‹ Le marquis de BièvreChapitre 159 sur 185 · LA VICOMTESSE · texte numérisé non relu

LA VICOMTESSE

Laissez donc, il s'obstine à n'en pas convenir.

l'abbé Au reste, nous savons à quoi nous en tenir.

Les conversations littéraires se poursuivant, on en vient à parler des grands auteurs du dix-septième siècle, et les amateurs demandent à Damon son avis sur Racine, Corneille, Molièi'e et La Fontaine. « On peut placer ici quelques-unes des assertions de M. Mercier j, écrivait Bièvre dans son scénario. Aux critiques de Boileau sur les quatre écrivains il mêle en effet celles du futur auteur des Tableaux de Paris, et Damon clôt la discussion par ces vers :

Enfin, vous concevez que Corneille, Racine, Molière et cœtera penchent vers leur ruine.

Le Marquis et le Chevalier font un geste d'indignation, mais ils se contraignent encore, et l'assemblée du bureau d'esprit s'ouvre par une lecture de Dramineau : le Riche pauvre, drame en trois actes et en prose. Montrant, sur des portemanteaux préparés, les habits de chaque personnage, Dramineau entame la première scène, qui se passe en l'échoppe d'un savetier. « Ah! s'écrie la Vicomtesse :

Comme il vous fait tout voir, costumes, caractères. Les plus iolis détails et jusques aux manières !

(1) Mercure de France du 8 octobre 1785, p. 86.

(2) Ibid., 28 mai 1785, p. 166.

Le drame devenait larmoyant et chacun tirait son mouchoir, quand les portes du salon s'ouvrent, livrant passage à quatre valets :

Enfin, voilà vos bustes, mes amis!

s'écrie la Comtesse en se tournant vers les gloires de son bureau d'esprit. « Madame, quel honneur! n Remerciement trop prompt, car, outré d'une aussi ridicule apothéose, le Marquis a soudoyé le sculpteur : au lieu de Damon, Valére, le Médecin et Stéphano, ce sont Corneille, La Fontaine, Racine et Molière qui viennent surmonter les piédestaux vacants!

La Comtesse s'indigne de cette mystification : « Quoi! vous osez, Monsieur! » crie-t-elle, et la réplique de son fils venge les grands auteurs :

Oui, ma mère! Du moins.

On vous respectera devant de tels témoins. Et, tout muets qu'ils sont, leurs augustes images Suffiront pour répondre à d'aussi bas outrages... Levez les yeux, voyez les bustes de mes pères; Les honneurs qu'on accorde aux talents littéraires Peuvent se rapprocher de ceux qu'ils ont reçus... Réservez-les du moins pour le talent sublime, Qui fut dans tous les temps digne de leur estime!

Ce coup de théâtre interrompant la séance, les amateurs se retirent discrètement et laissent la Comtesse s'expliquer avec le Marquis. Le gentilhomme en profite pour accabler les charlatans de son mépris, leur reprochant de se liguer contre le Chevalier, contre lui-même, et de chercher à détruire l'affection d'une mère pour ses fils. Mais la Comtesse prend le parti de Damon :

Je vois avec regret qu'il ne m'est plus permis De compter mes enfants au rang de mes amis : Je vous répudierai, puisque vous voulez l'être,

et elle quitte le salon avec ses protégés, « faisant signe à Lucile de la suivre ».

Demeuré maître de la place avec la Marquise, le Chevalier et Ciéante, le Marquis ne regrette pas le scandale qu'il a soulevé :

Croyez que cet éclat, devenu nécessaire,

Va de ses protégés désabuser ma mère...

Et l'estime bientôt nous rendra sa tendresse.

Le troisième acte commence par un entretien de la Marquise et de Lucile. La Marquise espère que la bonne harmonie va se rétablir entre la Comtesse et ses fils :

Nous n'avons entendu qu'une mère offensée, Mais la nature enfin va reprendre ses droits...

ANALYSE DES REPUTATIONS 383

Avez-vous observé que, malgré sa colère, La fierté du Marquis ne pouvait lui déplaire?

Profitant de ce qu'elle est seule avec son amie, Lucile la supplie de taire à jamais le secret de son amour pour le Chevalier, car sa malheureuse situation de fille sans fortune lui interdit tout espoir. Pendant cette confidence, le Marquis et son frère, apparaissant au fond du théâtre, se sont cachés pour surprendre les intimes pensées de Lucile. La voyant pleurer, le Chevalier ne peut plus se contenir et se jette à ses pieds; mais, toute confuse, la jeune fille s'échappe, tandis qu'entre Cléante, accompagné d'un valet de chambre. Il apporte une requête inattendue : inquiet sur les desseins des fils de la Comtesse, Damon sollicite du Marquis un entretien particulier. Les deux frères sont curieux de voir quelle sera l'attitude de cet intrigant après l'insulte publique. Pendant que sa femme ira calmer la Comtesse et la suppliera d'unir Lucile au Chevalier, le Marquis recevra Damon « comme il faut » :

La plaisante entrevue! Allons, sortez d'ici, Le grand homme paraît, la place est occupée, Laissez Sertorius avec le grand Pompée!

