LE CALEMBOUR DANS L'ENCYCLOPEDIE 4S
intitulé les Aulnayes de Voux (1). On se demande comment M. de la Bapaumerie, en rédigeant VAlmanach des Calembours, espérait amener le marquis de Bièvre à renoncer aux jeux de mots; si l'assertion de Deville est exacte, le lieutenant civil dut sourire en lisant ces lignes dans une lettre que lui adressait le Mousquetaire peu après l'apparition du livre. « Quant à VAlmanach, je n'en suis pas du tout l'auteur, et cela la main sur la conscience. J'ai fait ce que j'ai pu pour le découvrir, sans en venir à mon honneur. Je lui ai fait une réponse que j'ai envoyée au libraire, le libraire m'a rapporté la sienne et m'a demandé de les faire insérer toutes deux dans la première édition, ce que j'ai accordé très volontiers ; mais je suis encore à connaître le nom de l'auteur, j'y ai même renoncé (2). » En effet, VAlmanach des Calembours fut enlevé en quelques jours chez la veuve David, quai des Augustins, et, dans la préface de la seconde édition, le marquis de Bièvre, écrit Deville, « fit une abjuration formelle de cette puérilité (3) ».
Vers 1776, le calembour prenait dans les conversations parisiennes une telle prépondérance que Diderot, l'immortel éditeur de VEncijclopédie, résolut de lui consacrer une notice au cours du Supplément qu'il imprimait. Les vingt-six vokmies infolio ^du fameux recueil étaient parus entre 1752 et 1765 : à cette époque, M. de Bièvre ne remettait pas encore les équivoques à la mode, aussi l'immense catalogue des connaissances humaines ne mentionnait-il pas les jeux de mots.
La préface du Supplément aux dictionnaires des arts, des sciences et des métiers annonça que les articles de cette suite à V Encyclopédie seraient dus à plusieurs savants « des plus distingués chacun dans la partie traitée ». Marmontel, chargé de la section grammaticale, devait signer cette définition du mot « pointe » : « C'est l'abus que l'on fait du double sens d'un mot pour substituer l'idée éloignée à l'idée présente, ou
(1) Deuxième volume des OEuvres pastorales de M. Merthgen, traduites de l'allemand par le baron de Natiscll, p. d39.
(2) Lettre du marquis de Jîièvre à M. Le Boux de la Bapaumerie, du vendredi 29 mars 1771. Ou trouve cl-contre le fac-similé d'une partie de cette lettre, qui appartient à l'auteur.
(3) Biéiriana, p. 56.
pour établir une allusion, un rapport d"un objet à l'autre ». Distinguant entre la pointe et le calembour, Diderot demanda au marquis de Bièvre un article sur le genre d'esprit qu'il rénovait.
L'auteur de la Comtesse Talion devenant un sévère Encyclopédiste ! Sa collaboration pouvait mériter au Supplément la défaveur des gens sérieux, aussi ne fut-elle pas clairement avouée. « Chaque auteur répondant de ses articles, disait la préface, il est nécessaire qu'il y soit ou nommé ou désigné, ceux qui ne sont point nommés sont désignés par les lettres suivantes. » Venait une liste d'initiales doubles ou triples, avec les noms s'y rapportant, mais l^on n'y trouvait pas l'explication de la signature D. B., qui suit l'article Kalembour. Le marquis de Bièvre donnait en effet cette orthographe bizarre comme la plus employée (1).
« Kalembour ou calembour, écrivait-il, c'est l'abus que l'on fait d'un mot susceptible de plusieurs interprétations, tel que le mot pièce, qui s'emploie de tant de manières, pièce de théâtre, pièce de plain-pied, pièce de vin, etc. » Après avoir rappelé le recueil d'équivoques du comte de Cramail, Bièvre citait « pour des modèles » la Lettre à la comtesse Tation et Vercingétorix. Puis, ajoutant que les jeux de mots satisfont l'oreille et non l'œil, il en donnait quelques exemples.
Le marquis songeait à reproduire en son article une théorie qu'il exposait la même année aux rédacteurs de la Bibliothèque des romans (2). mais on lui mesurait l'espace : il se contenta d'affirmer qu'un calembour, placé à propos, substituait parfois la gaieté à l'ennui : « employé de cette manière, ajoutait-il, c'est une arme défensive assez utile en société ».
Puis venait cette observation, encore juste après un siècle
(1) Supplément aux dictiininnires des arts, des sciences et des métiers. 1777. t. m. Peut-être l'éditeur du Supplément pensa-t-il au mot calembour après l'impression du premier volume, qui contenait les c, et témoigna-t-il à Bièvre son regret de ne pas avoir étudié ce nouveau terme de la langue ; pour saisir une aussi belle occasion de défendre son genre d'esprit, Bièvre dut affirmer que le mot prenait indifféremment un & ou un c comme lettre initiale.
(2) Voir cliap. vu.
