‹ Le Maroc pittoresqueChapitre 1 sur 29 · JEAN DU TAILLIS · texte numérisé non relu

JEAN DU TAILLIS

Publislied, Paris, trente octobre 1905.

By Ernest Flammarion, Paris.

Publié à Paris, le trente octobre mil neuf cent cinq. Privilège du droit d’auteur aux États-Unis, réserve en vertu de la loi sanctionnée le 3 mars 1905, par Ernest Flammarion, éditeur a Paris.

PRÉFACE

A Monsieur Jean du Taillis.

Vous me demandez, cher Monsieur, mon opinion sur votre livre.

La voici :

« Le Maroc pittoresque » est fait d actualité, d’observations précises et judicieuses, de choses vécues.

Le présenter au public dans une longue préface me paraît superflu. Un discours pompeux d’ouverture ne lui rendrait aucun service, et point n’est besoin, à mon avis, de flambeau pour l’éclairer aux yeux de la foule. Ainsi que la vérité, dont il procède, il s’éclaire tout seul.

Quoique devenu un brandon de discordes internationales, quoique théâtre de luttes sanglantes intérieures, le Maroc vous apparaît un pays d’avenir. Vous le démontrez en quelques pages heureuses et votre argumentation m’a séduit.

Combien vous avez raison de penser qu’il sera un débouché naturel pour notre belle Algérie, le jour où

PREFACE

l’on aura assuré a notre frontière commune la sécurité qui lui manque et pour laquelle notre diplomatie lutte, en ce moment, avec tant d’obstination dévouée !

Que l’anarchie lamentable dans laquelle se débat le Maroc cesse et nous verrons l’importance agricole et commerciale de ce pays s’accroître dans des proportions considérables, dignes de sa fertilité et des richesses de son sol.

Notre colonie voisine en profitera assurément, mais quelle source de revenus nouveaux pour l’Empire chérifien !

Ce sont là questions économiques et politiques auxquelles vous n’ètes pas resté indifférent, et mon devoir de représentant, au Sénat, du département d’Oran, le plus proche du Maroc, est de vous en remercier. Mais votre livre a eu surtout pour but d’aider vos lecteurs à pénétrer facilement et sûrement un pays bien curieux.

La tentative était intéressante ; vous l’avez menée à bonne fin en homme qui sait voir, comprendre et dire ce qu’il a vu et recueilli.

Divers voyages au Maroc, et, en dernier lieu, huit mois consécutifs de séjour vous ont permis de rendre votre ouvrage des plus documentés. Vous n’oublierez jamais ce voyage à Fez « la lointaine », à Fez « la mystérieuse », que vous fîtes en compagnie de la Légation de France, et, comme vous n’êtes pas égoïste, vous l’offrez à vos lecteurs qui pourront ainsi à leur tour, derrière vous, l’accomplir sans fatigue.

Vous avez su en donner une relation intéressante, et il se dégage de vos lignes comme un parfum de terroir

PREFACE

oriental, qui n’exclut ni la sincérité, ni l’originalité.

Votre visite au Sultan, la curieuse interview que vous avez pu lui arracher pendant qu’avec son autorisation votre appareil photographique — qui ne lui a point fait peur — saisissait ses traits, marquent votre récit d’un cachet bien personnel.

Rien n’a été omis sous votre plume alerte, pas même les préceptes d’un peuple qui n’a, dites-vous, rien oublié de son passé, qui vit encore de la vie de ses glorieux ancêtres, les Maures d’Espagne, en fiers civilisateurs du moyen âge, mais qui réclame à grands cris, à l’heure présente, vous le croyez du moins, la main juste, énergique, honnête, qui lui donnera l’ordre et la lumière dans le chaos qui l’opprime !

Aussi bien, la description que vous avez faite de Fez m’a vivement impressionné. C’est bien là la ville sainte, ignorée, remplie d’ombres et de bruits mystérieux; la ville grouillante, aux ruelles sans fin, bordées de palais aux murailles sinistres, délabrées, empuanties par les immondices déposées à leurs pieds !

