COUSIN DE COURCHAMP
Dans ses Souvenirs de Mme de Créqui. Courchamp met plusieurs fois en scène le marquis de Bièvre, multipliant contre lui ses désobligeantes inventions. S'il habita Paris pendant les années qui précédèrent la Révolution, il entendit souvent parler du calembouriste : mais entre celui-ci, alors colonel de €avalerie, et le jeune fils du marin breton (1), il ne put se produire aucun heurt. Cousin de Courchamp n'exerce donc pas dans son œuvre une vengeance personnelle contre le marquis de Bièvre. Outre des notes manuscrites sur le dix-huitième siècle, ses principales sources étaient les Mémoires et Journaux du temps; évoquant le calembouriste, il crut habile de renchérir sur les inexacts propos du nouvelliste Métra (2). Mais la marquise de Créqui ne gardait certainement pas vis-àvis de M. de Bièvre l'attitude railleuse que lui prête l'auteur de ses Souvenirs. Elle entretint avec un proche parent du marquis, Gabriel Sénac de Meilhan, une liaison intime; M. de Meilhan était le fils du docteur Sénac, premier-médecin de Louis XV, et le mari de Mlle Marchant de Varennes, cousine germaine du calembouriste. Les lettres que lui adressait Mme de Créqui ont été publiées (3) : la marquise devint, selon
le nom de cette dame: Paris, 1835. Voir aussi les Lettres inédites de la marquise de Créqui à Sénac de Meilluin, publiées par Edouard Fournier, avec une introduction de Sainte-Beuve.
(1) La jeunesse de ce personnage est mal connue; fils d'un caboteur de Saint-Servan, dit Sainte-Beuve {Causeries du lundi, t. XII, p. 160), il avait commencé par être l'intendant d'un gentilhomme breton qu'il suivit en Allemagne pendant la Révolution. Puis, revenant à Paris avec Louis XVIII, il fréquenta, sous le titre de « comte de Courchamp », les meilleurs salons du faubourg Saint-Germain. S'il se fût borné à composer les amusants Souvenirs, il jouirait encore, comme liistorien, d'une certaine considération; malheureusement pour lui, le fantaisiste écrivain s'avisa de publier dans le journal la Presse, sous sa propre signature, un roman du comte Potocki paru vers 1810, et ce plagiat, publiquement reconnu, démontra de quelles « pirateries littéraires » il était capable; le 10 février 1842, malgré les elïorts de Berryer, le tribunal de la Seine condamna « Decourchamp » à 1 000 francs de dommages et intérêts envers le gérant de la Presse (Voir le National des 13, 15, 17, 18 et 19 octobre 1841 et la Presse des 17 octobre 1841. 3 et 10 février 1842).
(2) Voir page 212 du présent ouvrage. Depuis la Révolution, les auteurs de compilations ou de dictionnaires historiques ont souvent reproduit les fausses assertions de Métra et de Cousin de Courchamp sur le marquis de Bièvre.
(3) Par Edouard Fournier, ouvrage cité.
Sainte-Beuve, « la Mme de Sablé de cet autre La Rochefoucauld » . En lui attribuant les traits malicieux qu'il imaginait, l'auteur des Souvenirs fut mal inspiré : « Mme de Créqui détestait le bruit, écrit M. de Lescure, et c'est par un bien singulier quiproquo, par une bien étrange bévue, qu'un mystificateur littéraire, M. de Courchamp, a pris pour chaperon cette grave et un peu brusque grande dame, dont si peu de privilégiés ont pu respirer l'esprit, et a prétendu faire endosser à la personne du monde la moins faite pour les priser la responsabilité de ces amusants et médisants commérages sur tout un siècle (1). »
En 4835, Roger de Beauvoir écrivait un roman intitulé le Café Procope; il y mit Bièvre en scène, à côté du marquis de Villette et du comte de Gagliostro : malheureusement pour la vraisemblance, l'action se passe en 4755, époque où le futur calembouriste avait huit ans (2i. Un autre conteur, Arsène Houssaye, montra plus d'exactitude. Au cours de son livre sur les Comédiennes d'autrefois (3), il imagine les conversations qui se tinrent au Palais-Royal en 4775, le jour où le duc d'Orléans ouvrit ses jardins au public. Hommes de lettres, comédiens, bourgeois et grands seigneurs se coudoient et se dévisagent; le poète Dorât vient de rencontrer Sophie Arnould, et tous deux rient des aventures de Mlle Duthé, quand ils aperçoivent le marquis de Bièvre.
11 est amusant de voir quels discours Arsène Houssaye prête au calembouriste. Métra disait un jour que Bièvre ne parlait qu'en équivoques : prenant à la lettre l'écho du nouvelliste, l'auteur des Comédiennes d'autrefois réunit en quelques phrases les meilleurs jeux de mots attribués à son personnage, et il obtient un curieux feu d'artifice :