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LE MAGHZEN

Avènement de Mnlay-Hassan.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le trône du Maroc appartient aux cheurfa filali. Aucune règle précise n'a été suivie jusqu'ici pour le choix d'un nouveau sultan :

les cheurfa nomment tantôt un fils, tantôt un frère du monarque décédé; les mécontents profitent de la situation pour commettre une foule de méfaits et le nouveau sultan est presque toujours obligé de conquérir son empire les armes à la main.

Mulay-Hassan fut nommé en iSyS, à la mort de son père Sidi Mohammed, qui l'avait désigné d'avance à l'exclusion de son frère aîné, Mulay-Othman.

Comme à cette époque Mulay-Hassan était à la tête d'une armée nombreuse qu'il com-

mandait en qualité de khalifa (lieutenant) de son père dans le Sous, la population de Maroc racclama sans difficultés : restait à se faire nommer dans le reste de Tempire, ce qui était loin d'être facile.

Mulay-Hassan partit de Maroc pour Rabat, où il arriva après deux mois de luttes continuelles avec les Berbères du centre; il se rendit ensuite à Mequinez, en combattant sur sa route la tribu turbulente des Beni-Hassan.

Il fut proclamé à Mequinez, où il séjourna plusieurs mois, et partit ensuite pour Fez, en guerroyant contre les Beni-Mter.

Prise de Fez.

Il entra dans Fez-Jedid sans difficultés; mais les habitants de Fez-el-Bali, mécontents d'une augmentation d'impôt, se révoltèrent à la voix d'un vieux cherif aveugle, nommé Mulay-abd-el-Malek, qui prétendait que les nouveaux impôts étaient haram (défendus par la religion). Les soldats entourèrent la ville et engagèrent des combats assez meurtriers

avec les habitants, qui s'étaient embusqués dans les jardins. La ville fut prise par trahison : les filali qui s'y trouvaient ouvrirent une porte à un bataillon commandé par le caïd el-Hadj-Menhou; les habitants déposèrent les armes et les taxes furent rétablies.

Le sultan passa une année à Fez puis il fit une expédition dans le Rif; après quoi il rentra à Fez et songea à se débarrasser de el- Hadj-Menhou, dont l'influence sur l'armée devenait inquiétante : devenu riche et orgueilleux, cet officier peu commode bravait ouvertement le ministre de la guerre et le tournait en ridicule pendant les revues. On eut toutes les peines du monde à l'arrêter, dans une caserne où il s'était réfugié, et, après l'avoir à moitié assommé de coups de bâton, on le conduisit en prison à Tétouan, où il est encore.

Affaire des Riata.

Mulay-Hassan resta un an à Fez, puis se rendit à Maroc afin d'y rétablir l'ordre que le pacha était impuissant à maintenir; mais, à

peine rentré dans cette ville, il fut obligé de repartir pour Fez et Ouchda, afin de mettre fin aux agissements du caïd el Bachir ben Messaoud, qui lui causait de graves embarras avec r Algérie. Il ne s'arrêta que sept jours à Fez; arrivé à hauteur deTaza, il fut arrêté par les Riata qui, embusqués dans un terrain très difficile, lui disputèrent le passage. Il éprouva un grave échec, laissa une partie de la cavalerie dans un ravin profond appelé Ravin de l'Enfer et faillit perdre ses femmes. L'artillerie était commandée par un renégat espagnol; ce malheureux essaya de soutenir la retraite, mais il fut abandonné par ses hommes et tué sur une mitrailleuse. On mit sur le compte de Tivresse cette résistance désespérée et on trouva qu'il avait été bien naïf de ne pas se sauver puisquil avait un cheval; telle fut la seule oraison funèbre qu'on lui fit.

E;i sortant de cette impasse, on trouva une route moins périlleuse et on se dirigea sur Ouchda, laissant aux Riata une ample moisson de fusils et de selles brodées.

Le grand vizir Si-Moussa, qui était extrê-

mement habile , réussit à se débarrasser de ei Bachir sans coup férir ; il Tattira au camp sous prétexte de lui offrir un commandement important, le fit enlever brusquement et conduire à Fez aux grandes allures.

A Ouchda, le sultan eut une entrevue avec le général Osmont, commandant la division d'Oran; il y entrevue, échange de cadeaux et réception des officiers dans le camp marocain.

Au retour on eut encore affaire aux Riata, mais dans Tintervalle Mulay-Hassan avait eu le temps de gagner la tribu de Kebdana, dont les habitants connaissaient parfaitement les chemins de la montagne. Les Berbères effrayés fournirent au sultan une hédia, mais • ils ne se soumirent que pour la forme, car aujourd'hui les cavaliers de maghzen qui ont affaire dans leur voisinage se hâtent presque toujours de cacher leurs bonnets pointus (chéchia) pour ne pas être reconnus.

Le sultan revint à Fez, où il séjourna environ un an, puis il quitta cette ville au printemps et rentra à Maroc en décembre 1877.

La mission militaire française arriva à Maroc à cette époque.

Séjour à. Maroc. Famine, choléra, typhus.

Maladie du sultan.

L'année 1878 fut signalée par une grande famine, suite d'une invasion de sauterelles- Les Arabes mouraient de faim et de froid dans les rues; on disait en haut lieu que ce serait autant de gens de moins à gouverner.

Ensuite vint le choléra, qui fit périr 3oo personnes par jour pendant un mois, puis le typhus; Mulay-Hassan tomba gravement malade et pendant un mois ne parut pas à la mosquée (i).

Les Berbères commencèrent à se soulever dans toutes les parties de Tempire, les prétendants au trône accoururent à Maroc, on fit camper Tartillerie dans le palais et on commença à s'occuper des dispositions à prendre pour la défense de la ville (2).

