‹ Le Maroc inconnuChapitre 14 sur 16 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Et maintenant, vous qur me lisez, qui que vous soyez, pauvre ou riche, puissant ou faible, érudit ou demi>savant, n'attendez de moi ni synthèse ni analyse de mon travail.

S'il ne vous a pas trop déplu, s'il a ajouté quelque chose à vos connaissances, je suis satisfait en songeant qu'il ne mérite pas d'être voué aux dieux infernaux.

Cette Première Partie de l'Œuvre est expliquée en deux mots par son titre général : Le Maroc Inconnu, et, en 32 pages, par la PréftAce et V Introduction,

Pour faire taire, dès à présent, la critique malveillante ou bornée, une courte explication est nécessaire.

Trois hypothèses se sont présentées naturellement à votre esprit dès les premières lignes de l'ouvrage :

— Ou V auteur a été trompé par ses voyageurs musulmans, ou il est lui-même un imposteur, ou il dit la vérité, rien que la vérité, et, dans ce cas, il nous révèle un Monde inconnu.

En présence de ces soupçons, quel sera votre critérium pour bien juger de la valeur scientifique de l'œuvre, de la sincérité des explorateurs, de la parfaite bonne foi de celui qui écrit ces lignes ?

Je n'en vois qu'un seul, et il est péremptoire. Le voici :

Ouvrez le livre, arrêtez le premier rifain venu, lettré ou ignorant^ lisez-lui la partie concernant sa tribu, la région qu'il connaît.

Sa réponse sera ma oondamnation ou ma justifloatloii^

Que de fois ai-je fait moi-même cette expérience !

Dans les rues d'Oran, à la campagne, dans l'intérieur de la province^ partout où je rencontrais des Rifains, je les accostais, je leur parlais longuement de leur pays, leur prouvant que je le connaissais presque aussi bien qu'eux. Leur stupéfaction se traduisait immédiatement par une avalanche de renseignements nouveaux, de confidences précieuses, dont je tirais le plus de profit possible. Plusieurs de mes amis, se trouvant par hasard avec moi, ont été souvent les témoins de cette enquête originale, incessante, et de l'étonnement profond des Berbères, qui, après un quart d'heure de conversation, causaient, causaient toujours, ne songeant pas à me quitter, se laissant aller au doux plaisir de parler de la patrie lointaine, des usages, des coutumes qu'ils ne retrouvaient plus sur la terre étrangère. Un mot, un seul, un mot magique m'ouvrait les cœurs, faisait jaillir des lèvres de ces hommes simples des secrets relir gieusement gardés jusqu'alors : C'était le nom glorieux du Prophète, ce nom sacré qu'un musulman n'invoque jamais en vain. Et j'avais l'avantage immense de le leur dire dans leur langue, de le faire suivre des paroles sacramentelles destinées à prouver la vraie foi islamique de celui qui les prononce.

Puissance merveilleuse du langage, c'est à vous que je dois les résultats léconds de cette œuvre, les joies intimes éprouvées devant la moisson extraordinaire, lentement achevée, dont j'offre aujourd'hui les prémices à Celle que je ne puis nommer sans émotion, à notre Mère à tous, à la France, toujours grande, toujours généreuse.

Mais je serais un ingrat, si je n'accordais un dernier souvenir à l'homme providentiel qui fut le trésor inestimable, la principale source où j'ai puisé, le cerveau prodigieux d'où est sorti un Monde.

11 est encore au Maroc Ténigmatique mendiant, le sublime déguenillé, à qui, par pitié, on donnerait une aumône en voyant sa misère.

Je recevais de lui, le 17 Octobre 1895, la lettre suivante :

âOO CONCLUSION

ju« Ul *i- LT^ j JI.V 4ÎJ1 .iL vjXL» j fjJjs'^fy ^ -h- i^t^ J)

ou iUf ^ ^j6l L-vy J» jJ! ^^' j Ajj U. ^^ (Jl U? Lii» v:>J L. jL?

Louange à Dieu seul.

A Son Excellence Mff Moulièras, Que le salui du Dieu Trèe^Haui et ze$ bénédictions soient sur toi.

Si tu demandes de mes nouvelle^t (je f annonce que) je suis en bonne santé et en paix, Cp.p^ndant je voudrais bien savoir comment vous vous portez» Nous nous reverrons dans trois mois environ^ et ce sera un heureux moment. Je me trouve actuellement dans la région de Dar El- Beidha (Casablanca), Il est indispensable que tu apprennes à tes amis ce qui est. Salut. Ecrit le ÎO de Vexcellent Çafer de Vannée ISiS.

Moh'ammed ben Et'-Tayyéb. Que Dieu le seconde.

Le 20 Çafer 43 13 correspond au ii A(yât 1895, et la lettre n'a été mise à la poste que le 9 Octobre ! non à Casablanca, mais à Mogador, ainsi qu'en témoignent les timbres de l'enveloppe. Il faut donc supposer que le derviche, perdu dans un coin quelconque du district de Casablanca, sur le point peut-être de s'enfoncer dans l'intérieur du Maroc, aura confié sa missive à un coreligionnaire que ses affaires appelaient à Mogador. Et le coreligionnaire, empêché à son tour d'entreprendre immédiatement son voyage, aura dû la passer à un autre indigène, et ajnsi de suite, jusqu'au jour où une main inconnue la jetait à la boîte aux lettres de Mogador, près de deux mois après sa rédaction/

Quoi qu'il en soit, le derviche était en parfaite santé le 14 Août dernier. Je suis sûr qu'il erre en ce moment (40 Novembre) dans le cœur même du Maroc, là où jamais européen n'a mis le pied. Quelle moisson superbe il va me rapporter, s'il parvient jamais à sortir du mystérieux Empire!

L'intrépide explorateur m'a laissé, avant de partir, deux précieuses reliques : son bâton de voyage et une paire de babouches. Il avait sans doute une trique de rechange. Quant aux chaussures, comme elles étaient presque neuves, comme il ne tenait nullement à les exposer aux convoitises des Marocains, il préféra me les confier, et il s'en alla nupieds, avec une mauvaise djellaba sur le dos, certain de retrouver à la maison, à son retour, son petit dépôt. Pauvre diable, c'est toute sa fortune I

La dernière phrase de sa lettre^ énigmatique pour tout le monde, est très claire pour moi :

— a II evf indispensable que tu apprennes à tes amis ce qui est .>

Cela signifie : « Publie donc ton Maroc Inconnu; annonce la bonne nouveire à tes amis », c'est-à-dire aux Français, car le naïf voyageur est persuadé que je connais chacun de mes compatriotes en particulier, et que tous les descendants des fiers Gaulois sont, sans exception, mes très bons, mes très intimes amis.

Voilà qui est fait, cher et pauvre derviche. L'Exploration du Rifesi terminée. Je n'ai plus qu'à écrire (avec quelle satisfaction t) :

Page 1