L OGRE
C'est vrai ! ce chef est admirable Et, cheffant bien, fait œuvre pie, Car, en réconfortant mon râble, Il incline vers l'utopie Mon ogresse misanthropie.
Le cœur et l'estomac se tiennent.
Peut-on valoir dans la torpeur ?
Tel élan de vertu chrétienne Souvent naquit d'une vapeur.
Ces réflexions digestives i
Prouvent que la morale est chose relative !
(// ça ouvrir une porte secrète, à gauche, dans le mur. Sort une petite fille,)
l'ogre, appelant.
Petite ! I
LA PETITE FILLE, UgrCSSive,
Gros !
LB MARQUIS DE CARABAS Iq5
l'ogre Plaît-il ?
LA PETITE FILLE
Tu ne me fais pas peur Avec ta barbe de sapeur.
l'ogre
Vraiment?
LA PETITE FILLE
Vraiment, malgré ton ventre !
Tu ressembles à Monsieur chantre.
l*6gre
Gela me flatte.
LA petite fille
Il a tes crins Roux ; Mais ni lui ni toi je ne vous Grains.
l'ogre
Pour t'apprendre la révérence Je vais sur l'heure t'égorger.
X26 I^ MARQUIS DE GARABAS
LA PETITE FILLE
Cela m'est d'une indiflférence Qui doit bien te faire enrager.
l'ogre, rogne.
Qu'une enfant frêle et formose
Ainsi m'ose Blaguer sur ce ton léger, Qu'une gosse minuscule
Me bouscule Et me tourne en ridicule, Gela passe et stupéfie Toute ma philosophie !
Suis-je valétudinaire, Qu'on se gausse et m'apostrophe Sans craindre la catastrophe
Culinaire ?
Cela, je le dis encor M'apparaît très extraor-
Dinaire,
{A la petite fille,) Sais-tu bien qui je suis, petite ?
la PETITE FILLE
Si je sais !
Mais à ta trogne, tous, on est habitués»
Tues
L'Ogre, celui qui fait trembler dans leurs corsets Par ses intempestifs passages Les petites filles pas sages ;
L'Ogre, celui qui fait parmi leurs cale<^ons S'oublier les petits garçons Quand ils n'ont pas su leurs leçons.
Ton nom méchant jaunit le fond gras des culottes. Pour nous empiler dans tes hottes, Tu as qui font sept lieues des bottes.
Tu es en un comme en cent mots Le plus méchant des animaux, L'Ogre qui croque les marmots.
l'ogre
Saprelotte !
Et cependant tu ne crains pas Dès demain d'être sur ma table Quelque puissante gibelotte Dont s'embaumera mon repas.
LA petite fille
Ma foi, gros, je ne sais pas.
C'est la faute à mon papa.
A voir ta tête je bosse, Et me tords à ton aspect.
Je n'ai pas du tout la bosse Du respect»
y28 LE MARQUIS DE CARABAS
Bacor qu elles soient notoires, Ni toi ni la Carabosse, Mon vieux, ne m'épouvantez Avec vos vieilles histoires.
Entre nous, vous vous vantez Et Ton vous trouve éventés.
l'ogre
Certe La façon dont tu dissertes Mon enfant, me déconcerte.
LA PETITE FILLE
Tu peux tirer la langue. Rouler des yeux ardents, Siffler des mots stridents, Fermer tes doigts en cangue Et montrer ton dedans Tout éclatant de dents.
Sans que mon âme tangue.
l'ogre
Oui, dà ! petit vermicel !
Pucelette de missel !
Mais si j'étais susceptible Ici, sans poivre ni sel, Ma dent d'ogre universel
Te prouverait comestible.
Tu ris ?
LA PETITE FILLE
C'est irrésistible !
Ces temps-là sont révolus !
On nous claque jusqu'aux cloques ; On nous rosse jusqu'aux loques ; Mais on ne nous mange plus.
l'ogre
Sacrebleu ! Tu m'interloques !
Il me démange Que sur l'heure je te mange,
Bouffe et croque Pour cette impudence extrême.
Mais je me volerais moi-même, Et compromettrais un régal Futur qui sera sans égal.
Tu dois être exquise à la crème !
LA PETITE FILLE
Je saurai pour me venger Être un plat des plus infects Que tu ne pourras manger Qu'avec des gens peu sélect.
le hasquts dr carabab l'ogrb
Essaie, amour d'enfant, ange.
Je me plats à ton bagout.
LA PETITE FILLE
Tu me trouveras un goût Etrange.
Bon! demoiselle, à votre ais^
LA PETITE FILLE
Cet innomable rago&t Te pâmera sur ta chaise.
l'ogre Voilà qui m'excite. Opère.
Je t'expédierai, gros père.
Dans les environs du Père-
Lachaise.
l'ogre Je veux risquer l'aventure.
LA PETITE fille
Ma mixture
Sera pâteuse pâture, Dout tu auras tablature.
LOGRE
Soit, Jeunesse, nous verrons.
LA PETITE FILLE
Donc, rendez-vous aux marrons, Baron.
l'ogre
Dès demain. En attendant Mets-toi ces ronds macarons
Sous la dent.
Fais-toi, petite bougresse, Pour mon compte, de la graisse Et regagne le taudis
Où tu niches.
Chiche Qui s'en dédit.
(Elle sort)