Quel vaste champ de curiosité ! L’imagination aidant, on assiste, avec votre livre â la main, aux secrets intimes de l’existence marocaine enserrée dans ces murs, à ces terribles drames dans lesquels se joue, avec une désinvolture 'abominable, la vie de l’homme, qui n’a aucun prix dans l’empire du Moghreb ! Ne sont-elles pas là pour l’attester, ces têtes coupées qui forment souvent l’ornement des murs et des portes des villes marocaines ? Sanglants trophées des victimes et des vengeances qui agitent un peuple sanguinaire, soupçonneux,

PRÉFACE

aux rivalités incessantes et cruelles ! Vestiges d’une barbarie à laquelle la civilisation européenne devrait se hâter de mettre fin, au lieu de perdre son temps dans des conciliabules diplomatiques, bien faits pour lasser les patiences les plus éprouvées.

J’ai pris grand plaisir à admirer les illustrations qui ornent votre livre et qui sont la reproduction exacte des photographies prises par vous sur les lieux mêmes. Nulle part, me semble-t-il, on ne trouve une collection plus complète de vues aussi intéressantes et aussi bien choisies.

En résumé, je vous dois toutes mes félicitations et tous mes remerciements aussi, pour les heures agréables écoulées en tête à tête avec votre bel ouvrage.

Le « Maroc pittoresque » est destiné, je le pressens, à un vif succès. Loin de déparer les nombreuses collections de l’éditeur Flammarion, il fera très bonne figure au milieu d’elles.

Marcel Saint-Germain

Sénateur.

Vieille porte de la Kasbah, à Tanger.

INTRODUCTION

INTRODUCTION

Notions de géographie et de politique.

Ce livre ne doit pas être une géographie de cette région de l’Afrique si proche de nous et encore si peu connue; mais â cause de cela, il me faut dès l’abord déterminer les traits généraux de ce Maroc que les indigènes ne connaissent que sous le nom d’El Moghreb , c’est-à-dire le « Pays du Couchant ».

Bien définies au Nord par la Méditerranée et le détroit de Gibraltar, à l’Ouest par l’Océan Atlantique, les limites du Maroc s’imprécisent au Sud (1) dans les sables sahariens et â l’Ouest où les hauts plateaux algériens confondent leurs steppes avec celles du Moghreb;

1. On peut approximativement comprendre le Maroc comme hauteur entre le 35° 54’ 04” latitude Nord extrême (latitude de la citadelle de Ceuta) et environ 27° 40’ latitude approchée Sud (latitude de la Seguiat el Hamra); et comme largeur entre l’embouchure de l’Oued Kiss-Adjeroud (Saïdya-Port-Say) qui est par 35° 05' latitude Nord et 4° 35' longitude Ouest de Paris et cette même embouchure de la Seguiat el Hamra.

on s’accorde â donner â ce territoire une superficie à peu près équivalente â celle de la France, soit quatre cent cinquante mille kilomètres carrés. Plaines et montagnes se succèdent, cependant que de grands fleuves ouvrent des vallées presque toujours très larges.

Ces montagnes comprennent : au Nord, parallèles au rivage méditerranéen, les replis du Rif : surgissant brusquement de la mer, les pentes se superposent jusqu’à des sommets de trois mille mètres pour s’abaisser plus doucement ensuite vers l’intérieur. Une autre chaîne, dirigée du Nord-Est au Sud-Ouest, vient se souder presque à l’extrémité Ouest de la chaîne riffaine pour traverser tout le Maroc dans sa plus grande largeur en dardant vers le ciel les cimes hautes et neigeuses des Djebel Rhiata, Ouaraln, Aïan, Aïachi, Yahia, etc., etc. : c’est l’Atlas.

Les fleuves prennent tous leurs sources dans le massif de l’Atlas aux environs du point culminant de la chaîne : le Djebel Aïachi; ainsi en est-il de la Moulouya qui se dirige vers la Méditerranée, de l’Oued Sebou, l’Oued Oum-er-Rebia et de l’Oued Tensift qui s’écoulent vers l’Atlantique; ainsi également de l’Oued Ziz qui va se perdre dans les palmeraies du Tafilalet et de l’Oued Guir, principale branche de cet Oued Saoura, dont le lit souvent desséché marque la route la plus directe et la moins malaisée de nos oasis sahariennes, de nos Ksour (1) du Touat et du Tidikelt.

Mais déjà se discerne, â propos de cet éventail de

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