PERSONNAGES
TERRIS, Roi.
DORRiD/v, sa fille.
1ZELKIR, jeune guerrier.
Terris
Alix temps archaïques. Dans un palais silencieux, une salle haute, tenturée et close. Toute la clarté venue de troncs en incendie dans la cheminée séculaire. Face tournée vers lefeu^ un vieil homme assis qui, peureusement, dHnstant en instant, se retourne. Car, derrière lui, dissimulée par une tenture, se cache sournoisement l'unique porte de la pièce.
TERRIS (chauffant son vieux corps transi).
Enfin les heures sont passées,
Onéreuses pour ces contrées,
Graves pour moi
Leur roi !
Les labours ont repris les champs de corps à corps
Et les pyramides de morts
Qui verdissaient sous la haine solaire.
L'univers est las de colère.
Après les éclats et fracas, c'est le silence
Plus effroyable ; et sur les peaux
Se soulèvent de lourds rubis de pestilence^
l84 TERRIS
Gemmes chues des plis des drapeaux
Que dispersent sur les yeux vifs et sur les lèvres
Les lèpres savamment orfèvres.
Je fus marqué. Llnvisible Doigt sur ma face
A dessiné des fleurs tragiques,
Des fleurs aux teintes violentes.
Mon visage a porté des ulcères, en fruits
D'épouvante.
Le soir aux heures non quiètes
Où Talarme exagère encor les solitudes,
Où Ton sent croître l'hostilité de la nuit,
Je l'ai vue et je l'ai flairée,
Impatiente et créancière,
La mécréante et la sorcière,
La vieille guetteuse des maîtres,
La Mort.
les mensonges de mes songes,
D'alors I
J'évoquais l'image des terres
En appétit, ouvrant des gueules
De mendiants à jeun et des yeux
Déjà propriétaires.
La glèbe enlplissait mes narines ;
Des blés miraculeux sortaient de ma poitrine i
Mes yeux étaient renés dans le pétale épars,
J'éclatais et je revivais de toutes parts ;
TERRIS l85
Et, dans le triomphal frisson de ces apothéoses, Mon pauvre cœur rythmait la cadence des choses, Mon pauvre cœur humain ne sonnant plus pour moi !
C'était là le spectacle issu de mes sommeils.
Mais un homme veillait,
Un médecin, une volonté.
De ses belles mains créatrices de salut
Il redressa l'arbre de ma santé,
Déjà courbe et craquant et bas sur le talus.
11 dispensa le baume et les blessures efficaces.
O mystère qui scandalise !
Pour mon corps qu'une nielle immonde fleurdelisé
Un être eut des yeux de pitié.
La ferveur de son amitié
Fit pieuses ses mains comme mains d'orphelines.
Il sut les secrets végétaux
Et l'âme obscufe des métaux
Et les sucs qui relèvent,
Mûris dans le silence attentif des forêts.
Il sut les savantes fissures
Par où s'évade le sang taré des blessures.
Mon front garde le souvenir de linges frais.
Régénéré de cicatrices, Influé de plantes tutrices,
Je revis, faible encore et pourtant fort d'espoirs^
l86 TERRIS
J'ai foi dans la douceur des soirs
Et des proches étés aux brises alisécs.
Les campagnes d'entour me seront élysées.
Je revis, cependant qu autour de moi, moquables,
Des vieux gagnent les lourds terreaux irrévocables.
{On entend un bruit de rafales.) Juronne, vent d'hiver, mauvais bougre en colère; J'ai foi. Tu peux sacrer, ensonnailler les routes ; J'ai foi. Près du feu des ancêtres Oïl rayonne la charité rouge des hêtres Je chauffe ma convalescence.
Je revis. Ma santé revient d'un long voyage : C'est un très vieil ami que j'hébergerai bien. Bientôt, pareil au gars que sa puberté saoule, A même la gourde de joie, A pleines mains, à lèvres pleines, A lèvres goulues au goulot, La panse saisie à mains pleines, A perdre haleine.
