CHAPITRE Y
Fez Bâli.
Me voici bien dans la ville la plus célèbre de tout l’Islam après la Mecque. Et certes, si je l’avais oublié, tout ici m’en ferait souvenir. C’est le minaret élevé de nombreuses mosquées dont le nom seul évoque des souvenirs mémorables : Moulay-Eydris, Karaouijin; c’est la foule immense prosternée sous les arcades multipliées des sanctuaires, où, tel un symbole de la pure foi, jaillissent dans un perpétuel murmure les eaux des fontaines propices aux ablutions rituelles ; c’est l’appel réitéré à la prière, jeté par les prêtres du haut des tours ornées de mosaïque; et c’est aussi le regard profond de haine qui me suit, moi leroumi, reconnaissable malgré mon déguisement, lorsque je m’aventure dans les ruelles sombres, à travers le dédale des souks et des bazars, qui pullulent à Fez.
Oh ! ces lèvres dédaigneuses, prêtes à cracher le mépris. Oh! ces yeux où. se lit le désir de vous persécuter; longtemps je les reverrai rivés à mon être, me poursuivant de leur silencieux anathème. C’est là, d’ail-
leurs, l’impression la plus forte et la plus pénible que j’aie jamais ressentie; malgré la vague protection du maghzen, dont un soldat m’accompagne, je me sens prisonnier de cette multitude; j’ai la compréhension très nette qu’un incident — le moindre et le plus involontaire — un recul de ma mule, par exemple, blessant l’un quelconque de ces enfants qui encombrent le chemin trop étroit, me mettrait en un instant en danger de mort.
Et ce n’est point là une vaine illusion de mon esprit inquiet; j’écoute quelques-unes des injures que l’on me prodigue : « Maudits soient tes aïeux ! — Infect rourni, qui t’a permis de pénétrer dans la Ville Sainte pour nous y dérober le pain qui nous fait vivre. — Ah ! que ne puisje, par crainte de ce maghzen détesté, t’écraser la tête contre les murailles ! » Et mille autres aménités du même goût.
Mais je sors enfin de cette ville des cascades ; — cascades des rivières et cascades des maisons; je quitte le dédale des chemins ravinés que bordent les murailles grises et sans fenêtres des demeures impénétrables ; je revois le ciel, les bosquets d’orangers et, perdue dans la verdure mouchetée de l’or des fruits mûrs, la maison solitaire, oû s’évanouissent toutes les sombres visions de Fez Bâli.
Le Fasi, c’est l’habitant de Fez Bâli, la vieille Fez, ou mieux la ville populeuse, commerçante, religieuse où s’enchevêtrent les mosquées et les bazars, où s’entrecroi-
FEZ B ALI
sent les appels à la prière et les enchères des marchés, de tous les marchés, même de ceux aux esclaves...
Lorsque le fondateur de la ville, au ixe siècle de notre ère, choisit un lieu propice à l’établissement d’une capitale, Moulay-Eydriss ne pouvait trouver un site plus merveilleux que ce vallon ombragé, pittoresque, s’étayant à flanc de collines et merveilleusement arrosé par les torrents s’échappant en cascades de tous les coteaux d’alentour. C’est vraiment une chose étonnante que l’abondance de ces eaux, que la régularité en toute saison de ces oueds qui baignent la ville après avoir fertilisé les campagnes.
Trois de ceux-ci méritent d’être mentionnés par l’importance de leur débit : l’oued Fas, l’oued Zitoun et l’oued Bou-Fahran; en se ramifiant à l’infini, dans les ruelles, sous les maisons, ils arrosent les jardins, font tourner les roues des moulins, jaillissent dans les fontaines de marbre des demeures particulières, multiplient leurs cours sous les noms les plus divers (oued Lenebjin, Zeloum, Audalousijin, Kebir, Mammouda), servent par intervalles, grâce à un judicieux système d’écluses, de véhicule puissant aux ordures qui encombrent les rues, et, Fez Bâli une fois vivifiée, fécondée, balayée, se réunissent en un seul cours d’eau, large et profond, qui va bientôt unir ses flots à ceux du Sebou, tout proche.
