II. — LES RÉPUTATIONS
Analyse détaillée de la pièce. — Les allusions qu'on y rencontre. — M. de Rulhière. — Levacher de Chamois et l'abbé Aubert.
Dans la comédie des Réputations, le' marquis de Bièvre se vengeait de M. de Rulhière, ridiculisait les « bureaux d'esprit j et daubait les « folliculaires t : Levacher de Chamois, Aubert, Garât, Fréron fils, etc. Les cinq actes se passent à Paris, au cours d'une même journée, dans le salon de c la Comtesse ». Là, selon l'expression de Talleyrand, « on donne de la réputation s ; les « amateurs » qui fréquentent la maison ambitionnaient la gloire littéraire,
Mais, ayant éprouvé que leurs efforts sont vains Pour faire des écrits, ils font des écrivains.
Malheur aux débutants qui ne veulent pas donner aux amis de la Comtesse la primeur de leurs œuvres : ils auront contre eux l'un
De ces bureaux d'esprit qui prennent pour injure Le refus que l'auteur leur lait d'une lecture.
Au contraire, les amateurs exaltent les mauvais poètes, les « charlatans » de leur entourage.
Quand le rideau se lève sur le premier acte, un valet introduit chez la Comtesse trois habitués de son salon : « la Vicomtesse », le « Duc j et « l'Abbé ». Malgré l'heure « un peu matinale », ces amateurs viennent savoir si vraiment ils auront la bonne fortune, au cours de 1' « assemblée » de l'après-midi, d'entendre le fameux Damon, ce poète auquel on attribue le chef-d'œuvre anonyme qui charme tout Pai'is. La Comtesse les rassure et reçoit leurs félicitations sur le succès du bureau d'esprit. Mais son frère Cléante, qui joue le rôle de l'esclave dans les triomphes romains, lui reproche de négliger ses fils, le Marquis et le Chevalier, pour des intrigants. Car, si la Comtesse leur procure une vie luxueuse, elle réserve aux « charlatans » le tout-puissant crédit de son nom, et cette attitude, aux yeux de Bièvre, suffisait à lui mériter l'anathéme des spectateurs. Le Marquis, lit-on dans le scénario, « n'a pas encore de régiment »! Le Chevalier « n'a que ses premiers grades »! A la scène première du 1" acte, Cléante s'écrie :
ANALYSE DES REPUTATIONS 375
Je vous vois protéger, prùner la terre entière Et laisser vos enfants languir dans leur carrière. A vingt-cinq et trente ans à peine ils sont placés, Et déjà leurs cadets les ont tous devancés! Je ne pardonne point ces oublis d'une mère, Le bien qu'on fait ailleurs ne les excuse guère, Mais un autre intérêt dicte vos sentiments : On n'a point de renom pour aimer ses enfants, Et l'on se fait prôner avec extravagance Lorsqu'on répand au loin sa vaste bienfaisance.
Bièvre, effrayé de sa hardiesse, écrivait en note dans le scénario : « Rendre la mère la moins odieuse possible, justifier jusqu'à un certain point sa conduite, et faire intervenir pour ses enfants une tendresse qui n'est étouffée que par la vanité ». Depuis l'abolition de l'ancien régime, le mérite seul procure l'avancement, les décorations, les postes avantageux, et l'attitude de la Comtesse vis-à-vis de ses fils ne risque plus de choquer les spectateurs, mais il est amusant de voir avec quelle franchise naïve on proclamait autrefois la nécessité de la protection politique...
Pendant que Cléante discute avec sa sœur, le Marquis et le Chevalier apparaissent à la porte; en les apercevant, la Comtesse se retire et ses amis la suivent. Les jeunes gens déplorent auprès de Cléante la froideur de leur mère, qu'ils attribuent aux manœuvres de Damon, car la Comtesse est prévenue contre eux par cet écrivain sans talent. Mais, s'écrie leur oncle.
