternelles :

— Inaâl din oualdihoum elrkafrin (que Dieu maudisse la religion de leurs aïeux infidèles !)

(1) Jj jfi ^^' (^. ^' J ^A J^i * J^ ^st la métathèse de jxb

Tel est le sort réservé à toutes les tentatives de conversion des Ma hométans.

Vouloir leur faire abjurer la foi de leurs pères, cette foi tenace, indestructible, quelle folie I Faut-il que nous les connaissions assez peu pour nous abuser à ce point ! Ne voyez-vous pas, au contraire, que rislam gagne du terrain partout où il est en contact ou en concurrence avec le Christianisme ? On peut citer une foule de renégats chrétiens devenus musulmans ; je ne connais pas un seul sectateur de Mahomet ayant renoncé à sa religion pour passer dans le camp des adorateurs de Jésus.

La presqu'île de Galtya ressemble à un cône tronqué, surmonté de trois dents difformes, les deux extrêmes représentant le Gap Viejo à l'Ouest et le Cap des Trois Fourches à l'Est. Elles constituent les deux pointes les plus septentrionales du Kif.

Deux ruisseaux arrosent la presqu^ile : VOuad El-Kert^ qui prend sa source à la Zaouiya de Sidi Moh'ammed ben K'addour, et YÔiuid Béni- Chiker^ compris entièrement dans la fraction du même nom. (Voir la carte de Gallya. lUf Oriental).

Principaux ViUages de Gallya:

Fraction des Beni-Ghiker Xa ^ lazzânen (les chéris, les honorés) (A. B.), entre le Cap Viejo et J !jc|

le Cap des Trois Fourches; sur le bord de la mer. Une cinquantaine de

maisons. Les habitants sont pêcheurs et agriculteurs, mais surtout pê-

dteurs.

Aith-Segd'al (les enfants des prairies artificielles) J^ \^^ sS>i t

(A. B.), 500 feux, près de l'Ouad Béni Chiker. Au Sud, le Souk'

Eih-Thelaiha. (Marché du mardi).

Thak*ouliêth (la petite forteresse) (A. B.), 400 feux. vi^yLÎ

Aïih'Fakthal, 100 feux . J LsSS s^i^ j

SidiEl'Hadj Es-Saïd (Mgr l'heureux pèlerin) (A) jujuJI ^-iJl^ j-.-.

iOO feux.

lâbdounen (les adorateurs) de Dieu (A. B.) 100 feux. J j Juct

El-Erhâ (le mercredi) (A), 500 feux. Grand marché le mer- «Lw^Vf credi.

Fraction de Ferkhana Ai U. ^?

AWhrMoxtëa (1) (les enfants de Moïse) (A. B.), 100 feux. ^m. y v±^l Jnad^a (le camp) (A. B.) 100 feux, près de l'Ouad Béni- ï 3 La.

Chiker, qui porte, à partir de cet endroit, le nom de Ouad Ferkhana.

(\) Diifts Mot^a. Voir pages 42 et 43 la prononciation de Va et de toutes les

autrea lettres.

EaCPLOlUTION DU RIP 165

Ferkhana (les jeunes gens) (A. B.), simple petite crique, Aî L&.jf appelée pompeasement Mersai Ferkhana (port ou baie de Ferkhana), juste au N. et près de Mliliya.

ElrKalâ (la forteresse) (A), 100 feui, au sud de Mlilif a. ArLJ t

En-Nadhour (la vigie) (A), port de mer de 400 feux. j jAjlH

Fraction des Beni-bou-Gafer^L> j} ^

Tizi (le col, le défilé) (B), gros bourg au milieu des dunes, ^'^3 à l'ouest de là presqu'île, 300 feux (hameaux agglomérés). Azizaten (les chéris) (A. B), 300 feux (hameaux agglomérés), ^y^ji'r^

Zerroura (la graveleuse) (A. B), 300 feux, sucoession de ha- ijjjj meaux bâtis sur des terrains accidentés, pierreux.

H'aninaten (les sensibles) (A. B), 300 feux, réunion de cinq JLx^J^ ou six bourgades assez rapprochées les unes des autres.

Bajjou (morue), (qui a les orbites des yeux très grandes) (A. B), 30 feux.

Timzarint (les belvédères) (B), 50 feux, près de la mer. J>^j 'v^*

OuladEîrlTasen (les enfants de H'asen), (A), 20 feux, j-^ ^^J

sur l'ouad Bou^trafer. Au sud de ce hameau se trouve le Souk' Eth' 77i6tot/ta (marché du mardi) Tifaçouâ (luzerne ) (A. B.), 50 feux, près de la mer. f'j^^^

Bou-H'amza (le père de H'amza) (A), 100 feux, sur l'Oued Bou- h^Ay

Gafer. Le derviche y a célébré la fête des moutons en 1889. Cf. p. 40.

MerscLt.BoU'Gafer (le port de Bou-Gafer), petite baie. SJ y ^^.y

Benv'BourCheffari (les enfants du père du coupeur ^^jUà y jlj

de bourse, ou de celui qui possède des fusils de Tétouan. (Cf. page 61), (A. B), petit hameau sur le bord de la mer.

Asammer (endroit ensoleillé) (B). 300 feux, bourg impor- y^-*»'

tant. V. p. 142.

Chemlala (rapide à la course, (A), ou, pays produisant la a)JUà meilleure espèce d'oliviers dite Achemlal)(B)^ (1), 100 feux.

Ter'damiya (le pacage) (A. B.), 50 feux (de l'arabe a^;^) a^I jjb

Mehiyaten (antilopes addax, dont le type est l'addoo; nasO" maculatm)y 100 feux, (de l'arabe »L^ plur. sjiX^).

Oulad Amor (les en&nts de Amor) (A), 40 feux. j^ ^VJ

(\) Cf. mes Légendes et Contes merveilleux de la Grande Kabylie, 3"* fascicule, conte 23*, ce vers : A thalek'k^amth ouckemlal et la note qui concerne ce dernier mot.

i6S LE MAROC mcoHtoi

Bou IToua { l'impuissant) (1) (A), 400 feux, non loin delà, ^ys^y rive gauche de TOued El-Kert, qui commence à s'appeler à cet endroit Ouad BaU'Gafer.

//il Oumedhr'ar (crête tortueuse) (B), 500 feux.j liu^A j J^Ij Atth'Ari (les enfants d'Ali) (A. B.), 100 feux. ^ ^ vi^ '

Ijouoimen (les Zouaoua) (B), 100 feux, j j I y^ t»

FRACTION DES BENI-SIDAL J i >X^m J^

At'Sid^ar[dïi arabe : Beni-Sidal, Cf. p. 143). C'est dans cejt i-^ c^ I village que se passa le drame raconté plus haut, 200 feux.

Yfi'Sin (2) 300 feux, centre le plus important des Beni-Sidal ; mosquée, Zaouiya, étudiants, pm b ou ^i

IjoucLouen (les Zouaoua) (B), 150 feux. ^j^. 1^ \%

FRACTION DES BENI-BOU-IFROUR J j ^ ^ ^ ^

Sidi Bour-Ceber (Monseigneur qui a de la patience) (k),j]^y ^^^ qualificatif exagéré si on se rappelle la colère épouvantable qu'il prit contre Moh'ammed ben T'ayyéb. (Cf. p. 156). C'est le patron des Beni-bou-Ifrour. Nombreux pèlerinages à son tombeau, 100 feux.

Bezr'enr*eny bourg important de 500 feux, sur la rive ^Axi Vf droite de rOuad El-Kert. Ez'Zaouiya (le séminaire) (A), 100 feux, sur l'Ouad El-Kert. >^ij'^' El^Asara (la difficulté) (A), 100 feux. (Cf. p. 154). ijl^\ Souk* El-Khemis (le marché du jeudi) (A), 300 feux. j>**„-ai^' s-i x* Marché important.

Thelalha (trois) (A). Grand marché le mardi, 500 feux. A; ^

FRACTION DE MEZZOUJA ^jy

Sidi-iHouaa (Monseigneur Molise) (A), à l'extrémité ^ y rS septentrionale du lac Bou-Erg, 100 feux.

Mersat BoU'Erg ^jcy c^y (le port, ou la baie de Bou-Erg) (A), petite anse séparée du village précédent par l'étroite langue de sable située entre la sebkha et la mer. (Cf. p. 145).

(1) Peut signifier aussi : le père cVEvet V endroit qui a possédé Eve, Une légende gallyenne vient à l'appui de ce dernier sens. On raconte, dans le Rif, que la mère du genre humain, passant par Galiya. se serait reposée un moment à Bou-H'oua. Oe là son nom actuel.

(2) Dites Ya-^ine, C'est le titre de la 36* Sourate (chapitre) du Ck)ran. Elle commence par ces mots : , <r^^ « t jj I « ^o (Fa-Sm. Je jure par le sage

Coran). Les commentateurs du livre divin ont vainement cherché le sens de ces deux consonnes arabes.

EXPLORATION DU WF 167

Tiialiouin (les sources) (B), non loin du Bou-Erg, 100 feux. ^ j^f Lî El-moumouâ (le vendredi) (A), 100 feux. (Cf. p. 148). Ao j^

Bezr*ennay 300 feux. Au sud, le Soug El-ITadd (le marché du Ux-è j3

dimanche;.

Keçhat Selouan (la caserne du consolé) (A), Cf. p. 150. ^|^- '^h^ Le petit Ouad Bou-Erg fournit l'eau nécessaire à la garnison ché-

rifienne.

Fraction des Beni-bou-R'omren ^^^y ^v

Bou-R'omren^ 50 feux, non loin des sources d'un ruisselet, ^Jr^^ VOuad Sidi Mimsa^ qui a son embouchure àEn-Nadhour.

Les indigènes me signalent dans cette fraction d'importantes ruines que j'ai indiquées sur la carte. Ils les appellent : Ikhràben Iroumien (ruines chrétiennes). Ce sont peut-être les vestiges d'une vieille cité dont le nom est oublié dans le pays.

Les petits hameaux de trois à quatre maisons sont innombrables, principalement dans la grande fraction des Beni-Chiker.

Forces militaires : 22.000 fantassins. Population probable 110,000 habitants. Instruction coranique très répandue.

Mliliya est le grand entrepôt où viennent s'approvisionner non seulement les Galiyens, mais encore tout le Rif Oriental, toute la Dhahra jusqu'à Figig, toute la partie Est des Djebala. Il n'y a que des marchés francsy sur toute notre frontière, capables de lutter contre cette concurrence désastreuse. Espérons 'que le Grouvemement comprendra bientôt la nécessité de cette création .

Tcibu de KÉBDANA

AiljoS' (les gens de cœur) (A. B.)