Grâce à ce charme des eaux répandues à profusion, Fez apparaît déjà comme une agglomération d’un aspect tout particulier : le site est étrange et les siècles, en venant le compléter de cette masse uniformément grisaille des maisons maures, à peine ouvertes de meur-
trières, lui ont donné ce cachet particulier qui distingue Fez de toutes les autres cités orientales.
On comprend dans de tels lieux tout le fanatisme immuable et la séculaire religiosité des habitants. Les Fasis sont les derniers et les plus intransigeants défenseurs de l’Islam, non pas seulement parce que disciples de Mahomet et gouvernés de temps immémorial par sa descendance directe, les Chorfa , mais encore et surtout parce que Fasis, c’est-à-dire habitants de Fez.
Au fond, la mentalité du Fasi n’est guère complexe. Le citadin de Fez semble n’avoir que deux préoccupations : s’enrichir par le commerce et faire de l’opposition, nonobstant qu’il ne cessera pas une seconde de dérouler entre ses doigts les gros grains de son chapelet.
Le commerce, voilà bien l’une des caractéristiques de la ville de Fez. Les rues sont étroites, mais longues et nombreuses, et ce n’est d’un bout à l’autre que des boutiques, des échoppes, sans apparence il est vrai. Les marchandises y sont entassées partout, et c’est tout le jour, mais particulièrement l’après-midi, la succession rapide des achats et des ventes.
Comme je visitais l’un de ces commerçants de Fez, dont j’augurais si peu de bien à voir la chétive apparence de sa bicoque, mon guide, un des rares Français établis à Fez depuis quinze ans, m’assurait : « Vous serez étonné quand vous saurez le chiffre d’affaires de cette « bicoque » : plus de cinq cent mille francs par an ». Je songeai de suite aux somptueuses devantures, aux séduisants étalages, aux lustres et aux glaces des magasins de nos boulevards, qui tous ne font pas sans doute un chiffre
FEZ BALI
d'affaires proportionnel à cette luxueuse installation.
Ce Maure accroupi au milieu de ses caisses de bougies d’Angleterre, de pains de sucre, d’écheveaux de soie
Une rue de Fez : échoppes et auvents.
achetée brute en France et teinte à Fez même, avec des couleurs végétales, m’intriguait. Il avait les traits réguliers, pas le moins du monde farouches, des yeux intelli-
gents et je le contemplais comme un phénomène, une rareté «ce gros commerçant de Fez », lorsque mon aimable mentor vint me tirer de mon extase en ajoutant : « Mais venez ; à Fez, vous en trouverez mille comme celui-là et plus encore ».
Le commerce de Fez est généralement divisé en quartiers nommés fondouks : ici, les épiciers et là, les merciers; ailleurs les cordonniers, et puis les menuisiers, les forgerons ; dans cette ruelle, les chaudronniers et les experts artisans des vastes samovars, des brûloirs à parfums ; dans cette autre enfin, les potiers, les tisseurs d’étoffes, les apothicaires.
Et tous ces bazars s’ouvrent sur des ruelles plus larges, souvent recouvertes d’un indescriptible enchevêtrement de branches d’arbres, de planches, de caisses d’emballage et de ceps de vigne qui, par endroits, courent au-dessus de ces toitures à claire-voies: aussi constituent-ils les souks les plus bizarres que l’on puisse visiter de nos jours. Ce sera la grande curiosité du vieux Fez pour les touristes de nos voyages modernes quand la pénétration pacifique, ou Vautre, aura dit son dernier mot. Pour l’instant, on y recueille quelques injures qu’il faut feindre de ne pas entendre en passant rapidement son chemin, car si le Fasi est commerçant dans l’âme, il est aussi complètement « réactionnaire » .
Certes, le jeune Abd-El-Aziz iPest point populaire à Fez Bâli : il ne faudrait point en rendre responsable son goût prononcé des réformes, car c’est l’histoire des relations entre les deux Fez que' celle des rivalités de la vieille cité, la cité presque siba (insoumise) envers les
FEZ BALI
sultans. Que de fois les portes et les murailles antiques des deux villes se sont dressées les unes contre les autres! Que de roguis ont trouvé * dans Fez Bâli un appoint tout au moins de belles promesses ! Que de fois les moindres actes du Chérif régnant ont été sévèrement jugés sous les portiques disjoints des souks de Fez Bâli !
