JARDIN DE LA BAHIA A MARRAKECH
lyS LE MAROC SANS LES BOCHES
chaque grain, parcelle infinitésimale de soleil, molécule de lumière.
Les dunes, la du7ie, si frissonnante et vivante, que, À ans mon souvenir ^ ne me semblent plu^ doués de f'r^son et de vie, en comparaison, ni la forêt ni la mer... Le regard ne peut se détourner de la dune, toujours en formation, jamais finie, sous le vent qui la construit, la modèle, la sculpte, la retouche, sans cesse... Plus vivante et frissonnante que la mer, dont le vent n'emporte pas les vagues, Veau qui retombe, lourde, compacte, massive, auprès de la poussière impondérable, ailée comme le vent, cha?igeante comme la lumière... Le sable, le paysage simple, à V ondulation éternelle et libre, que nulle digue ne saurait interrompre...
Isabelle Eberhardt a vécu ici ; Vagha riche, dans sa maison encombrée de serviteurs, nous entretient d'elle, et son frère, Si Ahmed, et son fils, émacié et pâle, distingué, parlant
bien français... Leurs regards s'illumment... Ils ont gardé un grand souvenir... Cette passante, qui écrivait V arabe, qui lisait de Livre, leur demeure une énigme... Ils disent V absinthe, V opium, le kif, — mais à travers quoi subsistait son prestige ; le jeune homme va à .un tiroir et nous tend la photographie d'un élégant cavalier arabe, à V ample burnous ; un visage d'adolescent, aux yeux frmics, sous un front viril; grande, entraînée, solide, non sans charme ni distinction... Nos hôtes n'eîi parlent qu'en termes discrets et bienveilla^its... Ils nont pu rien lire d'elle... Pourtant, ils ont bien perçu qu'elle était d'un rang et d'un savoir remarquables...
Dehors, le fils de VAgha qui nous accompagne à travers le Ksar, parle plus librement que devant son père ; o?î sent que l'étrangère ne lui a pas été indifférente.
Nous errons par les ruelles roses, ouvrant sur des mamelons rouges, oit s'assemble une marmaille bla?iche, étonnée, attirée par l'auto... De vieilles femmes passent, s'incli-
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nant, baisant le pan du burnous du fils de FAgha... Le Ksar dépassé, c'est le désert, la course du vent en silence sur le sable, le silence sans une bête, un oiseau, un insecte, un frémissement de feuillage, — le sable, le vent, le silence, — le désert, la beauté sans phrase,..
MEKTOUB; C'ÉTAIT ECRIT.
SUR LES PAS D ISABELLE EBERHARDT. — LE MYSTÈRE d'UNE DESTINÉE. — LA VIE ERRANTE. — LA CATASTROPHE DE L'OUED.
Aïn-Séfra, le Sud oranais, comme f aurais prolongé le séjour dans cette attirance vertigineuse... Tout de même^ je n'oubliais pas le Maroc ^ si proche, aux frontières de Figuig... Une journée de rail, pour Béni- Ounif de Figuig, et dix kilomètres de route pour la Palmeraie, abritant les sept Ksours dont les quelques milliers d'habitants traitent
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les plantations des dattiers par la plus savante irrigation... Toujours le système des enclos de pisé, les murs de toub comme inachevés, avec la crête rongée de pluie, crénelée par les éboulements... Le village, aux ruelles couvertes de troncs de palmiers semble ne faire qu'une maison innombrable, une ruche de sombres alvéoles... La comparaison est d'autant plus exacte que, dans presque toutes les demeures, les dattes entassées font des rayons de miel et de cire... La chaude odeur sucrée se mêle aux relents de gens et de bêtes tassés dans cette ombre où les passants cheminent en fantômes... Ces murs de terre cuite, ces plafonds d'écorce, abritent du décor le plus précaire la population haillonneuse ; les Ksouriens sont là comme dans des ruines, — sur le sable du désert qui se soidève et retombe en poussière d'éternité, dont une humanité fugitive ne peut dresser que ces minces enclos misérablement périssables... J'ai hâte de sortir, de remonter à la lumière... Elle prodigue les illuminations d'un crépuscule qui semble toujours le plus fastueux à nos
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regards.,. Le Ksar n'est plus un bourg croulant de berbères aux loques terreuses... C'est un groupe de palais d'or et de rubis oii les pauvresses ont leurs voiles transfor?nés en soies toutes chatoyantes ; un groupe de femmes à la fontaine devient une image de contes de fées ; le soleil verse son sang en pourpre inépuisable...
