L'ARMÉE
Recrutement,
Dans les tribus du maghzen, qui forment une colonie militaire, le recrutement se fait à peu près régulièrement à raison de un combattant par foyer; mais dans les autres tribus la seule règle est le bon plaisir des caïds : lorsque le sultan a besoin de soldats, ces fonctionnaires lèvent des recrues dans les familles qui n'ont pas d'argent à lui donner et les envoient au maghzen; pour qu'ils ne s'échappent pas, ils les font le plus souvent enchaîner pendant la route.
Ces soldats doivent rester en service jusqu'à leur mort, à moins qu'ils ne se fassent remplacer par une personne de leur famille.
Il en résulte que dans l'armée marocaine on trouve côte à côte des vieillards et des enfants; on y rencontre aussi des gens borgnes
OU contrefaits, parce que les autorités prennent rarement la peine d'examiner les recrues au point de vue de leur aptitude au service.
Guich.
La base de Tarmée est la réunion des combattants appartenant aux tribus du maghzen et formant ce que nous avons appelé le guich.
Le guichy dont l'effectif dépasse rarement 9,000 hommes, se compose d'une partie sédentaire qui ne quitte pas souvent la ville ou la tribu où il a été formé, et d'une partie active qui alimente les escadrons de mesekhrin, mechaouri, etc., et presque tout le personnel administratif. Les cavaliers du guich sont à la fois soldats et agents du gouvernement, à peu près comme nos gendarmes.
Les guich principaux sont : les bokhari, oudaïa, cheraga, cher arda et sousi.
Les bokhari formèrent pendant longtemps une sorte de garde prétorienne qu'on fut obligé de disséminer dans diverses provinces pour arriver à la dominer; actuellement leur
influence a beaucoup diminué, mais néanmoins ils occupent presque tous les emplois importants de la cour.
Le guich des oudaïà a pour origine 3oo cavaliers de diverses tribus, qui avaient été choisis pour former Tescorte des sultans. Plus intelligents que les bokhari, les oudaïa ne tardèrent pas à former une tribu tellement puissante qu'elle put chasser le sultan Mulay- Abd-el-Rhaman de Fez Jedid. Ce sultan s'enfuit à Mequinez, réunit des troupes et s'empara de Fez Jedid après un siège mémorable qui dura un an (i); ensuite il partagea les oudaïa en trois fractions et donna leurs terres aux cheraga, dont une partie (ouled djama), commandée par le grand-père du grand vizir actuel, avait beaucoup contribué au succès des opérations.
Sous le règne de Mulay-Sliman, les cherarda occupaient un pays très fertile à l'ouest
(i) On voit encore sur le front ouest de Fez les traces des boulets envoyés par les batteries de siège; de leur côté les artilleurs de Fez n'étaient pas maladroits, car on raconte qu'ils envoyèrent une bombe dans une bassine en cuivre où le sultan venait de faire ses ablutions.
de Maroc (Zaouïa Cherradij, Ce sultan ayant voulu un jour pénétrer chez eux fut battu et fait prisonnier; mis en liberté sous la promesse de ne plus porter les armes contre cette tribu, il rentra à Maroc où il mourut peu de temps après. Mulay-Abd-el-Rhaman lui succéda; au bout de deux années de séjour à Fez, il revint à Maroc et n'eut rien de plus pressé que d'assaillir les cherarda; après un combat fort meurtrier ils furent battus et les femmes et les enfants transportés aux environs de Fez sur des chameaux; les hommes firent la route à pied. Ce sultan leur assigna comme résidence le territoire de la tribu des Aït Imour, qui peu de temps auparavant avait été enlevée par surprise et transplantée aux environs de Maroc.
Garde des viUes.
Il ne serait pas prudent de confier la garde de Fez, déjà très remuante par elle-même, à un seul des guich dont nous venons de parler; aussi le maghzen entretient dans cette
ville des combattants tirés des guich des oudaïa, cheraga et 3oo sousi.
Les ports de Rabat, Mogador et Larache sont les seuls qui aient un guich sérieux, les autres ports. sont gardés par des hommes recrutés un peu au hasard ou des cavaliers envoyés directement par le maghzen.
Chevaux, équitation.
Les chevaux du Maroc ont moins de sang que ceux de T Algérie, mais ils ont de bons membres, sont très durs à la fatigue et galopent avec aisance dans les pierres anguleuses dont presque tout le sol du Maroc est jonché.
Les cavaliers touchent une solde pour eux et leur cheval; cette somme étant rarement suffisante pour qu'ils puissent donner Torge à leur monture dans les mauvaises années , ils la laissent le plus souvent à T écurie et ne lui donnent que de la paille.
Il en résulte que les chevaux de Tarmée marocaine ont habituellement un aspect fort mi-
sérable, mais gagnent beaucoup dès qu'on les nourrît convenablement.
Quelquefois le maghzén alloue la solde du cheval en nature; la ration moyenne est de 3 kilogr. 25o grammes environ.
Les chevaux personnels du sultan et ceux de Tartillerie touchent une ration de 6 kilogr. 5oo et quelques brassées de paille par jour.
Quand on s^aperçoit que des chevaux bien nourris maigrissent sans cause connue, on leur donne une demi-livre de beurre fondu rance pendant trois jours de suite et on les laisse au repos. Cette médication est presque réglementaire ; il est rare qu'elle ne produise pas un excellent effet.
Les Arabes, ayant toujours besoin de moyens de transport, n^ont pas le temps de faire subir aux chevaux un dressage méthodique : ils s'en servent le plus tôt possible.
Ces animaux sont d'ailleurs tellement habitués à rhomme qu'ils n'est pas nécessaire d'employer de grands moyens pour les dresser, le choc d'une petite baguette, la pression
du coin de Tétrier suffisent à tout; Téperon est très rarement employé.
Les cavaliers laissent coucher leurs montures sur la terre nue par tous les temps et ne leur font jamais le pansage; ils leur permettent de se rouler en allant a Tabreuvoir et les lavent de temps à autre. Ils s'attachent à les faire passer partout sans jamais les brutaliser et considèrent Téquitation comme une chose tellement naturelle qu'ils n'en parlent jamais entre eux.
Ils n'habituent pas leurs chevaux à sauter les obstacles, ce qui a très peu d'inconvénients dans un pays où on ne trouve presque pas de haies et où les fossés sont en pente douce, en sorte qu'on peut y descendre au lieu de sauter. Bien entendu les Marocains se considèrent comme les premiers cavaliers du monde; ils ont certainement de grandes qualités, mais sans aller bien loin du Maroc, on trouve en Algérie des cavaliers qui leur sont supérieurs comme hardiesse.
Ils disent qu'en Europe il n'y a que des kîdàr (rosses) et en particulier ils ont une triste
idée de la cavalerie prussienne. Nous citerons à ce propos Tanecdote suivante : il y a quelques années, lors du séjour d^une ambassade prussienne à Fez, les militaires qui en faisaient partie eurent la mauvaise inspiration de faire devant le sultan une manœuvre de cavalerie.