Tribu zénètey c'est-à-dire parlant un dialecte berbère appelé Zncttia^ Kébdana est comprise entièrement dans le désert de Garète. Ce fleuve desséché ne se laisse pas arrêter par le cours d'eau le plus important du rivage africain de la Méditerranée après le Nil, la Mélouiya (1). Il la franchit sans pouvoir l'endiguer ou la combler, s'arrôtant seulement devant l'immensité de la mer, déployant orgueilleusement, en face de la nappe bleue, ses cinquante kilomètres d'estuaire, embouchure démesurée qui s'étend depuis le lac de Bou-Erg jusqu'à la frontière oranaise.

(ï) ^j^ {tortueuse) (A). C'est la Molouya des auteurs auropéens* A la page i93, une coquille me lait dire Mélouyia ; c'est Mélouiya qu'U faut lire.

iffS Le lâAtioc! mcoNNû

Arant de quitter Galtya pour se rendre dans la tribu de Kébdana, Moh'ammed jugea prudent de prendre langue auprès des négociants kébdaniens qu*il trouva au S<mk* EUDjoumouâ (marché du vendre'di) de Mezzouja^ où ils étaient venus vendre de l'orge, des chèvres et des moutons. Ils les reconnut facilement à leur costume, la djellaba grise, et à leur langage, la znatia, très différente du thamazirth. Il s'assit avec eux sur un iellis renversé, rempli d'orge, et la causette commença. Après avoir parlé de choses indiOërentes, le vagabond'découvrit peu à peu ses batteries.

— Que je voudrais aller avec vous I Je suis t'aleb, j'étudierais volontiers le Coran sous la direction de vos savants dont on dit tant de bien.

— Merh'aha hik (1), répondirent ces braves gens. Allons* viens avec nous dans la patrie de l'Isiam (2).

Comme il était près de midi et qu'il fallait &ire une longue course, on plia bagage, on bissa Moh'ammed sur un mulet et l'on partit en suivant le bord du lac d'abord, ensuite le rivage de la mer. La petite caravane, montée sur des mulets, activa sa marche, sans faire halte une seule fois jusqu'au coucher du soleil. Elle parcourait une contrée plate et déserte, s'éloignant à dessein des endroits habités, de peur d'y rencontrer des détachements d'Oulad*Séttout avec lesquels Kébdana était alors en guerre.

A la tombée de la nuit, après cette longue marche forcée, pendant laquelle cavaliers et montures avaient été surmenés, on arriva au pied des premières collines du Djebel Kébdana. Là il n'y avait plus rien à craindre. Les écumeurs du Garète affectionnent la plaine, détroussent les voyageurs qu'ils y trouvent, mais se gardent bien de . s'aventurer au milieu des redoutes des montagnes, chaque hameau étant une petite forteresse.

Le derviche, courbaturé, moulu par cette chevauchée endiablée faite sur un animai dont le trot était insupportable, descendit dans le premier hameau où l'un de ses compagnons de route s'arrêta. On était à Ez'Zaouiya (le séminaire), petite bourgade d'une vingtaine de feux. Le Kébdanien offrit l'hospitalité au voyageur dans sa propre maison. Il le fit entrer dans une chambre nue, lui apporta une natté d'alfia, sur laquelle Moh'ammed s'étendit immédiatement. Une heure après, l'hôte arriva avec un plat de bois reposant sur un long pied, un methred (^y^), comme l'appellent les Arabes. Il fallut réveiller le derviche qui esquissa un sourire à la vue du kouskous et du gros quartier de viande trônant sur les grains jaunes, énormes de la semoule.

(1) v^i^i La^ y {sois le bienvenu).

(2) Chaque triba ayant la prétention d'être melUeare musulmane que les autres, il n'est pas étonnant qu'il y ait tant de patries de l'Islam dans cet immense odttvant mahométan que l'on appelle le Maroc.

ËîtPLOitATtON DU RIB" 169

Les deux hommes, affamés depuis le matin, vinrent à bout du methred, laissant seulement, au fond du plat nettoyé, un gros os que Moh'ammed donna libéralement au bambin qui leur servait à boire. Après avoir absorbé encore deux ou trois tasses de thé, tout le monde s'endormit.

Le lendemain matin, le voyageur, ayant appris que les étudiants étaient particulièrement choyés à Bou'Ank*oud, ne différa pas plus longtemps son départ. Bou-Ank'oud, gros bourg de 300 maisons, offre en effet une large hospitalité aux écoliers qui viennent apprendre le Coran dans ses mosquées. C'est là que Moh*ammed venait se restaurer après ses longues pérégrinations dans la tribu.

Kébdana est bornée au N. par la Méditerranée, à TO. par Galîya et Beni-bou-Yah'yi, au S. par les Oulad-Séttout et Bèni-Znasen, à TE. par Trifa. Ses deux fractions, Bou-Ank'oud û Juc y (celui qui a des

grappes de raisin) (A) et Ez-ZeUhanin %J L^ I (les querelleurs) (B), lèvent chacune 2,500 piétons, c'est-à-dire 5,000 hommes pour toute la tribu. Presque tous sont armés de fusils espagnols.

Le Djebel Kébdana, succession de petites collines couvertes de lentisques {dhenm)y s'avance jusqu'au cœur de la fraction d'Ez-Zekhanin. Autour et devant lui, c'est le Garète, c'est la plaine rocailleuse, nue, ayant cependant quelques bouquets d'arbres sur le littoral. Aussi, toute la population s'est-elle cantonnée dans les massifs montagneux du Sud, où le terrain est moins .chargé de sable et de gravier, plus propre à l'agriculture que le sol aride du désert. Sur les monticules, les hameaux se pressent, nombreux, perchés sur des pitons, dans des lieux difficiles d'accès, entourés de figuiers de Barbarie. Dans les vallées, et jusque dans la plaine, les champs d'orge se succèdent à perte de vue. Peu de blé, pas une seule lentille. Les lapins, lièvres, perdrix, chacals pullulent dans les sables du Garète où ils sont rarement inquiétés.

Kébdana fait partie de la Confédération des Àngad. A l'époque où le derviche était dans la tribu, un caïd la gouvernait. C'était un nommé BoU'Cefiya. Homme énergique, influent, il savait se faire obéir, chose rare dans le Rif. Il est vrai que la population est sage, laborieuse, nullement remuante. Elle s'occupe de l'élève des moutons, chèvres, bœuEs, ftaes et mulets. Elle est dévote, adore tout ce qui touche de près ou de loin à la religion, fait de grands sacrifices pour attirer dans ses zaouiya (séminaire) les professeurs renommés. Tout étudiant est le bienvenu dans ses nombreuses mosquées^ Les joyeux écoliers, sachant la prédilection dont ils sont Tobjet, accourent en foule dans cette tribu qu'ils ont surnommée Djebel Ed-Degig (1) (la Montagne de la Farine). Ils ont

(l) <3^^*^^ wAt^ Dites deguig. Cf. page 43 la pronODciation du g et de toutes led

autres lettres arabes et berbères.

également donné ce nom aux monts des Beni-Znasen et des Beni-Snous (cercle de TIemcen), parce qu'ils y reçoivent beaucoup de farine avec laquelle ils font eux-mêmes leur pain, vendant ensuite celle qu'ils ne peuvent pas consommer.

La &rine a beau être blanche, le pain est toujours verdâtre. Est-ce parce qu'il manque de levain? Cette couleur extraordinaire, peu appétissante, est due, d'après la croyance générale, à la prière d'un grand saint, très connu, très vénéré dans le pays, Sidi Brahim (W'' Abraham), qui a sa zaouiya au N.-O. d'Ez-Zekhanin. Ce vertueux personnage, sachant qu'il est impossible de rendre les humains parfaitement heureux, demanda à Dieu de satisfaire tous les désirs de ses contribules, en leur infligeant, comme compensation, le léger désagrément du pain vert. Il fit ce vœu en prose rimée ; le voici textuellement, tel que la postérité l'a recueilli :

— KébdanienSy que vos désirs ne soient point déçus et que votre pain ne cuise pas ! (1).

Sur le rivage de la mer, en face des Iles Zafiarines, occupées par l'Espagne, les indigènes ont installé un poste d'une centaine d'hommes pour empêcher leurs ennemis de prendre pied sur le continent. Tout homme valide doit monter sa garde. Dans l'intérieur des terres, au sud du poste berbère, le village d'Ël-Bordj éparpille ses maisons dans le sable dont la plaine est couverte.

Les Iles Zaffarines, appelées par les Rifains Hajrat Kébdana (rochers de Kébdana) étaient encore inoccupées en 1849. La France voulut enfin prendre possession de ces îlots stériles et en faire une position stratégique de premier ordre à l'embouchure de la Mélouiya, à quelques kilomètres de la frontière oranaise. Mais le navire qu'elle envoya à cet effet avait été précédé, de quelques Jieures seulement, par un vaisseau castillan, qui apprit à nos compatriotes désappointés que la prise de possession venait d'être effectuée au nom du Gouvernement espagnol l On dut s'incliner devant le fait accompli.

On avait attendu 19 ans avant de se décider à planter un drapeau français sur ses rochers déserts, dont personne ne revendiquait la propriété, et, au dernier moment, quand on songea à faire cet acte si simple, on trouva la place prise 1 C'est l'histoire récente des Minquiers. Espérons, grand Dieu, que le Maroc ne sera pas escamoté sous notre nez comme une petite muscade, comme ces Iles ZaiTarines, par exemple, qui sont si près du littoral algérien.

Kébdana, ainsi que toutes les tribus situées en plein Garète^ est brûlée en été par un soleil accablant. Des sirocos soufflent, presque aussi violents que les simouns çah'riens. Les hommes de fer qui habitent

(l) W-tj 1^ ç^j^J * W-ir^ U ^ '^jJ b

ces régions désolées n'en sont nullement incommodés. Le pays du reste n'est point insalubre. L'hiver, très frais^ pluvieux, redonne des forces, pour supporter les grandes chaleurs.

Les Kébdaniens viennent vendre, sur nos marchés de la frontièrei leurs troupeaux et leurs laines. Mais, depuis Tinstallation des Espa^» gools aux Iles Zafiarines, ils ne nous prennent presque plus de marchandises, aimant mieux les acheter plus près et à meilleur marché. Il leur est défendu de vendre quoi que ce soit à leurs voisins, les insulaires chrétiens, qu'ils abhorrent au-delà de toute expression. En vrais nomades, ils n'aiment pas la navigation, détestent le poisson, qu'ils ne pèchent jamais, n'ont pas une seule barque. En revanche, Us ne reculent point devant les longs voyages terrestres, apportent, sur leurs bétes de somme, jusqu'à Nemours et Mliliya, l'orge qu'ils vendent aux eurO'péens de ces deux villes. Ils ont une prédilection marquée pour Mliliya, où tout est à meilleur compte qu'à Nemours. C'est dans le presidio castillan qu'ils achètent ce qui leur est nécessaire : sucre, savon, thé, calicot, pétrole, couteaux, fusils, cartouches, etc.

