LA FORET DE CEDRES
Es qu'on entre parmi ces arbres, qui dépassent en magnificence tous les arbres de nos bois, on a ' l'impression d'avoir soudain rapetissé, d'être devenu lilliputien, de pénétrer dans un règne de la nature où tout est de proportions plus vastes, où la vie des hommes, des animaux et des plantes a plus de force, et de durée. Tandis que nos grandes futaies nous accablent de leur ombre et de leur mélancolie, ici au contraire la forêt, aérée et lumineuse, respire moins le mystère de la légende que la sérénité des hautes pensées claires. Au-dessus d'une brousse épaisse de thuyas et de chênes verts, les troncs énormes, largement espacés, portent leurs ramures étagées comme les gradins d'une immense architecture végétale. Chaque arbre, royalement isolé dans un domaine qui n'appartient qu'à lui, fait songer à
quelque palais d'été aux multiples terrasses superposées et verdoyantes. Les uns s'achèvent en pyramide de quarante mètres de hauteur. D'autres, brisés par le vent ou par l'âge, forment à leur sommet des nappes de verdure, pareilles à des prairies aériennes. D'autres, plus étonnants encore, sans aucune verdure sur leurs branches, se dressent comme de grands cadavres d'une blancheur sépulcrale. Surprenantes momies d'arbres, embaumées dans la résine qui les garde pour des siècles contre la poumture et les laisse debout indéfiniment dans la mort! Au milieu de cette forêt si empressée à vi\Te, ces géants pétrifiés ont la solennité du temps, l'indifférence d'un obélisque au-dessus d'une foule humaine occupée à ses besognes d'un jour. La plupart ont succombé à la vieillesse; beaucoup aussi ont été les victimes d'un drame fréquent dans ces forêts. Pour abattre ces colosses qui atteignent cinq ou six mètres de tour, c'est l'habitude des bûcherons de mettre le feu à leur pied. Il n'est pas rare qu'on brûle la moitié de ces arbres magnifiques, la plus puissante, la plus belle, afin d'avoir l'autre moitié. Fréquemment le cèdre résiste, le feu s'éteint, l'homme s'en va. L'arbre meurt, mais toujours debout, bravant les orages et le temps, il devient à son tour un de ces grands corps de pierre qui mettent au milieu de ces verdures une blancheur de statue. D'autres fois il arrive que le feu vienne à bout de sa besogne : l'énorme fût craque et se brise à trois ou quatre mètres du sol : mais sa masse trop puissante lasse très souvent la cognée, ou bien les moyens font défaut pour emporter ce corps trop lourd. Alors le blanc cadavre reste allongé sur place, et sa base charbonneuse, toujours enra-
La forêt de cèdres. — Azron.
UN CAlD CHLEUH.
cinée dans la terre, semble un gros cierge funèbre qui s'est éteint près de lui...
Ces forêts de l'Atlas forment dans la montagne de longs rubans étroits, séparés par des cuvettes profondes, remplies dénormes cailloux ronds qui semblent avoir été roulés par des ruisseaux de feu Les cèdres ne s'aventurent guère au-dessous de quinze cents mètres. Dès que le terrain se creuse, ils s'arrêtent. Il faut à leurs racines un sol couvert de neige la plus grande partie de l'année, et qui en conserve pendant l'été l'fiumi-
dité et la fraîcheur. D'en bas, on les voit tout là-haut, penchés au bord des cirques, comme les sentinelles géantes de l'immense troupe forestière qui se presse derrière eux. On dirait qu'ils redoutent la tristesse de ces dépressions stériles, auxquelles les indigènes donnent souvent le nom de vallées de la peur ou de la mort, et qui semblent emprisonnées dans leur grand cercle tragique.
II y a, çà et là par le monde, d'autres forêts de cèdres, au Liban, en Kabylie. Celles-là sont des forêts condamnées, mortes pour toujours à l'espérance. Elles ne se reproduisent plus et sont en train de disparaître, comme s'il n'y avait plus pour les nourrir, dans un univers appauvri, assez d'air, de lumière et de fraîcheur souterraine. Mais ici la forêt vit. Elle meurt et renaît sans cesse. Voilà peut-être la plus grande mer-
veille de cette forêt merveilleuse! Au pied de tous les arbres surgissent, entre lespieires, des pousses d'un vert bleu, qui dans quelques centaines d'années deviendront ces chefs-d'œuvre forestiers dont je vois les nappes paisibles s'étager autour de nous. Et quand partout ailleurs les cèdres ne seront plus qu'une grande image de souvenir et de poésie, les hommes pourront venir contempler longtemps encore dans l'Atlas, au milieu de ces troncs superbes, de ces pousses vivaces et de ces patriarches blanchis, les témoins de la Bible et du Cantique des Cantiques!
MARRAKECH