Cette manœuvre n^eut aucun succès et se termina parla chute de Tun d'eux; les cavaliers se retirèrent peu enchantés du résultat obtenu et de Tair de commisération avec lequel on demanda à celui qui était tombé s'il ne s'était pas fait de mal. Au moment de leur départ le sultan fit exécuter une fantasia brillante (i).
A la cour, on estime surtout les chevaux étoffés, dont l'embonpoint fait honneur à leur propriétaire en prouvant que .Porge n'a pas été épargnée ; d'ailleurs, dans ce milieu on ne se sert guère que de mules : le ministre de la guerre ne monte pas à cheval deux heures par an.
(i) La même ambassade fit cadeau à Mulay-Hassan d'une machine à glace j malheureusement, dix minutes avant Tarrivée du sultan, cette machine éclata et tua plusieurs personnes, ce qui jeta un froid.
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A Toccasion des fêtes, mariages, etc., les cavaliers se livrent au lab-el-baroud (jeu de la poudre ou fantasia).
Ils se mettent sur un rang, partent au trot puis au galop , lèvent leur fusil dans la main gauche, le passent ensuite dans la main droite et prennent la charge; au signal d'un vieux cavalier qui se trouve au centre et sert de guide, ils crient : Bismillah ! (au nom de Dieu !) et tirent tous à la fois sans s'arrêter. Quelquefois ils tirent en arrière.
Si un cavalier tire avant le moment voulu, ses camarades le mettent à l'amende.
Cet exercice a l'inconvénient de mettre les chevaux sur les jarrets, par suite de l'habitude qu'on a de les arrêter . court après le coup parti : il est vrai que chez les Arabes les tares qui en résultent déprécient les chevaux beaucoup moins que chez nous, • Les fers n'ont que trois millimètres d'épaisseur; ils sont façonnés à froid le plus souvent; les clous sont fortement ployés de manière, à ressortir toujours très près du fer.
Les maréchaux. se servent d'un instrument
ayant la forme d'une pelle à feu à bout coupant, ayant 8 centimètres de large, d'un couperet , d'un marteau , et de tricoises fabriquées dans le pays.
Au lieu d'ajuster le fer sur le sabot ils ajustent le sabot sur le fer et abattent la pince ; cette ferrure ne résiste pas longtemps. Les maréchaux font aussi l'office de bitar (vétérinaire). Ils ont cinq grands remèdes : les pointes de feu, le goudron, le savon noir, la saignée aux membres , la cautérisation et la saignée au palais. Ils soignent adroitement les blessures produites par le harnachement et les maladies des pieds ; les chevaux blessés qui passent par leurs mains redeviennent rapidement disponibles.
Cavaliers du guich.
Ainsi que nous l'avons dit, parmi les cavaliers du guich, les uns sont en service- auprès du sultan et forment les mesekhrin, etc. Les autres sont dans leurs tribus et ne rejoi- gnent Tarmée qu'en cas de besoin. Dans ce
cas ils touchent en outre du rateb une solde (mouna). Quelques-uns d^entre eux servent d'agents aux pachas des villes et on leur donne le nom général de moghazni (cavalier dumaghzen).
Ils portent un fusil arabe à pierre dont la {>ortée ne dépasse pas 200 mètres, une poire à poudre à laquelle sont attachés un sac à balles et un instrument pour le démontage de Tarme, quelquefois un sabre droit à poignée en corne , plus court que nos sabres de cavalerie et toujours aiguisé. Souvent ils ont un poignard recourbé (koumia ou kandjar).
Le pistolet est très rare au Maroc : cette arme coûte autant qu'un fusil et effraye moins : on hésite toujours à attaquer un individu dont Tarme se voit de loin.
Quelques caïds possèdent des revolvers mais ne savent pas s'en servir convenablement.
Le fusil est habituellement enveloppé d'un étui en drap rouge qui ne dépasse pas la crosse en sorte qu'on peut le retirer très facilement ; au moment de partir pour le combat, les ca-
valîers renlèvent tous à la fois, par un geste un peu théâtral, et Tenroulent au pommeau de la selle.
La poudre est fabriquée en ville et livrée à mesure des besoins; dans rentourage du sultan elle est distribuée par Tartillerie.
Les balles sont de deux sortes, les unes entrent à forcement et sont placées sans bourre par-dessus la poudre ; les autres ont un calibre inférieur à celui du fusil; dans les cas urgents ou les introduit rapidement sans faire usage de la baguette.
Artillerie.
• Le guich fournit aussi Tartillerie de campagne qui se compose de deux bataillons, commandés chacun par un caïd agha, et formant i5 mia ou compagnies de loo hommes, rarement au complet.
Les canonniers sont armés d'un mousqueton à piston sans baïonnette.
Le matériel se compose de :
6 canonâ rayés de 4 de campagne;
6 canons rayés de 4 de montagne;
6 parrott de 10 livres;
6 withworthde montagne;
4 canons de 8 de campagne lisses;
3 mitrailleuses Gattling;
1 mitrailleuse Hotchkiss ;
2 mortiers de 1 5 ;
(Ces pièces sont de provenance française et en bon état (i).
4 canons analogues aux 4 de campagne;
24 canons de montagne lisses en bronze (de
provenance espagnole j; I batterie de montagne Withworth (achetée
dans rindustrie en Angleterre);
(Ces canons sont très mauvais. ) I canon Armstrong démontable ; 4 mitrailleuses belges; 6 mortiers d'environ i5 centimètres.
L'un des caïds agha est chérif et remplit les fonctions de chef de Tartillerie.
A Tartillerie se rattachent une cinquantaine
(i) En 1878, le gouvernement marocain déclina les offres de l'Allemand Konring, qui venait de lui offrir des canons Krupp de montagne.
de jeunes tolba auxquels on donne le titre de mohendez (ingénieurs) : ils connaissent Tarithmétique et un peu de géométrie.
Quand on envoie un détachement d'artillerie en expédition, on lui adjoint un de ces ingénieurs pour lire les hausses (car les caïds pour la plupart ne savent pas lire) ; souvent aussi on les emploie pour reconnaître les routes et faire des plans.
La plupart des connaissances qu'ils possèdent sont dues à un ancien officier du génie français, nommé de Sorty, qui a vécu au Maroc pendant plus de trente ans, sous le nom de Abd-er-Rahman.
Les réparations au matériel sont adroitement dirigées par un ouvrier arabe qui a fait son apprentissage en Europe.
L'artillerie peut emmener 2 batteries de montagne à dos de mulet et 2 batteries montées. Le reste du matériel se porte à dos de chameau.
Les batteries montées furent organisées avec des chevaux arabes et du harnachement français, les conducteurs s'habituèrent rapi-
dément à leurs nouvelles selles, les chevaux comprirent en peu de temps ce qu'on leur demandait et au bout d'une quinzaine de jours on exécutait des manœuvres aux allures vives dans tous les terrains.
