LE PALAIS DE LA BAHIA
ouR qui fut bâti ce palais qui semble le vestige d'un âge qui n'a jamais existé, et où tout aurait été gentillesse, grâce, musique, poésie? Pour quelle femme divine, pour quel poète charmant?... Voici une cour de dimension royale avec ses trois jets d'eau. En voici d'autres plus petites avec une seule vasque de marbre; et d'autres entourées d'arcades sous lesquelles s'ouvrent de hautes portes peintes et de petits volets minutieusement enluminés; et d'autres recouvertes d'un toit, qui ne reçoivent de lumière que par de minuscules verres de couleur enchâssés dans une dentelle de stuc, et où les yeux habitués à la grande clarté du dehors sont un moment à reconnaître le jet d'eau, les portes peintes, tout le mystère précieux
qui se cache ici loin du jour.
Voici des jardins qui ressemblent non pas aux jardins de chez nous, mais à d énormes caisses d'orangers enfoncées dans le sol, en contre-bas d'allées brillantes, toutes pavées de mosaïques, de rosaces et de fleurs d émail. De ces parterres profonds jaillissent, avec les orangers, des cédrats qui laissent pendre leurs lanternes jaune citron, des cyprès trois fois plus hauts que les petits toits verts qui entourent les jardins, des bananiers, des lilas du Japon, des cassies aux houppettes d'or parfumées, des daturas, des géraniums, un fouillis de plantes rustiques dans le plus complet désordre, comme si le jardinier avait dit à ces arbres et à ces fleurs : « Voilà l'espace que je vous ai donné : pas une herbe ne poussera hors de ces quatre carrés, au-dessous des allées brillantes réservées aux zelliges (i) qui sont vos sœurs d'émail; mais là où vous êtes chez vous, croissez à votre fantaisie, je vous abandonne à Dieu... »
Et tout cela embaume, et tout cela verdoie et brille, les fruits des arbres, les fleurs des parterres, les rosaces des allées, les bouquets des portes peintes, un peu fanés par le soleil et dont les ors s'écaillent, les tuiles vertes des toits, et les mille couleurs qu'on voit luire dans la pénombre des chambres, et aussi dans ces précieuses alcôves ménagées sur un côté du jardin, où le maître du logis venait avec ses femmes prendre le thé, écouter de la musique, regarder passer la lune entre les fuseaux des cyprès.
Entre tous ces endroits charmants, un labyrinthe détroits
(i) Petits morceaux de brique émaillée.
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Zû Bahia.
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couloirs, aux murs nus, blanchis à la chaux. Pas la moindre décoration, comme si les corridors de cette vaste demeure n'avaient pas été achevés. Évidemment l'esprit arabe n'éprouve pas, comme le nôtre, le besoin d'une perfection totale. A quoi bon décorer un lieu où la vie ne séjourne pas? Ces couloirs nus sont à l'image de ce pays, où de grands espaces vides séparent des endroits pleins d'agrément et de civilisation. Le sentiment qui tant de fois a inspiré la poésie arabe (le plaisir de retrouver l'eau courante, la
verdure et l'ombre, après le bled embrasé) guide aussi les architectes dans la construction des palais. C'est à dessein que dans les salles les plus richement décorées, la muraille reste nue et blanche entre les mosaïques qui régnent dans le bas, et le bandeau de plâtre qui porte sur sa dentelle la somptuosité du plafond. Et la même raison veut sans doute qu entre les cours et les jardins d'émail on laisse ainsi les corridors à leur triste abandon, afin de multiplier le plaisir d'arriver à l'improviste dans un de ces enclos enchantés.