LA VICOMTESSE
Oh oui I pour un ballet.
L'amour de la Patrie est un bien beau sujet!
C'était la théorie allemande que Bièvre s'efforçait de ridiculiser en l'exagérant (1), car, pour Gluck, le chant devait renforcer l'expression dramatique : il fallait proscrire des opéras ces mélodies italiennes dont l'harmonie ne s'identifiait pas aux sentiments des pei'sonnages. En dépit des moqueries du calembouriste, les idées du novateur allemand révolutionnèrent l'art musical.
A la fin de son entretien avec le Marquis et le Chevalier, Cléante reconnaît que la Comtesse témoigne aux « charlatans » de son bureau d'esprit : « Damon j, « Valère d, a le Médecin » et « Stéphano », im trop ridicule engouement : n'a-t-elle pas imaginé de faire modeler leurs bustes pour les placer ici même! « 11 n'y sont pas encore! » assure le Marquis, et Cléante promet à ses neveux de les soutenir contre les dangereux parasites.
Après le départ de l'oncle, surviennent la Marquise et Lucile, jeune orpheline que la Comtesse a, par vanité, recueillie sous son toit. Le Chevalier l'aime, et sa belle-sœur s'est chargée de savoir s'il est payé de retour : dans une dernière scène, la Marquise fait avouer à Lucile ses tendres sentiments pour le jeune homme.
Au début du second acte, la Comtesse cause avec sa pupille, et lui annonce son intention de la marier au poète Damon : Lucile, qui est fille de qualité, se refuse à une telle mésalliance, sans avouer que son cœur n'est plus libre, et, mécontente, la Comtesse lui ordonne de regagner sa chambre. A ce moment, comme l'heure de r « assemblée » approche, un laquais introduit Damon, Valère et le Médecin. Leur protectrice les accueille par une semonce : Valère a fait imprimer l'un de ses poèmes; le Médecin, en se mêlant de prescrire des ordonnances, a tué trois malades : quelle imprudence d'avoir ainsi compromis leur réputation !
Vous aviez des succès qu'on n'osait attaquer,
Le public admirait jusqu'à votre silence
Sur votre nullité vous l'avez éclairé.
Mais les charlatans la tranquillisent : Valère se relèvera en montrant un autre manuscrit; quant au Médecin, ses insuccès ont accru sa renommée :
Dans notre heureux état, la réputation A bientôt recouvert une distraction.
(1) L'intention du marquis se révélait plus complètement dans la scène écrite en prose. « Quels sont les personnages du trio? » demande l'un des amateurs. — « Laocoon et ses deux fils dévorés par les serpents. » — « Ohl le beau motif de triot » — « Et l'on entendra le sifflement des serpents. » — .< Ah! ce trio-là fera frémir. » — « Mais c'est un quinquél »
— « Non pas, les serpents ne seront là que comme accompagnement. »
— « Quelle entreprise, quelle hardiesse! » — « Il veut nous rendre là, par un accord harmonique, le véritable accent de la douleur antique. »
ANALYSE DES REPUTATIONS 379
Pour mon genre, surtout, jamais la médecine N'eut un moment plus beau depuis son origine. En tout lieu on nous fête, on nous caresse, enfin On veut être aujourd'hui malade ou médecin : A ce dernier emploi j'ai consacré mon zèle. Et, si j'avais été partout où l'on m'appelle Depuis les accidents qui me sont arrivés, J'aurais trente chevaux qu'ils on seraient crevés.
Le duc de Lévis écrivait plus tard dans Souvenirs et Portraits : « Elle était étonnante, l'influence que les principaux médecins exerçaient dans ce temps-là en France sur leurs malades de la haute société, et surtout sur les personnes du sexe. Elles avaient pour eux une conOance tendre et soumise, et leur admiration sans bornes était accompagnée des attentions les plus recherchées. Je ne saurais comparer les sentiments de ces dames pour leur médecin qu'à ceux que leurs grand'mères avaient, à la fin du siècle de Louis XIV, pour leurs directeurs... Sur vingt fois que les médecins étaient appelés, il y en avait au moins quinze plutôt de luxe que de nécessité. On voit bien qu'ils avaient plus de plaintes à entendre que de remèdes à ordonner. » Celui des Réputations, d'après le scénario, se bornait à prescrire « de l'eau de poulet et des bains » ; il est probable que ce traitement inoffensif, retranché par Bièvre, désignait trop clairement un médecin dont Napoléon, à Sainte-Hélène, préconisait encore la médication : t J'aime mieux laisser opérer la nature, disait-il au docteur Û'Méara, l'eau de poulet est préférable à toutes vos drogues (1).»