(i) Dès qu'un sultan est malade, la population s'agite, les affaires s'arrêtent, et, chose tout à fait caractéristique, le prix de la poudre augmente.

(2) Pendant ce temps deux membres de la mission se trou-

Pendant ce temps la panique régnait dans tous les ports et les représentants des puissances à Tanger demandaient des navires de guerre pour protéger leurs nationaux.

Cette agitation dura pendant plusieurs mois et se termina heureusement par la guérison de Mulay-Hassan, qui, au printemps, était de nouveau en état de recomniencer ses pérégrinations.

Départ de Maroc.

Le 3 mai 1879, ^^ partit de Maroc, passa Toued el-Abid, soumit les Beni-Moussa et les Aït-Attab, fit bombarder quelques localités, se dirigea ensuite sur Rabat et les Beni-Mter près de Mequinez : ces Berbères, qui avaient toujours été si redoutables, n'osèrent pas attaquer le camp, parce qu'on l'avait entouré d'ouvrages de fortification passagère munis de pièces de canon.

On pilla les récoltes, on poussa quelques pointes dans le pays et les Beni-Mter finirent

valent à Maroc, dans une situation extrêmement critique, et n'ayant à compter sur personne en cas d'émeute.

par se soumettre ; il était temps, car l'armée, qui campait depuis plusieurs semaines au même endroit, commençait à être décimée par les fièvres pernicieuses.

On rentra à Mequinez, où le sultan fut accueilli avec de grands transports de joie.

Après deux mois de séjour dans cette ville, il partit pour Fez.

Séjonr à. Fez.

En janvier 1880, il envoya son oncle Mulay- El-Amine dans le Rif ; cette expédition fut fort longue et se termina par la soumission de la tribu deGuellaya.

En mai 1880 eut lieu un grave soulèvement des tribus situées entre Fez et Tanger, aux environs de Ouezzan : on y envoya successivement plusieurs bataillons et de Tartillerie de montagne; après deux combats les troupes chérifiennes finirent par avoir le dessus, et le 7 juin trente têtes étaient clouées au-dessus d'une porte de la casbah de Fez.

Le mois suivant on envoya une expédition

dans le Aït-Youssi, et des troupes furent mises en subsistance dans les Hahayna, à Test de Fez, pour soutenir le caïd.

Départ de Fez.

Au printemps de 1 88 1 , Mulay-Hassan quitta Fez et se dirigea sur Rabat en soumettant la tribu des Zemmour, puis il partit pour Maroc à travers les Zaer, tribu presque toujours insoumise ; Farmée resta deux mois dans ce pays désolé, razzant les tribus et vidant les silos de céréales, puis elle arriva dans les riches plaines de Chaouïa, d'où elle se dirigea sur la région de Tedla.

Les montagnes de Tedla étaient occupées par des tribus qui reconnaissaient pour leur chef un chérif nommé Mhaouch, tandis que la plaine était sous Tinfluence d'un puissant marabout, Ben-Daoud, ami du sultaa; on ne pouvait pas avec une armée fatiguée par trois mois de route songer à attaquer les habitants des montagnes de Tedla.

On se contenta de faire quelques démons-

trations sur les pentes inférieures, de laisser agir les chérifs et marabouts , et on mit en fuite la plupart des partisans de Mhaouch; les uns furent pris par les Ait- Attab soumis deux ans auparavant, les autres, par les Beni-Melell; Mhaouch, craignant d'avoir la retraite coupée par la tribu de Zayane, s'enfuit également.

Les prisonniers faits par les Beni-Melell furent envoyés au camp et expédiés à Maroc pour servir d'otages.

Afin de surveiller Mhaouch et les tribus berbères qui se trouvent entre Tedla et le Tafilet, on envoya un caïd dans la tribu desZayaneet on lui donna des troupes d'infanterie et d'artillerie pour le soutenir.

Encouragé par la réussite de ses opérations, le sultan songea dès ce moment à organiser une expédition dans le Sous : à cette époque il n'avait dans le Sous que deux caïds, un à Tarudant et l'autre à Agadir, et dans le reste du pays son autorité était plus nominale que réelle. Toute la partie au sud de l'oued Sous était soumise à l'influence d'un chérif nommé Sidi-Hachem; un commerçant anglais. Ma-

kenzie, était établi au Cap-Juby, disant que le pays n'appartenait pas au Maroc ; un autre (Curtis) intriguait avec les habitants du pays de Aït-Ba-Amran pour établir un comptoir sans Tassentiment du sultan : de leur côté, les Espagnols réclamaient sur la côte du Sous le port qui leur avait été cédé en exécution du traité de Tétouan ; il était urgent de faire reconnaître son autorité dans le pays.

Retour à. Maroc.

Mulay-Hassan revint à Maroc, et après quelques mois de séjour envoya des troupes aux environs de Tarudant pour préparer Texpédition qu'il projetait.

Il loua le bateau à vapeur f Amélie, pour approvisionner son armée dans le Sous, où il était à prévoir qu'on ne trouverait absolument aucune ressource.

Départ pour le Sous.

On partit au printemps de 1882 et on traversa le pays de Haha malgré d'énormes difficultés de terrain.

On trouva à Agadir le hateanr Amélie, qui qui y débarqua des céréales, on se dirigea ensuite sur Tarudant, parcourant sans combat la distance qui sépare cette ville d'Agadir.

A Tarudant, le sultan reçut plusieurs députations et commença à nommer des caïds, choisissant pour cet emploi les cheikh les plus importants du pays. A ce moment Tarmée était considérablement réduite par les désertions : elle fut très à propos renforcée par des nouaib (troupes irrégulières) fournis par les tribus des environs de Tarudant.