Mais, dès les premiers mots de Damon, le gentilhomme est désarmé, c Ne nous accablez pas, Monsieur », supplie le piteux envoyé des charlatans,

Une Iiaute naissance, Tous les dons naturels, de grands biens à venir Sont des réalités qu'on ne peut vous ravir. Nous, nous ne possédons qu'un peu de renommée, Un bien sans consistance, une vaine fumée... Méprisez-nous, Monsieur, avec tranquillité (1)!

(1) Dans les premiers essais de sa pièce, Bièvre décochait contre M. de Rulhière nombre de traits satiriques. Ainsi, pendant la réunion du bureau d'esprit, Damon lisait un chant de son poème Sur les castagnettes et les bilboquets : ce titre traduisait clairement celui du poème de Rulhière sur les Jeux de mains. Ailleurs, le Chevalier disait de Damon :

Cet homme, à cinquante ans, Cache encore au public les fruits de son printemps.

Or le poète-historien, né en 1734, dépassait la cinquantaine, et ses œuvres restaient manuscrites. Enfin, Damon faisait cet humble aveu :

Malgré mon mauvais ton, mes manières communes, Je me suis élevé jusqu'au.x bonnes fortunes.

Et M. de Rulhière, qui fut l'amant de Sophie Arnould, devait cette conquête à son esprit plus qu'à ses agréments corporels, car il présentait, selon Chamfort, « un extérieur épais » ; dans une épigramme, La Harpe le nommait « ce pesant Rulhière à face rebondie ».

Jugeant sa peinture trop fidèle, Bièvre modifia le titre du poème et

« Ma colère s'éteint s, répond le Marquis; mais, avant de signer la trêve offerte, il veut savoir par quels moyens de médiocres poètes s'imposent à l'admiration publique, et, dans les vers suivants, Bièvre vise à nouveau Rulhière :

C'est vous, monsieur Damon, qui m'étonnez le plus. Chaque jour votre nom suit les succès connus. Car on vous donne tout, discours académique, Ouvrage de théâtre ou tragique ou comique. Histoire, bouts-rimés, prose, couplets chantés, Et jusques aux bons mots de vos sociétés.

« Comment j'ai réussi? explique le charlatan, rien n'est plus simple. »

Le siècle du faux goût et des prétentions

Doit être aussi celui des réputations :

A cette époque heureuse, on adopte, on couronne

La médiocrité qui ne blesse personne,

Recherche tout le monde et se laisse admirer.

Le mérite, au contraire.

Reçoit avec mépris les éloges d'un sot; Sa fierté déconcerte et révolte bientôt... Voilà de mes succès la véritable cause.

Damon et ses pareils, feignant de ne pas se connaître, quelquefois même ennemis, ne manquent jamais de se louer les uns les autres; les amateurs se font bientôt une gloire de les appuyer et finissent par les admirer de très bonne foi :

C'est ainsi par le choc et la réaction Que se donne et reçoit la réputation.

Pendant ce discours, le Marquis s'est rapproché des quatre bustes apportés dans le salon quelques instants auparavant. « Mais que faites-vous là? » interroge Damon. « Oh! répond son interlocuteur :

Je regarde Molière I...

... Comme l'artiste a bien rendu ses traits : De son malin sourire il vous poursuit encore.

Enfin, devant la promesse que les charlatans respecteront son repos et celui de son frère, le Marquis consent à les honorer de son indifférence. Sur ces entrefaites arrive la Comtesse, accortipagnée de Cléante et de la Marquise; elle connaît maintenant les

biffa toute allusion à l'ùge ou au physique da personnage; pendant cette scène, le chef des charlatans garde une attitude si rampante, qu'on ne pouvait plus reconnaître en lui un homme du monde, capitaine de cavalerie et candidat à. l'Académie française.

ANALYSE DES REPUTATIONS 385

amours de sa pupille et du Chevalier, mais, toujours irritée contre ses fils, elle ne renonce pas à son projet de donner Lucile à Damon. En guise de transaction, le Marquis lui propose d'unir la jeune fille à un écrivain de mérite, à l'auteur du nouveau poème par exemple :

Ses talents ont paru mériter votre estime, Et Lucile veut bien l'accepter pour époux.

Damon se trouble, la Comtesse est surprise et embarrassée; à ce moment le Chevalier parait à l'entrée du salon, et Cléante :

C'est vous que l'on demande, entrez, monsieur l'auteur!