ËTYMOLOGIE DU MOT « CALEMUOUR » 47
et demi. « Il y a une remarque assez singulière à faire sur ceux qui écoutent un kalembour; c'est que le premier qui le devine le trouve toujours excellent, et les autres plus ou moins mauvais, à raison du temps qu'ils ont mis à le deviner ou du nombre des personnes qui l'ont entendu (4) avant eux. »
Passant à la partie historique de la notice, Bièvre n'oubliait pas que sa prose serait lue par les graves souscripteurs de V Encyclopédie, et des considérations philosophiques lui permettaient la défense de son sport intellectuel : « Les kalembours doivent être aussi anciens que les hommes. Si nous voulions parler ici des doutes et de l'obscurité que des rapports de mots ont jetés dans l'histoire ancienne, des changements et des malheurs qui ne sont arrivés que faute de s'entendre, nous trouverions moyen de donner quelque importance au kalembour, et de remonter peut-être à l'origine de l'antipathie qui existe entre les philosophes et lui; mais nous nous contenterons d'ajouter qu'il faudrait avoir bien de la rancune pour le bannir absolument de la société, aujourd'hui qtte nous sommes assez éclairés pour qu'il ne puisse plus donner que matière à rire. »
Quelques Unguistes ont prétendu que le mot lui-même fut inventé par Bièvre ; c'est une erreur, car il terminait ainsi son étude sur le calembour : « Pour finir dignement, nous devrions indiquer l'étymologie du terme, mais nous avons le courage d'avouer que nous ne la connaissons pas. On croit bien y trouver le mot latin calamus, mais il faudrait quelque chose de plus; d'ailleurs cette origine ne conviendrait point à une plaisanterie que l'oreille seule peut admettre. On doit nous trouver bien généreux de convenir de notre impuissance; il ne tiendrait qu'à nous de dire quil dérive du composé xaXXtêoTpuç « se divisant en beaux rameaux (2) » , ce qui exprimerait assez bien les différentes significations d'un même mot. »
Depuis l'impression du Supplément à V Encyclopédie, les étymologistes ont torturé de cent façons le mot calembour pour
(1) C'est-à-dire : compris.
(2) Littéralement : belle grappe.
lui faire avouer son origine. Après le latin et le grec, explorés sans succès par le marquis de Bièvre, l'italien fut appelé à l'honneur d'avoir formé le nouveau terme par la contraction de deux autres : calamajo et burlare (1). Puis on voulut y voir la modification d'un mot allemand : les légendes de l'ancienne Allemagne citent en effet les plaisanteries du facétieux curé de Kalemberg, et d'autre part il existait au milieu du dix-huitième siècle un comte de Kalemberg, originaire de Westphalie, auquel sa connaissance incomplète du français aurait causé les plus amusantes mésaventures. Enfin, on affirma que le calembour portait le nom d'un apothicaire parisien du dixseptième siècle, incorrigible faiseur d'équivoques (2); mais aucune preuve n'accompagnait ces différentes assertions (3). L'origine probable du mot fut donnée par l'auteur dramatique Fuzelier, dans un manuscrit découvert par Victorien Sardou (4) : c'est un petit arbre exotique, de la famille des Euphorbiacées, qui céda son nom à la « pointe ». L'agalloche, calambac ou calembour^ originaire des Indes et de Ceylan, fournit un bois parfumé; lorsqu'on le brûle, il répand une
(1) Diévriana, p. 21. L'expression signifierait : « Badiner avec la plume »; cette élymologie est absurde, puisque le calembour, au contraire, ne s'adresse qu'à l'oreille.
(2) Si l'existence de l'apothicaire Calembour est problcmatique, celle du comte de Kalemberg est certaine; le Nouvel armoriai du Bibliophile (par Joannès Guigard, t. H, p. i08) donne la marque de reliure du comte Henri de Kalemberg, « cliambellan de l'Empereur, général mestre de camp, seigneur de la Chambre de l'Électeur de Saxe ». Ce gentilhomme allemand naquit le 10 février lC8o et mourut le 27 avril 1772.
(3) Pour compléter la liste des fausses étymologies du mot calembour, il faut citer celle que donne le Dictionnaire de Hatzfeld (Paris, Delàgrave). D'après cet ouvrage, le mot « calembouys » existait dès le quinzième siècle et engendra peut-être l'autre. A l'appui de son assertion, l'auteur du Dictionnaire cite une farco jouée en 1496 où se trouverait ce vers :
Vous me baillez des calembouys.
Mais, vérification faite, la Farce du meunier, par N. de la Vigne (Paris, Crapelet, 1831, p. 19) ne renferme pas le terme eu question : le vers indiqué, tel qu'on la lit au manuscrit original, est celui-ci : Vous me ))aillez du cambouvs.
(4) Fujarn du 31 janvier 1875. Article intitulé : Comment est nt' le mot calembour. Le manuscrit de Fuzelier l'ut acheté par Victorien Sardou au petit-lils de Favart, dans un lot de vieux documents.