Pour Pexpédition du Sous, on envoya ces pièces à Tavance sur des civières à chameaux. Le passage du défilé de Mina-Takandont fut très difficile : le caïd qui était chargé de cette opération délicate faillit être abandonné plusieurs fois par ses hommes , qui nianquaient de tout; un chamelier, ayant voulu dérober un obus, fut coupé en deux par l'explosion du projectile; un grand nombre de chameaux moururent d'épuisement. Les batteries finirent par arriver à Tarudaht et on put les atteler au grand ahurissement des chleuh, qui n'avaient jamais vu une voiture.
L'effet moral fut considérable et par la suite on en vint à prendre de simples chariots pour des machines infernales capables de faire sauter une tribu entière.
Artillerie des ports.
La défense des ports est confiée à un petit nombre de canonniers sédentaires (une centaine ou deux par port), qui servent de père en fils et touchent un rateb mensuel.
Leur service se borne à monter la garde et à tirer des salves de réjouissance.
Le matériel se compose d'un certain nombre de canons des modèles les plus divers, qui tirent par des embrasures percées dans des murs en terre de 2 à 3 mètres d'épaisseur.
Les affûts sont vermoulus et ont des formes étranges : les pièces sont beaucoup trop serrées en sorte qu'un seul obus pénétrant dans une batterie y produirait des désastres.
Aux angles des batteries on trouve généralement des magasins à poudre presque vides qui ne sont pas mieux protégés que les pièces elles-mêmes.
A Tanger, on voit 6 canons Armstrong de 20 tonnes, installés dans 3 batteries avec réduit, construites par des ingénieurs de Gibraltar.
Les canonniers de cette ville sont instruits par un ancien sous-ofïicier anglais.
Dans les autres ports il y a d'assez gros canons lisses, qui produisent beaucoup d'effet pourTceil, et des pièces rayées en petit nombre, n'ayant aucune valeur contre les navires cuirassés.
A Mogador, les canons qui avaient été encloués par les marins français n'ont pas été réparés, et les projectiles lancés par notre escadre sont encore au pied des parapets.
Le port de Rabat-Salé est celui qui est le mieux défendu après Tanger ; le service y est un peu mieux organisé que dans les autres, parce que pendant ses voyages le sultan passe presque toujours par ce point et visite les batteries, qu'on blanchit à la chaux pour la circonstance.
Ce port renferme 164 canons dont 3o pièces rayées de calibre de 1 2 environ , placées sur des châssis de fer de mauvaise qualité vendus autrefois au sultan par les Anglais. Ces châssis n'ont pas encore été installés faute de fonds.
On tire les pièces avec une poudre quel-
26o LE MAROC MODERNE.
conque sans connaître exactement les charges ni les hausses.
La plupart de ces engins sont envahis par la rouille, parce que les canonniers mangent rhuile qu'on leur donne pour les graisser.
Dans les deux villes, il y a 46 canonniers qui sont employés d'une manière permanente aux batteries et touchent une solde en sus du rateb mensuel.
ArtUleiie des places de Pintérieur.
L'artillerie des places de Pintérieur est tout à fait insignifiante; elle ne se compose que d'un petit nombre de canons lisses qui ne sont bons à rien.
Marine.
Depuis la guerre de Tetouan, le sultan ne fait plus flotter son pavillon sur les mers; toutefois il a un navire de commerce qu'il avait acheté à propos de l'expédition de Sous et était arrivé trop tard. L'équipage est composé de marins anglais, danois, etc. — On l'emploie actuellement pour faire du commerce sous
pavillon anglais, en attendant qu'on puisse s'en débarrasser.
Les descendants des anciens marins et pirates marocains (bharit), au nombre de cinq à six cents, ne sont plus employés qu'à décharger les bateaux.
Sauf Tanger, les ports du Maroc sont donc à la merci de la première puissance venue, n'eût-elle que des navires en bois. Le port de Tanger lui-même ne serait pas difficile à prendre, parce que ce n'est pas avec 6 canons mai servis qu'on défend une pareille place.
Renégats.
L'artillerie des ports, qui a précédé l'artillerie de campagne, renfermait autrefois un certain nombre de renégats et déserteurs de toutes nations. Ils procurèrent au sultan des pièces légères et s'en servirent avec succès dans les expéditions : souvent leur seule apparition mettait l'ennemi en fuite.
Par la suite ils furent de plus en plus négligés et disparurent peu à peu.
Actuellement il n'y a plus au Maroc qu'un petit nombre de ces malheureux; ils mènent d'ailleurs une existence cent fois plus misérable que celle à laquelle ils avaient cherché à échapper en quittant leur pays (i).
Génie.
On rencontre au Maroc d'excellents terrassiers venant de la province de Rif ; mais, dans l'armée, personne ne sait donner convenablement un coup de pioche, en sorte que l'exécution des moindres travaux de campagne est extrêmement laborieuse. Ces travaux sont généralement faits par les hommes de l'artillerie, dirigés par les mohendei dont nous avons parlé.
(i) Nous citerons parmi eux :
Un ancien officier du génie français nommé de Sorty, natif de Douai.
Le baron de Saint-Julien, médecin du grand vizir.
Le Belge Grignard, armurier.
Un Bavarois, ouvrier en cuivre ; il avait déserté à l'armée de la Loire en 1870, était entré à la légion étrangère, d*où il avait déserté au Ta filet.
Tous sont morts pendant l'épidémie de 1879.
Quelques déserteurs français et forçats espagnols qui menaient une vie des plus misérables.
Il est inutile d^entretenir les voies de communication, car le sultan ne possède qu'une vingtaine de voitures et, dans les cas difficiles, quelques coups des pioches portées par les batteries de montagne ont toujours suffi.
Dans les cas très rares où les rivières ne pourraient pas être passées à gué, on se servirait de radeaux formés par de grandes guerba (outres) recouvertes d'une plate-forme de nattes et de roseaux.
Noualb.
Outre ces troupes, les tribus fournissent des cavaliers appelés nouaïb, qui ne rejoignent Tarmée qu'en cas de besoin. Les nouaïb ne causent au sultan aucune dépense; ils reçoivent de leur tribu une dizaine de douros par mois pour subvenir à leurs besoins et s'approvisionnent par des convois organisés à leur guise.
Les tribus berbères, notamment celle du dîr de Maroc, Aït-Imour, Mesfouia, etc., fournissent aussi des nouaïb à pied, qui rendent de
grands services; ce sont les combattants de cette espèce qui ont le plus énergiquement résisté aux Espagnols pendant la guerre de Tétouan.
Le recrutement des nouaïb se fait de la manière la plus irrégulière, parce que les individus désignés par les caïds se rachètent autant que possible à prix d'argent.
Infanterie (asker).
L'organisation dont nous venons de parler était à peu de chose près celle de Tarmée de Mulay-Abd-er-Rhaman, sauf que la cavalerie du maghzen était plus nombreuse et plus disciplinée qu'aujourd'hui, et que Tartillerie ne comprenait qu'une dizaine de pièces, le plus souvent traînées à bras par des renégats.
Après la bataille d'Isly, ce sultan songea à créer de l'infanterie sur le modèle des réguliers de El Hadj Abd-el-Kader.
