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CHAPITRE IV

Fez Djedid.

La capitale du Maroc comprend deux villes bien distinctes. « A elles deux, disent les Marocains naïvement imaginatifs, elles semblent un renard gigantesque qui se serait accroupi dans le creux du vallon « Fez - Bâli ou l’ancienne, en serait le corps et Fez-Djedid, ou la nouvelle figurerait la tête.

Il y a une antithèse absolue entre ces deux villes que séparent plus qu’ils ne les réunissent, les jardins de Bou- Djeloud (1) : l’immense agglomération de Fez-Bâli est plébéienne, commerçante, quelque peu frondeuse, tandis que Eez-Djedid, c’est la ville maghzen, aristocratique, presque déserte, comprenant tout juste les palais du Sultan, ses appartements privés, sa mosquée, ses jardins. A part cela, il est bien difficile de distinguer en quoi « la

1. C’est plutôt qu’une place un long terrain vague enclos depuis Mouley Elhasen où, depuis un temps immémorial, campent les troupes ou les voyageurs qui ne trouvent pas de place en ville. C’est de là, dit-on, que vient son nom Bou-Jeloud, corruption vulgaire de Bou- Jenoud « le père aux armées » ou l’endroit des armées. (Gaillard.)

FEZ DJEDID

nouvelle Fez » est plus nouvelle que l’ancienne. C’est extérieurement le même délabrement des murailles, les memes signes de vétusté, et, à l’encontre des vocables, je crois bien que l’on trouverait beaucoup plus de ruines amoncelées dans Fez-Djedid que dans Fez-Bàli.

Le soir de mon arrivée â Fez, les bons soins de notre consul m’avaient assuré un gîte : une maison mauresque fort agréable où j’ai vu bien des fois le soleil se lever dans le plus poétique des décors, mais dont le très grand éloignement du quartier des Légations et du Dar- Maghzen ne fut pas sans m’émouvoir un peu. Inutile de nier, en effet que l’Européen ne se sent pas le moins du monde chez lui dans les artères commerçantes de Fez- Bâli et que la traversée des souks et bazars, qui avoisinent Karaouijin, la mosquée sainte et inviolable pour les roumis, présente toujours quelque danger. Est-ce le confort d’un home étrange après notre vie de nomade, paresse de notre corps s’abandonnant au « farniente » après les fatigues du voyage, ou bien, est-ce l’appréhension instinctive du péril possible couru dans le dédale des corridors de Fez pour arriver jusqu’ici? Je ne sais trop; mais nous n’avions aucune hâte de franchir le seuil de la petite porte basse, donnant accès sur la ruelle déserte et, deux jours entiers, nous ne mîmes point lé nez dehors.

Mais aujourd’hui, c’est la réception solennelle du Bachadour: il nous faut bien sortir. Et voici que les mules que l’on a retenues pour nous se font attendre. Il faut se résigner à faire à pied ce long et pénible chemin qui mène de la maison solitaire au Dar-Maghzen, à tra-

vers un dédale de rues (1) étroites, sombres, semées de fondrières, s’ouvrant par endroits en cloaques, malgré Tardent soleil de ces derniers jours. Et l’heure presse : à peine le temps d’escalader cet amphithéâtre de maisons bâties sur les cascades de TOued-Fès, pour tout en haut heurter la porte du palais d’Abd-El-Aziz.

Mais, c’est fait. Je n’ai plus devant moi, autour de moi ces regards avivés de haine, ces bouches plissées de mépris, chargées de malédictions et qui, dans les fondouks encombrés, m’avaient fait un terrifiant cortège. J’ai trouvé les ruelles désertes, aux murailles hautes et sans fenêtres que viennent ombrager les orangers constellés de fruits. Voici le Dar-Betha.

Un cloître aux alignements sévères, où la multitude des caïds et des dignitaires militaires et civils jette en ce moment la note discordante, mais qui deviendra tout à l’heure, lorsque Si Driss Bouklieli, le guide éclairé et complaisant qui m’est offert, m’y promènera, la demeure du silence et du mystère.

