‹ Le marquis de BièvreChapitre 139 sur 185 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Analyse détaillée de la pièce. — Corrections conseillées par La Harpe et Ducis. — Recommandations du marquis de Bièvre à l'acteur Mole et à MUy Olivier.

La comédie du Séducteur, où Bièvre « dévoilait quelques secrets d'un art terrible »,se passe aux environs de Paris, dans le château du riche Orgon. A la première scène, le prétendu philosophe Zéronès s'entretient avec « le Marquis » et s'étonne de voir ce brillant gentilhomme abandonner la Cour pour s'enfermer à la campagne; certainement il est amoureux de la jeune Rosalie, fille du maître de céans : « Amoureux d'elle, s'écrie le Marquis, certes non... mais je veux l'épouser. nEt il fait appel à la reconnaissance de Zéronès, ancien laquais de sa maison, naguère présenté par lui dans le monde en qualité de philosophe; pour la lui témoigner, Zéronès mettra au service de son bienfaiteur l'influence que lui assure au château le titre de penseur; car il est devenu le professeur d'Orgon, vieux capitaine retiré du service, et le bonhomme ne peut plus se passer de lui, s'occupant à rédiger un Abrégé de l' Encyclopédie.

Le Marquis explique à Zéronès son état d'âme : pendant les dix ans qu'il a voués au culte des femmes, il n'a pas i"encontré un cœur digne du sien. Pour éviter les ennuis et les dégoûts des liaisons prolongées, il s'est donc résolu à courtiser toutes les filles d'Eve, sans plus s'attacher à aucune. Mais son intendant vient de lui apprendre que sa fortune consiste désormais en dettes, et il a besoin d'épouser

la fille d'Orgon pour rétablir ses affaires. Cette Rosalie allait se fiancer au jeune Darmance : le Marquis est déjà parvenu à les brouiller. Pour suivre les conseils de son nouvel ami, Darmance a cessé de rechercher la jeune fille : il veut désormais avoir cent amours en tête et pas un seul au cœur. C'est un premier obstacle écarté; le Marquis doit maintenant conquérir Orgon, Rosalie et leur entourage : « Efforcez- vous, dit-il à Zéronès, de me gagner Orgon; pour moi, je me charge des femmes! »

Rosalie retient prés d'elle sa meilleure amie, une jeune veuve nommée Orphise; le Marquis lui a volé son portrait et le montre au philosophe :

Orphise est si jolie I

Ce serait bien le ca.s d'une double folie...

Mais elles s'ainient trop, il n'est pas temps encor,

Et ce serait risquer d'échouer dans le port.

Enfin, deux autres. personnages séjournent au château : Damis et sa fiancée Mélise, sœur du volage Darmance. Sans perdre de temps, le Marquis a fait la cour à Mélise et se l'est rendue favorable :

Vous, docteur, ayez r<i'il sur tout ce qui se passe, Employez la sagesse et j'emploierai la grâce : Entraînez les esprits, je séduirai les cœurs.

A la fin de ce complot, survient Orgon; il est enchanté de trouver le Marquis conversant avec son maître de philosophie.

Chacun s'efforçait alors d'imiter Diderot, d'Alembert, Helvétius, et cette mode emplissait la France de ridicules bourgeois-philosophes. Dans les vers suivants, le marquis de Bièvre raillait plaisamment ce travers de son époque. « Bon, mon ami, c'est bien, écoutez Zéronès, faisait-il dire à Orgon,

Vivant dans ma retraite en père de famille, Exempt d'ambition, adoré de ma fille, Riche, n'ayant besoin de crédit ni d'appui, Je me croyais heureux : eh bien, demandez-lui! Vous n'imaginez point, grâces à ses services, Combien autour de moi je vois de précipices. Ce n'est qu'en frémissant que j'ose faire un pas, Et je crois que, sans lui, je ne bougerais pasi

Le Marquis, sans perdre son temps à discuter philosophie avec le père de Rosalie, lui demande la main de la jeune personne; mais Orgon — ses ridicules ne l'empêchent pas d'être un bon père — le prie de rester son hôte quelques semaines encore: tous deux se donneront ainsi le temps de la réfiexion. 11 était venu l'avertir que Darmance dine aujourd'hui-même au château. Sur les instances de Mélise, sœur du jeune homme, et pour éviter un éclat qui nui-

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