Les premiers bataillons furent organisés par un caïd nommé El Hadj Ali Tunsi (de Tunis) et par un officier turc qui, quoique mu-
sulman, fut soumis à tant de vexations qu'il finit par abandonner la partie.
L'uniforme, qui donnait aux Asker un faux air de soldats chrétiens, déplut souverainement aux chérifs et à Mulay-Abd-er-Rahman lui-même.
Pour se débarrasser des plaintes et désagréments que lui causaient les nouveaux venus, il les confia à son fils Sidi -Mohammed, qui remplissait les fonctions de khalifa, et passait pour être ami des nouveautés; ce sultan peut être considéré comme le véritable fondateur de rinfanterie marocaine.
Néanmoins les anciens serviteurs de Mulay- Abd-er-Rhaman ne cessent de contester l'utilité de rinfanterie, de vanter l'ancienne organisation, la mobilité de l'ancienne armée qui n'avait que très peu d'impedimenta et pouvait partir en expédition subitement, les marches forcées qu'on pouvait faire pour surprendre l'ennemi, et enfin l'aspect majestueux que présentait une troupe tout entière vêtue de l'habillement traditionnel des Marocains.
Encore aujourd'hui, l'uniforme des nou-
veaux soldats est un sujet de répulsion pour bien des gens; on pourrait citer des caïds qui en rentrant chez eux se hâtent de revêtir des habillements arabes pour avoir la paix du ménage.
Depuis Tavènement de Sidi-Mohammed, le nombre des bataillons ne cessa d'augmenter; aujourd'hui il est de 29, désignés indifféremment par le nom de leur chef ou par celui de la province dont ils sont tirés.
La majeure partie de Tinfanterie ne sort pas du guich; les hommes sont choisis au hasard et montrent peu de fidélité au sultan.
L'effectif total ne dépasse pas 7,000 hommes .
Armement^ équipement.
L'armement est très mauvais, parce que le gouvernement, malgré ses tergiversations et sa méfiance instinctive pour tout ce qui vient d'Europe, fut victime d'industriels qui lui vendirent des armes de rebut arrangées à Liège ou ailleurs. .
L'équipement est fantaisiste, quelques hom-
mes ont des gibernes et des fourreaux de baïonnette, d'autres ne possèdent rien de ce genre et sont obligés de porter la baïonnette dans le dos,, ou de la laisser au bout du canon.
Le hâvre-sac étant inconnu, les hommes mettent généralement sur des chameaux ou des ânes les rares effets qu'ils possèdent.
Pour abreuver les soldats pendant les longues marches et faire les provisions d'eau, chaque bataillon emmène un mulet chargé de deux énormes outres en peau de bœuf appelées raouïa; bien souvent les raouïa sont prises d'assaut.
Habillement.
La cavalerie porte un pantalon arabe en toile ou en drap, une ou plusieurs chemises portées par-dessus le pantalon, un caftan recouvert d'une longue chemise blanche, un burnous, une chéchia et des babouches jaunes. Les bottes de cavalerie, temmag^ sont très peu employées, en sorte qu'à cheval l'œil de l'é-
268 LE 3fAROC MODERNE.
trier porte constamment sur la peau en y laissant des marques indélébiles (i).
Les élégants étudient à Favance^ sur un mannequin en osier^ Tefifet de leur accoutrement.
Les caïds portent un gros turban blanc enroulé comme le fil d'une bobine; les chefs des mesekhrin et des moulinn moukhala ont en outre une cartouchière portée par devant et un long foulard attaché à la ceinture et dont ils tiennent la crosse de leurs fusils. Chez les caïds agha des mesekhrin^ la cartouchière est en velours brodé d or et constitue le seul insigne du grade qui existe dans Tarmée.
L'infanterie et Tartillerie ont une veste et un gilet généralement rouges , des culottes en toile bleue, un tarbouche (calotte ronde), des babouches jaunes et quelquefois une chemise Y>OTtée par-dessus le pantalon.
Un bataillon instruit à Gibraltar (aux frais du gouvernement anglais), sert uniquement à figurer dans les cérémonies et à rendre les
(i) Par raison hygiénique, les Arabes cherchent autant que possible à avoir les pieds à Tair.
honneurs aux ambassadeurs ; il est un peu mieux vêtu que les autres.
Tous les habillements sont faits à peu près sur la même mesure ; si les manches sont trop longues on les retrousse.
Il n'y a pas d'uniformité dans les modèles, et souvent au milieu de gens habillés de rouge on en trouve qui portent des vêtements de fantaisie de couleurs diverses; on en rencontre même qui portent de vieilles livrées de domestiques de magasins de nouveautés avec des basques énormes.
Habituellement les soldats sont déguenillés parce qu'on n'ose pas les habiller, dans la crainte qu'ils ne vendent leurs effets pour déserter; la veille des fêtes, ou lorsqu'on attend un ambassadeur, on distribue par bataillon un certain nombre d'effets.
Grades.
Dans les trois armes les grades principaux sont :
Caïd-agha, chef de bataillon; Khalifa du caïd-agha, adjudant-major;
Caïd-el-miâ, officier de cent hommes ,
Mokaddem, sergent.
Il n'y a pas de grade supérieur à celui de caïd-agha : le gouvernement n^a pas créé de généraux parce qu'il craint que ces personnages n'arrivent à acquérir trop d'autorité.
On trouve d'autres grades répartis de la manière la plus irrégulière :
Melazem (lieutenant), humbachi (chargé de 10 hommes), chaouch (caporal), bach chaouch (sergent-major).
Chaque bataillon a aussi des tambours, clairons, et des sapeurs ridiculement accoutrés d'une peau jaune mal tannée, portant gravement des haches larges et légères qui ressemblent à des hallebardes.
Comme l'armée voyage presque toujours pendant les grandes chaleurs, la marche devient très pénible et tout le monde cherche à être monté qui sur un cheval, qui sur une mule, un chameau ou un âne.
Il en résulte que les hommes gradés sont montés le plus souvent ainsi que leurs dômes-
tiques; chaque miâ (compagnie) a en outre un étendard (alem) porté par un cavalier; au bout de quelques étapes, si on regarde un bataillon en marche, on ne sait plus au juste si on a affaire à de Tinfanterie ou à de la cavalerie en partie démontée.
L'ensemble des cavaliers de chaque bataillon porte le nom de khiala.
Solde.
La solde se compose d^ deux parties : mouna (solde proprement dite), et liada ou supplément attribué au grade. En moyenne, elle est de I fr. 5o par jour pour le chef de bataillon, de ofr. i5 centimes pour le fantassin et de o fr. 40 centimes pour le cavalier et son cheval.
Le service de la solde donne lieu aux plus grands abus, car le système des hommes de paille est pratiqué sur une vaste échelle; les revues périodiques ne remédient que faiblement au mal parce qu'elles n'ont pas lieu inopinément.
Les soldats sont logés dans des fondouk (auberges-écuries) d'une saleté révoltante; ils se procurent à leurs frais la literie, qui généralement se réduit à une simple natte et à un vieux haïk.
Punitions.
Il n'y a aucune règle précise pour les punitions.