Cependant sur les dalles de mosaïque aux multicolores petits pavés d’égale grandeur se reflète l’azur du

1. Comme dans les autres villes du Maroc, les autorités ne se préoccupent pas de donner des noms aux rues : toutes en sont pourtant pourvues. Habituellement, on les désigne par le nom d’un per" sonnage de marque qui les habite, désignation qui survit souvent à la personne; parfois aussi les rues portent le nom d’un marabout, d’un marché, d’un pont; quelques-unes ont des noms pittoresques. Une rue de l’Ayoun, très' étroite et dont la pente est très raide, s’appelle Aqbet- Alfirân « la montée des rats » ; près de Sidi Ahmed Echchaoui, une rue habitée, dit-on, par des renégats au temps de Mouley Ismaïl porte encore le nom de Berb Erroum. (Gaillard : Fez , passim.)

La musique du Sultan du Maroc.

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ciel et les gerbes jaillissantes des fontaines que l’on dirait de neige, tant elles sont blanches. Sur le seul étage de ce palais édifié aux deux extrémités d’uii long quadrilatère et que réunissent des couloirs voûtés a arcades, point de terrasses, mais mieux que cela, une toiture basse en tuiles vernissées d’un vert étonnamment jeune.

Le nouveau Mechouar ; à gauche, adossée à la première tour, le « trône » du Sultan.

Puis dans des jardinets symétriques, que séparent des allées de mosaïques, des orangers et des fleurs et toujours des jets d’eau au bruissement plein de mélancolie.

Ce n’est pas dans ce palais du Dar-Betha que se célébraient jadis les réceptions solennelles des autres ambassades, mais bien dans cette vaste esplanade cerclée de murailles de guerre nommée le Grand Mechouar. Un

champ, où poussent les herbes folles, ce Grand Mechouar; alors que les sultans du Maroc avaient une armée, ils la passaient en revue de ce petit kiosque en bois ridicule, que l’on dénomme trône et fait involontairement songer aux chalets parisiens ou encore aux cabines des plages renommées.

Avec le décor se sont transformés aussi les détails de la cérémonie.

Plus de visions équestres immortalisées par de Amicis et Loti; mais l’intimité presque d’un tête à tête dans cette salle que remplissent complètement les hauts fonctionnaires du maghzen et la suite du bachadour. Simple d’ailleurs et grandiose pourtant cette grande salle tapissée, à hauteur d’homme, de ces faïences dont, depuis des siècles, l’illustre Fez a gardé le secret, au plafond des boiseries tourmentées d’un coloris aux rouges et verts sombres, rehaussés d’or, évoquant le souvenir de notre Sainte-Chapelle.

Point de siège nulle part, point de tentures non plus, pas même de meubles, si j’excepte l’espèce de fauteuil chaise longue tendu de velours vert et où se tient Sidna c’est-à-dire notre maître. Et encore n’est-il point étendu ou couché à l’orientale sur ce meuble, mais simplement assis sur l’extrême bord ainsi que sur un tabouret, ce qui rend plus insolite encore l’aspect de ce long fauteuil au dossier et aux bras inutiles. Abd-El-Aziz est devant moi, assez près pour que je puisse fixer ses traits estompés de la blancheur des djellabas et des burnous, assez loin pour que je le voie sous un jour favorable.

Pourquoi taire, en effet, que le jeune Sultan du Ma-

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roc ne saurait poser pour un modèle de mâle beauté : ne lui suffit-il point d’avoir comme répandue sur son visage aux traits arrondis la simple et grande bienveillance de son accueil. Les yeux, d’ailleurs, très mauresques avec leur regard triste — « on dirait celui d’une gazelle expirante » — éclairent discrètement ce visage sombre du souverain du sombre Empire. Et puis il a pour lui son sourire, un peu... simple, mais combien distrait, amusé, significatif.

Discours échangés, félicitations réciproques, présentations. La séance solennelle est terminée : je ne puis apprécier la voix de Sidna qui a prononcé un seul mot en portant à la tempe droite l’index de sa dextre.

— M ’sian, ce qui veut dire : « Bien, c’est bien ».