Mulay-Hassan quitta bientôt Tarudant, passa Toued Sous le 2 juillet et arriva à Massa, où, après bien des efforts, le bateau r Amélie put débarquer de nouvelles provisions. Un navire de guerre espagnol se trouvait également en rade près de Tembouchure de Foued Oulrass, portant un ambassadeur marocain qui revenait de Madrid où il avait été envoyé par le sultan, afin de régler la question de la cession du port dont nous avons parlé.

Cet ambassadeur débarqua à Massa, et après avoir conféré avec le sultan, remonta à

bord du navire dé guerre, qui leva l'ancre.

De Massa on se dirigea sur Tiznit, puis sur Aglou où on comptait recevoir par le bateau des provisions qui auraient permis de continuer la marche sur Auguelmim ; le sort en décida autrement.

La mer devint mauvaise , le bateau arriva devant Aglou, traînant derrière lui une file de barcasses qui faillirent être perdues; on fit des efforts surhumains pour communiquer avec la terre, mais la mer devenant de plus en plus grosse, le bateau fut obligé de lever Tancre.

Le camp était à deux heures de la mer, quelques cavaliers se trouvaient sur le rivage , mais ils n'avaient pas été chargés d'annoncer l'arrivée du bateau, ni de faire des signaux; avec leur inertie habituelle, ils ne se dérangèrent pas, et ce ne fut que deux heures après que le sultan apprit la nouvelle.

Il monta promptement à cheval et partit en toute hâte avec quelques cavaliers disponibles : quand il arriva sur la plage le bateau avait disparu, Mulay-Hassan était profondé-

ment désappointé; on lui avait dit que de Massa à Oued-Noun la mer était mauvaise un jour sur deux; mais connaissant très peu r Océan, il se figurait que sa présence suffirait pour faire disparaître les obstacles.

Les mariniers d'Aglou ayant déclaré le débarquement impossible, il s assit sur le rivage, voyant rouler avec dépit les vagues irrespectueuses qui condamnaient son armée à la famine.

Après avoir attendu quelque temps et envoyé sans résultat des cavaliers à la découverte, il remonta brusquement à cheval et revint au camp : le voyage d'Auguelmim était manqué.

Pendant plusieurs jours Tarmée manqua de tout, les désertions devinrent de plus en plus nombreuses lorsqu'heureusement on put recevoir des vivres de Massa et d'Agadir par voie de terre.

Sidi-Hachem garda une attitude défensive; entouré de plusieurs centaines d'esclaves qui lui étaient tout dévoués, possédant dans le Tazeroualt une maison fortifiée

bâtie sur un pic inaccessible , il n'avait que peu de chose à craindre de Tarmée chérifienne, qui ne pouvait pas sans péril, en Tétat de misère où elle se trouvait, s'engager dans son pays.

Une correspondance acharnée s'établit entre lui et le gouvernement, au sujet de l'établissement d'un port dans le Sous. Les gens du Sous étaient très désireux d'avoir un port; on ne pouvait pas songer à en établir à Agadir-Fonti, car on aurait complètement ruiné Mogador. L'embouchure de Toued Assaka se prêtait assez bien aux nécessités de la situation et l'établissement d'un port en ce point aurait annihilé le comptoir anglais du cap Juby; mais les habitants, qui étaient peu nombreux, craignaient d'attirer chez eux les nomades du Sahara ; Sidi- Hachem ne voulait se prêter à la circonstance qu'à condition que le port fût à lui.

Ces négociations aboutirent quelques mois après; Sidi-Hachem envoya des cadeaux à Mulay-Hassan, une entente complète s'établit entre eux, et son fils fut nommé caïd

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du pays de Semlala. L'ouverture du port de rOued-Âssaka fut décidée en principe.

Le sultan fit partir de Âglou son oncle Mulay-El-Amine afin de nommer des caïds sur Toued Noun, d'en étudier Tembouchure (oued Assaka) et de faire examiner l'emplacement du port qui devait être cédé à l'Espagne.

Mais il arriva un fait inattendu, c'est que les Espagnols n'avaient pas pu indiquer d'une manière précise cet endroit, dont le nom n'est pas connu dans le pays, et que les Maures se gardèrent de porter la moindre lumière dans la question; l'affaire fut reprise plus tard.

Mulay-Hassan envoya aussi des voyageurs au cap Juby avec mission d'inviter Mackenzie à s'en aller et à s'établir s'il le jugeait convenable à l'oued Assaka; Mackenzie refusa et les voyageurs revinrent péniblement, après avoir perdu presque tous leurs chameaux et les avoir remplacés par des ânes.

De Aglou le sultan revint à Agadir; on

pénétra dans l'Atlas et on détruisit la maison d'un cheikh insoumis, puis ayant à peu près terminé les affaires au sud de l'Atlas, on songea à rentrer à Maroc le plus vite possible , car les hommes et les chevaux étaient arrivés à la dernière limite des privations qu'il est possible de supporter.

On revint par le pays de Haha avec une température de 49° sous la tente, laissant sur la route les hommes morts de soif et les animaux épuisés.

L'eau était tellement rare qu'un jour deux chleuh refusèrent à l'escorte du sultan et à ses femmes l'entrée de leur maison dans laquelle se trouvait une citerne, et qu'il fallut faire mine de mettre les- canons en batterie pour les décider à céder leur eau.

L'armée arriva à Bouriky dans un triste état; elle avait perdu plusieurs milliers de J

chevaux et de chameaux, et un grand nombre de déserteurs ; mais le but principal était atteint : le Sous avait accepté 43 caïds.

De Bouriky à Maroc on ne marcha plus que la nuit, afin d'éviter les ardeurs du soleil^

et on arriva à Maroc le lo août 1882, après la plus rude expédition qui eût été faite au Maroc de mémoire d'homme.

