SA SUCCESSION
parents du marquis : précaution inutile, car l'actif de la succession, après règlement des comptes, devait s'élever à -585 416 livres.
Les terres de M. de Bièvre faisaient partie de sa fortune .paternelle; comme les « mâles » succédaient seuls aux fiefs, le marquisat de Bièvre (1) échut à MM. Mareschalde Montéclain, Mareschal de Favreuse et de Joguet, à l'exclusion de Marie- Louise de Joguet. La Révolution grondait : Denis Mareschal de Montéclain, co-seigneur et marquis de Bièvre, qui était maintenant l'aîné de la famille (2), décida son frère et son petit-neveu à vendre au plus tôt le domaine acquis en 1711 par le premier-chirurgien de Louis XIV, érigé plus tard pour ses descendants en terre hautement titrée. Du reste, le décret du 4 août 1789 avait aboli les droits féodaux, et celui du 19 juin 1790 vint supprimer toute noblesse héréditaire. L'exmarquisat de Bièvre, dépouillé de ses privilèges, fut adjugé le 4 septembre 1790 au fermier-général Joseph Paulze, beaufrère de l'illustre Lavoisier, pour 285150 livres (3). Sur cette
(1) On a vu que, le 13 juillet 1784, le calembouriste vendait au duc de Lévis la terre et seigneurie de Vélizy, le fiel' de la Châtaigneraie, les bois de l'Homme-mort et une partie de la plaine de Montéclain, moyennant la somme de 192 000 livres et une rente viagère de 30 000 livres. Un mois après, le 28 août, il cédait à M. Gérard, seigneur de Munster, ci-devant ministre plénipotentiDire de S. M. près les États-Unis de l'Amérique septentrionale, sa ferme de l'Hùtel-Dieu, sise près de Vélizy, au point de jonction des routes de Sceaux à Versailles et de Bièvre à Versailles, recevant une somme de 30 000 livres. Et cette même année 1784, le 9 septembre, il abandonnait à son régisseur Bourgeois de Vrignel la ferme de Montéclain avec bO arpents de terre pour 12 000 livres. Enfin, le 6 mars 1787, il aliénait au profit du même acquéreur la seigneurie de Montéclain et le fief de Valprofond, pour 2 000 livres (Minutes de M" Mony, notaire à Paris). En lT8i), le marquisat se réduisait donc à la seule seigneurie de Bièvre.
(2) Denis Mareschal de Montéclain, seigneur d'Hourges, co-seigneur et marquis de Bièvre, seul héritier paternel du calembouriste dont la descendance masculine subsiste aujourd'hui, était le trisaïeul de l'auteur; il mourut à Paris pendant la Terreur, « le 16 floréal, an II de la République française, une et indivisible, rue du Four-Saint-Germaio, n" 290, section de Mucius Scevola », à l'ùge de soixante-dix ans.
(3) Archives nationales, Y 2960. Quatre ans après, Joseph Paulze mourut, et, le 11 floréal an II, Mme Paulze, née Hélène Gaudin, acquit Bièvre de sa succession. Le 25 floréal an XII, elle cédait le domaine à M. et Mme Gillebcrt-Monlessuy, qui le vendirent à M. Colmont, comte de Vaulgrenant, le 24 avril 1808. La terre de Bièvre passait ensuite à
somme, le notaire Lie'nard, chargé du partage, préleva 91 620 livres comme part contributive des héritiers des propres paternels aux dettes du marquis.
M. de Bièvre n'était pas propriétaire de son hôtel de la rue Uoyale-sous-Montmartre, mais seulement locataire à vie. Son mobilier fut vendu, et, le 23 février 1790, on exposa « dans une des salles de l'hôtel de Bullion, rue Plâtrière » les œuvres d'art composant ses collections; le catalogue dressé à cette occasion (i) témoigne de sa préférence pour l'école italienne. Meubles et collections produisirent 59 277 livres. Au total, la fortune mobilière du calembouriste, qui se trouvait revenir tout entière à ses héritiers maternels, montait à 570 667 livres. Après payement d'une somme de 178 781 livres, représentant la seconde fraction des dettes de la succession, il restait 391 886 livres : la moitié de ce reliquat fut attribué à Mme Ferrand, née Victoire de Razilly et demi-sœur du marquis; André de Joguet et Marie-Louise de Joguet, devenue Mme Anjorrant, se partagèrent l'autre moitié (2).