Les deux grandes ressources des Kébdaniens sont leurs richesses pastorales et l'alfa, dont ils font des sandales, paillassons, tamis pour le kouskous, tentes, nattes ovales, qu'ils vendent aux Arabes du Sud.

Sur les deux ouad de la tribu, l'un, VOuad Sidi Brahim (rivière de Mgr Abraham) (A) est toujours à sec ; l'autre, la Mélouiya, coule au contraire à pleins bords.

L'Ouad Sidi Brahim, descendu du Djebel Kébdana, coupe en deux la tribu, se dirige au N. E. après avoir reçu, en aval du village dont il porte le nom, la dénomination de Ouad el-Bordj (rivière du château).

La bourgade de Sidi Brahim mérite une mention spéciale. Le pa- . triarche biblique, revendiqué comme ancêtre par les Arabes, a son cénotaphe dans ce trou perdu du Nord de l'Afrique. C'est un bâtiment lourd, écrasé, ne rappelant en rien le mausolée somptueux d'Artémise. Les maisons l'entourent, l'écrasant encore davantage, lui &isant une ceinture bizarre de constructions basses, biscornues, donnant sur des ruelles abruptes, embarrassées ;de mœllons et de cailloux. Sidi Brahim étale ses cent feux dans le lit même du torrent. A la vue de la belle source qui jaillit au milieu du hameau, on comprend pourquoi les habitants sont venus s'enterrer là. Il n'y a nulle part, dans la tribu, de source plus fraîche, plus abondante, car, partout ailleurs, on boit l'eau des citernes.

La Mélouiya pénètre un peu sur le territoire de Kébdana. Les Ou* lad-El*Hadj, sur la rive droite, prétendent qu'elle forme la limite de leur fraction à TOuest,; litige séculaire, cause de bien des larmes et de sang versé. Le fleuve, impassible, roule lui aussi depuis des siècles, dans les sables de la plaine, entre deux berges peu élevées, ses eaux profondes, rouges, chargées de vase. En hiver, il déborde, couvrant au

175 LE MAl^OC INCONNU

loin l'aride Garète, qu'il fertilise momentanément en déposant à sa surface poudreuse un épais limon, que les indigènes s'empressent de convertir en verdoyants potagers, dès que les eaux se sont retirées. Aucune habitation sur les deux rives; rien que des tamarix : la far/b des Arabes, seule végétation animant un peu la triste contrée. Le soir, à la tombée de la nuit, le matin, aux premiers feux du jour, les fauves, redoutables habitants de ces lieux sauvages, viennent se désaltérer dans leseaux couleur de sang. Le fleuve est pour eux un guide sûr, ils le côtoient, le descendent jusqu'à la mer, remontent son cours ensuite, très loin dans le sud, attrapant toujours des proies attirées là par la soif.

Les voyageurs musulmans assurent que la Mélouiya a sa source dans la tribu d'El-K'nadsa, entre Tafîlalt et le Gourara, c'est-à-dire à des centaines de kilomètres de son embouchure. Elle fait une grande courbe jusqu'à Debdou, recevant de tous côtés des tributaires qui lagonfient et en font la magnifique rivière dont on peut voir l'estuaire à peu de distance des Iles ZafTarines. Au milieu des sables altérés du Garète, après avoir perdu sur un long parcours la moitié de son débit, elle a encore à Kébdana, en plein juillet, cent mètres de large et deux ou troi3 de profondeur. Dans le désert, souvent son niveau est à la hauteur de la plaine ; on la voit, coulant à ras bords, sans berges, formant avec les sables une surface plane, remarquablement unie, se distinguant seulement de la poussière jaune du Garète par l'immense ruban écarlate de ses eaux.

A l'époque des fortes chaleurs, elle est guéable à certains endroits connus des gens du pays. Ceux-ci, après le désastre d'Isly, n'ayant pas voulu montrer à l'émir Abd-el-K'ader les gués de la Mélouiya, on raconte que plusieurs partisans du chef arabe se noyèrent en essayant de traverser la rivière dans laquelle ils s'étaient jetés avec leurs chevaux (1).

Chose curieuse, Kébdana et Trifa méprisent et détestent le poisson, n'en pèchent jamais, même pour le vendre aux indigènes établis loin du fleuve. Aussi la Mélouiya est- elle la rivière la plus poissonneuse de tout le versant méditerranéen du Maroc.

Principaux villages de Kébdana (voir la carte du Rif Oriental)

El-Bordj (le château) (A), (voir ci-dessus), 300 feux. ^ «•' ' Sidi'Brahim /^^ j> ^ >^ (Monseigneur Abraham) (A), (voir cidessus), 100 feux.

BoU'Ank'oud^ ^ jkxo y (celui qui a des grappes de raisin), (voir ci-dessus), 300 feux. Au sud-est de ce village se trouve le marché du mardi {SouK Eth-Thelatha),

(1) Ce malheur arriva exactement dans la nuit du 21 décembre 1846, plus de deux ans- après la bataille dlsly.

Iberkanen (les noirs) (B), 50 feux. J ify t*

Berkana (endroit où il y a des noirs) (B). Ij IS p

Ez'Zekhaniny ^ l^j I (les querelleurs) (B), 100 feux, au sud d'une petite forêt de lentisques.

Souk* El-H'add j^ V! ^ ^ (le marché du dimanche) (A), marché important.

Ez'Zaouiya (le séminaire) (A), 20 feux (voir la relation). ^ j ' jJ' Forces militaires : 5,000 fantassins, presque tous armés de fusils espagnols. Population probable : 25,000 âmes. Plaine partout. Pays aride, desséché. Instruction coranique très répandue.

Tribu de TRIFA

Asj Jî (Celle qui vit dans l'abondance) (A)

Moh'ammed, parti de bon matin de Sidi Brahim, au centre de Kébdana, arriva sur le soir au bord de la Mélouiya. Ne sachant pas nager, il dut traverser la rivière sur un cheval, mis gracieusement à sa disposition par ses compagnons de route, des Oulad El-Hadj, qui rentraient chez eux, de l'autre côté de l'eau. Avant de se séparer du derviche, ces indigènes lui recommandèrent de se tenir sur ses gardes, d'éviter autant que possible les Heouara qui couraient le pays, ayant, depuis peu, déclaré la guerre à leurs voisins de l'Ouest.

Le vagabond, montrant ses haillons, se contenta de dire :

— « En caravane, l'homme nu est sous la protection de Dieu d. Et il s'enfonça dans la plaine, sans peur, tranquille, tout seul, sachant d'avance qu'on ne ferait aucun mal à un pauvre diable comme lui.

Après une demi-heure de marche, il tomba dans une embuscade de Heouara.

— Hé ! Le t'aleb, de quel pays es-tu ? crièrent quelques cavaliers du goum, en se lançant à fond de train sur Moh'ammed.

— Marocain, répondit le derviche, en s'arrôtant immédiatement, se demandant ce qui allait advenir.

Les Heouara, montés sur d'excellents chevaux, furent sur le voyageur en une seconde. Ils firent cercle autour de lui, l'emprisonnant dans une muraille vivante de poitrails, faisant cabrer, exprès pour l'effra- • yer, leurs magnifiques bêtes, qui, dressées toutes droites sur leurs pieds de derrière, battaient l'air de leurs pattes antérieures, juste au-dessus de la tête de Moh'ammed.

— Voyons, dis-nous de combien d'hommes les Mr'arha (1) disposent contre nous et tu auras la vie sauve.

(\) Occidentatuc, Marocains. Ils voulaient parler des 0*-El-H*adj, leurs voisins de lX)uesU

SOUS le môme niveau le puissant et le faible, le riche et le pauvre, Msant régner la concorde, parmi ses quarante millions d'administrés de croyances diverses, par ridée, par la Foi nouvelle : le Culte de la Pchtrie Française.

Tri&, située à l'extrémité orientale du Garète, est un pays pauvre, à Taspect desséché. Néanmoins, elle offre, en hiver et au commencement du printemps, de beaux pâturages, très recherchés par les troupeaux des tribus voisines. Celles- ci, plus fortes que leur faible rivale, envahissent la petite contrée à main armée, faisant tondre jusqu'au ras du sol les hautes herbes de ses belles prairies, de ces prairies éphémères qui disparaîtraient quand même, dès les premières chaleurs, pour laisser, à la place du vert gazon, une terre aride, crevassée, où, durant 8 mois, rien ne pousse plus. D'Avril à Novembre, le Garète tout entier est une fournaise, sur laquelle plane un soleil torride.

On dit que les indigènes de Trifa ne sont guère généreux, n'aiment pas à offrir l'hospitalité. Les femmes sont coquettes, sortent avec tous leurs bijoux sur elles, n'ont pas les mœurs irréprochables. Les hommes portent le burnous en hiver, le h'aïk en été ; ils ont aux pieds des babouches (helr'a)^ de provenance tlemcenienne. On voit, sur les marchés, les guerriers armés et les femmes non voilées courir à leurs affaires, parler haut, se disputer, marchander bestiaux, laines, objets manufacturés. Etant donnée la proximité du territoire français, notre monnaie d'or et d'argent prime les espèces espagnoles et chérifiennes. Notre voisinage a renchéri toutes les productions de la petite tribu. Elle exporte chez nous tout ce qu'elle peut : le gros et le menu bétail, les laines, le beurre, les œufs.

Les Trifains appellent Mersat Mélouiya (Port de la Mélouiya) Aj^ ^ H* lo golfe formé à l'embouchure de la grande rivière par

les deux pointes du Cap de l'Agoua et du promontoire qui se trouve un peu à l'Ouest de la K'ecbat Saîda. L'estuaire de la Mélouiya sera peutêtre dans l'avenir un beau port de guerre et de commerce.

Principaux villages de Trlfa :

Keçhat Cherraâ (la citadelle d'une fermière) (A), sur A-o ! yi, A^^ l'Ouad du même nom. Petit hameau très fréquenté par les pèlerins qui viennent se prosterner sur les tombes de deux grands saints : Sidi Mimoun (1) ^ y^/ ^ wXjj- (Mgr. fortuné) (A), et Sidi Mençour (1) jy^^ v^'V» (Mgr. victorieux) (A). Maisons en torchis, basses, mal construites.

(l) Dites Mimoune, Mèneçour . 8e rappeler que toutes les lettres se prononcent.