Les habitants du Maroc furent fort heureux de voir revenir leur sultan, qu'ils croyaient perdu.

Départ pour Tedla.

Mulay-Hassan expédia à cette époque dans le Sous le bataillon des bokhari, avec mission d'empêcher les habitants du pays de faire du commerce avec l'Anglais Curtis, et envoya à Mogador une commission qui devait s'entendre avec les envoyés du gouvernement espagnol en vue de la cession du port, puis il partit le 20 mai pour le pays de Tedla.

Dans cette région on reçut la soumission d'un grand nombre de tribus, entre autres celle des Zayane : sous la protection de cette puissante tribu, on pénétra dans la région appelée el Biban (les portes) où le sultan Mulay-Sliman avait été battu autrefois et obligé de laisser jusqu'à sa tente.

A peu de distance des Biban on fut arrêté

par la tribu de Smala retranchée dans une casbah nouvellement construite.

Affaire de Smala.

Le sultan donna Tordre d'attaquer la casbah, assista à TafFaire et resta à cheval toute la journée par une température effroyable, sans boire ni manger (parce qu'on était au temps du Rhamadan).

L'affaire fut chaude, les Berbères se défendirent avec énergie et tuèrent 400 fantassins et 5o artilleurs environ; Tartillerie de montagne put démolir le rempart crénelé (r'dif), mais ne parvint pas à faire brèche ; les troupes d'infanterie, accablées par la soif et manquant de cartouches, finirent par s'immobiliser à distance respectueuse des murs.

Heureusement dans l'après-midi on put installer une batterie de mortiers et bombarder la place : l'effet de ces projectiles qui tombaient du ciel fut immédiat, car les Berbères demandèrent aussitôt à traiter.

Les négociations traînèrent jusqu'au soir, à cause de la résistance des femmes, qui ne tenaient nullement à être livrées à Tarmée et ne voulaient se rendre qu'avec le pardon complet.

Le grand vizir essaya vainement de parlementer avec les insurgés, mais ne parvint pas à s'entendre avec eux; la rupture des négociations fut annoncée par une fusillade plus brillante qu'utile, exécutée contre les murs par toute la cavalerie qui l'escortait, après quoi on reprit le bombardement jusqu'au soir.

Ensuite on installa le camp sous les murs de la Casbah avec l'intention de reprendre l'attaque le lendemain, mais à la tombée de la nuit les Berbères se formèrent en colonne serrée (les femmes, les enfants, les bestiaux au centre), sortirent de la place, occupèrent l'infanterie marocaine en tiraillant de divers côtés à la fois et abandonnant quelques bestiaux, puis ils disparurent dans la montagne.

Le lendemain matin, la cavalerie ramena

une centaine de prisonniers qui furent enchaînés ; parmi eux se trouvait un vieillard qui pouvait à peine marcher; on trouva qu'il serait bien gênant et qu'il avait assez vécu, et on le livra à un soldat qui Iç tua dans un coin.

On entra dans la casbah, qui renfermait un grand nombre de cadavres , entre autres celui d'une femme qui tenait dans ses bras un nourrisson vivant. Des chiens traînaient dans tous les coins des débris humains ; les blessés, mangés par le soleil et parles mouches, geignaient sans que personne s'occupât d'eux.

Plusieurs habitants de la casbah revinrent furtivement pour voir ce qui se passait; l'un d'eux fut reconnu par son chien qui vint joyeusement sauter après lui : les soldats s'aperçurent de cette scène et cinq minutes après la tête du Berbère ornait le bout d'une baïonnette.

On démolit la casbah à la pioche et le lendemain on se dirigea vers le pays des Zaër.

2l6 LE MAROC MODERNE.

Poursuite des Zaër.

La tribu des Zaër avait déjà été parcourue en 1881, mais comme on n'y avait laissé aucune garnison elle était restée aussi insoumise qu'autrefois. On poursuivit les Zaër pendant un mois en prenant la précaution de n'indiquer la direction de la route qu'au moment même du départ afin d'éviter les indiscrétions, on vida plusieurs silos , on razza quelques douars et on livra plusieurs combats peu importants, après quoi l'on rentra à Méquinez par les Beni-Mter (octobre 1 883); la campagne avait duré plus de quatre mois.

Mulay-Hassan.

Mulay-Hassanestun homme grand, au teint bronzé, aux cheveux grisonnants, à la barbe noire et floconneuse, âgé d'environ 45 ans.

Il s'habille en blanc, avec la plus grande simplicité, a les pieds nus dans des babouches, et ne se distingue des autres Arabes que parce qu'il met son capuchon de laine sur

la tête. Il porte un dellil (livre de prières) suspendu par un cordon de soie, une ceinture ordinaire, une bague en argent ornée dun brillant, et une montre également en argent, car les vrais croyants ne doivent pas avoir d'objets en or sur eux.

Toute la soie qu'il a sur lui ne doit pas peser plus d'une livre; les étoffes riches et les ornements sont réservés aux femmes.

Ses moindres gestes sont empreints d'une dignité particulière; en public, il ne parle généralement que par l'intermédiaire du maître des cérémonies, qui répète ses paroles à haute voix afin que nul n'en ignore.

Il gouverne par lui-même et considère ses ministres comme de simples secrétaires.

Connaissant à fond la littérature arabe, il passe une partie de son temps à lire et à commenter les livres de religion; il aime aussi les sciences et s'occupe notamment d'astronomie.

Mulay-Hassan ne va jamais à Tanger, en sorte qu'il ne voit les ministres plénipotentiaires des puissances européennes que lors-

qu^ils lui font des visites; cette circonstance ne se présente que tous les deux ou trois ans à peine.