Je boirai.
{Il crache dans le feu,) Du sang ! Oh ! oh ! Mon sang ! Je ne cracherai plus. Il faut être avare du sang.
Le sang est précieux dont les veines sont ivres. Je veux garder mon sang total : le sang fait vivre. — Non. C'était un reflet des bûches Sur un crachat inoffensif \
(On frappe à la porte tenttirée.) C'est DoiTÎda, ma fille aux yeux méchants.
{Entre Dorrida,)
DORRIDA
Seriez-vous mieux, vieux père?
Oui, oui ! Je suis guéri, presque guéri, vois-tu.
Je fus un champ de guerre et convulsé de chocs ;
Mais j'entends le galop de Tarmée victorieuse.
Je me sens chevauché d'orgueils,
D'orgueils neufs, de désirs, de vouloirs. J'ai l'ivresse
De mon sang rénové qui vibre et sollicite
Et fermente en mon corps comme un vin d'allégresse.
Réjouis-toi. Je vis, je renais, je suscite.
La route encor sera l'enclume où les sabots
De mon cheval feront la distance sonore.
Ma puissance de vivre était à peine atteinte
Et proche est son réveil qui sera fabuleux.
DORRIDA
Ah!
Quoi ! c'est toute ta joie !
Nul hymne de bonheur ne visite tes lèvres !
Ton cœur ne tinte pas comme un métal féru !
l88 TERRIS
Tes yeux sont secs et veufs des rosées de tendresse ! Ah ? tu ne m'aimes pas — Tu te tais ?...
— Tu me hais !
DORRIDA
Que m'importe que vous viviez,
Vous qui, vive, me jetteriez, toute, aux viviers,
Vous qui pour réchauffer votre chair engourdie
Me placeriez parmi ces troncs en incendie !
Votre égoïsme monstrueux
Emplit ce palais comme un goitre.
Votre rage de vivre à jamais me dégoûte.
Qui donc vous retient? Moi, sans doute.
Mais craignez ! je suis dure et ne m'émouvrai point.
Vivez ; condensez bien votre âme en votre poing
Et crispez vos doigts gourds d'une étreinte assurée
A la rampe de la durée ;
Car si vous buttez et roulez,
Ce sera jusqu'au fond d'où nul n'est ressorti*
TERRIS (ai>ec véhémence).
Fille ignoble I
Je vivrai pour exaspérer ta colère
Et que ta haine s'exagère.
Malgré toi, contre toi, je vivrai.
Je sens en moi l'essor sacré.
Tout un monde de forces vierges me soulève;
Je vivrai pour te torturer de mon regard
Et sur toi le poser comme une main de fièvre,
Ces mains dont la chaleur accuse.
Je suis ton roi. Je commande encore. Va-t'en.
Tu subiras ma guérison
Et mon re verdissement.
Mais sache, fille au cœur de fiel,
Que mon œil, maître encor des lumières du ciel,
Peut luii*e durement en astre- volontaire,
En Astre-Roi.
(Il tousse violemment,)
DORRIDA
Vous avez tort. Les rois que les quintes secouent
Et dont la fièvre encraie les joues
Ont tort de menacer dans l'alerte des toux.
Plus fous encor, les misérables pères
Qui, lorsque leur vieillesse agonise aux repaires.
Ont osé défier la haine des enfants !
TERRIS {pris d'une angoisse soudaine).
Toute l'âme du feu saigne dans tes prunelles !
Dorrida, ces reflets d'horreur sont prophétiques.
Oserais-tu ? Jure ici que tu n'oseras pas,
Et que jamais, au corps sacré du père,
Ne se rencontreront tes deux mains de colère.
Tes mains tragiques et troublantes.
Pâles et vénéneuses plantes.
igo TERRIS
Jure et ne t'en va plus. J'af peup.
