LA KASBAH DES OUDAYAS
l'embouchure d'un lent fleuve africain où la mer entre largement en longues lames frangées d'écume, deux villes prodigieusement blanches, deux villes de Mille et une Nuits, Rabat el Fath, le Camp de la Victoire, et Salé la barbaresque, se renvoient de l'une à l'autre rive, comme deux strophes de la même poésie, leurs blancheurs et leurs terrasses, leurs minarets et leurs jardins, leurs murailles, leurs tours et leurs grands cimetières pareils à des landes bretonnes, à de vastes tapis de pierres grises étendus au bord de la mer. Plus loin, en remontant le fleuve, au milieu des terres rouges, rouge elle aussi, s'élève la haute tour carrée d'une mosquée disparue. Plus loin encore, encore une autre ville, ou plutôt les remparts d'une forteresse ruinée qui maintenant n'est plus qu'un songe, un souvenir de
pierre dans un jardin d'orangers. Et de Rabat la blanche à la blanche Salé, par-dessus le large estuaire du Heuve, de la solitaire tour de Hassan à Chella la mystérieuse, c'est, du matin au soir, un lent va-et-vient de cigognes qui, dans la trame de leur vol, relient d'un fil invisible ces trois cités d'Islam ramassées dans un étroit espace, ces blancheurs, ces verdures, ces eaux Est-ce mon imagination ou mes yeux qui voient dans cet endroit un des beaux lieux du monde ? Pareil aux grands oiseaux, mon regard se pose tour à tour, sans jamais se lasser, sur toutes ces beautés dispersées. Mais comme eux il revient toujours à la sortie du Heuve, sur le haut promontoire qui dresse au-dessus de Rabat une puissante masse en trois couleurs, de blanc, de vert et de feu. C'est à lui seul un paysage qui saisit l'âme tout entière, un paysage ardent et laiteux, brûlant et frais à la fois, tel qu'on pensait n'en pouvoir rencontrer que sur les toiles d'un Lorrain ou dans les grandes folies d'un Turner. Du coup pâlissent dans la mémoire les souvenirs, si romanesques pourtant, de ces comptoirs fortifiés que Venise en ses jours de gloire a semés dans l'Adriatique, de Trieste à Durazzo. Tous les peuples divers, venus ici pour une heure ou pour des siècles. Carthaginois, Romains, Arabes, Portugais, ont bâti sur ce rocher. Il y a là-haut un amoncellement prodigieux de murs rouges qui plongent à pic dans la mer ou s'appuient sur la falaise, les uns délités et ruineux, les autres surprenants de jeunesse, de force vivace; des buissons de cactus, des touffes de roseaux, toutes les espèces de figuiers; un amas de maisons misérables mais éblouissantes de chaux vive, où les sultans ont installé quelques
La Kasbah des Oudayas.
familles d'une tribu guerrière, la tribu des Oudayas, qui donne son nom au rocher; un beau palais mauresque avec sa cour, son jet d'eau, ses jardins, où les jeunes pirates s'initiaient jadis aux secrets de la navigation ; une porte géante qui à elle seule ferait une vraie forteresse; le mât léger d'un sémaphore; et au sommet de tout cela, dominant des lieues de mer et de campagnes vides, la tour carrée d'un minaret.
De près, cet étonnant décor, sous la lumière du plein midi, découvre bien son indigence. Le temps, les hommes, les vents du large ont attaqué cet appareil guerrier, détruit en mainte et mainte place la robuste perfection des choses. Les blanches maisons, accrochées aux éboulis des murailles, ne cherchent même pas à cacher ce qui s'entasse, dans leurs cours, de pouillerie, de femmes en haillons, d'enfants charmants mais sordides; les verdures, qu'aucune pluie n'a lavées depuis longtemps, sentent un peu la soif et la poussière en dépit de l'humidité marine; des détritus de toutes sortes descendent à la grève en longues traînées noirâtres au milieu des pierres écroulées. Il n'y a pas jusqu'aux nids de cigognes posés sur un pan de la ruine comme de larges plateaux d'immondices, qui ne se montrent, eux aussi, à nu dans leur pauvreté orientale, ajoutant leur misère d'oiseaux à celle qui s'agite déjà parmi ces murs embrasés.
Mais qu'on s'éloigne ou que vienne le soir, et le magique Orient refait aussitôt ses prestiges sur la Kasbah des Oudayas. Quand le soleil s'incline à l'horizon et qu'une lumière voilée de brume enveloppe ce rocher plein d'histoire, tout se recrée, tout
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