‹ Le marquis de BièvreChapitre 81 sur 185 · LA HAUTE SOCIÉTÉ ITALIENNE · texte numérisé non relu

LA HAUTE SOCIÉTÉ ITALIENNE

guerres d'aujourd'hui ne sont plus que comme des affaires particulières qui se terminent au jDremier sang. »

Pour le marquis, « jeté dans le monde à son époque la plus heureuse », la paix universelle était proche, et^ dix ans avant les hécatombes de la République et de l'Empire, il s'écriait : « Peut-être une fraternité générale s'établira-t-elle en Europe un jour, lorsqu'on sentira que, dans les circonstances actuelles, la guerre ne peut rapporter aucun avantage fait pour dédommager des maux qu'elle entraîne. Si cette félicité doit échapper aux espérances des âmes honnêtes, il est certain que nous aurons vu de bien près les moments d'en jouir. »

Malgré ses longs séjours à Rome, le marquis ne parle guère en ses notes du milieu où le cardinal de Bernis l'introduisit : il en faisait fort peu de cas. Une amie vint probablement le rejoindre en Italie, et l'on trouve dans ses papiers le brouillon d'une lettre qu'il écrivait à cette jeune femme, encore en France (4) : « Quant à la société, comptez-la pour rien, disait-il, j'aimerais mieux celle de Montargis ou de Pontoise... Cependant il n'y a pas de mal, dans les lettres de M. de Vergennes ou autres que vous aurez pour l'Italie, de faire insérer que vous êtes née fille de condition, si vous en avez la possibilité. Ce n'est pas indifférent dans ce pays-ci où les femmes sont très impertinentes. A Rome, il y a deux banquiers qui vont dans le monde : la femme de l'un est traitée par toute la noblesse parce qu'elle est née comme vous; lautre n'est point admise, quoique son mari le soit, parce qu'elle est née comme lui; voilà de ces sottises qu'il est bon de savoir d'avance. »

Bièvre n'appréciait pas plus les mascarades populaires des villes italiennes que leurs réunions mondaines, et il ajoutait : « 11 n'y a pas de pays où le froid soit plus pénétrant et plus insupportable l'hiver; il y est toujours humide à Rome, comme ces froids noirs que nous délestons tant à Paris. Vous devriez partir au mois d'octobre, c'est là la seule saison de faire une route en Italie sans incommodité. Ne comptez pour rien les époques du carnaval et autres que l'on cite pour arriver dans les villes : le

(1) Dossiers de l'auLeur.

Vendredi saint à Paris est préfe'rable aux fêtes les plus célèbres de l'Italie. »

La tin de sa lettre est empreinte de cette galanterie délicate et respectueuse que n'abandonnaient pas les amants heureux, en ce siècle de la femme : « Il m'est bien doux, mon amie, d'avoir à me flatter de l'espérance de vous revoir bientôt. Que je vive, en attendant, dans votre souvenir, et prouvez-le-moi quelquefois par vos lettres, car je me défie beaucoup de moimême, et je ne crois à vos bontés que lorsque vous m'en assurez. Je vous embrasse, je n"ose dire comment, et je vous aime de même. Adieu. »

A Naples, Bièvre s'extasie sur l'aspect du « golphe », mais reste muet sur les Napolitains ; il constate seulement n'avoir pas rencontré les « quarante mille lazarons » qui, d'après de fantaisistes relations, « vont tous nus et dorment à la belle étoile » . Près de Venise, si les bords vantés du Brenta lui causèrent quelque déception, ils évoquèrent à ses yeux l'élégante campagne qui lavait vu naître: «Ce canal est large comme la Marne aux environs de Paris, et les plus belles parties de son rivage ressemblent à peu près au Petit-Bercy. » Aujourd'hui que les entrepôts et les magasins ont remplacé, sur les bords de la Seine, les châteaux et les parcs du Petit-Bercy, la comparaison serait désobligeante.

Enfm, à Gênes, Bièvre chercha vainement les fameux « palais de marbre ». Que de sottises imprimées dans les récits de voyages ! concluait-il. Lui^ au moins, précurseur des guides modernes, notait les « meilleures auberges des principales villes » : ces renseignements seraient plus utiles que beaucoup d'autres aux futurs lecteurs. Il recommandait à Milan « l'Auberge Nouvelle, tenue par un cuisinier de l'ancien duc de Modène » ; à Parme, « la Poste »; à Bologne, « le Pèlerin ». A Florence, on devrait descendre « chez Meghet, anglais » ; à Rome, « chez Marguerite Hamilton y ; àTerracine, « chez le Bergamasque »; à Naples, « chez le Grocelle » ; à Venise, « chez Bons, français ».

Pendant ses trois années d'études en Italie, le marquis de Bièvre avait perfectionné son éducation d' « amateur », et affiné son goût. Rome surtout lui apprenait les secrets de

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