La porte ouTeii;e, tout dç isulte c^est le froid,
Le cQ|:*ridor, Talarme, Tombre, les échos
Qni p^iucHotont et qui complotent et qui trament.
i^^ peu<», Ne t'en va pas. Jure et reste m'amie.
DORRIDA
Adieu. La nuit qui vient plutôt vous soit amie.
{Elle sort et laisse ouverte la porte derrière le fauteuil de Terris, Le çieux roi grelotte douloureusement comme si un froid inouï venait d'envahir la salle, La porte se referme d'ellemêm£ à demi.)
TERRIS (seul).
(Il fait de violents efforts pour se soulever, aller fermer la porte, la verrouiller définitivement et mettre le chêne entre sa fille et lui. Mais sa faiblesse est telle qu'à chaque tentative il retombe sur son fauteuil, épuisé,)
La porte ouverte ! Oh ! la porte, restée ouverte ! Elle me tuera. Je le sais. Cela est sûr.
Je suis sa victime éternelle.
Elle va venir le long du mur, Doucement, le long du corridor.
A pas muets, à pas traîtres, à pas de mort.
Tout à l'heure, et son œil sera l'étoile verte,
La petite étoile mauvaise
Qui luit méchamment pour la perte
Des lourds vaisseaux au cœur rétif des océans.
— Dieux ! fermer cette porte et les verroux ! Le rouvre
Est loyal ; il peut protéger un royal
Hôte et défier qu'on le rouvre !
(Il se laisse tomber à terre et se met à ramper jusqu'à la porte ; mais incapable de se dresser, il reste immobile et stagne.)
Hélas ! mes forces dérisoires Crèvent ainsi que des baudruches.
Jamais je ne pourrai jusqu'aux verroux gardiens Hausser mon bras, ce bras qui fut sceptre et victoire. J'entends bûiller la porte tragique; Je suis perdu ; je sens la rigidité Imminente de tous mes membres sur les dalles. Mon âme est déjà morte et je traîne un cadavre. (Il se dresse brusquement dans un effort suprême, touche les verroux et retombe inerte.)
Je suis sauvé. Le vieux roi Terris est sauvé.
(// est repris d'un accès de toux terrible ; le froid le saisit. Il se rapproche du feu en rampant.)
19a TERRIS
Non ! sur le corridor où 1 onibre épaisse est glu, Sur le corridor qui sera chemin de mort, Non, je n'ai pas scellé la porte salvatrice, Ni les charnières protectrices Ni chevillé le rouvre fort...
C'est en moi que marche la mort.
{Il présente au feu qui flamboie ses deux mains amaigries.)
Feu, baigne ces deux fleurs de vie, agonisantes ! Feu, compagnon d'orgueil des soirs d'apothéoses, Avive tes soleils, ouvre toutes tes roses ; Lance un ultime éclat d'allégresse princière ; Sois généreux de toi ; prodigue à ma poussière La fervente dot de ta joie !
Vers mes yeux mats déjà de mort proche, rougeoie ! Feu royal comme moi, feu, prestige et miracle, Tes lueurs d'aube et d'or m'illuminent les temps. Je vais mourir : tes bruits grésillent de l'oracle... Soit ; mais ton reflet clair disperse du printemps. Les pays fabuleux luis en ton cœur m'exaltent ; Ce sont les vrais jardins d'Hesperus : j'y fais halte Et m'y délasse avant le grand départ et les Etapes sans repos, sans répits, sans relais.
(Silence. On entend un pas lourd dans le corridor.)
Voici. Le pas. On vient.
Un pas a dérangé l'ombre.
TERBIS 193
Un pas a fait tinter Tombre,
Tous les échos de toute Tombre.
Un pas a fait scandale sur les dalles
Du corridor qui dort.
On vient vers ma vie qu'on m'envie.
On vient m'arracher à ma vie.