Mais vraiment, un seul écrivain a droit de parler ici, — qui a fait sien ce domaine inédit dans les lettres françaises — Isabelle Eberhardty que l'on ignore ou que l'on dépouille...
Chez elle, l'ambition de se « faire un nom et une position par la plume » était bien au second plan. Son frère, des amis, au courant de ses essais, la gour mandaient :
— « Prenez gard.e. Si Mahmoud, vous vous accoutumerez à notre vie, et, du lendemain au lendemain... vous remettez toujours le travail littéraire... Enfin de compte, ce lendemain ne viendra jamais. Ce n'est qu'une
lâcheté pour apaiser les justes remords de la vocation qui se plaint, »
Peu à peu elle s'entraîna^ écrivit^ publia à la Dépêche Algérienne, à /'Akbar de Victor Barrucandy à qui l'on doit d'avoir recueilli, mis er ordre, présenté V œuvre inestimable,..
Le mystère de cette destinée ?
Il est simple; Isabelle Eberhardt s'explique à chaque ligne. C'est un cas de possession irrésistible :
— « J'ai voulu posséder ce pays et ce pays m'a possédée. »
Ce n'est pas un voyageur littéraire, en quête du sujet neuf, de décor original. C'est une femme qui se donne :
— « Pauvre, f ai possédé la richesse divine, et j'ai mis ma jouissance la plus enivrante dans la magie d'un crépuscule ardent sur les terrasses d'un village au désert.,,
« C'est que, dans ces moments-là, je suis le cœur de la terre ; un flot d'immortalité coule richement dans mes veines ; ma poitrine se
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gonfle de puissance ; je suis libre £t f existe au-dessus de la mort ; si quelqu'un pouvait, se penchant sur moi, me dire : « Ma sœur », je n'aurais plus qu'à pleurer..,
(( Gloire à ceux qui vont seuls dans la vie. Si malheureux qu'ils soient, ce sont les forts et les saints, les seuls êtres... Les autres ne sont que des moitiés d'âme... »
Quels coups de la vie Vont menée à cette désespérance effrénée ! On ne sait. D'ailleurs, ce ne saurait être accidentel. Ce n'est point un gouffre qui s'est creusé, l'abîme était en elle, que rien ne pouvait combler. Aussi n'a-telle pas fait que voir et rendre le désert, en réaliste, avec toute la force ramassée d'un Maupassant, dont elle a la sobriété vigoureuse ; son œuvre s'anime d'un souffle sacré, s'exalte d'une ferveur, d'un renoncement délicieux :
— « Et moi, je sais encore des musiques plus étranges et plus fortes, des musiques qui font
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saigner le cœur en silence, celles que des lèvres ont murmurées, lèvres absentes qui boiront d'autres souffles que le mien, qui respireront une autre âme que la mienne, parce que mon âme ne pouvait pas se donner, parce qu'elle n'était pas en moi dans les choses éternelles, et que je la possède enfin dans la profonde, dans la divine solitude de toute ma chair offerte à sa nuit du Sud... »
Du mystère ? Jamais une âme ne s'est confessée plus sincèrement, plus virilement : — « Vivre seule, c'est vivre libre, je ne veux plus penser à rien. Pendant des mois, j'espacerai mon âme... Je n'attends aucun camarade, et les heures ne sont plus pour moi que des moments de lumière... Il me semble que f entre dans ma vie en avançant dans les terres inconnues... Toute jeune, f ai senti que la terre existait et j'ai voulu en connaître les lointains.