Les tiroirs de M. de Bièvre contenaient d'intéressantes lettres, de nombreux manuscrits littéraires : ses héritiers semblent n'avoir pas accordé à ces documents l'attention qu'ils méritaient. Le 16 août 1790 cependant, le conseiller Ferrand retirait du Théâtre-Français le manuscrit des Réputations et signait le reçu ci-après : « Je soussigné, beau-frère du feu marquis de Bièvre et dépositaire de ses manuscrits, reconnais
M. Valdeau, le 27 juillet 1820, et un testament de ce dernier, daté du 11 leVrier 183*), en transmit la propriété à Mme Vaney. Puis les Bénédictins se rendirent acquéreurs, le 3 juin 1844, du château de Bièvre et d'une partie du parc, mais ils avaient contracté des dettes qu'ils ne purent payer : on saisit, on vendit leurs biens, et le château de Bièvre, acheté par une « bande noire », fut démoli pierre par pierre. Les moellons, les parquets, les boiseries, etc., servirent à la construction et à l'ornementation de maintes villas dans Bièvre et aux environs. Ainsi disparurent, vers la même époque, un grand nombre d'anciennes demeures seigneuriales.
(1) Bibliothèque nationale, estampes, Y'' 196. Catalogne de quelques tableaux, pusleh, (jouaches, dessins encadrés, bustes de marbre, terres cuites, estampes, etc., qui comjiosuient le cabinet de feu 37. le marquis de Bièvre.
(2) Minutes de M" Liénard, notaire à i*aris (M« Hocquet, successeur actuel). Liquidation et partage des biens de la succession de M. Georges- François Mareschal, décédé marquis de Bièvre, du 31 décembre 1790.
LE MONUMENT D'ORNBAU 311
que le manuscrit de la comédie des Réputations m"a été remis par MM. les Comédiens, les déchargeant de toute chose à cet égard et m'en déclarant seul dépositaire (1). » Lors du règlement définitif de la succession, le 31 décembre 1790, M» Liénard distribua entre les différents héritiers les papiers du défunt, mais les manuscrits littéraires, jugés par lui sans valeur, ne figurent pas sur l'acte de partage : André de Joguet, qui seul s'intéressait à leur conservation, prit les plus importants (2).
La marche foudroyante de la maladie, l'éloignement de Triesdorf, avaient empêché les proches du marquis de l'assister à son lit de mort et de le conduire à sa dernière demeure : ils voulurent au moins lui faire élever, dans le cimetière d'OrnbaU;, un monument funéraire durable; Mme Vassal, qui devait prochainement se rendre à Anspach, assuma ce soin.
Le receveur-général André Vassal et sa femme étaient les plus intimes amis du marquis de Bièvre, hôte assidu de leur maison parisienne et de leur château de la Fortelle. D'ailleurs, comme Mme Vassal atfectionnait sa belle-sœur et cousine germaine la comtesse de Ghousy (3j, femme du ministre plénipotentiaire de Sa Majesté auprès du cercle de Franconie, il est probable qu'elle réalisait un projet depuis longtemps caressé, en accompagnant M. et Mme de Ghousy dans un de
(1) Archives de la Comédie-Française. Au cours d'une vente d'aul graphes qui eut lieu le 10 décembre 1855, on adjugea « un manuscrit de la comédie des Réinilations, avec de très nombreuses corrections autographes, ti'ès beau volume de 101 pages, grand in-folio, demi-reliure et coins de maroquin rouge du Levant ». Était-ce le manuscrit retiré de la Comédie-Française par M. Ferrand? On ignore de quelle collection il fait actuellement partie.
(2) L'auteur explique à la préface comment l'amabilité de M. le marquis des Monstiers-Mérinville, arrière-petit-neveu d'André de Joguet, l'a mis en possession de ces manuscrits; et M. le comte Fen-and, arrière-petitfils du conseiller Ferrand, a bien voulu lui apprendre, par une lettre du 30 octobre 1906, qu'il ne retrouvait aucun document provenant de la succession du marquis de Bièvre.
(3) Marie Vassal, femme de M. Mesnard de Ghousy, était sœur du receveur général André Vassal, leur mère se nommait Julie Dureil; or, Anne Pas de Beaulieu, épouse d'André Vassal, avait pour mère Marguerite Dureil, sœur de Julie; elle était donc cousine germaine de son mari et de Mme de Chousy.
leurs voyages à Anspach. Jusque-là, le soin de ses cinq filles lui interdisait toute longue absence^, mais, en 1790, Yolande, âgée de seize ans, pouvait la remplacer auprès de ses petites sœurs, Souveraine, Albine, Julie et Lydie (d).
Mme Vassal partit donc pour rAllemagne, emportant les instructions des héritiers du calembouriste : le monument funéraire dont elle surveilla l'édification est encore en parfait état (2). Sur un socle carré de 3 m. 50 de côté, fait de solide maçonnerie, trois assises de pierre, en retrait l'une sur l'autre, portent une colonne rectangulaire au sommet de laquelle se dresse une grande urne de pur style Louis XVI; la hauteur du monument est d'environ 4 m. 50.
Les quatre faces de la colonne montrent chacune un basrelief; à la partie supérieure de la face Sud, on voit les armoiries du marquis de Bièvre, timbrées de la couronne propre à son titre et supportées par deux licornes; au-dessous se lit cette inscription, gravée sur une plaque de marbre :