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Ksar, village fortifié, au pluriel ksour

INTRODUCTION

fleuves marocains s’élançant des flancs d’un même sommet de l’Atlas dans les directions des quatre points cardinaux, la caractéristique de cette immense réunion de territoires que l’on dénomme communément l’Empire du Maroc. L’influence climatérique des vastes océans

La Moulouïa, le grand fleuve du Maroc du Nord. (Vue prise un peu en aval de Charrar.)

tout proches est ici capitale. Les nuées lourdes de pluies, que poussent vers le continent africain les vents de l’Atlantique, se trouvent arrêtées dans leur marche par cette double barrière du Rif et de l’Atlas. Au Nord, le Rif empêche ces nuages d’arriver jusqu’à la Méditerranée et les pluies se font abondantes sur le versant méridional où se multiplient les forêts, où sourdent ces

sources nombreuses des affluents de droite du Sebou; à l’Ouest, c’est l’Atlas barrant la route, empêchant les eaux fécondantes d’arroser nos hauts plateaux algériens, tandis qu’elles assurent au Maroc occidental une merveilleuse fertilité.

Et comme l’eau engendre la vie, peut-on déjà distinguer deux Marocs absolument dissemblables; le premier s’étendant du cap Spartel au cap Ghir, comprend les anciens royaumes de Fez (1) et de Marrakech; les bassins clés fleuves atlantiques, presque très régulièrement arrosés, offrent des territoires et des populations absolument agricoles, occupées à la culture ou à l’élevage; l’autre, délimité par le versant oriental de l’Atlas, présente de suite l’aspect des terres sahariennes, désolées par les extrêmes de température et la sécheresse persistante, que ne peuvent atténuer, vers le nord, l’influence de la Moulouïa elle-même, beaucoup plus capricieuse dans son débit que les autres fleuves du Maroc. C’est pourquoi les environs d’Oudjcla et ceux d’Aïn Sefra ont tant de ressemblances avec les vallées de l’Oued Dadès et de l’Oued Sous alors qu’ils diffèrent étrangement des régions de Gharb et du Haouz.

Parce que le sol et le climat métamorphosent les espèces et modifient les caractères avec les habitudes, il est naturel de penser que l’on doit rencontrer deux Marocains comme il y a deux Marocs. Seulement d’autres causes sont venues influer sur les résultats logiques de celles-ci : l’histoire a apporté son tribut à l’édification de

1. Les arabisants prononcent et écrivent Fês et mieux Fâs ; nous garderons l’orthographe la plus communément suivie.

INTRODUCTION

a race en une dualité singulière. Je m’en voudrais d’entreprendre ici l’étude qui reste à faire sur l’antithèse des tribus berbères, autochtones, du Maroc et cette poignée de Maures conquérants, envahisseurs. Le bled siba et le bled maghzen, mot â mot le pays insoumis et le pays soumis, c’est à proprement parler le pays des

Les sommets du Zerhoun.

berbères et celui des Maures, non pas deux entités géographiques, précisées, définissables mais deux groupements ethniques, aisément reconnaissables, identiques à eux-mêmes depuis des siècles, absolument opposés de mœurs, de tendances et pour tout dire en un mot, inassimilables malgré ce trait d’union puissant : l’Islam. La population berbère comprend douze millions d’individus

environ au Maroc; pour la plupart musulmans de rencontre, ils sont restés monogames, leurs femmes ne se voilent pas le visage; beaucoup de leurs ancêtres, au temps de l’Église d'Afrique, furent chrétiens et ils en ont gardé des tatouages au front, aux bras, en forme de croix. Le hasard du moment peut faire cataloguer telle on telle de ces tribus berbères dans le bled maghzen; en réalité, elles n’ont jamais été soumises, et, si bled siba il y a, c’est le bled berbère.

La population maure est presque uniquement citadine; c’est le plus bel ornement de Fez, de Tanger, de Rabat, de Marrakech et de Méquinez. Loin d’avoir le visage brun et sévère des autochtones, les Maures ont le teint très blanc; la figure est très japhétique, les traits excessivement adoucis. A part cela orgueilleux, sans aucun goût pour le travail, tout à ses plaisirs que des dilapidations continuelles lui permettent de se procurer sans compter, le Maure est chaque jour plus incapable de remplir son rôle conquérant, dominateur. Longtemps corvéable et malléable â merci, le Berbère a pris peu à peu conscience de la possibilité de secouer le joug en chassant le Maure détenteur du sol : les terres dites maghzen se sont éparpillées, le berbère a fait main basse sur tout ce qui s’offrait à lui sans résistance et aujourd’hui n’est en réalité bled maghzen que le seul bled Maure.