Le fouet (assa) est très employé ; on ordonne au coupable de se coucher à terre ; trois de ses camarades le tiennent solidement et un quatrième, qui est souvent une ordonnance du chef qui a ordonné la punition, lui donne les coups de asfel.
L'ordonnance ou domestique d'un caïd peut être ainsi chargé de battre un de ses supé^ rieurs. Cet usage est général au Maroc; on prend un soldat comme domestique et en même temps on lui donne les droits d'un caïd.
Une deuxième punition (qui produit moins d'effet que la première), est celle de la chaîne : on enchaîne les coupables par groupes de dix
dans un endroit quelconque, souvent en plein air, et on les laisse jusqu'à ce que celui qui a ordonné la punition songe à les faire sortir ; en partant ils paient une once au gardien de la chaîne.
Occupations des soldats. Discipline.
La faiblesse de la solde force les soldats et les officiers à exercer les métiers les plus vulgaires; les insignes sont inconnus et les hommes ne font pas le salut militaire à leurs supérieurs, tout au plus accordent-ils à leurs chefs directs quelques marques de respect.
Les caïd elmiâ sont quelquefois obéis, mais lesmokaddem n'ont presque aucune autorité.
Les soldats vendent souvent leurs effets au marché, les caïd en font autant, habillent leur famille avec le drap des uniformes et en font des couvertures de selle.
Au moment des récoltes ou à l'approche des expéditions, les hommes désertent avec un ensemble remarquable; on les ramène quelquefois, mais on n'ose guère les punir.
Les chefs ignorent que Tart militaire existe et croient que la guerre est une série de combats individuels où chacun se tire d'affaire avec ses sahab ou clients.
Il résulte de tout cela que les troupes sont estimées seulement au point de vue de leur attachement au souverain, qui seul peut les maintenir dans le devoir, puisque la discipline n'existe pas.
La religion joue un grand rôle dans la conduite de ces troupes; les chefs paraissent avec un chapelet à la main et disent des prières de temps à autre : on conçoit que les gens sur lesquels ces prières ne font pas d'effet ne se gênent pas pour déserter dès que les vivres manquent au camp.
Le drapeau du sultan est rouge, mais les étendards que portent les troupes devant elles sont de couleurs diverses auxquelles on n'attache aucune importance.
Dans un bataillon d'infanterie, une mia (compagnie) a même un étendard dont la hampe est surmontée d'un croissant : on n'a jamais su pourquoi, car le croissant est un
emblème turc et ne figure sur aucun autre drapeau marocain (i).
L'artillerie de campagne et une partie de rinfanterie sont instruits à la française par la mission militaire française depuis 1877. Le reste de Tinfanterie est dirigé par un ancien lieutenant de Tarmée anglaise, qui prend le titre de colonel. Ce personnage est complètement au service du sultan.
Des expéditions.
Le gouvernement n'a pas de siège déterminé : pour maintenir son peuple dans le devoir et assurer le rendement des impôts le sultan est obligé de voyager très souvent, afin d'agir sur les populations non seulement par la force des armes, mais surtout par son influence religieuse et personnelle (2).
(1} Le croissant ne figure ni sur les monuments, ni sur les objets de fabrication marocaine. Cet emblème appartient aux Turcs, avec lesquels les Marocains n'entretiennent aucune relation.
(2) La présence du sultan est absolument nécessaire au règlement de certaines affaires, en sorte que dans aucun cas il ne pourrait quitter le Maroc pour visiter l'Europe. D'ailleurs la tra-
•^TÏW/»
Les voyages se font presque toujours au commencement de l'été , pour diverses raisons : à cette époque les jours sont longs et les travaux de campement peuvent être terminés avant la nuit, les récoltes sont encore sur pied et on peut s'en emparer; les rivières sont généralement guéables, enfin le tempérament des Arabes leur permet de résister à la chaleur, tandis que ni leur habillement ni leur campement ne sont organisés pour braver le froid et la pluie.
A chaque station dans une grande ville, le sultan emploie une partie de Tarmée à des expéditions secondaires, en sorte que Ton peut dire que Tétat normal des troupes marocaines est d'être en route.
Lorsqu'on arrive dans les villes, on commence par se reposer et réparer les pertes de toute nature qui ont été faites ; on envoie les chevaux et mulets se refaire dans les tribus, ne gardant que le strict nécessaire pour le service courant; à peine l'armée est-
dition s'opposerait à ce voyage (qui néanmoins a plusieurs fois été annoncé par les journaux).
elle réorganisée, on se prépare à partir de nouveau, en sorte qu'il reste peu de temps pour une instruction régulière et méthodique •
Ces voyages étant très fréquents et durant de deux à quatre mois,. chacun s'arrange de manière à passer aussi commodément que possible le temps de la route.
Les tentes en usage sont de plusieurs sortes : les tentes coniques en toile blanche pour les soldats, mokaddem, et caïd-al-mia; elles portent, suivant leur grandeur, les noms de : boukera, terrahia, rzana; les tentes cylindro-coniques (koubba) ou oblongues (outak) sont réservées aux caïds -agha. Elles sont faites de deux épaisseurs de toile blanche d'assez mauvaise qualité et doublées en indienne. La partie cylindrique est maintenue par vingt-huit bâtons verticaux de i mètre de hauteur passés dans des coulisses ménagées à cet effet; elle peut se détacher et s'ouvrir sur quatre faces pour laisser circuler l'air.
L'intérieur est organisé comme une cham-
bre ordinaire, en sorte que les officiers marocains ne sont nullement dépaysés en route.
Quelques-uns d'entre eux emmènent même des femmes : pour qu'elles puissent prendre Pair sans être vues, ils font planter une deuxième koubba reliée à la première par des panneaux verticaux, de manière à former une sorte de cour.
Le domicile du sultan, appelé aferreg, s'installe au point le plus élevé du camp afin que nul ne puisse voir ce qui s'y passe.
Il se compose d'une koubba surmontée d'un grand auvent conique au sommet duquel se trouve une boule dorée : le tout est entouré d'un vaste paravent circulaire à l'intérieur duquel se trouvent les koubba des femmes et des esclaves. A l'extérieur, on établit une tente qui sert de mosquée et une autre dans laquelle le sultan donne des audiences.
Les ministres, les artilleurs et les cavaliers du maghzen campent autour du aferreg, de manière à former une enceinte continue dans l'intérieur de laquelle la place de chacun est fixée depuis un temps immémorial.
Les canons sont placés en batterie dans la direction du kebla.
Le ministre de la guerre campe à part, au milieu d'une enceinte formée par les troupes de rinfanterie et qui renferme les munitions de Tarmée. Comme on craint que les soldats ne gaspillent leur poudre, on ne leur donne qu^une ou deux cartouches; lorsqu'on s'attend à une affaire on leur distribue à chacun une dizaine de cartouches de 12 grammes environ.
Entre les deux camps se trouve un sok qui présente la plus grande analogie avec ies marchés des villes; on y débite des grains, dé la viande de chameau cuite avec de rhuile dans de grandes marmites; on y abat des bœufs et des moutons.