Le Fasi, mais je le comparerais volontiers au Parisien, si l’on veut bien admettre que le scepticisme de ce dernier peut être l’équivalent dans ses manifestations du fatalisme du premier; c’est, pour les deux, ce culte fervent de la critique, cette même verve caustique et railleuse qui — continuerai-je le parallèle — s’affirme bien plus volontiers dans les cris de la rue que par des actes.
Et c’est ainsi qu’aujourd’hui même, le centre de résistance aux idées plus ou moins sincères de réformes du maglizen est autant dans l’hostilité, manifestée par les clameurs des Fasis, que dans les actes du Prétendant. On ne se cache pas, à Fez Bâli, de la joie éprouvée à chaque nouveau succès de celui-ci et la consternation y accueillerait la nouvelle d’une victoire d’Abd-El-Aziz. Le Fasi a été, est et sera de l’opposition ; c’est la leçon des temps écoulés et du temps présent.
Un trait encore de la physionomie du Fasi et sa ressemblance sera parfaite : Fez est la cité sainte, la ville religieuse qui veille sur le tombeau de Moulay-Eydriss et s’enorgueillit de Karaouijin.
Auprès de la mosquée du fondateur de Fez, des barrières de bois s’élèvent pour avertir le profane qu’il va fouler une terre sainte ; en même temps, si quelque
téméraire infidèle- osait s’aventurer clans ces parages, les gardiens farouches du sanctuaire auraient vite fait de punir l’audacieux en lui enlevant tout espoir de recommencer : le meurtre de trop d’Européens a ensanglanté les abords du Temple.
Du moins, ai-je pu entrevoir Karaouijin. C’est la mosquée de l’université célèbre dans tout le monde musulman, dont on peut admirer, à travers les baies toujours ouvertes, la succession pleine de mystère des voûtes silencieuses, la multitude des colonnes, des lampes du sanctuaire, là profondeur des corridors sombres. Karaouijin, c’est comme la poitrine où bat depuis des siècles le cœur de l’Islam; c’est l’université infaillible où s’alimente le fanatisme irréductible, non seulement des Marocains, mais encore de nombre de nos Sahariens et de nos Algériens même.
Et Fez compte encore d’autres mosquées. Toutes sont fréquentées. Dans toutes, c’est la même multitude, encombrant les parvis aux heures de la prière. Jamais, sous aucun climat et d’aucune religion, je n’ai vu tant d’hommes agenouillés.
Fez est, que je sache, la seule ville du monde où les sanctuaires soient restés le centre des besognes journalières et où la première préoccupation de tous soit de ne pas manquer un office religieux. Qu’on en déduise le fanatisme de ces cent mille âmes et les forces de résistance et d’inertie, qui se trouvent accumulées dans ce peuple par les dogmes coraniques, dont l’expression résumée tient dans ces deux formules : Mektoub et Ain ch’ Allah! Quelle que soit la violence de l’adversité qui
FEZ BALI
l’accable, un Fasi sera résigné et content presque, lorsqu’il se sera écrié : « C'était écrit ! » De même, si banal soit le service que vous lui demandiez, ne vous répondra-t-il jamais oui, mais seulement : « S'il plaît à Dieu! »
Voilà bien des raisons pour croire le Fasi réfractaire à toute idée de pénétration ; bien des raisons aussi pour estimer que Fez sera longtemps encore et non seulement pour nous, mais pour d’autres nations, lointaine.
Je veux me remémorer quelques-unes de ces sensations profondes, ressenties ces jours-ci, au hasard de mes promenades.