Pourtant, les Berbères ont conservé leur attachement pour leurs montagnes ; pourtant les Maures se sont maintenus dans les plaines, si bien qu’il est encore juste de distinguer le Maroc des Plaines et le Maroc des Mon-

INTRODUCTION

tagpes et de confondre ces appellations avec les précédentes. Les infertiles régions de l’Est et du Sud marocains, voisines de notre Algérie, doivent être classées, pour les raisons indiquées, parmi les territoires du bled siba ou berbère.

Ces données étaient nécessaires pour faire comprendre au lecteur le pourquoi de la division de cet ouvrage, comme aussi pour restreindre les quelques notions politiques qu’il convient de retracer sur le Gouvernement marocain, désigné sous le nom de Maghzen.

Il serait facile de faire sur ce mot, à la manière de M. Jourdain, une leçon de grammaire : maghzen est-il adjectif ou substantif ? On le voit accolé à un nom tel un qualificatif, on le trouve par ailleurs employé seul comme signifiant une chose ayant une existence propre et individuelle. Et la comparaison vous obsède de ces termes avec ceux répétés chez nous à satiété, de département ministériel, de député ministériel et de ministère. Le maghzen serait-il, au Maroc, le ministère dont les fiefs territoriaux et les sujets fidèles prendraient cette même étiquette de convenance? Il y aurait quelque vérité dans cette affirmation si l’on ne devait se souvenir que, s’il y a des ministres à Fez, il n’y est point de ministère. Au surplus, le maghzen est un; comme nous allons le voir, s’il y a des personnages, villes et tribus maghzen, c’est que ces personnages, ces villes, ces tribus sont à proprement parler le maghzen.

Dans un pays, comme le Maroc, où la force donne la pouvoir et en assure la durée, dès le début des dynasties, les souverains régnants songèrent à créer une force mililaire chargée de défendre le trône. Parmi les grandes familles du pays environnant, certaines furent choisies à cet effet. Constituées en sorte de colonies militaires, elles furent exemptes d’impôts, en échange du service, formant ainsi une sorte d’aristocratie féodale en même temps qu’une classe privilégiée; ce furent les tribus maghzen, appelées ainsi de l’idée de force armée que représente le mot dans son étymologie pure. Dès l’origine, ces tribus, au nombre de quatre, furent les Chéraga, les Oudaïa, les Bouakhar et les Chérarda.

INTRODUCTION

Le difficile problème que de réussir à empêcher l’une ou l’autre de ces tribus de devenir prépondérante, en s’imposant aux autres et au Sultan lui-même. Un siècle et demi de luttes finirent par dissocier ces tribus favorisées, réduire leurs prétentions réciproques et les grouper autour du pouvoir central. Aujourd’hui encore,

Un village du Falis. (Type parfait des villages marocains au milieu desquels s’élève, insolente, la confortable demeure de pierre du caïd.)

théoriquement du moins, ces tribus maghzen continuent à former le fondement de l’autorité chérifienne, la garde de la dynastie et la source privilégiée du personnel gouvernemental. Seulement des circonstances survinrent, indicatrices du péril qu’il y avait à ne s’appuyer que sur un nombre restreint de partisans. D’autres tribus obtin-

rent de participer à certains privilèges du maghzen, notamment en fournissant un contingent armé, le guich; des villes aussi, par leur résistance opiniâtre aux infidèles, pour leur rôle prépondérant dans le pays, furent gratifiées des mêmes avantages : Fez, Mekinez, Marrakesch et Rabat devinrent maghzen. Il en fut de même de Larache et de Tanger avec sa banlieue, le Fahs.