« Je n'étais pas faite pour tourner dans un manège avec des œillères de soie... D'ailleurs, fêtais pénétrée de cette idée qu'on ne peut jamais tomber plus bas que soi-même... »
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Avec Isabelle Eberhardt, ce n'est donc pas /'exotisme courant, le croquis de route, r orientalisme de pacotille.,. Une âme en exil retrouve sa patrie, dans le vent et le sable du Sud, parmi la simplicité biblique des nomades,.. Elle dépouille son passé, avec un renoncement hicroyable... Que Si Mahmoud écoute le tambourin de la hamada inhospitalière, ou le clairon de la Légion à quelque redoute isolée, qu'il chevauche sous le jour à V haleine de four brûlant, ou « par la nuit veloutée comme des ailes chaudes », il n'est jamais étranger aux êtres ni aux choses.
— « On m'a souvent reproché de me plaire avec les gens du peuple. Mais où donc est la vie, sinon dans le peuple ? Partout ailleurs, le monde me semble étroit, »
C'est tout naturellement qu'elle vit sa nouvelle vie. Il ne s'agit pas d'une course à l'art et à la littérature. Isabelle Eberhardt n'est pas en quête d'un thème à exploiter. A travers la maîtrise de la forme on ne peut chercher l'auteur sans rencontrer l'homme, on peut le dire; cette jeune femme per.se, écrit
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en homme, le plus sûrement doué, mais elle ne donne pas Vimpression que le mal d'écrire la domine. On peut croire qu'à la contagion
. de ses frustes et fatalistes compagnons des chevauchées sahariennes, plus d'une fois elle renonçait : A quoi bon ! Et avec quelque
fierté d'épouser davantage leur vie, préférée à tout autre sort, à tout amour, à toute richesse, à toute renommée :
— « La chance nous fut donnée de ne pas jeter l'ancre sur un bas fond de bonheur où notre existence aurait passée balancée sur les mille petites lames de la vie quotidienne... »
Isabelle Eberhardt drape sa douleur hautaine et distante dans la chaude sévérité d'une phrase noble et souple comme le burnous, qui ne laisse que deviner le corps dans ses grandes lignes, aux longs plis simples de la laine blanche...
— « Je veux encore, ce soir, me mirer dans cette belle eau du Sud, je veux encore boire l'eau que les femmes vont chercher à la fontaine du désert, la sentir couler sur mes mains que la fièvre échauffait, la voir s'égrener
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entre mes doigts comme le chapelet de la plus haute sagesse. »
Mais cojnment, dans Vâme slave si compliquée^ s'effectuerait Vahnégation totale, la remontée, à travers tant de siècles, à la vie ancestrale, dont Vhumhle rythme seconde la marche terrestre de ces nomades, bergers et guerriers, poussant leur humanité primitive, dans une résignation farouche ?..,
Isabelle Eberhardt s'interroge, dans sa retraite d'une accueillante zaouyia :
— (( Des jours vont venir . qui passeront sur moi, longs et sans désirs, et une curiosité se fera douce comme une veilleuse dans la chambre d'un convalescent. Je m'approfon^ dirai dans les secrets de ma conscience tumultueuse. Les grands incendies qui nous enflamment de silence, de haine ou d'amour, dormiront sous la cendre, je pourrai respirer ma vie d'un souffle égal. — Est-ce donc là
ce que je venais chercher ? Toute ma soif veut-elle enfin s'apaiser, et pour combien de temps ? »
Une conscience tumultueuse, mais non trouble, tout à fait claire, et qui se rend compte :
— ■ (( Les femmes ne peuvent pas me comprendre, elles me considèrent comme un être étrange, je suis beaucoup trop simple pour leur goût épris d'artificiel et d'artifices. Elles n'admettent même pas qu'on change de costume.., »
Pourtant y les féministes ? Isabelle Eberhardt est sceptique :
— « // paraît qu'une autre génération s'annonce et que certaines jeunes filles savent parler autrement qu'avec leurs yeux, sans pour cela tomber dans le bavardage de la conférence et des revendications sociales. Je n'en crois absolument rien. »
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En tous caSj nos émancipées sont encore bien maladroites et igîiorantes. Que lisentelles, — que le nom et V œuvre d'Isabelle Eberhardt ne soient pas encore proclamés parmi les noms et les chefs-d'œuvre do?ît notre langue doit s' enorgueillir ! Or , sur cette amère et prodigieuse vagabonde, quelle, de tant de dames patronesses de nos groupements de poétesses et de romancières, a tenté un effort pour la glorification posthume de la victime de la catastrophe d'Aïn-Séfra...