Keçhat Heouara (la citadelle des démolisseurs) (A), g j. ! y» fortin abritant quelques soldats marocains, cachés constamment derrière leurs murailles. Paraît abandonné depuis quelques années. Zrcnh (enclos) (A). Une cinquantaine de maisonnettes. v^^jI jj

EUKal (la forteresse) (A). Hameau sur la frontière française. AxiiJI Forces militaires : 6,000 cavaliers. Population probable : 30.000 habitants. Plaine. Douars errants partout. Ignorance presque générale.

Titibu des OULAD-SÉTTOUT

O jX«, ^ y^t (les enfants d'une mégère) (A)

Au sud-ouest de Trifa, on trouve les Oulad-Séttout, tribu arabe nomade, habitant sous la tente, formant une cinquantaine de douars immenses, vivant dans les solitudes plates du Garète qui a pris possession du pays en étendant sur lui son jaune manteau de sable.

A ro., les Beni-bou Yah'yi ; au S., les Beni-Oukil (Dahra) ; à TE., les Beni-Zenasen ; au N. Kébdana.

Au midi, dans un petit coin de la tribu, coule la Mélouiya. L'Ouad Garète (O'j l3 ^\j) serpente du nord au sud, roulant ses eaux saumâtres (chlùuk' s^^), légèrement acidulées, jusqu'à son confluent avec la Mélouiya, un peu au nord des Beni-Mah'you. Ce ruisseau donne la vie à toute cette région désolée. Sans lui, les Nomades ne pourraient guère s'écarter des bords de la Mélouiya ; sans lui, les troupeaux ne seraient pas si beaux. L'eau saumâtre n'est point ce que les hommes des pays froids peuvent penser; elle est excellente pour couper la soif, elle donne de l'embonpoint aux personnes qui en font usage, et, avantage capital pour les peuples pasteurs, elle engraisse rapidement les animaux qui la boivent. Telle est du moins l'opinion des Nomades.

Les trois fractions des Oulad-Séttout sont : Oulad-Zaïr (les enfants d'un visiteur) (A), à l'Est ; Garète (1) (desséché) (A), au centre ; El-Ab^ khasa (1) (les malins), à l'Ouest.

Sur toute cette étendue (20 kilomètres sur 20), pas un village, pas un hameau, pas une maison. Si, cependant. Au Nord, sur les confins de Kébdana, se dresse un castel à moitié délabré, servant de refuge, en temps de paix, à des cavaliers impériaux, envoyés là par leur maître pour grapiller partout et sur tout. C'est la K'açbai Selouan (la Citadelle du dmsolé !) c'est-à-dire le repaire et la consolation des sinistres burgraves qui l'habitent.

Oy ji^J ^^ j^ * ^^ J ^ * -^^ '^ ^ ' J'aurais dû, conformément à mon système de transcription, écrire Garet et non Garète. Je Tai IslU, comme pour certains autres noms propres, aûn d'éviter à mes compatriotes la peine de (euilleter sans cesse les pages 42 et 43 où la véritable prononciation de chaque lettre est indiquée.

En hiver et au printemps, plus de cinq cents tentes étrangères viennent s'installer chez les Oulad-Séttout avec leurs familles et leurs troupeaux. La verdure disparaît rapidement sous la dent des milliers de ruminants lâchés en pleine liberté dans la prairie sans limites. Les Oulad-Sétlout, nomades eux-mêmes, fraternisent avec les nouveaux venus, s'en vont avec eux, dans le nord ou dans le sud, dès que leurs herbages sont tondus. L'exode énorme se déplace constamment, allant toujours en avant, fauchant tout sur son passage, recrutant et emmenant dans ses rangs les populations dont les pâturages ont été dévorés.

Les tribus errantes savent se reconnaître, s'allier, se soutenir dans les vastes solitudes du Garète et du désert des Angad. Les Arabes vont avec les Arabes ; les Berbères, avec les Berbères. Quelquefois les foules se rencontrent ; alors les deux races en viennent aux mains pour un maigre filet d'eau, pour la possession d'un terrain de transhumance, éternellement contesté. Actuellement, après des siècles de luttes meurtrières, les terres de parcours sont assez bien délimitées, chaque raœ, chaque tribu ayant réussi à se tailler son domaine propre à côté de rivaux puissants ou faibles. Et l'on respecte assez bien ces barrières artificielles, qui ont, pour les maintenir, la sanction des anciennes batailles et le souvenir respeotable de la tradition.

Les Oulad-Séttout n'obéissent à personne. Ce sont des êtres dangereux, pillards, voleurs de grands chemins, extrêmement rusés et adroits. Une paire de babouches neuves, un anneau qui brille, un vêtement un peu propre allument leur convoitise, leur font commettre des meurtres. Même entre eux ils se pillent, car ils sont toujours en maraude, à l'afi'ût d'une proie à saisir. Ils s'approvisionnent à Mliliya de fusils espagnols et de marchandises. Les Galiyens, avec lesquels ils sont en bons termes, les laissent passer sur leur territoire, tout en se méfiant de leur rapacité.

Le séttoutien est arabe de langue et de costume. Il parle l'idiome du Prophète avec une pureté remarquable, affectant souvent de se servir d'expressions recherchées. Là-bas, en plein désert, pendant les longues veillées sous un ciel sans nuages, on fait assaut d'éloquence. Mais gare le moindre solécisme ! Le malheureux qui l'a commis en supporte les conséquences toute sa vie. On ne le désigne plus, dans la conversation, que par le mot qu'il a estropié. On m'a cité le cas d'un individu, connu seulement sous le sobriquet de KUaïê. L'infortuné, voulant dire K^loué (voiles de navire), s'était trompé. Il eut beau essayer de rattraper le barbarisme, de se disculper ; il était trop tard. Ce fut, dans tout le douar, un immense éclat de rire, et le surnom lui resta.

Tout comme au temps de Mahomet et à la belle époque antéislamique, les Bédouins sont encore les maîtres de la langue, des rhétoriciens merveilleux. C'est chez eux qu'il faut aller étudier le plus riche, le plus attrayant et le plus décourageant des idiomes.

Le seul, l'unique séttoutien, que je pus consulter sur son pays et le Maroc, parlait l'arabe à la perfection. Avant de me quitter, faisant allusion au travail colossal que j'avais entrepris, il déclama ces vers, que leurs pâtres de dix ans comprennent à la première audition, chose impossible à un arabisant européen n'ayant pas pliisieurs années d'études constantes, faites au milieu des Bédouins :

c 2\i attends les choses les plus éloignées avec méfiance et hésitcUion. € Au milieu de V Océan engloutisseuvy errent à Vaventt^re tes vaisseaux

(zz tes pensées).

9. Tu ne cherches jamais un port où tu trouverais un refuge et un

« remède contre le vertige (provoqué par les secousses du navire). « Te voilàf naviguant au loin, sur les eaux de la pleine mer y c Découvrant chaque jour un continent nouveau, c Promena'i\i^ au milieu des périls, les voiles de tes vaisseaux. >

Hypocrite, rusé, le séttoutien ne se contente pas d'être voleur et parjure, c'est un médisant, un calomniateur effronté. Il ne se rappelle

plus le mot profond de Mahomet : ^4^4 b J.^^ ^ilv-H (Tous nos malheurs nous viennent de la langue). Dans sa conversation, il se moque de tout le monde, surtout des Berbères, dont il a finement saisi les défauts. Il n'a jamais vu un chrétien ou un juif ; néanmoins il leur attribue tous les vices de la création. Roumi (chrétien) est une injure grave ; quant à ihoudi (juif), c'est un terme si bas, un affront si mortel^ qu'on ne l'adresse qu'aux animaux réputés immondes, jamais au cheval ou au lévrier par exemple.

Ces nomades, vivant sous la tente, n*ont ni mosquée ni école. Les familles aisées ont des précepteurs, dont la science se borne à la connaissance du Coran, qu'ils font apprendre par cœur aux élèves, sans pouvoir le leur expliquer.

Les cavaliers du caïd sont tolérés. Il est de tradition, quand il en vient un dans un douar, envoyé en mission par son maître, de le recevoir convenablement. Chaque famille lui fournit, tous les jours et à tour de rôle, une poule, deux livres de farine, une demi-livre de beurre, une livre de sucre, quelques grammes de thé et une ration dorge pour son cheval. Une indemnité quotidienne de cinq francs lui est allouée aux frais de celui ou de ceux qui ont nécessité son envoi dans la tribu. Les choses se passent à peu près ainsi dans toute la circonscription d'Oujda.

Les caravanes de la Dhahra, se rendant à Mliliya pour y acheter fusils, poudre, cartouches, sucre, thé, cotonnades, passent sur la frontière orientale des Oulad-Séttout, arrivent à Trifa, se dirigent ensuite sur le presidio castillan, en passant sur les terres de Kébdana et de Gallya. On aura une idée de Fimportance de ces transactions commerciales parle nombre approximatif des caravanes, qui est, chaque année, de cent au minimum^ le nombre des bêtes de somme variant de 100 à 500 pour chacune d'elles !

Pensez-vous que plusieurs marchés francs^ échelonnés sur notre frontière, n'arrêteraient pas au passage quelques-unes de ces caravanes ? Croyez-vous qu'elles hésiteraient à économiser des centaines de kilomètres, si elles trouvaient chez nous et les mêmes prix modiques et les mômes marchandises que chez les Espagnols ? Poser la question, c'est la résoudre. Il faut commencer la lutte commerciale contre le bagne castillan, il faut apprendre à nos milliers de voisins marocains le chemin de l'Est et leur prouver que l'industrie française est supérieure à celle de beaucoup d'autres Nations européennes.

Le fond de la nourriture des Oulad-Séttout est le kouskous d'orge. Les escargots bouillis et la klila (^iJ/) {fromage fait avec du lait de beurre bouilli), constituent des extra très recherchés. On fait cailler le

lait en y mettant de la présure de fleur d'artichaut Qiokka X^).

Moh'ammed ben T'ayyéb a conservé des Oulad-Séttout un mauvais souvenir. Le récit suivant prouve qu'il n'a pas tout à fait tort de leur garder rancune.

Il s'était faufilé dans une bande de moissonneurs et de journaliers ri&ins, qui rentraient chez eux, dans les tribus maritimes du Rif. Il y avait dans cette foule un homme répondant au nom d'Es-Sebaî, originaire des Oulad-Sebà (province de Merrakèch). Cet individu^ avait épousé une jeune fille des Oulad-Zaïr (tribu des Oulad-Settout), et il regagnait son douar, situé près du Souk'el-H'add, où son beau-père et sa femme l'attendaient.

Au Souk'el-Djoumouâ, qu'il venait de quitter, le fils de T'ayyéb s'était payé une magnifique paire de babouches toutes neuves, article deFas 1 Cette acquisition l'avait ruiné, lui enlevant, d'un seul coup, les 2 fr. 50 qu'il avait gagnés en vendant à un bédouin chassieux une amulette, souveraine, au dire de l'esculape errant, contre toute sorte d'ophtalmie.