Le pas augmente et croît et s'approche. Il est là...
Et la porte est restée ouverte... Ah ! Dorrida.
(Entre le Jeune guerrier Izelkir.)
TERRIS (accroupi devant le feu, se détournant).
Pitié !
Je suis bien le vieux que tu cherches, Qui t'envoya vers moi ? Je ne te connais point. D'où viens-tu? Ton visage étonne mes prunelles. Pitié, qui que tu sois ! Sais-tu vers qui tu viens, Porteur probable de détresses éternelles ?
Je suis le vieux Terris, mais un roi, mais un maître. Tu vas frapper un maître, un roi, le vieux Terris. N'as-tu point honte et de la tristesse en ton âme ? Quelle est cette besogne où t'assigne une femme ? Pour mouvoir ton lourd glaive et son effort d'acier, En crois-tu ses regards qui se croient justiciers ? O porteur de l'épée, insigne d'âme haute, Songe l'opprobre avant de consentir la faute ! Crains d'avilir l'éclair du fer
Au baptême onéreux de mon sang !
Crains ! Et si la vertn doit blasonner ta vie.
Rappelle-toi que nul ne citait sans envie
Ce vieux Terris que ta jeunesse outrage.
Toi qui portes le faix éblouissant des armes,
Arrête et sache bien quel je suis. Autrefois
Mon cheval a marché sur des têtes de rois.
J'ai rançonné leurs yeux de lourds trophées de larmes.
Les fronts les plus hautains ont battu de leur gloire
Les seuils de mes palais pour faster ma victoire.
Ose donc maintenant frapper ton maiti^e et roi.
Dis que tu es.
IZELKIR
Je suis Izelkir.
Que veux-tu ?
IZELKIR
Je veux clouer ton âme et sa vertu,
Ta chair royale
Conti'e ce mur banal d'un coup de poignard sûr.
Pourquoi ? qui donc t'envoie ?
IZELKIR
Ta fille.
C'est bien. Elle est très belle et jeune; tu la veux.
Il te faut le luxe bleu-noir de ses cheveux
Sans doute et, pour paiement du meurtre, tu tiendras
Toute sa chair captive aux fièvres de tes bras.
Sa bouche te sera salaire de tes hontes.
Sa bouche indispensable. Tu comptes
La posséder ; près des foyers incarnadins
Ou parmi Tâme des jardins,
Tu veux rétendre ainsi qu un mort que Ton soufflette,
Afin que sa beauté sous ton désir halète.
Dépêche alors, je supplierais en vain.
Quand ma voix serait triste à désoler les pierres,
Si l'éclat de sa chair calcine tes paupières,
Izelkir, frappe-moi, je supplierais en vain.
Mais sache au moins qu'elle te bafoue et te moque.
Quand tu rapporteras mon cœur comme une loque,
Lorsque tu reviendras vers elle triomphant
De quel triomphe ! , entends son rire faux d'enfant
Menteuse, qui se joue et s'amuse à sa jupe.
Ne te fie pas à son serment :
Elle est vile, elle est lâche et ment.
Tu n'approcheras pas sa chair
Môme avec une main rougie au cœur du père.
N'y compte pas. Offre mon vieux sang au vieux sol.
Jamais ses deux bras nus n'affraîchiront ton col.
1^6 TBRRIS
IZELKIR
C'est toi qui mens, vieillard, frénétique de vie
Et fanatique de durée :
Mais la ruse est grossière et la feinte dévie.
Ta mort est assurée.
Car je veux être et serai maître du trésor
De ses lèvres et de tous les cheveux sur le corps.
Près de ton cadavre immobile,
Je m'enorgueillirai de cette chair nubile.
Pleure si te défaut la vertu de mourir,
Mais des larmes sans tain, merveilleusement vaines.
TERRIS (lentement).
Nul cri n'avilira mes lèvres souveraines.