Les affaires courantes sont réglées par son ministre des affaires étrangères, Si Mohammed Bargach, qui réside à Tanger, et qui est surtout chargé d'amortir le premier choc des réclamations.

Il a dans son palais un très grand nombre de femmes blanches et de négresses (quinze cents environ) plus quatre femmes légitimes qui ont le titre de cherifa (princesses).

Le palais est gardé par une cinquantaine d'eunuques noirs achetés à grands frais en Abyssinie et qui ont perdu tous les attributs de leur sexe; le service intérieur est fait par une nuée de négrillons.

Le factotum du sultan, nommé Ba-Ahmed, s'occupe de tous les détails de l'administration intérieure de la maison, des secours à accorder aux cherifs et des achats à faire en Europe.

Les palais impériaux sont construits en pisé et tout le luxe est réservé pour l'intérieur;

les démolitions et constructions ne cessent presque jamais parce que Tusage interdit aux sultans de demeurer dans le palais de leur père.

Le cheval ayant toujours été Tunique trône des empereurs du Maroc, le sultan a plusieurs centaines de ces animaux dans ses écuries; lorsqu'il donne audience plusieurs chevaux sellés sont tenus dans son voisinage.

Administration.

Le sultan a plusieurs frères qui remplissent les fonctions de khalifa (lieutenant) en son absence : Mulay-Ismael à Fez, Mulay-Richid à Tafilet, Mulay-Othman à Maroc. ^

Mulay-el-Amine,oncledeMulay-Hassan,est souvent chargé de conduire des expéditions.

Chacun des khalifa a environ trois cents sa hab (domestiques, clients) qui sont à sa disposition, en outre du^w/cA (réserve) deFendroit où il se trouve. Il a une cour qui est une réduction de celle de Mulay-Hassan , un grand vizir, un maître des cérémonies, etc.

L'administration proprement dite se com* pose des ministres et de leurs secrétaires^ des cavaliers qui ont des emplois au ma^izen^ les domestiques du sultan^ qui quelquefois sont chargés de certaines missions^ des caïds de province et des oumana (pluriel du mot aminé).

Les principaux personnages de la cour sont :

le premier ministre ou grand vizir, le ministre des réclamations, le ministre de la guerre, le caïd mechouar, maître des cérémonies.

Les agents inférieurs sont : les moulinn frach, chargés des tapis; mo«/mn nodo, chargés des ablutions; moulinn ma, chargés de Teau; moulinn athei , chargés du matériel considérable qui sert à la confection du thé dans le palais; les c^^r^, bouchers, cuisiniers; les moulinn roua, palefreniers (le mot moulinn est le pluriel du mot moula , maître) ; les ferreguij chargés des tentes (en ville ils servent de plantons); les mechaouri qui forment le cortège du sultan dans les cérémonies: les moulinn moukhala elle moulinn skin, porteurs des fusils et du sabre du sultan; au-

trefois ils jouaient le rôle de bourreaux, actuellement leur place n'est plus qu'une sinécure. On les emploie pour des missions de confiance : sous Napoléon III, un moul-moukhala faisait partie d'une ambassade à Paris, ce dont le gouvernement français fut peu flatté; les mesekhririy qui font les commissions dans les tribus, accompagnent les prisonniers et font en un mot le métier de nos spahis; ils sont partagés en six escadrons.

Tous ces cavaliers partagent, avec l'artillerie, le droit de crier devant le sultan : Allah ibark amer Sidi (que Dieu protège la vie de notre Seigneur); dans les cérémonies à cheval ils paraissent avec le fusil dans le bras gauche.

Les caïd-agha (chefs d'escadrons) du maghzen sont tous des hommes de confiance qui ont des états de service remarquables; plusieurs d'entre eux ont été en ambassade à Paris.

Les congrégations qui dominent à la cour sont celles de Mulay-Taïeb , Tedjini et Sidi Moktar.

Les ministres et agents du maghzen sont

très peu payés; en revanche ils touchent pour les affaires qu'ils traitent une sokhra (commission) souvent très forte sans Tabandoii de laquelle il est impossible de rien terminer.

Travail et Installatian du maghzen.

Pour les personnes de Tentourage du sultan, le passage de Tétat de station à Tétat de route se fait presque instantanément et le travail du maghzen se pratique toujours de la même manière : le grand vizir, entouré d'une douzaine de secrétaires très lettrés, siège généralement en plein air; il est assis sur un tapis, derrière une petite caisse en bois qui renferme quelques papiers.

Cette installation manque de prestige; on a peine à croire qu'on ait devant soi le conseil supérieur de l'empire.

Parmi les secrétaires, les uns écrivent gravement des lettres sur des sujets qui leur sont indiqués à voix basse, les autres grattent avec un canif les mots mal écrits, les plus jeunes recopient les lettres officielles sur des régis-

très, coupent le papier avec des ciseaux ^ font les enveloppes et mettent la cire avec un soin méticuleux. Ils ont d'étranges habitudes ^ et parfois se coupent les ongles des pieds tout en causant d^aflfaires : en revanche, ils accusent les Turcs de se christianiser : quand on leur parle des usages européens adoptés à Constantinople, ils répondent que le sultan de Stamboul n est pas chéri/.

Le caïd Mechouar est assis à une certaine distance de là, son khalifa se tient devant le conseil, un grand bâton à la main; il est chargé d'annoncer les solliciteurs : généralement il les tient par leurs vêtements comme s'il avait peur de les voir se précipiter sur le conseil.

Les oumana (intendants) siègent dans trois bureaux à proximité ; ils reçoivent au jour le jour les sommes nécessaires; le mouvement des fonds est d'ailleurs peu considérable, car le budget des dépenses de l'empire et de la maison impériale ne dépasse pas 6 à 7 millions par an.

