ETYMOLOGIE DU MOT « CALEMBOUR
odeur agréable. En 1688, La Fontaine écrivait sur la prise de Philippsbourg des « vers à la manière de Neuf-Germain » ; les sept couplets de cette petite pièce riment tous en « bour » et en ï i ».
Va chez le Turc et le Sophi,
Muse, et dis, de ïyr à Cadix,
Que, malgré la Ligue d'Augsbourg,
Monseigneur a pris Philippsbourg.
Dans une autre strophe, le poète utilisa l'odeur du précieux arbuste comme terme de comparaison :
Le dieu du Rhin en a dit : fi!
Je sens les corps ensevelis,
Et non le bois de calembour
Le long des murs de Philippsbourg (1) !
Ainsi, dès la fm du dix-septième siècle, le nom sonore du bois aromatique servait aux rimeurs embarrassés. Or, conte Fuzelier, le fermier-général Chérier de Mareuil réunissait en 1720, dans sa maison de Montjean, sise entre Wissous, Rungis et Sceaux, une bande de joyeux amis. Pendant chaque séjour, on plaisantait, on composait des chansons. Un frère du maître de céans, qui portait le petit collet, amusait tout le monde par ses pointes. L'abbé Chérier, « en tout un gros réjoui », écrit Piron, « n'avait de bréviaire que la bouteille, et d'autre bénéfice que la censure de la police dont il s'acquittait comme du reste (2) ». A Montjean, on le nommait l'abbé Gras-double, à cause de sa corpulence. Ce facétieux « censeur royal des livres pour les belles lettres » était l'auteur de rHomme inconnu, paru sept ans auparavant, et qui servit de modèle à Bièvre pour sa Lettre à la comtesse Tation (3). Mais, si l'abbé Gras-double équivoquait volontiers, on n'arrivait pas, quand venait son tour,
(1) Œuvres diverses de La Fontaine, édition Herran, 1804, p. 107. A l'exemple de La Fontaine, Victor Hugo écrivait dans Ruy-Blas :
De porter celle boîte en bois de calembour A mon père, Monsieur l'électeur de Neubourg.
(2) Œuvres complètes de Piron, édition Rigoley de Juvigny, 1777, t. VII, p. 171.
(3) Voir chap. ii.
à lui faire dire une chanson. Un jour cependant, « le 26 février 1720 j>, il consentit à s'exécuter :
Pleurons tous en ce jour...
Les larmes ne coulaient guère à Montjean, aussi un tel exorde fut salué par les protestations amusées des auditeurs, et l'on somma le mauvais plaisant de continuer dans un autre style. Lui, qui en réalité n'avait rien préparé, demeurait coi; tout à coup, une rime bizarre en « our » lui traversa la cervelle :
Du bois de calembour!
s'exclama-t-il;puis, au milieu des rires, Tabbé Chérier déclarait tarie sa verve poétique. Son frère Mareuil immortalisa l'incident par des vers où la gaieté se manifeste plus que le
talent :
» Pleurons tous en ce jour...
Du bois de calembour... > Criait d'une voix, emphatique Un abbé qui n'est pas étique.
Aussitôt en chœur on lui dit :
« Il a mal à l'esprit! »
On décerna au censeur royal le titre d' « abbé de Calembour », et un bosquet du parc de Montjean fut appelé « bois de Calembour ». « Ce mot de calembour, explique Fuzelier, fut tant répété ce jour-là dans la société de Montjean, pour signifier comiquement et allégoriquement fadaise, baliverne et pauvreté, qu'il a fait fortune et est devenu proverbe. » L'auteur du manuscrit écrivait avant 1752, c'est-à-dire à une époque où, le mot n'ayant pas été imprimé, on ne discutait pas sur son étymologie : l'explication de Fuzelier n'est donc pas suspecte.
Par les habitués de Montjean, le terme nouveau se répandit dans Paris, où il acquit bientôt son acception actuelle; néanmoins, en 1725, l'abbé Chérier n'osa pas Pemploj^er publiquement, car il n'eût pas été compris de tous ses lecteurs. Dans un petit ouvrage fort innocent malgré son titre : Polissonniana , ou recueil de turhtpinades, quolibets, rébus, jeux de mots, allusions ,