Je veux évoquer à nouveau cette hantise des ruelles sombres et sales, aux murs noirs, où se cachent mystérieusement de vagues formes blanches ; je tiens à repasser devant ces maisons immenses qui semblent aveugles, gardant pour uniques ouvertures apparentes, les multiples trous restés béants des échafaudages une fois démolis. Et aussi je rappellerai ces enchevêtrements de poutres, enjambant les couloirs où viennent se heurter nos fronts, penchés pourtant vers le sol, ahn d’y chercher la place nécessaire à nos pas mal assurés. Cependant, que ce soit sous les voûtes obscures ou dans le subit éblouissément d’une trouée lumineuse, que reflètent les porcelaines multicolores d’une mosquée soudain apparue, un même bruissement lointain vous poursuit, celui des sources cheminant, sournoises, au sein des profondeurs du sol et parfois jaillissant ici de l’épaisseur des murailles
dans quelques fontaines artistement décorées de mosaïques, s’écrasant là, sur les larges dalles rongées par le temps. Et ce sont, vous poursuivant aussi, les mêmes regards ensanglantés des sourdes colères, les mêmes lèvres méprisantes proférant les pires malédictions contre le « Roumi ».
Puis, tout a coup, une lourde porte massive, appesantie encore de quelque revêtement de fer aux clous énormes symétriquement disposés, ayant cédé sous la pression de ma main, le couloir trois fois replié sur luimême une fois franchi, c’est le reposant intérieur d’une maison de Fasi, apparaissant à mes regards étonnés. Une vaste cour dallée de marbres, vêtue d’élégantes ogives encroisées, sous lesquelles s’ouvre au milieu de chacun des côtés du quadrilatère, la haute et large porte donnant accès aux appartements divers. Alors, il faut examiner les artistiques balcons de bois ouvragé, accentuant les lignes sévères, mais vraiment belles, de cette architecture qui enfanta Cordoue et Grenade ; il faut se laisser endormir par la mélancolie charmante des eaux, jaillissant des fontaines, ou s’épandant en larges nappes humides dans les bassins profonds.
Dans le secret de quelque recoin parfumé, tendu de riches draperies, éclairé des multiples couleurs des plafonds et des murs, rehaussés de faïences, et des tapis épais, des voix de femmes modulent les naïves complaintes en s’accompagnant des guitares.
Toute la poésie de l’Islam, la pérennité de ses usages, le calme in troublé de ses croyants et les joies futures de son Paradis, cette vision! J’ai pu depuis franchir bien
FEZ BALI
d'autres seuils de «Fasis» hospitaliers; mes yeux n’ont point été autrement frappés, ni mon être différemment remué par des spectacles toujours pareils.
Intérieur d'une maison maure.
Près de Karaouijin, le bazar s’étend, les souks se multiplient, un fondak succède à un autre. L’un d’eux fait face de son portail étrange à l’entrée même de la sainte
LE MAROC PITTORESyüE
mosquée : Ah ! le curieux spectacle que ce recoin de Fez Bâli ! Le peintre prestigieux qu’est Loti a su dans une de ses meilleures pages traduire excellemment l’intraduisible chose ; je ne saurais mieux faire que de la transcrire ici avec le même plaisir que j’eus à la lire en présence du tableau qu’elle dépeint.
« Là, tout à coup, la rue étroite et obscure, s’élargit en éventail, formant une sorte de place triangulaire où un rayon de soleil tombe d’un coin du ciel bleu. Le fond de cette petite place, où plusieurs autres mules sellées attendent comme la mienne, au pied d’une treille centenaire, est orné en son milieu d’une fontaine jaillissante : un arceau de mosaïques, qui est plaqué sur le mur d’angle d’une maison en saillie et d’où sortent deux jets d’eau tombant dans un bassin de marbre ; — tout cela si antique, si déformé, si déjeté, qu’il n’y a pas de mots pour exprimer des aspects de vétusté pareils. — A droite de la fontaine, une ruelle pavée en casse-cou monte en pente raide et s’enfonce dans le noir sous une voûte écrasée et sinistre. A gauche, une inimitable porte monumentale, plus belle qu’aucune porte de ville, qu’aucune porte de mosquée — et du reste ne menant plus nulle part, que dans une cour triste. C’est une immense ogive, enguirlandée des plus rares arabesques, des plus fines mosaïques. Au-dessus de cette entrée passe une large bande horizontale d’inscriptions religieuses, en faïences, lettres noires sur fond blanc. Au-dessus encore, une série de petites ogives alignées, et remplies chacune d’arabesques différentes, fouillées en broderie, en dentelle, — les unes à très grands dessins, alternant avec
FEZ B A El
d’autres à dessins très petits, de façon à accentuer encore la variété savante de l’ornementation.