Le principal trésor est placé à l'intérieur du

palais de Maroc; son ouverture ne peut avoir lieu qu'avec le concours d'un intendant, d'une femme de charge (arifa), d'un eunuque et du pacha de la casbah.

Les caïds des mesekhrin et mechaouri sont assis dans le voisinage du conseil pour recevoir les ordres.

Comme il n'existe aucune salle d'attente et que les Arabes ne marchent pas sans nécessité, on s'accroupit le long des murs: dans ce milieu les caïds des provinces ne brillent pas; ils sont habillés le plus simplement possible et parlent peu, car les murs peuvent avoir des oreilles.

Le sultan se trouve dans un petit pavillon en bois situé au milieu d'une cour; à Fez, ce pavillon est monté sur roues et peut être transporté dans tout le palais. Il peut également siéger dans un jardin aux environs de la ville; dans ce cas les ministres s'installent comme ils peuvent, généralement sous la tente.

Des panthères apprivoisées promènent dans la cour du palais leurs pas souples et

silencieux, semblant prendre plaisir à surprendre les gens accroupis. Nous avons vu souvent ces animaux sauter sur la tente aplatie où siège le conseil et s'y étirer pendant des heures; les ministres qui travaillaient sous cette tente devaient faire de sérieuses réflexions sur les conséquences d'une déchirure de FétofFe; mais, bons courtisans, ils se gardaient bien de déranger les panthères du sultan.

On est averti de l'arrivée de Mulay- Hassan par des cris qu'on entend dans Tintérieur du palais; à chaque porte les esclaves crient en cadence : Allah ibarkamer Sidi!

Le sultan envoie un esclave dire au grand vizir : Le maître t'appelle.

Le ministre se lève précipitamment, compose sa démarche en route, prend un air de plus en plus humble à mesure qu'il approche de l'endroit où siège son seigneur et maître (qui est en même temps son neveu), enlève ses babouches et entre dans le pavillon, où il trouve le sultan assis dans un fauteuil. Il traite les affaires avec lui, prend des notes et se

rî£r*:: I iSr»r=rr»LiCi: pir ôfs ^ ves z^nistres, z:'j^A'^z£Ôz\s psr j£$ zs^^^rs, Mulay-Hassan

Les 'jXz^s 5CJCX rerr5scs à des rekass de la nJSe. q^ se ràirisezt t:cs ks 'ours devant jC zrzzd vizEr. kc'^ le^n" docme lui-même îes Irit'c^zr/zs néccssaîres peur qulls ne se trompent pas de destû^ataire.

Ce ministre est fort occupé: il arrive au palais peu de temps après le lever du soleil et presque toujours avant ses secrétaires, y reste jusqu'à onze heures ou midi, rendent à Taseur et ne sen va que quelque temps après le moghreb, lorsqu'on ramène à Técurie les chevaux du sultan, ce qui prouve que le maître est rentré.

Avant de partir, toute la cour fait la prière du soir; les ablutions ont été faites avant raseur.

Les fonctionnaires travaillent tous les jours, sauf le vendredi matin; ils ne demandent jamais de congés et se traînent à leur poste jusqu'au dernier moment; ils n'avouent jamais que la vieillesse arrive.

Ils ont tous très peu d'initiative, évitent d'endosser les plus légères responsabilités et ne font rien sans ordre du sultan : il en résulte que les affaires les plus simples et les plus urgentes traînent en longueur plus que de raison.

D'ailleurs leurs fonctions ne sont pas bien définies : on enverrait très bien le ministre des réclamations diriger une expédition et le ministre de la guerre régler une affaire avec un caïd.

Les cheurfa occupent rarement des emplois permanents, mais à l'occasion ils sont chargés de missions spéciales.

Le sultan fait usage de deux cachets, un petit pour les affaires courantes et un grand (de la dimension d'une pièce de cinq francs en argent) pour les lettres importantes. Pour en faire usage on les barbouille d'encre qu'on étend ensuite avec le doigt mouillé et on les imprime au commencement des lettres, où elles tiennent lieu de signature.

Avant de lire ces lettres, qui sont dites CherifienneSy les Marocains, après avoir consi-

dé ré le cachet avec attendrissement j le placent sur leur front et enibrassent la missive-

Le sultan se livre à jours fixes à certaines occupations particulières :

Le dimanche, il entend un certain nombre de réclamations directes; il siège dans son écurie.

Le lundi j il tire le canondans la cour de son palais^ pointe lui-même j et ne s'en va que quand les cibles sont tombées, eussent-elles été trouées vingt fois. A chaque chute les canonniers crient avec frénésie : Allah ibark amer Sidil

Le mercredi, le sultan passe une revue des troupes au point de vue de TefFectif; il est assis dans un pavillon ou sous une tente et le ministre de la guerre se tient auprès de lui avec les états de solde à la maîn^ les alîef (payeurs) se placent sur un rang.

Chaque corps s'avance successivement; les mechaouri comptent les hommes et font connaître les chiffres au sultan; les caïds agha fournissent des expUcations sur les absences.

Quelquefois j pour les présenter au sultan,

un simple mechaôuri les prend par leur baudrier. Si on les trouve en faute, on enlève le baudrier avec le sabre et on les conduit en prison; souvent on leur distribue Vassa (bâton) séance tenante sans que cette punition semble les humilier beaucoup.

Tout se passe par Tintermédiaire du maître des cérémonies, qui est coiffé d'un énorme turban et tient un bâton blanc à la main; les explications sont quelquefois longues et embrouillées, d'autant plus que, après chaque lambeau de phrase, on ajoute : Allah ibark amer Sidi! Nous renonçons à dépeindre la bizarrerie de cette scène.