Maintenant le cortège se retire et comme, sans doute, ce serait manquer au protocole marocain que de faire voir le sultan autrement qu’assis ou à cheval, nous voici casernés dans un coin du palais en attendant le moment où la blanche silhouette d’Abd-EL-Aziz se sera retirée. Les accords étranges des musiciens habillés de rouge se font à nouveau entendre, et pendant que défile le personnel de l’ambassade, je profite de la bonne volonté de mon guide pour visiter les diverses parties du Dar- Maghzen.

C’est un immense enchevêtrement de cours, de salles, d’antichambres, tout cela sans grande architecture, sans apparence. On dirait des communs, des fermes et pas du tout un palais. Pourtant, c’est là que se concentre toute l’activité politique de l’Europe, et vraiment, c’est peut-être un symbole que d’avoir à franchir

tant de murailles, tant de tours, tant de passages pour arriver à cette partie de Fez-Djedid où se tient chaque matin le maghzenya ou assemblée du gouvernement marocain. Si l’on doit en juger par les apparences, c’est chose fort importante que cette quotidienne réunion des ouzirs et des amina qu’accopnpagnent un nombre respectable de khalifats, de secrétaires, etc. Les Français n’ont point le monopole du fonctionnarisme et tout un monde de salariés gravite autour des « ministres » du maghzen .

Evidemment, il convient à de si graves personnages de ne jamais marcher à pied; aussi est-ce un curieux spectacle que celui offert vers les dix heures du matin dans la cour sur laquelle s’ouvrent les benikas des ministres — - ainsi nomme-t-on le cabinet d’affaires des membres du maghzen — : deux ou trois cents mules uniformément revêtues de ces hautes selles rouges en forme de fauteuil, piaffent impatientes, attendant leurs maîtres qui se trouvent précisément en conférence dans telle ou telle benika; des esclaves noirs les maintiennent, accroupis sur leurs talons.

Ayant montré patte blanche, je puis, toujours précédé de mon guide, franchir d’autres portes aux lourds loquets de fer, traverser d’autres cours et pénétrer enfin jusque vers les demeures privées du Sultan. Au fond d’un jardin tristement égayé de quelques arbustes verts et de fleurs, des habituelles mosaïques, se dresse une haute bâtisse, inélégante, massive, presque abandonnée. Une porte, au rez-de-chaussée, entre quatre fenêtres ; au premier étage, huit baies garnies de croisées à petits car-

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reaux : on dirait une vieille demeure de nos campagnes, habitée naguère par quelque gentilhomme et h illusion est encore plus grande de voir ces murs décrépits, noircis par les pluies et s’effritant par endroits de façon lamentable. N’était le toit d’où ne s’échappe aucune fumée, où ne s’entrevoit aucune saillie, on jurerait qu’au fond de ces salles, où personne d’étranger au palais ne saurait accéder, se dressent, monumentales, ces cheminées magnifiques qui furent une des gloires architecturales de notre ancien Régime. C’est là tout le palais; seulement des murailles infiniment hautes barrent, sans doute, la vue, qui pourrait, de ces fenêtres, s’égarer sur la campagne, et le silence mortel de cette demeure n’est troublé que par le rugissement des fauves dont les cages se succèdent sur l’une des faces du jardin.

Malgré l’étrangeté du lieu, en dépit des sensations tout à fait inattendues qui m’assiègent, je n’éprouve nulle curiosité de m’attarder, de pénétrer l’intérieur de cette masure décorée du nom de palais. Et, sans un mot, en hâte presque, je fuis ce temple de l’ennui; à peine fais-je attention, avant de franchir la dernière porte, à ce petit édicule aux larges fenêtres que l’on me dit être la salle de billard d’Abd-El-Aziz : pourtant ce lieu est historique et, d’avoir abrité les ébats du caïd Mac-Lean et des courtisans anglais, mérite de passer à la postérité, comme ces salles fameuses où se jouèrent les destinées d’une dynastie et l’avenir d’un pays.