« Et plus haut encore, un indescriptible couronnement en stalactites déborde sur la place, formant comme un linteau très saillant, comme une marquise. Toutes ces stalactites, absolument régulières et géométriques, s’emboîtent les unes dans les autres, se recouvrent, se superposent en masses d’une complication extrême ; par endroits, on dirait les mille compartiments d’une ruche d’abeilles; ailleurs, plus, haut, cela semble des pendeloques de givre. Et l’ensemble de toutes ces choses si soigneusement travaillées forme des séries d’arceaux d’une courbure charmante festonnés merveilleusement. Une couche de poussière terreuse éteint les couleurs des faïences ; toutes les fines sculptures sont écornées, noirâtres, mêlées de toiles d’araignées et de nids d’oiseaux. Et cette porte de fées donne naturellement l’impression d’une antiquité extrême, comme du reste cette fontaine, cette place, ces pavés, ces maisons croulantes, comme toute cette ville, comme tout ce peuple... »
Les souks de Fez: une infinité de petites échoppes, basses, sordides, qu’habiteraient des mendiants ; derrière les auvents levés — qui, rabattus, font office de fermetures — des amas quelconques de verroteries, ou de tissus, ou de denrées alimentaires, ou de mille autres choses; et cela de chaque côté des ruelles, un instant élargies et où s’agitent en silence de longs suaires blancs ; par-dessus tout cela l’entrelacement bizarre de poutres mal jointes, de débris de caisses où se lisent encore Birmingham, Candies, Sugar, Marseille, de ceps de vignes
avec quelques feuilles mortes attardées jusqu’à cette fin d’hiver qui n’est ici qu’un premier printemps , et puis, dans le clair obscur de ces voûtes singulières, le scintil-
Fontaine et porte tic fondaq , près de la mosquée de Maulay Eydrïss.
lement des étoffes tissées d’or, des poteries, des cuivres ciselés, des poignards, mousquets et rapières encore; enfin, semblant planer, moqueuse, sur ces choses, sur
FEZ BALI
ces êtres, l’hybride figure d’un impassible Mahomet qui aurait dans le regard la farouche rapacité d’Hermès.
Intérieur d'un fondaq (acheté par la Compagnie marocaine, .
Dans ces souks, l’argent ne moisit pas ; et plus que partout, on sait à Fez lui faire rendre par le négoce le cent et les trois cents pour un. Ces échoppes voient
chaque jour défiler, toutes proportions gardées, plus de clients que les magasins les mieux achalandés de nos grandes villes; ces mendiants équilibrent annuellement leur compte de profits et pertes par des millions.
Et je m’égare, une fois encore, dans ce dédale des souks enchevêtrés les uns dans les autres, sans pourtant qu’ils se confondent ; car, ainsi que dans toute ville orientale, chaque quartier a son commerce : ici, les épices et là, les soieries. Je m’arrête parmi les arquebusiers, taillant dans les branches de cèdres la crosse recourbée des fusils légendaires ; plus loin, je m’intéresse au curieux travail des peignes ; ailleurs, voici les merciers et ailleurs encore les marchands de babouches, une des spécialités de Fez. Et ce sont les quartiers des grainetiers et ceux des serruriers, des menuisiers, etc. Tout cela, c’est le commerce de détail.