Isabelle Eberhardt est morte à 27 ans, au débordement de cet oued desséché, parmi les sables, — qui s'enfle de crues vertigineuses, irrésistibles..,
U errante est morte dans sa maison.
La solitaire, qui niait toutes attaches humaines, est morte près de son mari, M. SUman Ehnni.
Devant le flot furieux elle lui disait :
— « Je sais nager, n'aie pas peur, je te soutiendrai. »
// était devant, put sortir ; la maison s'écroula...
Le long de F oued, sur une butte, s'étale le petit cimetière arabe où dorment, anonymes, les plus humbles morts, dans leurs entourages de pierre, à ras de terre.
Sur la pierre d'ufie tombe plus élevée s'inscrit le nom d'Isabelle Eberhardt.
A la tête et au pied, deux dalles verticales, vues de biais, sont comme deux femmes voilées, qui veillent...
Isabelle Eberhardt a le silence incommensurable,..
Je songe à l'orgueilleux tombeau d'une Marie BashkirtsejJ, affolée de bruit, tourmentée de l'opinion des journaux, du boulevard, des salons...
Entre les deux jeunes Russes, ces quelques
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mots auront marqué, je pense, la différence.,. Mais je n^ai dit en hâte que le caractère, le trait profond d'une âme désertique, ne trouvant son apaisement que parmi les nomades du Sud oranais, aux caravanes des sables sahariens.
De ces notes de route, de ces récits, de ces tableaux, de ces portraits, de toutes ces pages lumineuses, d'une netteté d'impression, d'une sincérité d'expression si personnelles, je n'ai pu parler. Tout serait à citer. Je n'ai voulu que provoquer à lire...
Ce matin, je ne fus pas seul dans cette vaste solitude...
Arriva un officier de spahis, en rouge burnous, à cheval :
— Je descends dans le Sud... Je viens d'Or an... J'avais une monture à prendre ici... J'en ai profité pour voir la tombe d'Isabelle Eberhardt.
Pour les Français de l'Afrique du nord son œuvre est définitive . . .
En rentrant je feuillette à nouveau :
— « Ici... J'ai passé des heures longues^ couchée à la renverse (me grisant d'immobilité sous la caresse tiède des brises ^ à regarder les branches à peine agitées, aller et venir sur le fond éblouissant du ciel, comme les agrès d'un navire balancé doucement... Au delà des derniers peupliers, déjà plus grêles et plus rabougris, la piste de sable monte et finit brusquement au pied de la dune immaculée^ qui semble en poudre d'or fin. Là, les voûtes du ciel se jouent librement, édifiant des collines, creusant des vallées, ouvrant des précipices, créant, au caprice de chaque jour, de nouveaux paysages éphémères. »
Au bord de l'Oued tragique, au bas de ces dunes indicibles, dans les sables d'Aïn-Séfra, où les grands chameaux lents allongent leur cou souple et leur lippe avide vers les touffes
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d'alfa verte, s'érige la tombe (Tlsahelle Eherhardt ; ma pensée y retourne souvent en doux pèlerinage .
— « Il est ainsi, sur les routes désertes du Sud, de longues heures sans tristesse, sans ennuis ; vagues et reposantes, oii l'on peut vivre de silence... Je n'ai jamais regretté une seule de ces heures perdues. »
Novembre 19 16.