Les camps des nouaïb sont disposés à peu près symétriquement alentour.
Les animaux de réquisition arrivent peu à peu; lorsqu'ils sont réunis, on doit s'attendre à partir d'un moment à l'autre.
Cette incertitude peut durer plusieurs semaines : l'attention des tribus qui seraient
tentées de se sauver sur le passage du sultan se fatigue, et au moment du départ réel il est trop tard pour fuir.
Départ.
On part généralement un samedi, dans Tordre suivant, qui est conservé pendant la route :
L^infanterie charge ses bagages et souvent ses fusils sur des chameaux et part avant Taube dans le plus grand désordre.
Presque tous les hommes gradés sont à cheval et armés les uns du fusil arabe, les autres d'un fusil à baïonnette dont ils prétendent se servir en guise de lance; les nouaïb et bagages partent un peu plus tard.
Le ministre de la guerre, monté sur une mule, part avec Tinfanterie, laissant un certain nombre de ses domestiques avec mission de faire suivre les traînards à coups de bâton.
Le sultan monte à cheval au milieu d'un cercle formé par la cavalerie du maghzen et Tar-
tillerie. Il se tourne successivement vers chaque corps de troupe, devant lequel se répètent les saluts réglementaires, puis on se met en marche au son de la musique dans Tordre suivant : les mesekhrin cheraga; la musique à cheval, deux batteries de montagne; les mechaouri, le sultan précédé par des chevaux de selle tenus en main, accompagné par quatre hommes à pied, suivi d'une litière chargée sur deux mules, de Ba-Ahmed, du Moul Skin, Mdol, etc.
En arrièrie, marchent les ministres et le reste de la cavalerie du maghzen, des détachements de nouaïb et des flanqueurs accompagnent la colonne et sondent le terrain à une assez grande distance.
L'aspect de cette armée est d'autant plus pittoresque que chaque troupe est précédée de nombreux étendards.
L'arrivée à l'étape est une répétition de la cérémonie qui se fait dans le palais sur le passage du sultan; la musique joue à cheval et les fantassins forment un cordon continu jusqu'à la tente du sultan.
Chaque caïd rentre dans sa tente et reçoit les hommages de ses subordonnés, après quoi chacun vaque à ses occupations.
Vers six heures, les tribus apportent la mouna^ que Mulay-Hassan fait compter lui-même; elle se compose habituellement de : orge, blé, moutons, pots de beurre fondu, sacs de farine.
Le sultan fait dire les prières dans la tentemosquée : il est placé derrière un imam spécial et il prie accompagné des moulïnn-frach, eunuques, mouketin (astronomes); le grand vizir prie de son côté avec ses secrétaires.
Habituellement on doit prier en regardant un mur afin de n'être distrait par personne : dans un camp où tout le monde passe et repasse on tourne la difficulté en fixant les yeux sur une planchette munie d'un pied.
Les prières du fedjer, celles du moghreb et de Tacha sont annoncées par un coup de canon qui doit faire le plus de bruit possible , aussi met-on dans la pièce des .
charges considérables.
La prière du moghreb est une imposante
cérémonie : les gardes montantes s'accrou- ' pissent devant la mosquée en tenant verticalement leurs longs fusils : suivant les prescriptions du Coran, elles ne doivent pas prendre part à la prière. Ensuite les feux s'allument et on prépare le souper (acha), qui est le seul repas sérieux que les soldats puissent faire; puis le camp est envahi par un torrent d'harmonie : la nouba alterne avec Torchestre dont nous avons parlé; cette musique prédispose singulièrement au sommeil.
On se garde avec soin pendant la nuit; chaque caïd a huit ou dix personnes autour de sa tente. Malgré cela les vols sont très communs; car, suivant une expression arabe :
« Il y a des gens qui en causant seraient capables de voler les dents de leur interlocuteur sans qu'il s'en aperçoive. »
Quelques caïds, par surcroît de précaution, attachent leurs coffres au rekisâ (montant de la tente) avec une grosse chaîne de fer(i).
(i) Quand un vol important a été commis, le ca!d de garde
On ne fournit pas de factionnaires pour la garde du camp; les hommes de garde se couchent par groupe de deux, chacun étant censé veiller pendant la moitié de la nuit- Ils s'appellent fréquemment par un cri qui est une invocation à Mahomet et fait le tour du camp dans les cas graves.
En route, lorsqu'on craint d'être attaqué, on organise des avant-gardes, arrière-gardes, flanqueurs de cavalerie et quelquefois d'infanterie, on serre la colonne et chacun met la main à son fusil; il est probable que les chefs songeraient bien plus à combattre personnellement qu'à diriger leurs hommes.
Quand on redoute une attaque de nuit, on dispose les canons dans les directions les plus exposées, et on fait coucher les canonniers à leur poste; toute la cour, même les ministres, passe la nuit derrière les pièces, le fusil à la main « pour défendre le sultan » .
est obligé d'en rembourser le montant : il s'arrange ensuite pour trouver les voleurs.
Lorsqu'un des chérifs d'Ouezzan voyage avec le sultan, sa tente est considérée comme sacrée et les gens accusés d'un vqJ peuvent offrir d'y aller prêter serment. On. peut également aller donner le a hak Allah » sur les canons.
Tactiqae de la cavalerie.
Le cavalier marocain ne comprend guère qu'on attaque Tennemi autrement que par des mouvements tournants et par surprise.
La vitesse étant le meilleur moyen d'échapper aux balles, il se lance à fond de train, lâche un coup de fusil à 5o mètres au plus de Tennemi sans s'arrêter un instant, fait demitour et recommence la même manœuvre quelque temps après ; au besoin il tire en arrière.
Il y a des gens qui, au galop, tirent un lièvre à balle franche, mais ils sont rares, et l'efficacité de ce genre de tir est fort contestable. Habituellement une affaire entre deux troupes de cavalerie marocaine n'est qu'une série de combats individuels; le chef n'intervient que pour donner le signal de l'attaque, Bismillah Sahabna! (au nom de Dieu, mes amis!), chacun se lance ensuite suivant son inspiration.
Ces combats sont si peu meurtriers qu'en y assistant on est tenté de demander si on se
bat OU si on s'amuse : il semble que lorsqu'une troupe se précipite sur une autre elle cherche à Teffrayer par la détonation de ses armes plutôt qu'à lui tuer du monde.
Manière d'agir avec les tribus.
Les opérations militaires qui ont lieu dans les tribus ne peuvent pas être comparées à la guerre que nous faisons en Algérie, parce que le sultan a la religion pour lui.
Mulay-Hassan n'entre pas sur le territoire d'une tribu sans avoir reçu la visite du caïd et des notables, de manière à être renseigné sur les .dispositions de la population à laquelle il aura affaire.
Lorsque les habitants fournissent la mouna et les impôts en retard, on séjourne peu de temps sur leur territoire et on passe à une autre tribu; sinon on s'installe dans le pays pendant des semaines, on se met à la recherche des silos et des troupeaux, et on ne se retire que lorsque la tribu, menacée d'une ruine complète, demande « l'aman » (pardon).
