DU HAUT DE LA BAHIA
OUT au fond de cette demeure, dans un lointain jardin secret, rempli comme un vase trop plein d'une végétation folle de bananiers, de physalis, de daturas et d'orangers, une petite porte en ogive s'ouvre dans une tour qui domine assez bizarrement, d'une hauteur de trois étages, ce palais à ras de terre. On monte un escalier brutal, et là-haut se découvre un spectacle si grandiose que du coup s'effacent de l'âme toutes les charmantes choses d'en bas. Imaginez autour de vous une immense étendue rosée de murailles et de terrasses dans une large ceinture verdoyante d'oliviers et de palmiers ; et là, tout près, l'Atlas éblouissant de neige, pareil à une gigantesque vague, suspendue au bord d'une plage avec sa frange d'écume, dans l'émotion, semble-t-il, d'un mouvement arrêté qui va
reprendre et s'écrouler tout à coup... Entre les verdures des palmiers et cette blanche vague menaçante, pas un pli de terrain, aucun accident du sol, rien que la plaine nue, barrée à l'horizon par ces montagnes formidables, où Ton devine à des miroirs de glace de foudroyantes cassures, des à-pic vertigineux, des brutalités effroyables, et aussi des mouvements d'une douceur infinie où le bleu des lointains semble se diluer dans la neige.
De l'autre côté de l'horizon, une longue suite de collines, baignées d'une chaude lumière, et qui, à défaut de l'air sublime des hautes cimes qui leur font face, ont reçu de la nature la grâce, les formes heureuses, le divin mensonge des couleurs. Entre ces collines et l'Adas, il y a bien cent kilomètres, mais l'air est si transparent que toute distance s'efface, l'immense plaine disparaît, la grande ville de terre séchée semble avoir juste la place de loger ses maisons et ses jardins dans cette
vaste étendue, et l'on dirait que le dernier palmier de l'oasis effleure la neige des cimes avec ses oranches balancées.
Vu de là-haut, la charmante Bahia n'est qu'une suite de terrasses bossuées, tachées de chaux, de toits encombrés d'herbes folles, d'espaces vides d'où surgissent quelques pointes de cyprès. Le regard plonge à demi dans les patios qui se pressent à l'entour, uniformément pareils, uniformément misérables, creusés comme des alvéoles dans un rayon de
MU