Telles sont les forteresses disséminées dans le pays, sur lesquelles s’appuie, en vue d’assurer le gouvernement de l’Empire, le Sultan; telles sont les populations, attachées aux terres, restées pourtant propriétés chérifiennes, qui fourniront les fonctionnaires marocains depuis les plus humbles jusqu’aux plus élevés, et dont l’ensemble forme le maghzen strictement dit. Comme ces derniers servent de père en fils, appartiennent à des familles munies de privilèges, héritent le plus souvent du grade paternel ou se trouvent portés, par le passé de leurs ascendants, aux plus hauts emplois , ils constituent de fait une caste spéciale chargée du gouvernement du pays. Il convient de se souvenir par conséquent que bien que le mot de maghzen soit plus particulièrement appliqué au Gouvernement impérial, il comprend en fait toute la collectivité dominant l’Empire, depuis le simple moghazni jusqu’au Sultan lui-même.

C’est, on le voit, une constitution singulière que celle de ce Gouvernement, et on ne saurait, en aucune façon, le comparer à rien de ce qui existe de nos jours en Europe. Il n’est pas opportun de rechercher les avantages ou les inconvénients d’un pareil système ; il appert toutefois qu’à condition de comprendre des tribus nom-

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b re uses et en grande quantité, le maghzen fut une force considérable, qui justifie la résistance efficace pendant des siècles à des révoltes sans cesse renaissantes ; au point de vue européen, cette force serait exactement définie par ce qualificatif emprunté aux physiciens, une force d'inertie. Tout cela ne manque pas d’importance, alors qu’il s’agit d’une politique d’entente avec le Sultan, s’appuyant inévitablement sur le maghzen. Pourquoi faut-il que ce qui était le maghzen il y a vingt ans, ce qui théoriquement ne peut cesser de l’être, soit tout différent de la situation de fait actuelle, du gouvernement marocain d’aujourd’hui.

Par des modifications successives, en effet, le maghzen n’a cessé de se désagréger, de devenir un mot vide de sens.

L’organisation d’une armée permanente levée dans tout le pays soumis, par une sorte de conscription, fut le premier coup porté au privilège exclusif des tribus maghzen. Nous avons vu comment celles-ci fournissaient autrefois Punique force armée des sultans et comment, pour cette raison même, on les avait déclarées maghzen. Le père d’Abd-el-Aziz, préoccupé de nos velléités de domination et hanté lui aussi de la théorie du nombre, appela sous les armes toutes les disponibilités du pays. Ainsi se trouve forcément réduite l’autorité des tribus maghzen et, par conséquence logique, la force du maghzen lui-même.

Par essence, les principaux personnages du Gouvernement, pour ne pas dire tous, étaient issus de tribus maghzen. Leur place privilégiée dans la Garde Impériale,

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en leur réservant un facile accès auprès du souverain, rendait prédominants leurs conseils. Or, grâce au goût de réformes que l’on connaît chez le Sultan actuel, un coup plus funeste encore a été porté à ce qui restait de l’antique prépondérance des tribus maghzen. Elles sont en train de perdre le privilège de fournir les . principaux membres du Gouvernement. Notabilités, ou médiocrités parfois, de quelconques tribus ont envahi le maghzen où les personnages maghzen ne sont plus que minorité.

Voici en effet la composition actuelle du maghzen, soit du Gouvernement marocain (1). L’ Ouzir, ou Ministre, de l’Intérieur, est SiFeddoul Gharnit; 1 ’ouzir-el-bahr, ou Ministre de la Mer, Si Âbd-el-Kerim-Ben-Sliman ; Yallef (mot â mot : le payeur) est l’Intendant des troupes ou le Ministre de la Guerre : Si-el-Mehdi-EI-Menebbi, en détint les fonctions et fut remplacé par le Commissaire marocain à Alger, Si Mohamcd-El-Guebbas. Tels sont les grands vizirs. Viennent ensuite les Amin, ou Ministres des Finances: Amin-El-Oumana Cheikh Tazzi, ministre proprement dit désigné pour remplacer à Tanger le pseuclo- Ministre des Affaires Extérieures Si-Mohamed-Torrès. Puis YAmin-El-Dckhcl (des rentrées), El-Melidi Saldo; YAmin-Ech-Chkara (des dépenses) fut longtemps Er- Requina, non remplacé; enfin, Y Amin-Ei-Hsab (des comptes) Mohamed Bennouna. Or, ni l’ouzir, ni l’ouzirel-bahr, ni aucun des amin ne sont maghzen. Seuls peut être, l’Allef saurait-il revendiquer ce titre.

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