Se sentant en sûreté au milieu des moissonneurs, le vagabond n'avait pas jugé à propos de cacher les babouches dans son capuchon ; il les avait mises, et il marchait gaîment avec ses compagnons, dont les pieds, nus et sales, contrastaient singulièrement avec le beau cuir jaune de ses chaussures.

Es-Sebaî n'avait pas été le dernier à s'apercevoir du sybaritisme inaccoutumé du derviche. Un homme si bien chaussé devait avoir de

EaOPLORÀTION DtJ RIP 181

l'argent. L'essentiel était de le dépouiller en toute sécurité. Pour cela, il fallait Tattirer jusqu'au douar du beau-père qui ne serait pas fâché d'avoir quelques pièces blanches en récompense de sa complicité.

On n'était plus qu'à quelques kilomètres de Souk' el-H'add, lorsque le Marocain se mit soudainement à faire l'aimable, suppliant le voyageur d'honorer son toit de laine en s'y reposant un instant. Moh'ammed accepta, tout en flairant la ruse. N'ayant pas un sou sur lui, portant de mauvais habits, que pouvait-on lui faire ? Le tuer ? On ne tue jamais un homme pour rien, même au Maroc.

— Allons chez toi, dit-il à Es-Sebaî, sans songer un seul instant à ses babouches.

Et il quitta les moissonneurs qui continuèrent leur marche.

Il suivait son hôte en pensant qu'il allait gagner un bon repas et mystifier eu même temps le cupide Marocain. Ce dernier calculait sans doute que les 2 ou 300 francs du derviche le dispenseraient, pendant deux ou trois ans, de se livrer au dur travail de la moisson.

En arrivant au douar, un coup d'œil d'Es-Sebaî annonça à son beaupère quelle sorte d'étranger on avait à traiter- Malheureusement, il y avait sous la tente cinq hommes, amis de la famille, arrivés la veille, qui parlaient de s'en aller, aussitôt après le déjeûner, au Souk' el-H'add.

— Ça tombe à merveille, s'écria le derviche. J'y vais aussi. Nous ferons route ensemble.

Il ricanait en regardant son hôte. Celui-ci, impassible, changea im* médiatement de tactique, conseillant au voyageur de partir avec les dnq étrangers qu'escorterait son beau-père.

Après le repas, composé de pain de blé, beurre, miel, on prit le thé. Vers quatre heures, le soleil étant moins chaud, les voyageurs se disposèrent à se mettre en route. L'explorateur fit des adieux touchants à Es-Sebaî, lui disant d'un ton goguenard :

— Mon cher, que Dieu te récompense ! Qu'il peuple ta maison d'enfants I qu'il t'enrichisse ! qu'il t'accorde le bonheur I

Sous cette pluie de compliments, Es-Sebai eut l'air de s'attendrir. Enfin il déclara qu'il se ravisait, qu'il pouvait bien les accompagner lui aussi, et il partit avec eux en tenant la main du derviche, grande démonstration d'amitié chez les Marocains.

Quand on fut à deux ou trois kilomètres du douar, Es-Sebaî, faisant semblant de boiter, laissa son beau-père prendre les devants avec les cinq étrangers. Il se lamentait :

— Maudites pierres ! elles m'ont abîmé les pieds. Mon cher, reste avec moi, je me charge quand môme de te montrer le chemin. Je m'appuierai d'un côté sur toi et de l'autre sur mon bâton.

Il eût été difficile du reste à Moh'ammed de s'éloigner, tenu comme il l'était par la poigne de fer du Marocain. Et puis, il n'avait pas le sou.

175 LE MAl^OC INCONNU

loin Taride Garète, qu'il fertilise momentanément en déposant à sa surface poudreuse un épais limon, que les indigènes s'empressent de convertir en verdoyants potagers, dès que les eaux se sont retirées. Aucune habitation sur les deux rives ; rien que des tamarix : la i'arfa des Arabes, seule végétation animant un peu la triste contrée. Le soir, à la tombée dé la nuit, le matin, aux premiers feux du jour, les fauves, redoutables habitants de ces lieux sauvages, viennent se désaltérer dans leseaux couleur de sang. Le fleuve est pour eux un guide sûr, ils le côtoient, le descendent jusqu'à la mer, remontent son cours ensuite, très loin dans le sud, attrapant toujours des proies attirées là par la soif.

Les voyageurs musulmans assurent que la Mélouiya a sa source dans la tribu d'El-K'nadsa, entre Tafilalt et le Gourara, c'est-à-dire à des centaines de kilomètres de son embouchure. Elle fait une grande courbe jusqu'à Debdou, recevant de tous côtés des tributaires quilagonflent et en font la magnifique rivière dont on peut voir l'estuaire à peu de distance des Iles ZafTarines. Au milieu des sables altérés du Garète, après avoir perdu sur un long parcours la moitié de son débit, elle a encore à Kébdana, en plein juillet, cent mètres de large et deux ou trois de profondeur. Dafis le désert, souvent son niveau est à la hauteur de la plaine ; on la voit, coulant à ras bords, sans berges, formant avec les sables une surface plane, remarquablement unie, se distinguant seulement de la poussière jaune du Garète par l'immense ruban écarlate de ses eaux.

A l'époque des fortes chaleurs, elle est guéable à certains endroits connus des gens du pays. Ceux-ci, après le désastre d'Isly, n'ayant pas voulu montrer à l'émir Abd-el-K'ader les gués de la Mélouiya, on raconte que plusieurs partisans du chef arabe se noyèrent en essayant de traverser la rivière dans laquelle ils s'étaient jetés avec leurs chevaux (1).

Chose curieuse, Kébdana et Trifa méprisent et détestent le poisson, n'en pèchent jamais, même pour le vendre aux indigènes établis loin du fleuve. Aussi la Mélouiya est- elle la rivière la plus poissonneuse de tout le versant méditerranéen du Maroc.

Principaux villages de Kébdana (voir la carte du Rif Oriental) El-Bordj (le château) (A), (voir ci-dessus), 300 feux. ^ «.' !

Sidi'Brahim /^^ j> ^S ^^ (Monseigneur Abraham) (A), (voir cidessus), 100 feux.

Bou-Ankoudy ^ jiôMy (celui qui a des grappes de raisin), (voir ci-dessus), 300 feux. Au sud-est de ce village se trouve le marché du mardi {SouK Eth-Thelatha),

(1) Ce malheur arriva exactement dans la nuit du 21 décembre 1846, plus de deux ans après la bataille d'Isly.

Iberkanen (les noirs) (B), 50 feux. J iSji I*

Berkana (endroit où il y a des noirs) (B). U 1/ o

Ez'Zekhanhiy ^ Là. j ! (les querelleurs) (B), 100 feux, au sud d'une petite forêt de lentisques.

Souk" El'Radd j^ Vt ^ ^^ (le marché du dimanche) (A), marché important.

Ez'Zaouiya (le séminaire) (A), 20 feux (voir la relation). -^ j ' jJ' Forces militaires : 5,000 fantassins, presque tous armés de fusils espagnols. Population probable : 25,000 âmes. Plaine partout. Pays aride, desséché. Instruction coranique très répandue.

Tribu de TRIFA

Aç; y (Celle qui vit dans Tabondance) (A)

Moh'ammed, parti de bon matin de Sidi Brahim, au centre de Kébdana, arriva sur le soir au bord de la Mélouiya. Ne sachant pas nager, il dut traverser la rivière sur un cheval, mis gracieusement à sa disposition par ses compagnons de route, des Oulad El-Hadj^ qui rentraient chez eux, de l'autre côté de Teau. Avant de se séparer du derviche, ces indigènes lui recommandèrent de se tenir sur ses gardes, d'éviter autant que possible les Heouara qui couraient le pays, ayant, depuis peu, déclaré la guerre à leurs voisins de l'Ouest.

Le vagabond, montrant ses haillons, se contenta de dire :

.Dt j Ul Uc AJbliJI <1^ jLyJf

— a En caravane, l'homme nu est sous la protection de Dieu d. Et il s'enfonça dans la plaine, sans peur, tranquille, tout seul, sachant d'avance qu'on ne ferait aucun mal à un pauvre diable comme lui.

Après une demi-heure de marche, il tomba dans une embuscade de Heouara.

— Hé ! Le t'aleb, de quel pays es-tu ? crièrent quelques cavaliers du goum, en se lançant à fond de train sur Moh'ammed.

— Marocain, répondit le derviche, en s'arrêtant immédiatement, se demandant ce qui allait advenir.

Les Heouara, montés sur d'excellents chevaux, furent sur le voyageur en une seconde. Ils firent cercle autour de lui, l'emprisonnant dans une muraille vivante de poitrails, faisant cabrer, exprès pour l'effra- ■ yer, leurs magnifiques bêles, qui, dressées toutes droites sur leurs pieds de derrière, battaient l'air de leurs pattes antérieures, juste au-dessus de la tête de Moh'ammed.

— Voyons, dis-nous de combien d'hommes les Mr'arha (1) disposent contre nous et tu auras la vie sauve.

(1) Occidentaux, Marocains. Us voulaient parler des 0-El-H*adj, leurs voisins de l'OuesU

^ Je suis instituteur à la zaouiya de Sidi Remdhan (1), répondit simplement le derviche qui savait l'effet magique qu'allaient produire sur les Arabes ces simples mots.

Séance tenante, les cavaliers reculèrent, élargissant le cercle autour de cet homme, si fort dans sa faiblesse. Quelques-uns mirent pied à terre, s'avancèrent respectueusement jusqu'à lui, embrassèrent le sommet de sa tête en l'inclinant légèrement à eux, disant :

— Pardon, fk'ih (2) ! Nous pensions que tu étais de l'Ouest. Mais, puisque tu appartiens à la zaouiya, monte à cheval, tu viendras avec nous.

Pour faire honneur à Tillustre inconnu, on mit à sa disposition un coursier fougueux, hennissant, se cabrant sans cesse. Moh'ammed, très flatté, mais n'osant avouer qu'il préférait une monture moins dangereuse, enfourcha le pétulant animal que maintenaient péniblement deux Heouara. A peine fut-il en selle, qu'il se sentit enlever comme une plume sous les bons désordonnés de la noble bête qui voulait absolument dévorer l'espace. Soudain, à un cri particulier du chef, l'escadron tout entier s'ébranla au triple galop. On revenait au douar.

Dès qu'on y fut arrivé, des feux s'allumèrent pour le thé ; et l'énorme mouton, qui fut rôti en une seule fois, empalé par une longue perche, au-dessus de l'ardent brasier, fut dévoré jusqu'aux os par les guerriers affamés.