Mais ce Monsieur Damon est homme de génie, Et son poème enfln lui fait beaucoup d'honneur!
Dans le rôle de Damon, Bièvre peignait son ennemi, M. de Rulhière; expliquant les caractères de ses personnages, il écrivait : c Damon est le chef de mes charlatans, un homme qui, avec un portefeuille, sans avoir jamais rien imprimé, réunit et surpasse les réputations des plus grands écrivains de tous les genres et de tous les siècles; toutes les possibilités lui sont accordées. Si j'écrivais à Athènes, j'aurais peut-être choisi mon héros dans une autre classe, mais je tâcherais au moins qu'on entrevoie dans ma pièce les personnages qu'il serait dangereux d'y introduire, n
Aristophane eût montré en Damon un capitaine de cavalerie, ancien secrétaire du baron de Breteuil à Saint-Pétersbourg, lisant aux invités de la Comtesse son histoire manuscrite de la Révolution de Russie et son poème inédit sur les Jeux de mains. Au contraire, pour éviter une trop claire personnalité, Bièvre fit de son charlatan un parasite de bas étage. Mais, en 1783, Rulhiére s'était laissé féliciter sur la réussite du Séducteur pendant l'incognito du véritable auteur, et, dans les Réputations, Bièvre prêtait la même attitude à Damon vis-à-vis du <i nouveau poème j. i U n"en est
point l'auteur », affirme le Marquis. « Cependant, objecte Cléante, tout le monde y voit son cachet » . La réponse du Marquis contenait l'opinion du calembouriste sur M. de Rulhière :
Eh ! quel est le cachet de ce plat écrivain Que le public ignore et que l'on prône en vain! Sa prose ne vaut pas celle de la gazette, Et ses vers sont si durs que le pauvre poète Fait peine en les lisant, il a l'air d'épeler. Sa bouche se fatigue à les articuler.
D'ailleurs, point de génie, et sa seule mémoire A produit les écrits qui font toute sa gloire.
Ferait-il un mystère
D'un poème imprimé, lui qui ne peut se taire Sur ses moindres écrits! On sait que cet auteur Ne s'est jusqu'à présent dérobé qu'au lecteur, Mais il sait se choisir des juges moins à craindre.
Cette riposte désignait clairement l'ex-secrétaire de M. de Breteuil et ses lectures dans les salons littéraires ; « l'écrit qui faisait toute sa gloire », c'est-à-dire l'Histoire de la Révolution de Russie, émanait en effet de sa mémoire d'ancien diplomate.
Apprenant que le Chevalier s'adonne secrètement aux muses et que le « nouveau poème » est son œuvre, Cléante convient avec ses neveux de la fourberie de Damon. D'ailleurs, le salon de la Comtesse devient ridicule; au cours de chaque « assemblée »,
Des femmes, dont à peine on comprend le jargon, Osent parler de tout sans rime ni raison, Discourir politique, et commerce, et finance, Tandis que, tourmentés d'une autre extravagance, Des savants sur des riens se livrent des combats, Et tous veulent juger ce qu'ils n'entendent pas.
Les oracles de chaque bureau d'esprit rendent souvent des sentences contradictoires, et, lorsqu'un galant homme fréquente plusieurs salons, bien difficile est sa conduite. Le frère de la Comtesse déplore ce despotisme littéraire; dans un passage supprimé, il s'écriait :
Pour un pas de ballet, ou des vers à Chloé, Un ami de vingt ans avec vous est brouillé (1) !
Les vers suivants, où il narre ses mésaventures mondaines, font allusion à la querelle des Gluckistes et des Piccinistes; bien que la musique allemande eût triomphé en 1781, a\ecVI]}higénieen Tauride de
(1) Bièvre avait écrit des « vers à Chloé « quand il courtisait Mlle Raucourt (voir chap. ix); peut-être vit-il dans les lignes biffées une allusion trop claire à quelque brouille occasionnée par ces vers.