Le gros se traite dans les immeubles nommés « Fondouks ». Ces sortes de Boursès des céréales, des tissus ressemblent assez à l’intérieur des domiciles privés; du moins, en ont-ils la disposition générale. Ils sont malpropres et font disparaître leurs boiseries sous l’amoncellement des marchandises. Seulement aux divers étages, chaque négociant a son bureau, ses échantillons; dans la cour du milieu, les gens des lointaines caravanes viennent charger leurs chameaux et c’est dans le plus effarant silence d’un remue-ménage continuel la fièvre du négoce, la soif de l’or qui s’affirment. Oui, vraiment le Marocain, tout au moins le « Fasi » est commerçant dans l’àme ; et malgré moi reviennent à mon esprit ces phrases du trop peu célébré de Foucauld :
FEZ BALI
« Au Maroc, tout se paie ; l’injustice se vend et la justice s’achète ». Et j’ajoute sans plus tarder : le Maroc est peut être le seul pays du globe où est encore normal, régularisé, légal, le trafic de la chair humaine.
Le marché des esclaves ! Ah ! comme il me tardait d’y être conduit... pour ne pas croire, après avoir vu, Hélas !
J’y arrivai â l’heure où dans la campagne si belle des environs de Fez, les lueurs mourantes du couchant prodiguent sur toutes choses, là-bas sur les barrières glacées du désert, l’Atlas, sur la couronne verdoyante des oliviers des collines prochaines et sur les hauts minarets blancs, la chaude et sereine gamme de leur magique coloris. Quel contraste ici, dans cette cour quelconque, écrasée entre les murailles croulantes, au milieu de ces ruines de voûtes assombries !
Des groupes étranges stationnent sur ces ruines, dans l’attente. Et voici venir l’humiliant défilé des vierges noires aux voiles blancs, des nègres d’ébène, des petits enfants nus.
Des individus se détachent des groupes, s’approchent du troupeau humain, l’examinent : une femme est désignée, elle laisse tomber ses voiles; des mains impudiques palpent les seins, mesurent le ventre, profanent la chair; et puis quelques paroles brèves, le bruit confus d’une discussion brusquée; enfin le son argentin des douros que l’on compte, et dont on veut comme toujours, garantir la bonne frappe, et le forfait est consommé. La chétive créature a repris ses vêtements, elle continue, inconsciente â se voiler soigneusement : un
geste, et, sans une plainte, sans un recul instinctif, la voici qui marche, esclave, sur les pas de son seigneur et maître...
La nuit venue, je hâte mon retour, et c’est l’inévitable cheminement, à travers les tragiques corridors de
Intérieur de la maison habitée par Si Kaddour ben Gabhit, interprète de la Légation de France.
Fez Bàli, sous l’obsession de cette vision glaciale du souk aux esclaves...
... Un bruit confus de voix, la modulation lente de versets que tamisent les murmures des eaux. Le chant plus proche d’une mélancolique supplication répétée par des milliers de poitrines : « Louanges au Très-Haut, au Dieu clément et miséricordieux ». Le brouhaha très sourd
FEZ B ALI
d’une multitude en prière ; l’ensorcelante monotonie du rythme et de l’invocation toujours inchangés.
Et puis, par la baie large ouverte, cette autre vision d’arcades blanches se multipliant à l’infini, sans qu’il soit possible d’en apercevoir le dernier arceau, des milliers de lampes, suspendues aux voûtes, scintillantes dans la transparence des verres, sur les miroirs innombrables des marbres et des gerbes d’eau vive. Cependant, par d’autres baies, ce sont d’autres salles encore, sans limites, semblablement disposées en voûtes pareilles, aussi illuminées par de mêmes lampes; et partout, prosternées, des foules et d’autres foules encore. En ce moment, ils sont là dix mille, m’assure-t-on, et Karaouijin peut rassembler pour les grandes prières, plus de trente mille croyants. Dix mille poitrines humaines courbées vers le sol et ne se relevant, comme mues par le même ressort, celui d’une même foi, que pour chanter encore l’impérissable serment : c Dieu est Dieu et Mahomet est le prophète de Dieu ».
Une baie encore, très loin de la première, et toujours le même spectacle, les mêmes voûtes, les mêmes lampadaires, les mêmes fontaines, la même multitude, la même acclamation. Puis, subitement, la nuit noire, le dédale obscur. Je presse le pas : derrière moi les multitudes répètent toujours :
« Louanges au Très Haut, au Dieu clément et miséricordieux ! »