Le lendemain, le derviche alla coucher à K'eçbat Cherraâ. Il est de notoriété publique dans le pays que le moula ssaâ (le maître de l'heure), le mystérieux Messie des Musulmans, attendu depuis des siècles, doit sortir de CherraÂ. Le voyageur ne resta que 24 heures dans cette bourgade. Il alla ensuite à El-Kalâj village situé près de l'emplacement du marché qui se tient sur la frontière française, tout près de TOuad Kis. Il eut la bonne fortune d'être pris en amitié par le cadi de Tri£a, Si Abd-er-Rah'man, qui le traita de son mieux.

Tribu maritime la plus orientale du Rif, Trifa n'a qu'une vingtaine de kilomètres en long et en large. La Méditerranée la borne au N., Kébdana à l'O., Beni-Znasen au Sud et la province d'Oran à l'E.

Elle compte cinq fractions : Oulad-El-R'adj (les enfants du pèlerin) (A), Heouara (les démolisseurs) (A), Oulad'Cer*ir (les enfants de Petit) (û. pr.) (A), Oulad'Mençour (les enfants de Victorieux (n. pr.) (A), BenûMengouch (les enfants de Ciselé (n. pr.) (A) (3). Les quatre premières équipent chacune 1,500 cavaliers ; la dernière, cinquante seulement.

(1) Séminaire de Mgr Remdhan, fraction des Heni-Mengouch, tribu das BenU Zenasen (^ «-^to^ j ^J.**»).

(2) à^ sigaifle exactement jurisconsulte. Au Maroc, c'est un titre de politesse q^e Ton donne a tort et à travers & quiconque sait lire et éci ire.^

Trifa est entièrement comprise dans une plaine produisant en abondance l'orge et le blé, nourrissant de nombreux troupeaux de chèvres, bœufs, moutons, chevaux, mulets. Il reste encore de vastes espaces non défrichés, couverts de jujubiers sauvages. Un seul ruisseau, guère important, sans parler de TOuad Kis, apporte un peu d'eau dans ce pays desséché : c'est VOuad-Cherraa, dont la source se trouve chez les Beni-Znasen, où la rivière est connue sous le nom d'Ouad BenU Ouaklan,

Les Trifains sont des Arabes nomades, habitent sous la tente, sans sortir toutefois des limites de leur tribu. Celle-ci, paraît-il, aurait été partagée en deux parties par la frontière oranaise.

La base de l'alimentation est le kouskous et le pain azyme (j^ ft^i^)} comme à Kébdana. On absorbe aussi beaucoup de thé, extrêmement sucré. Les labourages se font avec des chevaux aussitôt après les premières pluies d'automne.

Trifa fait partie de la Confédération des Angad. Elle subit les incursions des Beni-Znasen et des Mehaya dans ses régions méridionales ; la moitié septentrionale reconnaît l'autorité du caïd de Saîda.

Keçhat Saida (citadelle heureuse), ainsi que son nom l'indique, est une espèce de castel situé au bord de la mer, à l'embouchure du ruisseau qui sert de frontière à la colonie française. A l'époque du passage de Moh'ammed ben T'ayyéb (1), ce fortin abritait plusieurs fantassins et cavaliers réguliers. Le vieux caïd Bekhari était là depuis plus de vingt ans, menant l'existence monotone d'un pacha, constamment bloqué dans son manoir, n'ayant, pour se distraire, que la vue des terres plates au sud et de la plaine liquide au nord.

Il y a deux marchés dans la tribu : Souk* el-Khe^tiis et Soul^ eU h'add.

Le premier se tient tout près du boui^ de Cherraâ ; il est bi-hebdomadaire, le jeudi et le lundi.

Le second, ainsi que son nom l'indique, a lieu le dimanche. L'emplacement qui lui est réservé se trouve au pied du village d*El-K'aîâ ; il est coupé en deux par l'Ouad Kis. Une moitié du marché se trouve en terre marocaine ; l'autre moitié, en terre française. Il est curieux de voir les indigènes, armés de leurs fusils dans la partie occidentale ; désarmés, dans la partie orientale. D'un côté, la liberté illimitée, le manque absolu de gouvernement, la loi du plus fort, l'anarchie invraisemblable de plusieurs millions d'hommes unis seulement par une Foi commune : Vhlamisme ; de l'autre côté, la civilisation européenne représentée par une Autorité bienveillante, forte, courbant

(I) Taj/t/éô étant la transcription de v^j^-jJ*-' ' devrait s'écrire EV-Tayyéb, Jasqu'ici J'ai dit, et je dirai toujours : Tayyéb, pour ne pas compliquer inutilement l'orthographe d'un nom qui revient si souvent sous ma plume.

i8Ô LE MAROC INCONNU

les Beni-Mah'you, peuplade errante, vivant sous des tentes parce que ce petit coin de terre est en plaine, tous les autres indigènes sont domiciliés dans des villages fortifiés par la nature. Les Beni-Ouryimmèch sont défendus par 1,000 fusils, moitié cavaliers, moitié fantassins. Leurs voisins nomades, les Beni-Mah'you, toujours à cheval, équipent un millier de cavaliers. Les Beni-Atig n*ont que des piétons, 1,200 environ. Le' rempart des Beni-Znasen, les Beni-Mengouch mettent en ligne, à eux seuls, 5,000 fantassins, et les Beni-Khaled 3,000 cavaliers.

Les hameaux sont bâtis au bord des ruisseaux, à proximité des sources ; autour d'eux, des jardins délicieux, des potagers,^des vergei^ charment la vue. Quel contraste avec Taffreux Garète, dont les vagues de sable s'arrêtent au pied du Djebel^ Beni-Ouryimmèch !

La frontière de l'antique Maurétanie Tingitane étant la Mélouiya, tout ce pays de cocagne des Beni-Znasen devrait faire partie du domiaine de l'Afrique française. On se demande pourquoi le microscopique Ouad Kis a supplanté, lors des délimitations définitives, l'énorme cours d'eau qui avait été, de tout temps, considéré comme le fossé naturel séparant deux mondes très difîérents : le Mag'rib El- Akça (l'occident extrême), c'est-à-dire le Maroc actuel, et le Mag'rib El'AouseV (l'occident central), c'est-à-dire notre Algérie.

Les Marocains disent, entre eux seulement, qu'après la victoire d'Isly la France était en droit d'exiger tout le territoire qui s'étend jusqu'à la Mélouiya. Ils m'ont appris comment nous avons été, encore une fois, les dupes de la diplomatie arabe.

Avant d'envoyer son fils, Sidi Mouh'ammed, combattre les Français sur la frontière algérienne, le sultan, Moulaye Abd-er-Rah'man, lui aurait dit :

— Conserve mes bonnes lettres ; brûle les mauvaises. Fais ce que je te commanderai dans les mauvaises ; ne tiens aucun compte des bonnes.

Le jeune homme observa scrupuleusement ces recommendations. Chaque courrier lui apportait deux lettres d^ son père : une bonne et une mauvaise.

Dans la première, le monarque adjurait son général de ne jamais attaquer les Français, de se montrer d'une conciliation extrême envers eux, d'empêcher toute déprédation sur leur territoire, de conclure, le plus tôt possible, une paix sincère et durable !

Voyons maintenant le revers de la médaille. La mauvaise lettre disait: c — Repousse ces chiens de chrétiens, tue-les partout où tu les trouveras, pas de quartier pour personne. Aucune paix avec ces mécréants I :d

Le 14 Août 1844, complètement battu à Isly, Sidi- Mouh'ammed se sauva du champ de bataille en abandonnant sa tente, ses bagages et

jusqu'à son fameux parasol qui fit plus tard l'admiration des badauds de Paris.

Dans les caisses, on trouva les bonnes leUreSy rien que les bonnes^ les mauvaises ayant été brûlées depuis longtemps.

Les Français s'extasièrent sur l'exquise bonté du sultan !. Celui-ci, du reste, s'empressa de désavouer tout ce qu'avait fait son fils, disant que le prince ne lui avait pas obéi, qu'on pouvait s'en convaincre en lisant sa correspondance, etc.

Nos compatriotes, toujours natfs, toujours chevaleresques, tombèrent dans le piège, s'excusant presque deleursvictoires, cédant, de la meilleuregrâce du monde, à l'artificieux Abd-er-Rah'man, le beau territoire qu'ils avaient conquis à la pointe de Tépée.

La richesse de la petite Suisse qui nous occupe se devine aux nombreuses zaouiya et mosquées que l'on voit partout, zaouiya et mosquées toujours pleines d'étudiants, regorgeant de victuailles. Mentionnons parmi les séminaires :

i^ Zaouiyat Sidi l-R'ad^dj Mouh'ammed EUHabri, où l'on confère rouerd (v. p. p. 105 et 106), des Derk'aoua ;

2*» Zaouiyat MaKi Ed-Din {ouerd du chîkh ÂM-el-K'ader) ;

3<> Zaouiyat Sidi Remdhan (ouerd de Ouazzan, c'est-à-dire de Moulaye Et'T'ayyéb) ;

4P Zaouiyat Sidi Abd-el-Kader {ouerd de ce saint) ;

&> Zaouiyat Sidi Ir-Wadjdj hen Said ;

&* Zaouiyat Sidi Ali UBekkaye ;

7^ Zaouiyat Moulaye Idris. (Voir la carte des Beni-Znasen).

Sept marchés dans la tribu : l^' SouJk' el-Arbâ (marché du mercredi), dans les Beni-Ouryimmèch ; 29 Souk* el-H'add (marché du dimanche), au village des Beni-Mousi, fraction des Beni-Atig ; 3o Souk* Eth-Tthelatha (le mardi), à Tazar'in, fraction des Beni-Atig ; 4<> Souk' El-Ethnin (lundi), dans les Beni-Mengouch ; 5» Souk' El-Arbâ (mercredi), également chez les Beni-Mengouch ; 6° Souk* El-Djernâ (vendredi), à Cefirou (Beni-Mengouch) ; 7® Souk* El-Ethnin (lundi), chez les Beni-Khaled.

Les femmes, assez coquettes, vont sur les marchés, le visage découvert, ne redoutant nullement les regards des hommes. Les mauvaises langues prétendent qu'elles ne sont pas toutes des Lucrèces. Les hommes portent la djçllaba grise, ouverte sur le devant, depuis le ventre jusqu'en bas, comme les Kébdaniens. En hiver, ils ont le burnous par-dessus la djellaba. En été, ils se mettent souvent en haïk. Ils ne se séparent jamais de leurs armes, de ces bons fusils achetés aux Espagnols de Mliliya et de leurs longs poignards de fabrication tar'zouthienne. Ils parlent l'idiome berbère appelé Znatiya, usité entre Oujda et Debdou.

