SCENE X LE MARQUIS, LE CHAT BOTTÉ
LE CHAT
Un instant !
Fût-ce crotté,
Oh!
Que je me plairais trotté !
Que me veut ce sieur botté
Haut?
LE CHAT
Du bien !
C'est là, pardieu, désir chrétien ; Mais y fûtes-vous invité ?
LE CHAT
Peut-on savoir ce qui vous presse A faire ainsi le diligent?
J'ai, monsieur, soucis urgents, Sans compter une maîtresse Dont le cœur est exigeant.
Serviteur.
LE CHAT
Huilez votre âme !
Que soient vos sens salubrés !
Je sais le cœur de la dame.
On s'imagine qu'il brame ;
Il brait.
Vous errez. Je risque un drame.
Il n'est cœur aussi volcan.
LE CHAT
Eteint.
Depuis quand?
LE CHAT
Ce quand Est piquant 1 Vous vous avérez esclave D'un cratère qui n'enclave
5o LE MARQUIS DB GARABAS
Et jamais ne dégorgea
Qu'une lave Très parente de lorgeat.
Vous fûtes donc son amant?
LE CHAT
Que vous importe ?
Il m'importe, Il m'importe énormément.
Votre mâchoire colporte Un discours qui m'insupporte Extraordinairement.
Si je filais, ce n'était pas, Dussent s'écacher vos prunelles, Pour des prunes ni des prunelles.
LE CHAT
Votre émoi semble touchant.
S'agirait-t-il de trépas
Ou quelque chose approchant?
Admettons. Dans cette hypothèse Qui n'est pas, vous en conviendrez,
LB MARQUIS DE CARABAS 5l
Uae foutaise,
Vous estimerez Séant Que je vous plante céans
Et vous nique A la britannique.
LE CHAT (le retenant).
Qu'il est sot de s'affoler !
Plus sot de se désoler !
J'en parle sans amertume Et ne montre point le poing ; Mais je doute que j'accoutume A devenir tôt posthume Ce qui loge en ce pourpoint,
LE CHAT (même jeu).
Mais pourquoi caracoler?
11 est extrêmement notoire Qu'il est simple de décoller.
Mais c'est une tout autre histoire Quand il s'agit de recoller.
Or, il se peut que je sois fol, Je tiens follement à mon col.
Gorgez-vous donc de délices !
Quininez vos quartes fièvres !
Je fais virer de vos lèvres
Le calice.
Riez- vous de la police !
Fugace et preste marquis, Gagnez en paix la coulisse Ou, s'il vous plaît, la Galice Ou, mieux encor, le maquis.
Hein!
LE CHAT
Ces messieurs les argousins, Gens de gosier volontiers sec, M 'étant quelque peu cousins.
Selon le rit, mettons grec, Pour le moment ballebrlnquent Et très vraisemblablement trinquent.
Avec?
LE CHAT
L'or dont j'ai barbouillé leur bec.
Si ma mémoire est fidèle, J'ai, là, sur la conscience
Un duel Qui sans doute est un modèle
De science, Non peut-être le modèle Des tournois.
Je le crains un peu sournois.
LE CHAT
L'exploit vous mit en vedette.
Voyante ! Ajoutez mes dettes, Les jaloux, les bavardages, De futiles circonstances Qui me firent l'existence
Peccadillée, En faudrait-il davantage Pour qu'elle fût pendillée Et se rythmât d'un cordage ?
Pour que ma chair fendillée, Grrapillée et mordillée, Oflrît au troisième étage A des oiselets oisifs Le dessert et le potage
Vifs?
Vous tournez \k métaphores Que je renonce à percer, M'évitant de dépenser Un inutile phosphore.
D*ailleurs à quoi bon comprendre?
C'est jnoi qu'ici je charmais. —
Mais Finirez-vous par m'apprendre Pourquoi, monsieur, vous me sauvâtes
Des cravates Dont l'annulaire omnipotence Nous fiance au bois des potences ?
LE CHAT
Je vous l'ai dit: pour me distraire.
Je n'avance point le contraire.
Mais encor ?
LE CHAT
Vous eussiez fait piteux décor,
Voltant en marquis honoraire.
Eus-je tort?
Certes, de m'avoir sauvé Sans que je l'eusse approuvé.
C'est peut-être une faiblesse ; Mais mes divers préjugés
Je vouslilesse D'un coup droit et décisif.
Hé ! faut-il quérir le prêtre. Homme de cœur explosif Et plus saltant que salpêtre ?
Oui. car ce n'est pas en paix
Que l'on paît Quand Carabas envoie paître.
LE CHAT
Sachez donc que je veux être
Votre ami, Un ami tel que parmi Vos amis les plus amis Il n'en soit de plus ami.
Je prétends que l'on me cite
Dans un mois Jusqu'en le pays rémois Pour ma tendresse tacite.
Je veux vous être Pylade.
Ça, donnez-moi l'accolade !
Je suis désormais des deux
Celui qui paie.
Parmi les demains hasardeux, Soyons amis, comme cobayes.
Ëstomirante amitié, De qui mon âme est paonne !
Mais le désir me taonne De connaître ma moitié.
De qui suis-je, étant Fami, La demi ?
Puisqu'il faut, je me démasque Tel un masque bergamasque.
Ça, devant que vous soyez chauve, Je prétends que Ton vous envie ; Car je vous dois d'avoir la vie
Sauve, Etant tout bonnement le chat De tournure un peu falote Que votre bon cœur empêcha, Mélancolique avatar.
De- finir en gibelotte Selon le mode tatar.
Tu me parais bon sorcier.
lÂ^
LB CHAT
Et ficelle !
Je te veux faire princier Et t'annexer ta pucelle.
De joie, ô mon cœur, ruisselle !
Je suis quelque peu baba
Vraiment et pour cause.
Veillé-je? suis-je au sabbat?
Quel est le sot qui dauba La métempsychose ?
Va ! tant d'hommes sont des bêtes Qu'il nous est facile, vois,
Des tristes bêtes
Que vous êtes D'emprunter, avec la voix, La tournure et l'apparence.
Toute d'apparence est la différence !
Le reste n'est que poésie !
LE MARQUIS (cOUrtois).
Eh ! vous nous êtes des sosies Très acceptables.
6o LE MARQUIS DE CARABAS
LE CHAT
Or il est de la chatte essence D*avoir de la reconnaissance.
Sans toi j'emplirais les tables De relents insupportables £t je souffrirais la honte De la sauce aux champignons.
On aurait des opinions Sur mon comestible compte !
C'est probable.
LE crtAT
Ton génie M'épargna Tépouvantail De ces tristes gémonies Et Tinfamante ironie, Cerfeuil, persil, oignon, ail, D'une épicée agonie.
Donc j'épouse ta fortune ; J'adviens en fée opportune Pour te mijoter un destin
Bon teint.
Je devais finir festin Aromatisant de thym
L'atmosphère ;
Je préfère, Doux Jésus, De toi faire Un Crésus, Et plus riche Que tous les potentats de l'impotente Autriche. Suivez-moi, monseigneur marquis de Carabas.
(Appelant.) Holà ! vous tous !
(Entrent les laqaais).
Vous êtes tous là ? — (Solennel.) Chapeau bas !
(Les laquais s'inclinent profondément. — Ils sortent.)
fîâi