Rassurée sur les imprudences de ses protégés, la Comtesse leur parle du poème anonyme qui obtient tant de succès. Comme son auteur n'appartient sûrement pas au bureau d'esprit, elle a rédigé un Extrait où les moindres défauts de l'ouvrage sont nais en lumière. Tout le monde me l'attribue, observe Damon,
Mais croyez que ces vers perdront plus d'un suffrage Quand ils ne seront plus appuyés de mon nom.
Au l'esté, on les attaquera dès que le poète se sera nommé ; Damon est lié avec deux journalistes qui se chargeront de la besogne :
Contre les grands talents ce sont des gens uniques.... Si de nouveaux succès l'homme toujours avide Pouvait réaliser les mensonges d'Ovide,
Et planer dans l'espace en traversant les airs
Vous verriez outragés de leur plume barbare Les restes palpitants d'un malheureux Icare (2). Ce sont de braves gens; si vous voulez, ce soir. Je puis les amener.
(1) Les Derniers jours de l'Empereur, par Paul Frémeaux, p. 2.50.
(2) Ce passage des Béputations vengeait la mémoire de l'infortuné
En vue d'une lutte prochaine contre le nouveau poème, la Comtesse recevra donc secrètement les deux journalistes, après r a assemblée » ; cette entrevue réglée, on décide l'ordre des lectures devant occuper la séance : le Médecin prononcera un discours sur l'ostéologie considérée dans ses rapports avec la philosophie. Valère parlera sur la perfectibilité de l'esprit humain, et Damon récitera une Épitre légère sur les réputations. A ce moment, un ami de Damon, nommé Dramineau, gratte à la porte : « Ce pauvre diable, explique le scénario, se voyant sans talent et sans ressources pour en acquérir, se fait présenter à la Comtesse par les charlatans, pour l'engager à lui faire un sort dans le monde. On est d'abord un peu embarrassé; enfin, comme il sait lire, on convient qu'on lui fera lire des drames d'une manière toute nouvelle. »
Le marquis de Bièvre méprisait le drame en prose ; au cours de son Mémoire pour M. de Voltaire, il écrivait que » c'était le seul genre où la m.édiocrité pût se soutenir ». Dans cet épisode, il se moque des « comédies lai-moyantes », en ridiculisant l'innovation tentée pour accroître l'intérêt de leur audition. Aux « assemblées » de certains salons, on lisait des drames non représentés, « avec tous les accessoires et toute l'illusion de la scène » ; accrochés à des portemanteaux, pendaient les costumes des personnages de la pièce; sur une table s'alignaient les ustentiles « qui entrent oi'dinairement dans la composition d'un drame ». Le lecteur, au commencement de chaque tirade, touchait de sa baguette l'habit du personnage en scène, et s'eflbrçait de peindre son caractère par un jeu de physionomie. Analysant le caractère de son Dramineau, Bièvre écrit en note : » Du ïheil a pu être témoin de cette ridicuiité extravagante, qui a mis tout Paris en mouvement il y a quelques années. » Ainsi, le rôle du nouveau « charlatan » fut inspiré au marquis par l'helléniste La Porte du Theil, membre de l'Académie royale des Belles-Lettres.
Mais quatre heures sonnent, et les amateurs du bureau d'esprit font leur entrée ; voici le Duc, la Vicomtesse et l'Abbé; quant à i la Baronne », elle s'est excusée par écrit de ne pas assister à la réunion, et les termes de son billet sont extraits des œuvres de Garât. Sans doute Bièvre exerçait une vengeance contre ce publiciste du Mercure, qui fut ministre de la justice en 1793, car, deux fois dans la pièce, il tourne son style en ridicule. Ici, la Baronne répète des phrases entières tirées de l'Éloge de l'académicien
Pilâtre de Rozier. Après la catastrophe de Boulogne, les journaux avaient blâmé l'imprudence de l'aéronaute, le qualifiant de « téméraire imbécile »; depuis, Mallet du Pan, rédacteur politique du 31er' cure, s'efforçait de décourager Blanchard en raillant ses voyages aériens.
ANALYSE DES REPUTATIONS 381
Thomas (1), par Garât; plus loin, Damon, louangeant le Duc, versifie un article du futur Conventionnel (2).
Peu à peu le salon se remplit; le Marquis, la Marquise, le Chevalier, Cléante, Lucile y prennent place. Les amateurs s'entretiennent du nouveau poème, et Bièvre, en cet endroit du scénario, notait entre parenthèses : « Scène de M. deMeulan. » Le futur beaupère de l'historien Guizot, qui fut l'ami du calembouriste, avait sans doute ouï M. de Rulhière tenir sur le Séducteur le propos attribué au principal charlatan des Réputations :