Le jeudi, le sultan se rend dans un grand jardin avec ses femmes ; il s'y livre souvent au divertissement favori des Arabes, le jeu de la poudre : c'est la seule circonstance où il se permette de galoper. A Maroc, le parc du sultan est très vaste et renferme un étang sur lequel se meut une élégante chaloupe à vapeur achetée à Paris (i).

(i) Le sultan Sidi Mohammed ayant remarqué que le muedden de la ketibia regardait ce qui se passait dans son parc, ordonna

23o LE MAROC MODERNE.

Le vendredi^ il se rend à la mosquée pour faire la prière du dhôr, et se fait voir à son peuple; il est interdit aux Israélites de se trouver sur son passage.

Le samedi, au printemps, Mulay-Hassan fait une promenade hors de la ville et emmène avec lui les ministres et toute la cavalerie disponibles. Ces promenades durent quelquefois neuf à dix heures pendant lesquelles on ne prend absolument rien (i). Elles ont souvent pour but une visite à une koubba de marabout.

Du cérémonial.

Le sultan ne paraît jamais en public autrement qu'à cheval, accompagné de deux palefreniers qui lui chassent les mouches avec des foulards, d'un moul mdol qui lui tient audessus de la tête un parasol brodé d'or et de soie, et quelquefois de deux individus qui portent des lances à fer doré.

qu'à l'àvenîr la place de muedden de cette mosquée ne serait plus occupée que par des aveugles.

(0 I/^tiquette empêcherait Mulay-Hassan de prendre même un verre d'eau en public.

Devant lui marchent quelques chevaux tenus en main, ensuite le caïd mechouar, les moulinn moukhala (porteurs de fusils), qui tiennent leur arme avec un mouchoir, le moul skin (porteur de sabre), le khalifa du caïd mechouar et les mechaouri.

Derrière lui, comme une ombre, marche Ba- Ahmed; les ministres raccompagnent quelquefois : généralement on fait sortir aussi une voiture de gala du temps de Louis-Philippe; les roues ne tiennent plus que par miracle, le harnachement est trop large, certaines courroies ne sont pas à leur place et traînent à terre : néanmoins la voiture suit le mouvement général.

Mulay-Hassan essaierait de monter dans ce véhicule s'il était malade et obligé d'aller à la mosquée pour se faire voir : dans ce cas les chevaux seraient tenus en main, car il ne voudrait jamais admettre que quelqu'un fût au-dessus de lui sur le siège.

Une musique européenne organisée tant bien que mal par un renégat espagnol commence à jouer vigoureusement dès qu'il ap-

paraît. Une partie des cavaliers du maghzen est rangée de chaque côté de la porte : quelquefois d'autres troupes s'y trouvent et se forment en bataille.

Le sultan remue les lèvres et un des individus qui raccompagnent s'écrie : Le Seigneur a dit que Dieu vous protège. Tout le monde s'incline en cadence et s'écrie :

Allah ibark amer Sidi! (que Dieu bénisse la vie de notre Seigneur!)

Les mêmes acclamations se répètent trois fois devant chaque corps de troupe de cavalerie ou d'artillerie.

L'infanterie présente les armes en silence.

Quand les Marocains parlent au sultan, ils doivent intercaler entre les phrases les mots Allah ibark amer Sidi! ou nâma Sidi (oui, Seigneur), ou employer l'expression Sidna (notre Seigneur).

Les caïds qui reviennent de voyage ont rhabitude de se précipiter devant le sultan, d'ôter leurs babouches et de baiser la terre.

De son côté, le sultan dit souvent lefatah avec les troupes de maghzen et l'artillerie;

rhonneur de dire cette prière avec le sultan est très recherché.

De rhédia.

La cérémonie de Fhédia est celle dans laquelle le sultan reçoit les tributs qu'on lui apporte.

Toutes les troupes sont convoquées à pied et forment un vaste carré; les porteurs de rhédia se placent sur plusieurs rangs portant des cadeaux en nature et des caisses pleines d'argent.

Le sultan sort avec le cérémonial habituel et se fait présenter successivement les délégués des tribus; devant chaque groupe se répètent les acclamations que nous avons décrites.

Les cadeaux enlevés, les cavaliers qui précèdent le sultan font un demi-tour et poussent une acclamation formidable, le canon tonne et Mulay-Hassan rentre chez lui.

Réception des ambassadeurs.

La cérémonie de la réception des ambassadeurs a la plus grande analogie avec celle de Thédia : autrefois un chrétien ne se présentait pas sans avoir un cadeau entre les mains. Le sultan est à cheval et l'ambassadeur à pied.

Sous Mulay-Ismaël, un ambassadeur anglais fut forcé de retirer ses bottes pour se présenter : en revanche, le roi d'Angleterre força un ambassadeur marocain à retirer non seulement sa chaussure mais encore son turban. Plus tard, le comte de Saint-Olon, ambassadeur de Louis XIV auprès de Mulay- Ismaël,se couvrit en prononçant son discours; depuis, cette habitude se perdit, et pendant de longues années les ambassadeurs se crurent obligés de rester découverts pendant toute la réception, quelle que fût Tardeur du soleil.

En 1881, les ambassadeurs qui furent reçus par le sultan se couvrirent pendant une partie de la cérémonie.

En quittant la ville, Tambassadeur reçoit généralement un cheval sellé, un fusil et un sabre : il n'existe pas de décoration dans le pays, et les Marocains qui ont reçu en France ces marques de distinction ne les portent jamais.

Mariages.

Lorsque le sultan se marie on organise une grande fête à laquelle sont invitées les femmes des grands personnages, qui séjournent dans le palais pendant plusieurs jours.

Un bataillon d'infanterie est posté sous les murs du palais pendant toute la nuit pour tirer des coups de fusil.