Sur les marchés, on trouve toutes les productions du pays : bœufs, moutons, chèvres, ânes, mulets, chevaux, poules, fruits, légumes^

orge, laine^ miel ; diverses marchandises espagnoles et françaises : bougies, pétrole, sucre, thé, fusils, cartouches, poudre, balles, étoffes. On reste surpris à la vue .des quantités extraordinaires de caroubes mises en vente. Les indigènes sont friands de ces gousses longues et plates, affectant souvent des formes bizarres.. Les caroubiers du reste abondent dans toute la tribu.

■ Mais ce qui est surtout ravissant, ce sont les interminables vei^ers d*orangers qui embaument les splendides vallées des Beni-Ouryiramèch ; rOuad Zigzel en est bordé tout le long de ses deux rives, et le gros bourg de Zigzel lui-même est étouffé au milieu de ce feuillage éternel, de .ces fleurs déneige que chantent les bardes Zenètes quand ils vont, au printemps, faire des tournées artistiques dans les endroits les plus fortunés de la tribu. Ils s'en retournent che? eux, rapportant, pour prix de leur poèmes, d'énormes charges de fruits d'or qu'ils vendent aux colporteurs. Ceux-ci vont les vendre à leur tour jusqu'à K'açbat El-Ayoun, Oujda, Nemours et Tlemcen.

Le derviche, qui est fou des oranges, des fruits, des gâteaux, en un mot de tout ce qui se mange, trouvait que le pays des Béni - Znasen était un véritable Eden. Il y vint à deux reprises différentes, en 1888 et ea 1893. ne manquant jamais l'occasion de se trouver à toutes les ripailles, s'arrangeant de manière à célébrer deux fois, fort dévotement, la Fête des Moulons dans des villages opulents. Aussi était-il toujours sur les routes, en quête d'un bon repas, à l'affût des ouaâda,

A la Zaouiya de Tazar'in, qu'il affectionnait tout particulièrement pour des raisons gastronomiques qu'il serait trop long de développer ici» il était considéré par ses condisciples comme un t'aleb peu sérieux, incapable de briguer, par exemple, les fonctions absorbantes et sédentaires d'un de leurs pédagogues qui venait de rendre à Dieu sa belle âme d'instituteur borné et grincheux. Il courait le pays, s' éclipsant des deux ou trois jours de suite, revenant de ses excursions, crotté, cou vert de poussière, les habits en lambeaux, déchirés par les épines des étroites pistes qu'il aimait à suivre dans les massifs montagneux de toute la région.

Un soir, au crépuscule, il ramena avec lui à la Zaouiya un individu trouvé au milieu de la forêt, égaré, perdu dans le fouillis des hautes broussailles.

C'était un homme d'une quarantaine d'années. Il avait fait à Fas de solides études, s'obstinant à travailler avec acharnement pendant plus de vingt ans, ne se croyant pas encore digne d'occuper une modeste chaire de professeur de grammaire dans Tune des innombrables chapelles de la capitale chérifienne. Poussé par la destinée, il était venu s'échouer dans les Beni-Znasen, sans un sou, recevant l'hospitalité dans toutes les mosquées où il passait la nuit, repartant le lendemain à la recherche d'une position sociale, demandant simplement la faveur de

EXPLORATION DU RIF fSH

pouvoir enseigner l'alphabet aux bambins de six ans. Il n'avait rien trouvé, toujours évincé par l'ombrageuse jalousie des cuistres qui refusaient impitoyablement à ce rival dangereux le droit de gagner honorablement sa vie. Et cela durait depuis son départ de Fas !

Le derviche, en le trouvant étendu sous un buisson, l'avait pris d'abord pour un de ces mendiants-pèlerins dont le nombre est incalculable au Maroc. Chemin faisant, les deux hommes causèrent. Le vagabond, ébloui par la réelle science de l'inconnu, se mit à lui prédire le plus bel avenir, un triomphe éclatant à la Zaouiya de Sidi Remdhan, qu'il s'agissait de conquérir de haute lutte, lui garantissant d'avance que les jeunes pédants ne feraient aucune difficulté de s'incliner devant son incontestable supériorité.

— Quand tu auras la chaire de grammaire, j'espère que tu penseras à moi, conclut le derviche en souriant dans sa barbe, avalant déjà, en imagination^ les montagnes de victuailles données à son protégé par les familles reconnaissantes.

L'autre, résigné à tout, se contenta de baisser la tête en signe d'acquiescement. Uui pouvait prévoir l'avenir ?

Ils marchaient maintenant, comme deux bons amis, en camarades, heureux de s'être rencontrés, de se soutenir, d'associer leurs deux faiblesses dans le combat à livrer en vue de la conquête scientifique de la Zaouiya.

Le soir, sous la coupole du séminaire, tous les instituteurs du bourg, prévenus de la présence d'un concurrent redoutable, étaient présents. L'inconnu, harcelé de questions pendant une grande partie de la nuit, bortit vainqueur de cette épreuve. A partir de ce moment, sa perte fut résolue.

Le chef de la Zaouiya, craignant d'être éclipsé lui-même par le malheureux savant, ayant en outre un neveu dont la candidature à l'emploi vacant s'imposait par le seul fait de sa parfaite nullité, invita le docte étranger à aller ailleurs utiliser ses précieuses connaissances.

Les instituteurs l'emportaient ! Race jalouse, pleine de fiel, consumée par Tenvie et l'orgueil, trop peu instruite pour se rendre compte de son ignorance et de sa royale bêtise, elle triomphait bruyamment, disant partout que ce nomade de Moh'ammed avait eu le front de s'ériger en protecteur d'un autre vrgabond, plus gueux, plus ignorant que lui. Le pauvre derviche succomba à son tour. Sa situation devenant difficile à la suite de cet échec, il quitta le séminaire pour courir après son protégé, qu'il ne retrouva plus. Et l'on no-nma à la chaire de grammaire le sémillant jeune homme, dont les complaisances servîtes envers les gros bonnets de l'endroit et l'étroite parenté avec le chef de la Zaouiya constituaient tout le mérite.

Les Beni-Znasen sont trop près d'Oujda pour être complètement indépendants. Le gouvernement impérial a réussi à leur imposer des

calds quMl foit surveiller par de mystérieux personnages, désignés dans le pays sous le nom injurieux de khbardjiya ^mouchards). Ces limiers de la police chérifienney trouvant tout intérêt à être en bons termes avec les chefs indigènes, s'associent naturellement avec eux pour pressurer les faibles, ceux qui ne peuvent pas se défendre. On se rappelle encore là-bas les exploits des Si bou-1-Enouar, Si 1-Mekki, Si t'-T*ahar el-Kébdani. Ces trois espions, chargés du service des renseignements, étaient abhorrés, méprisés et redoutés dans toute la tribu.

C'est l'administration préhistorique, c'est-à-dire celle du plus fort qui règne dans le Blad EB-Siha (pays insoumis). Les caïds sont des chefs de parti, nullement des administrateurs. Dans chaque contrée indépendante du Maroc, les familles riches se liguent, ont des clients, font la loi, sont les souveraines maîtresses. Cette étrange anarchie marocaine, sujet de perpétuel étonnement pour l'Europe, n'est au fond qu'une Oligarchie, admirablement constituée, ayant brisé pendant des siècles, pouvant briser encore les vains efforts des roitelets de Merrakèch. Toutefois, si la puissance temporelle de ces monarques laisse beaucoup à désirer, on aurait tort de conclure que leur autorité spirituelle ne doit pas être bien grande non plus. Souvenez-vous qu'ils sont les petits-Aïs de l'Apôtre, qu'ils ont dans les veines quelques gouttes du sang presque divin du prodigieux fondateur de l'Islam. Voilà, certes, une noblesse de vieille roche, mille fois supérieure, aux yeux des Musulmans, à toutes les lignées de rois illustres et puissants dont la Chrétienté peut s'enorgueillir.

A l'époque du premier séjour du derviche chez les Beni-Znasen, cette tribu avait l'honneur, peu enviable, de posséder quatre caïds : Ali ou Rabah', caïd de Beni-Khaled ; Ould Agoujil (le fils de l'orphelin) (A et B), caïd des Beni-Mengouch ; Ould El-H'ebib, caid des Beni- Atig ; Ould el-Bachir ou Mesaôud, caïd des Beni-Ouryimmèch. Ils avaient reçu le burnous d'investiture de la propre main du sultan.

— Allez, leur avait dit le prince, et n'imitez pas la conduite de ces traîtres qui sont la honte de l'Empire.

L'aventure tragique de l'ancien caïd des Beni-Znasen restait toujours présente à sa pensée.

Il s'appelait Ould El-Bachir ou Mesaôud. Lui aussi, avant d'être caïd, était venu à Fas et avait accepté cette ombre de vassalité afin de se rendre encore plus fort dans son pays, où il jouissait déjà d'une immense renommée, due à ses richesses et à ses nombreux partisans. Il avait fini par annihiler ses collègues des Beni-Znasen et des Angad. Entouré d'une puissance formidable, il était devenu un vrai pacha, menaçant à chaque instant de se révolter contre son suzerain, traitant en petit garçon le gouverneur d'Oujda, désolant au loin la contrée dans de continuelles r'azia. Les populations, mises en coupe réglée par ce tyranneau, portèrent leurs doléances à Fas, déclarant que

EXPLORATION DU RIF 19i

la situation n'était plus tolérable, donnant enfin à entendre que, si elles. n'étaient point secourues, elles feraient cause commune avec le terrible Ould-El-Bachir.

Les troupes impériales, envoyées contre le rebelle, lâchèrent pied, se mirent honteusement en déroute. Ce fut une débâcle générale. Le caïd, grisé par le succès, se donnait déjà des airs de prétendant, se laissant volontiers décerner par son entourage le titre de sultan.

L'impérial chérif de Fas épuisa toutes ses ruses dans le but d'attirer à la cour l'ennuyeux personnage. Lettres, cadeaux, messages, tout fut inutile. Ould El-Bachir ne bougeait pas de ses montagnes où il se sentait inattaquable.

Enfin, le sultan employa lé suprême traquenard : il envoya au caïd son propre chapelet et le tahlil bi-l-aman ( ^ Lj> V L JLI^* ), écrit en

entier de sa noble main. Le tahlil est un petit cahier sur les pages duquel on a tracé des carrés et des tableaux cabalistiques, accompagnés de certains chapitres et de certains versets du Coran, dans le but de préserver de tout malheur celui qui le porte. C'est la plus haute preuve d'amnistie et de pardon qu'un sultan marocain puisse offrir au rebelle qui craint pour ses jours.