« Ciel! » s'écrie Damon « confondu » ; la Comtesse déguise à peine sa fierté maternelle : « Mon fils, quoi! c'est vous! » Oui, le Chevalier a véritablement écrit le chef-d'œuvre qui charme tout Paris ; son frère suivra le chemin tracé par leurs aïeux, mais lui est

poète :

Ah ma mère! j'embrasse un état glorieux,

Et si les faux talents, l'intrigue et la bassesse

Dégradent trop souvent son antique noblesse.

D'un succès littéraire on est trop illustré

Pour que le plus beau nom n'en soit pas décoré (1).

Cléante veut mettre à profit l'émotion de sa sœur pour la réconcilier avec le Marquis et le Chevalier. Démarche prématurée : la Comtesse ne consent pas encore à oublier le scandale de l'aprèsmidi et répond :

Ils peuvent espérer.

Mais vous savez quels torts ils ont à réparer.

A la scène première du quatrième acte, la Comtesse assure à sa bru qu'elle ne garde plus de préventions contre ses enfants; si elle leur rend tardive justice, répond la Marquise, la faute en est aux charlatans. Par d'habiles calomnies ils ont enlevé au Marquis et au Chevalier l'estime de leur mère ; aussi le second, se révélant poète, n'osa pas affronter l'injustice du bureau d'esprit et livra son œuvre aux arrêts du public.

(1) Bièvre confiait au Marquis et surtout au Chevalier la mission de développer ses propres pensées. Le Chevalier, disait-il dans le scénario, « entraîné par son génie, a pris le parti des lettres et s'y est voué entièrement; on ne soup(,onne point encore son talent, mais il vient de mettre au jour, sans nom d'auteur, un poème qui a le plus grand succès ». En ces lignes, Bièvre faisait un retour sur lui-même à l'époque du Séducteur. Ici, son héros glorifie l'état d'homme de lettres : le marquis de Bièvre se justifiait ainsi de ne pas chercher aux armées le renom qu'il demandait à la littérature; il pourrait au moins « jeter sur le papier les sentiments qu'il ne lui était pas permis de mettre en action dans les grandes places ».

Alors d'un beau succès qui pouvait l'honorer, Damon, suivant l'usage, a voulu se parer, Et le Marquis, outré de cet excès d'audace. Comme il le méritait l'a remis à sa place. Voilà tous nos secrets.

La Comtesse reconnaît les torts de ses indignes protégés, mais ils sont devenus puissants et la prudence exige qu'on les ménage. Au moment où la Marquise prend congé de sa belle-mère, voici Damon et Valère. Ils rappellent à la Comtesse que les deux journalistes mandés pour attaquer le nouveau poème vont arriver; leur présidente les invite à congédier ces auxiliaires dont elle n'a plus besoin, puisque l'ouvrage est de son propre fils.

Restés seuls, les deux intrigants imaginent, au contraire, de poursuivre leur mauvaise besogne; ils ont conservé l'Extrait défavorable rédigé par la Comtesse sur l'ouvrage si vanté, alors qu'elle n'en connaissait pas l'auteur :

Profitons des moyens Que son inconséquence a mis entre nos mains. Armés de cet écrit qui la couvre de honte, Nous pourrons au besoin mettre tout sur son compte. Renversons aujourd'hui ce mérite odieux Placé trop près de nous...

Mais, après ce grand coup, un éternel silence Est ce qui servira le mieux notre vengeance (1).

Damon et Valère n'obéiront donc pas à la Comtesse, et, dans la scène suivante, Bièvre va flageller, à leur tour, Levacher de Charnois et l'abbé Aubert.

Le calembouriste déguisait ses modèles en les abaissant : s'il peignait en Damon un Rulbière d'antichambre, ses autres adversaires devinrent des spadassins de lettres. C'est en allongeant la tète avec prudence, le dos tendu aux coups de bâton possibles, que les deux folliculaires convoqués par Damon paraissent à l'embrasure de la porte, et leur entrée fournit à Bièvre l'occasion d'exprimer son opinion sur les journalistes en général; ceux-là, introduits séparément, sont furieux de se rencontrer :

PREMIER JOURNALISTE

Vous me faites trouver avec cet homme-là 1

(1) En écrivant ces vers, Bièvre pensait au Séducteur. Parvenus à détourner le public de sa pièce, les critiques n'en reparlaient plus, mais l'avenir lui rendrait justice, et, tout en cherchant à « détruire » l'ouvrage du Chevalier, Damon s'écriait avec dépit :

Il ne tombera pas pour la postérité

ANALYSE DES REPUTATIONS 3«7

DEUXIÈME JOURNALISTE

Mais c'est un guet-apens, Messieurs!

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