Les fils du sultan sont élevés assez durement dans des zaouïa isolées; on leur donne pour compagnon un esclave de leur âge qu'ils appellent leur frère. Cet usage a pour origine une sourate du Coran qui recommande à chaque musulman de se choisir un ami sûr.

On ne les fait entrer dans les villes que pour les marier : après avoir fait une céré-

monie dans le palais^ on les fait monter à cheval et on les promène hors la ville avec une escorte nombreuse en leur prodiguant les Allah ibark... etc., à chaque instant.

Le sultan marie en outre chaque année un certain nombre de jeunes cheurfa de sa famille. La cérémonie de la distribution des effets qu'il leur donne est assez curieuse et se fait de la manière suivante : à la tombée de la nuit on dresse une estrade , au milieu d'un vaste carré formé des soldats portant des torches allumées et derrière lesquels on dispose des pièces de canon. Sur Testrade s'installent les ministres et oumana du palais; des effets (peu luxueux) et des sabres ordinaires sont disposés à leur portée. Les jeunes gens arrivent la tête recouverte d'un capuchon et montés sur le dos d'un cavalier, parce que dans la journée ils ont eu les pieds barbouillés de henna et ne peuvent pas marcher.

On fait l'appel comme s'il s'agissait de distribuer des effets à des recrues, on donne à chacun ce qui lui revient et on inscrit le don ^ur un registre. Cette cérémonie, qui dure

plusieurs heures, a le privilège d'exciter au plus haut degré Tenthousiasme de Tassistance, ce qu'on y brûle de poudre est inimaginable.

Par la même occasion le sultan marie des négresses et des bokhari et fait circoncire les enfants pauvres.

Des fêtes.

Le sultan se fait aussi voir en public à l'occasion des fêtes.

Nous décrivons ce qui se passe à TAïd el Kébir, qui est la fête principale des Arabes, tandis que le Baïram (Aïd Serir) est la grande fête des Turcs.

On établit près de la ville (ou du camp) une enceinte demi-circulaire (nommée nC sella) y ouverte à l'ouest et formée par des panneaux de toile; on y installe une estrade avec un chevalet destiné à recevoir un livre de prière.

Le sultan sort accompagné d'une escorte très nombreuse, passe à travers un double

cordon de troupes et se rend à la m'sella, précédé par deux batteries d'artillerie.

Tout le monde descend de cheval et un imam fait une prière à laquelle prennent part le sultan et les principaux assistants, puis Timam monte sur Testrade et fait une longue karaia (lecture de livre sacré), ensuite le sultan et rimam égorgent chacun un mouton; ces deux animaux sont portés sur des mules et conduits au galop, Tun à la maison du sultan et l'autre à celle du cadi.

On tient beaucoup à ce qu'ils n'expirent que lorsqu'ils sont arrivés à destination, aussi on maintient la plaie avec soin, et on fait à l'avance des courses de mules pour choisir les meilleures.

Après le sacrifice on monte à cheval et le sultan entre dans un carré formé par des troupes d'infanterie avec de l'artillerie aux angles : les envoyés des tribus, à cheval et à mule, se présentent successivement, portant des étendards qui flottent au vent et forment un spectacle fort pittoresque.

Le sultan commence par embrasser les

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étendards de Mulay-Driss, fondateur de Fez, puis se fait présenter successivement les autres groupes; devant chacun il dit lefatah.

Cette cérémonie dure plusieurs heures, et le caïd mechouar est obligé de crier plusieurs centaines de fois.

Le sultan repasse ensuite devant les troupes, et Tartillerietire en avant de lui un grand nombre de coups de canon, après quoi les troupes se réunissent et recommencent à brûler de la poudre pendant une demi-heure au moins.

Cette nouvelle fête est présidée par le ministre de la guerre ; vers la fin on lui apporte du lait et des dattes qu'il partage avec les principaux personnages de Tarmée, puis chacun rentre chez soi.

A Fez et à Maroc, cette fête se passe dans une grande cour qui ne possède que deux portes. 11 est difficile de se faire une idée de l'encombrement qui règne à la sortie : les bataillons se coupent, les cavaliers se heurtent, se battent avec les crosses des fusils, les gens qui n'ont pas épuisé leur poudre

tirent des coups de feu à tout propos, et malgré cela les accidents sont excessivement rares ; les Arabes semblent avoir un privilège à cet égard.

Sultan des tolba.

Tous les ans au printemps les tolba choisissent un des leurs auquel ils donnent le titre de sultan des tolba pour huit jours.

Ce sultan de rencontre s'habille comme Mulay-Hassan, se procure une escorte et un cheval, se fait tenir sur la tête un vieux parapluie, se fait chasser les mouches par des collègues, et, ainsi accompagné, parcourt toute la ville en faisant la cérémonie de Fhédia à chaque coin de rue.

Il envoie aux habitants riches des billets pour leur demander de Pargent; on s'exécute généralement de bonne grâce.

Ensuite les tolba établissent hors de la ville un camp où ils font bombance : ils y tiennent des séances d'hédia auxquelles les ministres vont gravement assister.

Généralement le sultan des tolba s'enfuit un jour avant la fin de la fête, parce que si ses sujets le trouvaient dans sa tente au moment où la dernière heure de sa royauté a sonné, ils le dévaliseraient complètement.

Les tolba s'agitent beaucoup pour la nomination de leur sultan; comme toujours, Targent joue le rôle principal dans TafFaire.

Cette coutume aurait son origine dans le fait suivant : à Tépoque où lés cheurfa commençaient à conquérir le Maroc, un juif nommé Mechâl était sultan de la ville de Taza et des environs ; les tolba réussirent à pénétrer dans la place et à assassiner Mechâl :

depuis cette époque on leur donne le droit de jouer au sultan pendant huit jours.

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