Enfin, me voici sorti des murailles et des tours : j’avais comme une appréhension, en y entrant, qu’une volonté mystérieuse et toute puissante pouvait m’y tenir enfermé,

et dans cette lointaine Fez, au fond des retraites de ce palais, cette impression angoissante est inévitable et vous étreint à la gorge. Aussi, un soupir de soulagement accueille-t-il maintenant la vue de ces murailles, de ces ruines, de ces rues qui m’épouvantaient si fort hier, et suis-je à peine attentif aujourd’hui aux malédictions des

Le palais privé d’Abd-El-Aziz ; sur la droite, sous les voûtes, les cages de la ménagerie du Sultan.

Fasis, qui s’acharnent après tout roumi égaré dans la ville sainte.

Maintenant, accolé à Fez Djedid, séparé même par une seule muraille du palais du Sultan et du Dar-Maghzen, voici le mollah . Dois-je me hasarder â le parcourir? On sait, qu’au Maroc, on désigne sous ce nom un quartier réservé aux juifs et dont il leur est défendu de sortir la nuit, de môme qu’il n’est permis à quiconque d’en passer

L’entrée du Dar-Maghzen.

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les portes, du reste closes, sitôt les premières ténèbres venues. A vrai dire j’hésite à en franchir le seuil, car j’ai encore présente â la mémoire la page que Loti consacre à sa description : « Et devant leur (aux juifs) entrée de ville est le dépôt général des bêtes mortes (1) (une galanterie qu’on leur fait) : pour arriver chez eux, il faut passer

Le Mellah de Fez-Djedid et les petits juifs de l’école française.

entre des tas de chevaux morts, de chiens morts, de carcasses quelconques,, qui pourrissent au soleil, répandent une odeur sans nom; ils n’ont pas le droit de les enlever, et, il y a grand concert de chacals, le soir, sous leurs murs. Dans leurs rues étroites, étroites à ne pou-

1. Un autre charnier, plus considérable encore se trouve au Nord, près la porte dite 13ab-Mabhrouq.

voir passer, ils n’ont pas le droit non plus d’enlever les immondices rejetées des maisons ; pendant des mois s'entassent les os, les épluchures de légumes, les ordures, jusqu’à ce qu’il plaise à un édile arabe de les faire déblayer moyennant une grosse somme d’argent. Dans ce quartier humide et obscur, il y a des puanteurs tout à fait spéciales et les visages des habitants sont tout blêmes. »

Je me décide pourtant et ma première surprise est de voir suspendus au milieu de la principale voie, des réverbères, garnis de lampes à pétrole ; puis des jeunes gens, des enfants, la plupart en longues robes noires ou grises, mais tous très décemment et proprement vêtus, m’entourent, me saluent dans un français correct. Et je suis si agréablement intéressé que mes yeux en oublient de regarder la rue sordide, les immondices, qui sont toujours là, hélas ! Le mellah est constitué par un amas de maisons informes, recouvertes d’un badigeon bleu et dont les étages supérieurs débordent en encorbellement jusqu’à recouvrir presque complètement les ruelles qui se multiplient à droite et à gauche de la rue principale. Le centre de la vie, cette rue, où se tiennent les boutiques et les échoppes, où, le soir venu, se forment les groupes, se poursuivent les conversations, se nouent des intrigues.

En sortant du mellah vers le vallon, où s’effondre en cascade l’oued ez-Zitoun, on pénètre dans le cimetière israélite, l’un des plus curieux que l’on puisse visiter, avec son amoncellement de sépulcres éclatants de blancheur, couverts d’inscriptions hébraïques. Ce n’est pas un lieu de tristesse, si l’on songe aux promenades et aux jeux qu’y prend la jeunesse du mellah ; il est baigné de

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tant d’air, de tant de lumière, ses allées de sable y sont si propres, qu’on comprend la prédilection des juifs de Fez pour leur nécropole; moi-même je m’y attardai parmi les tombes creusées de niches, et les petites maisons hospitalières où des malades se font soigner par ce remède de suprsetition, la cohabitation avec les

Le cimetière israélite à Fez.

reliques du rabbin Abner et delà martyre Solica Hachuel. Il faisait nuit presque, lorsque je sortis du mellah et ce fut, à la lueur tremblante d’un fanal tenu par mon soldat de garde que je regagnai, à travers le dédale des rues, peuplées par mon imagination de menaçants fantômes, ma retirée demeure, tout lâ-bas, à l’extrémité de Fez- Bâli.

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