Alors, toute défiance étant dissipée, le chef Zénète commit l'imprudence de se rendre au perfide appel de son souverain. Dès son arrivée à Fas, il fut arrêté et conduit sous bonne escorte à Merrakèch, où l'attendait un cachot, dont les portes ne s'ouvrirent jamais plus devant lui.

Ainsi périt cet ambitieux qui avait failli restaurer à son profit un petit royaume berbère. Son souvenir est resté dans l'Est rifain comme celui d'un vaillant patriote, ayant lutté, jusqu'au dernier moment, contre la race déloyale des Arabes. Sa légende, une belle légende dorée, au milieu de laquelle j'ai eu toutes les peines du monde à discerner le vrai du faux, est déjà toute formée. Le lyrisme des bardes Zénètes a couvert de trop de fleurs la mémoire d'un homme, qui ne fut, en définitive, qu'un chef tyrannique, un massacreur déterminé, un vassal félon.

Agriculteurs et éleveurs, les Beni-Znasen labourent leurs champs, sèment de l'orge et du blé. Ils louent ou possèdent de vastes étendues de terrain, soit chez les Angad, soit à Trifa ; ils conduisent, au printemps, leurs troupeaux de moutons, chèvres, chevaux, dans ces vastes plaines si recherchées pour leurs pâturages. Le gibier abonde dans la tribu. Lapins, lièvres, perdrix, oiseaux de passage se plaisent dans cet Eldorado où ils n'avaient guère été inquiétés jusqu'à ces derniers temps. Mais les indigènes, voyant que ces animaux se vendent bien en Algérie, commencent à les apporter vivants dans notre département, privant ainsi, d'une partie de leur nourriture habituelle, les chacals, ratons, renards, belettes et autres petits carnassiers qui ont élu domicile dans ce beau pays.

192 LE MABOG INCONNU

Chez les Beni-Znasen, on enterre généralement les morts dans les mosquées, le lien saint étant considéré comme infiniment préférable à tout autre endroit. Des tapis sont étendus sur les tombes, fraîches ou anciennes, et les fidèles viennent s'y étaler, des journées et des nuits entières, pour prier, manger et dormir. Si vous leur demandez la raison de cette coutume étrange, ils vous répondront :

— Aucune société ne vaut celle des trépassés. Avec eux, nulle indiscrétion, nulle trahison n'est à craindre. Ce sont des amis sincères, agréables, nullement ennuyeux.

Cependant, il arrive un moment où les mosquées ne peuvent plus contenir les cadavres qu'on ne cesse d'y enterrer. Alors on est bien forcé d'avoir un cimetière ; mais on le choisit aussi près que possible du temple, c'est-à-dire à l'ombre des figuiers de Barbarie dont toute mosquée est entourée.

Les nécropoles, situées en plein champ, ne sont l'objet d'aucun respect. Les indigènes viennent s'isoler au milieu des cactus, sans se préoccuper de savoir s'ils fument une sépulture ou tout autre terrain. Cette odieuse profanation est inconsciente ; elle souille habituellement des tombes anciennes, dans lesquelles reposent des aïeux oubliés, dont la dernière demeure n'est marquée par aucun indice, aucune dalle, rien qui puisse faire soupçonner qu'il y a là, à trois ou quatre pieds du sol, toute une génération plongée dans l'éternel sommeil.

Principaux Villages des Beni-Znasen (voir la carte du Rif Oriental)

Fraction des Beni-Ouryimbièch

Oulad-AUEch'Chehàb (les enfsinis du bel Ui)(A), ^LjuM Je ^V^î 50 feux, sur l'Ouad Tagma, au nord de la fraction.

Tagma (la vallée) (B), 100 feux, sur l'Ouad du môme nom. UJ' L? Village de marabouts se prétendant tous issus de la fille du Prophète. Autour de cet immense couvent, on voit quatre hameaux peuplés par de simples particuliers qui sont ravis de se dire khouddam (serviteurs) des religieux de Tagma.

Sidi Said (Mgr Heureux, nom propre arabe), 10 feux. juji« ^ ju^

Sidi UR'addj Es-Saîd (Mgr le pèlerin heu- Jl^^x^^M ^LjC] ^ j^**, reux) (A), 100 feux, sur l'Ouad Tagma.

Ould'El-Bachir ou Mesaôud fle fils du porteur ^ y.,^ jj^x.}\ jjj de la bonne nouvelle, fils (B) de fortuné) (A), 100 feux. Position inexpugnable au milieu des montagnes ; c'est là, dit-on, que le fameux Ould El-Bachir avait sa cour, son palais: la célèbre Dar Beïdha (maison blanche), chantée dans un poème arabe que je publierai peut-être un jour, texte et traduction, si Dieu me prête vie. Le SouV el-Arbà (marché du mercredi) se trouve au Sud-Ouest du village.

exploration du rif 193

Fraction des Beni-Atig

Tazaf^in (les sèches) (B), 300 feux, au Sud du Souk' Eth- ^\j\j\ Thelàtha (marché du mardi).

Zigzel (les terrains granitiques) (B), 500 feux, dans une J yi^j

délicieuse vallée d'orangers. C'est là qu'habitent les Oulad-Sidi 1-H'adjdj Es-Sa!d, marabouts vénérés, issus de l'idrisite Moulaye Ah'med.

Moulayeldri^ (Mgr Enoch; (A), 300 feux. Des tr^^j ^^ ^^ y

centaines de Zaouiya et de hameaux marocains portent le nom presque divin de l'illustre fondateur de la dynastie Idrisite, car la légende raconte qu'Idris l^»" aimait à construire des mosquées partout où il passait. Le village de Moulaye Idris^ dont nous nous occupons en ce moment, est situé non loin des sources de l'Ouad Zigzel.

Beni'Mousi (les enfants de Moïse) (voir page 137 note 1), 500 feux, sur le versant sud du Djebel Beni-Atig.

Oulad EV-Tebih (les enfants du médecin) (A), 50 «w^JI ^ ^ ^' feux, au commencement de la plaine des Beni-Atig.

El-AVech (la soif; (A), 100 feux, en plaine, au Nord-Est du (^^^ Souk' el-H'add (marché du dimanche). On prétend que ce bourg a reçu le nom qu'il porte parce que ses habitants ont la spécialité de fa-

briquer des âVaVichy singulier ât^Vouch (palanquin dechameau)^ v jJac Sidi bou-Houriya (Mgr qui a des silos ou des greniers) a>^ jf ^^ J^*» (A), tombeau somptueux, à l'extrémité septentrionale du désert. d'Angad. Les Beni-Znasen et toutes les tribus nomades viennent en pèlerinage sur la tombe de ce saint personnage, sur lequel je n'ai pu obtenir aucun renseignement biographique.

Fraction des Beni-Mengouch

Sidi Remdhan (Mgr Remdhan, nom du 9« mois de ^ L^sa/ j ^ J^m Tannée lunaire arabe), 100 feux. Célèbre zaouiya fondée par Sidi Remdhan. Son descendant direct, Si l-Mékki. mort l'année dernière (1894), était le mok'addem (supérieur) de l'Ordre de Moulaye Et'-T'ayyèb de Ouazzan. Cette confrérie a de nombreux adeptes chez les Beni- Znasen et chez nos Beni-Snous. Si Mefiah\ fils de Si l'Mékki, a succédé à son père dans les hautes fonctions de supérieur de la Congrégation de Moulaye Et'-T'ayyéb.

Moulaye Idris Trifa (Mgr Enoch de Trifa) aaj y ^j^ij ^^ y^^ y

(A), 10 feux. Population très dévote. Au Sud, le Souk'-el-Arbâ (marché dw mercredi) est situé, comme le hameau, sur l'Ouad Beni-Ouaklan. Zoouti/at Sidi l-Ekhdhar (Séminaire de Mgr ^^..toÂ'ilI ^^-^ ^ j ' V le vert. n. pr. arabe), 10 feux. Population de marabouts.

Zaouiyat Sidi Ali IrBékkaye (Sémî- sS^^^ ^5^ vS*^ *ij J

naire de Mgr AU le pleureur) (A), iOO feux. Ce village possède une grande zaouiya peuplée d'adeptes appartenant à la confrérie de Sidi Mouh'ammed ben Bou-Ziyan, patron de la ville d*El-K*nadsa, dans la Dhahra. Sidi Ali 1-Békkaye était un rm^d'ouh ^.^ . J^', c'est-à-dire un extatique célèbre. UOuad Beni-Ouaklan est bordé, sur ses deux rives, de nombreux séminaires. C'est peut être pour cette raison qu'il s'appelle la Rivière des enfants des esclaves^ ou des adorateurs de Dieu. EUKalà (la forteresse) (A), 200 feux, tout près de la source AxJLiJt de rOuad Beni-Ouaklan. En 1893, Moh'ammed ben T'ayyéb célébra la Fête des Moutons dans ce village.

Axth Abd-el'Krim {\es enfants (B) de l'esclave du ^J^'' ^ ^^'

Généreux, épithète de Dieu en arabe), 20 feux, non loin de la source de rOuad Cefrou.

Moulaye Idris En-Nékhla (M»*" Enoch du Alir^l ^jj -^ ^^ y dattier) (A), 50 feux, sur l'Ouad Cefrou. Grande zaouiya consacrée à Moulaye Idris. Ce village doit son surnom à un énorme palmier, plusieurs fois séculaire, planté, dit-on, par l'illustre sultan idrisite ; ce qui donnerait actuellement à c^t arbre l'âge respectable de onze cent cinq ans !

Oulad el-Mimoun (les enfants de Mimoun, n. pr. arabe ^>«:4' ^ i^ ^ î signifiant : favorisé par le sort), 400 feux, sur l'Ouad Cefrou.

Cefrou (ils devinrent jaunes) (A), 500 feux, sur l'Ouad ^ ^a^ Ce gros bourg doit son nom, dit la légende, aux prisonniers de guerre qu'un certain sultan Zénète faisait languir dans les cachots de ce village jusqu'au moment où il s'assurait par lui-même de la couleur safranée de leur peau. Alors il les mettait en liberté, mais les malheureux, arrivés au dernier degré de la consomption, ne tardaient pas à mourir. Cefrou est une petite ville où les mosquées et les Zaouiya sont nombreuses. Les étudiants, fort bien traités, y pullulent. Le derviche se rappelle encore, avec attendrissement, la grande bombance de 1888, donnée en l'honneur de la Fête des Moutons. Aussi a-t-il gardé un excellent souvenir de la capitale des Béni Znasen.

Moulaye Idris mià Cefrou (Monseigneur^ ^ct^ ^Lu/ j|*^ j ^ ' ^ ^ y Enoch de Cefrou) (A), 10 feux, sur l'Ouad Géfrou, au sud du Souk' el- Djoumouâ (marché du vendredi). Petite zaouiya consacrée à Moulaye Idris.

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