Les silos (i) sont creusés en plein champ et soigneusement dissimulés, en sorte qu'on peut passer sur eux sans les trouver; cependant on trouve des soldats qui reconnaissent l'emplacement en flairant la terre. Le pillage est quelquefois troublé parles habitants, hommes, femmes et enfants qui viennent défendre leur bien : presque tous les combats commencent de cette façon.
Quelquefois on envoie des troupes faire des pointes dans la tribu insurgée; comme le sultan n'a pas de généraux, on met la colonne sous la direction d'un personnage quelconque du maghzen, réputé connaître le pays, et qui sert de guide.
Les connaissances militaires des Marocains se bornant à Téquitation : cette manière de faire n'a rien qui doive étonner; tout marche d'ailleurs assez mal à moins que le but de l'expédition ne soit bien visible.
Quand on s'attend à une résistance énergique, on s'arrange de manière à ce que les coups ne soient pas reçus par les soldats
(i) Trous tronconiques qui servent de greniers.
marocains; c'est toujours de cette façon qu'on opère dans les pays de montagnes : on gagne une tribu voisine de celle qu'il s'agit d'attaquer, on lui distribue de l'argent et des effets, on lui promet de lui laisser le produit du pillage, et on la lance contre les récalcitrants. Souvent les cavaliers de cette tribu sont enchantés d'attaquer, avec l'appui du sultan, des gens contre lesquels ils ont une vengeance à exercer : la connaissance des rancunes qui divisent les tribus berbères est un -des auxiliaires les plus puissants du gouvernement.
Après le combat, on décapite les morts avec de mauvais couteaux, on apporte les têtes au camp sur la pointe des baïonnettes ou accrochées aux baguettes des fusils; on les envoie ensuite dans les villes et les tribus. Pour les conserver, on les imprègne de camphre et même de sel ordinaire ; lorsque malgré cela elles sont par trop décomposées, on les enferme dans des sacs en peau.
Quand une tribu a envie de demander ïaman, elle commence par envoyer à l'entrée du camp des femmes qui se mettent à crier
pour attirer Tattention du sultan, lequel, au bout d'un temps plus ou moins long, les laisse entrer et fait prendre note de leur requête.
Invariablement elles racontent que les temps sont durs, que leurs maris n'ont rien pu donner au sultan, etc. ; les hommes se présentent ensuite et font acte de soumission en coupant les jarrets à un bœuf (i), mais pour ne pas être arrêtés avant d'avoir été entendus, ils ont soin de se faufiler auprès des canons, qui sont considérés comme sacrés ; les canonniers pourvoient à leur nourriture jusqu'à ce que le sultan air signifié sa volonté. Le plus souvent la tribu est condamnée à payer une forte amende; si elle ne peut pas s'exécuter immédiatement, on prend des otages.
Qualités des troapes marocaines.
Le soldat marocain a de précieuses qualités : il est sobre, patient et industrieux. Sa
(i) Lorsqu'ils veulent fléchir un personnage important qui né veut pas les entendre, les Arabes ont Thabitude. d'amener un animal vivant devant sa porte, et de lui couper les jarrets.
En pareil, cas on ne peut pas, sans se déconsidérer, refuser d'entendre les suppliants.
force physique n'est pas considérable, son énergie est médiocre, mais ces deux qualités sont remplacées par une force d'inertie qui lui permet de supporter les privations pendant longtemps; il ne fait pas beaucoup d'ouvrage, mais il finit par arriver à destination dans tous les pays où il trouve de l'orge et de l'eau : il n*a pas plus de besoins qu'un cheval.
La discipline, qu'il ne possède généralement pas, est remplacée en partie par l'instinct des choses de la guerre.
La solde est la même en foute qu^en ville et permet au soldat d'acheter au marché un peu d'orge; quelquefois elle est remplacée par la mouna en nature fournie par les tribus; dans les cas les plus favorables chaque homme reçoit un peu de farine et de beurre fondu, plus la cinquantième partie d'un petit mouton. Lorsque le pays est aride, il arrive que la solde ne sert à rien; dans ce cas les soldats supportent patiemment la faim pendant plusieurs jours.
Les cavaliers se tirent d'affaire en s'appro-
priant une partie de Forge destinée à leur cheval^ aussi rien n'est plus difficile que de surveiller les distributions : quand elles ont lieu la nuit, les rations disparaissent comme par enchantement.
Les soldats préparent leurs mets avec beaucoup d'adresse et de promptitude : chaque groupe emporte une petite meule portative, un grand plateau en bois, un plat en terre cuite, une marmite et des keskass (appareils pour la fabrication du kouscoussou); ce matériel leur suffit. Ils réduisent Torge ou le blé en farine et font des galettes qu'ils cuisent dans un plat, et du kouscoussou.
Quelquefois ils fabriquent du pain véritable : quand le terrain est ferme, ils creusent les fours en terre; lorsqu'il est pierreux ils font des dômes en pierre sèche dont ils bouchent les intervalles avec de la terre gâchée, tout cela se fabrique très rapidement.
Les caïds emportent comme provisions du thé et du sucre, des pains séchés au four (bejemât), de la viande conservée dans la graisse, du zammeta, farine d'orge broyée
dont on fait une espèce de potage à froid (1). Le marché est sous la direction d'un metasseb; le maghzen y fait vendre ou acheter des denrées.
Soins aux animaux, transports.
Les soins à donner aux chevaux et mulets ne préoccupent pas beaucoup le ^ cavalier marocain.
Ces animaux partent sans avoir bu ni mangé; àTétape on leur laisse la selle et même la bride pour qu'ils ne se refroidissent pas. Dans raprès-midi on leur retire la bride et on les mène boire; ensuite on enlève la selle et on leur donne de la paille (s'il y en a); au coucher du soleil on distribue Torge.
Les mulets en usage dans Tarmée ont été achetés par le maghzen à des prix variant entre 60 et 200 francs* Le bât, très léger (2),
(i) Le zammeta est un aliment très sain, d'une préparation facile et qui préserve d'une foule de maladies.
Les gens qui voyagent dans la région de TOued-Noun vivent en grande partie de zammeta et de beurre fondu.
(2) Ces bâts ont la forme ^'une gouttière rembourrée de paille ; l'enveloppe est en laine grossière.
,^<ii.
LE MAROC MODERNE. SqS
recouvre l'animal jusqu'à la croupe, maïs il a rinconvénient d'occasionner des blessures qui dépassent souvent la largeur des deux mains. Ces plaies (dont on ne connaît pas toujours l'existence parce qu'on ne retire les bâts que lorsque l'on fait un long séjour) guérissent rapidement par le repos et ne déprécient nullement le mulet; mais lorsqu'on marche pendant plusieurs jours de suite en été, il arrive que le bât et le dos de l'animal ne font plus qu'un et pourrissent ensemble, ce qui n'empêche pas le' conducteur de monter sur la charge et d'activer l'allure à l'aide d'une longue aiguille.
Une pareille armée emmène en outre r,5oo chameaux environ^ ces animaux sont réquisitionnés et les propriétaires obligés de les suivre moyennant une indemnité dérisoire, ce qui fait qu'au moment des expéditions les chameliers n'osent pas entrer dans les villes de peur d'être pris.
