FROIDEUR DES FLORENTINES
pas un vif desir d'y revenir, d'autant qu'on a la facilité de s'e'Ioigner sans essuyer ni humeur ni reproches. Par la même raison, elles ont peu de soin de leur personne et paraissent fort peu occupe'es du de'sir de plaire. »
Chaque belle agréait cependant, sous l'œil de son mari, les hommages publics d'un sigisbée, d'un « cavahere servente », mais sa vertu n'en recevait ordinairement aucune atteinte, car seul un don spécial pouvait émouvoir les statues florentines : la beauté de la voix.
Cette préférence, selon Bièvre, causait maint ennui aux chanteurs du théâtre : chacun d'eux voyait son talent décrié « par les dames qui avaient donné leur cœur à d'autres que lui, ou qui n'avaient pu réussir à le lui faire accepter », car, à Florence, assurait le voyageur, « les dames estiment infiniment ces messieurs. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'il est rare que ce goût précède ou suive la saison où ils représentent : il semble qu'ils s'engagent avec elles comme l'entrepreneur. Au reste, ils font peu de cas eux-mêmes des dames de Florence, et la plupart préfèrent beaucoup celles de Rome et de Naples, ce qui paraît très vraisemblable » .
Dépité par la froideur des femmes, l'élégant Parisien jugeait les maris sans indulgence : ^ On est cependant, curieux de savoir ce qu'est devenu le feu électrique qui semble avoir animé les Florentins : un colïre-fort est maintenant l'objet qui exerce et concentre toutes les facultés de leur âme, mais chez eux cette passion agit en petit comme le reste, et laisse voir toute sa turpitude. J'ai dfné avec un de ces messieurs qui mettait du pain et du sucre dans ses poches; d'autres, en donnant à dîner (ce qui est un article à mettre dans la gazette), faisaient retrouver à leurs convives des gâteaux et des biscuits qu'ils avaient dérobés sur leur table. »
Excursionnant à Pise, Bièvre observa aux thermes situés près de cette ville les mêmes coutumes qu'à Florence : chaque jolie baigneuse avait son « servente ». « Les bâtiments des bains, continuait-il, ressemblent assez à nos petites maisons royales; les chambres y sont désignées par des noms de divinités pa'iennes, et l'on est tenté de faire des plaisanteries à
ceux qui se baignent dans la chambre de Mercure. Indépendamment des bains particuliers, il y a deux grandes étuvesoù l'on se baigne en société; on s'assied en rond dans les bassins comme si l'on était à table, et l'on peut se baigner ainsi vingtcinq ou trente à la fois, mais dans la même eau, ce qui, malgré l'agréable décoration de la salle, ne satisferait pas trop mon imagination... (l) Les hommes elles femmes se baignent séparément, mais les femmes reçoivent les visites dans le bain, enveloppées d'une chemise. » Le casino des thermes parut fort triste au marquis; « la société n'y est pas plus vive que dans les villes; chacun mange séparément sans avoir l'air de se connaître, ce casino n'est cependant ouvert qu'aux nobles, et l'on est sûr du moins de l'espèce de gens qu'on y rencontre -0 .
Les mœurs de la répulilique de Lucques lui inspirèrent des réflexions plus hautes. « Le luxe est banni de la ville; la noblesse n'y peut paraître qu'en noir, les femmes même n'y peuvent porter de diamants. Les nobles sont à la tète du gouvernement: élu pour deux mois, le gonfalonier est une espèce de roi de théâtre. Je crois que ce terme si court de deux mois est peu fait pour exciter l'ambition à Lucques, et que cette passion doit y être inconnue, à moins qu'il ne s'y rencontre quelque imbécile qui soit bien aise de jouer le rôle de l'âne portant des reliques. ^
A l'aspect de ce petit Etat de cent vingt mille âmes, « qui partageait avec les grands empires de l'Europe les avantages de l'équilibre général », Bièvre philosophait ainsi sur la guerre : « Aujourd'hui, grands et petits, tout est jeté dans la même balance; au moindre mouvement, chacun se porte du côté le plus faible pour renforcer le contrepoids et rétablir l'équilibre : il en résulte que chaque empire est à l'abri d'une destruction totale; cette situation tient à la cause générale, dont lïntérèt consiste à empêcher chaque État de s'agrandir ou de fortifier les autres de ses débris. Les
(1) Après cent trente ans, ce traitement peu raffiné est encore en usage dans nombre de stations balnéaires l'rançaises, telles que Plombières, Bains, etc.