Les chameaux ne sont pas régulièrement nourris; on se contente de les faire paître à une certaine distance du camp. En plaine, ce
-r^Jtl^
régime leur suffit, mais dans les montagnes ils s'affaiblissent tellement qu'ils ne peuvent plus porter que des poids insignifiants : il est alors nécessaire de leur donner de Torge au moins une fois par semaine. Pour être sûr que cette denrée n'est pas détournée de sa destination, le sultan fait réunir les animaux devant sa tente et assiste au repas.
La conduite du chameau exige une patience à toute épreuve : il marche lentement, pesamment, s'arrêtant à chaque instant pour brouter : si le poids lui déplaît, il se couche et oppose aux coups la force d'inertie la plus complète, jusqu'à ce que le conducteur ait soulevé la charge pour l'engager à se relever.
La queue des colonnes est ainsi encombrée de chameaux qui poussent des cris affreux et de conducteurs qui gesticulent autour d'eux.
Pour porter des poids très lourds, par exemple des canons de campagne, on organise des espèces de civières portées par deux et quatre chameaux. Ce système fonctionne assez bien en plaine ; mais dans les terrains
accidentés, il donne lieu à de nombreuses difficultés, parce quUl suffit qu'un animal se couche pour que les autres en fassent immédiatement autant.
Quand un cheval meurt, on rapporte son oreille droite au maghzen; si un chameau tombe épuisé, on le saigne et on le dépouille sans attendre quUl soit tout à fait mort.
Pendant Texpédition du Sous, des cavaliers, fatigués de tramer par la bride des chevaux épuisés, les avaient abandonnés après leur avoir coupé les oreilles pour faire croire à leur mort; le sultan ayant eu vent de la chose fit rechercher les chevaux ainsi mutilés et força les cavaliers à les remonter pendant toute la campagne.
On voit que la Société protectrice des animaux aurait fort à faire au Maroc.
Maladies.
La situation d'un soldat qui tombe malade dans le camp est la plus pénible qu'on puisse imaginer : le plus souvent le pays n'est pas
assez sûr pour qu'on puisse lé laisser dans une localité où il trouve des secours.
Il est donc obligé de suivre le mouvement général, n'ayant aucun soin à espérer puisqu'il n'existe pas de médecin ni d'ambulance dans l'armée. Au moment du départ, on le hisse sur une mule ou sur un chameau; à l'arrivée, on le dépose dans une tente; tous les jours le supplice recommence jusqu'à ce que la maladie se termine d une manière quelconque.
Quand un grand personnage est malade en route, la situation n'est guère plus agréable que celle d'un simple soldat. Il y a quelques années, Si Driss ben Driss, qui avait été en ambassade à Paris, tomba malade en pleine expédition. Le premier jour on le transporta dans une espèce de cercueil , que l'artillerie fabriqua le matin même du départ et qui fut porté en travers sur une mule; le second jour on perfectionna le système et on fît une sorte de civière portée par deux mules; le troisième jour Si Driss n'avait plus besoin de rien, il était mort.
^fcL.
Les épidémies sont assez communes, par suite de la malpropreté des camps, où il n'y a pas de feuillées, et où les animaux morts ne sont pas enlevés. En pareil cas les musulmans s'émeuvent peu; ils disent que la maladie vient de. Dieu et que nul ne peut y échapper.
En juin 1879, au camp de Mequinez, les hommes tombaient comme des mouches ; on les enterrait sous une mince couche de terre à côté des tentes. Dans le camp de Pinfanterie, moins surveillé que celui du sultan, les émanations les plus atroces pénétraient partout.
Les prisonniers, reliés par le cou au moyen de lourds carcans en fer, font la route à pied, quelle que soit Télévation de la température. Si Tun d'eux tombe frappé d'insolation, ses camarades de chaîne sont obligés de traîner son cadavre jusqu'à ce qu'on ait trouvé la clef du carcan. Ce cas se présenta fréquemment pendant l'expédition du Sous; dans un bataillon, dont presque tous les hommes avaient été enchaînés pour avoir essayé de
déserter, il arriva même un jour que, la clef ayant été égarée, ie chef de Fescoite fut obligé de casser le cadenas à coups de pierre.
SflbetilSi.
Dans les dernières années, Teffectif des troupes employées pour soumettre les tribus n'a pas dépassé 25,ooo hommes, nouaïb compris.
S'il s'a^ssait d'une guerre plus sérieuse, le sultan pourrait mettre sur pied environ 40,000 hommes d'infanterie et presque autant de cavalerie.
En exposant, d'une manière aussi fidèle qu'il nous a été possible, Torganisation marocaine, nous avons cherché à faire ressortir rinfluence que la religion exerce sur les moindres actes des Marocains : c'est dire que notre civilisation ne pourra jamais pénétrer chez eux, et qu^on perd son temps en leur donnant des conseils.
Ce n'est ni par apathie, ni par ignorance que les Marocains s'isolent du reste du monde; c'est par système. Les cherifs sont totalement dénués de l'esprit d'imitation; ils ne veulent à aucun prix penser, agir, vivre autrement que leurs ancêtres.
L'Angleterre, qui ne cesse de trembler pour Gibraltar, ne craint pas de jouer un rôle anticivilisateur, et entretient soigneusement le gouvernement chérifien dans ses idées.
Ne possédant ni routes , ni chemins de fer, ni télégraphes, n'ayant ni dettes ni crédit, et cherchant toujours à réduire les relations diplomatiques au strict minimum, le Maroc fait peu de bruit : c'est à peine si, de temps en temps, les journaux français lui consacrent quelques lignes, à propos d'affaires peu importantes, et qui ne tardent pas à être réglées tant bien que mal.
Il y a quelques années cependant, le Maroc fît une démarche : à l'instigation de l'Angleterre, il provoqua à Madrid la réunion d'une conférence, dont le but était la suppression des protections accordées aux agents des rares Européens qui résident dans ses ports; mais, le gouvernement français ayant complètement repoussé les propositions anglo -marocaines, les négociations n'aboutirent pas.
Combien de temps durera cette situation?
longtemps encore peut-être. Trop de nations sont intéressées à la neutralité du détroit de Gibraltar pour que l'une d'elles puisse chercher a y acquérir une situation prépondérante sans soulever des tempêtes.
D'autre part, le Maroc peut vivre encore longtemps, malgré une situation économique extrêmement mauvaise. Les Nègres, qui sont tout étonnés qu'on s'occupe d'eux, croient que « c'est Dieu qui les a fait esclaves » et ne pensent pas à une liberté dont ils n'auraient que faire; les tribus, divisées entre' elles, ne s'occupent que de leurs affaires intérieures et sont satisfaites lorsque « l'eau de Dieu » ne leur fait pas défaut; les Maures sont enchantés de leurs villes ruinées et de leurs rues sales ; personne ne cherche à changer de régime et rien ne fait supposer que la situation actuelle vienne à se modifier dans un avenir prochain.