Mon âme étant des âmes reines,
Je te regarderai de prunelles sereines.
Tu peux frapper ; je me résigne au mauvais sort.
Mon cœur soudain fleuri des lis noirs de la mort,
S'e'nchante enfin de ces bonnes fleurs parfumées
Qui gardent le repos dans leurs conques fermées.
Douce est la mort qui nous libère du penser ;
Or le prix dont tu veux te voir récompenser
N'est pas de ceux qu'il sied dédaigner. Imbécile !
Fais vite au moins. C'est si facile I
IZELKIR
Que dis-tu ?
Je te dis de frapper et partir ; Cours annoncer que Terris fut martyr, Que sa tête, en îlot ridicule, surnage Dans la mare sanglante et classique. Je gage. Bon Izelkir, qu'alors tu comprendras pourquoi Quand tu m'assassinais mes yeux riaient de toi.
IZELKIR
Alors explique.
Non, J'ai dit.
IZELKIR
Roi, je te prie.
N'est-ce donc point encor l'heure de la tuerie ? Qu'attends-tu ?
IZELKIR
Dorrida se moquerait ? Tu dis Qu'après ta mort elle me chassera Comme un esclave ?
Je le dis.
IZELKIR
Je le saurai. Vieillard, j'ai besoin de savoir
Si la fille royale osa jouer mon ànie.
Je vais user d'un artifice et je saurai.
Il faut que Dorrida s avoue.
Je vais aller quérir le butin de sa joue,
p]xiger que ton sang soit soldé sur Tinstant.
Si ta fille est félonne et mauvaise et menteuse
La mort ne sera pas ce soir entremetteuse.
Tu vivras ; mieux encor, ô roi ! contre sa haine
Je défendrai ta sénilité souveraine.
Mais si tu m'as menti, prends garde; je m'assure
Qu'il suffira pour toi d'une seule blessure.
Mon épée hésitante aura des coups concis
Et nul de ses éclats ne sera indécis.
Tu n'auras reculé ton heure que d'une heure...
On vient.
Oui, oui, ne reconnais-tu pas Le glas décisif de son pas ?
IZELKIR
A terre, vieux. Couche ton corps sous ce manteau
Que laboure le soc suprême du couteau ;
Et pour purifier mon épée écarlate
Je la confie au feu lustral
En qui les puretés éternelles éclatent.
{Terris s'étend sur le sol, Izelkir le recouvre de son manteau où il plante son poignard. Pais il s'approche du fcyyer et présente la pointe de son épée qu'il regarde lentement rougir.
Dorrida entre sourdement, s'approche d' Izelkir, lui touche l'épaule,)
DORRIDA
C'est fait?
IZELKIR
Regardez.
DORRIDA
Inutile, Qu'attendons-nous ici ?
IZELKIR
Que mon épée soit blanche,
Blanche de par le feu lustral qui purifie !
Un crime l'a mouillée et souillée et rouillée.
Il faut qu'un feu royal la torde et la reforge
Pour qu'à mes doigts virils, elle puisse en lumière
Fleurir encor comme une tige de clarté.
DORRIDA
C'est bien. Qu'a dit le vieux ?
IZELKIR
Epargnez, épargnez !
Mon ânic est douloureuse et triste. Vous poignez Un cœur récent au sacrilège.
DORRiDA (railleuse).
N*étais-tu pas épris d'une fille de roi ?
Ta faiblesse après l'attentat te signe et jauge. Les filles qu'il te faut s'en vont cueillir la sauge, Le trèfie noir et la mandragore aux forêts :
Ce sont des simples cherchant les simples !
IZELKIR
Après ?
DORRIDA {véhémente).
Après ? Ai-je un cœur qui se livre
A qui regrette et voudrait avoir reculé ?
Il fallait revenir vers moi, saoul de sang, ivre
Kt peut être... Va-t'en ; tu as mal calculé.
Dorrida n'ira point butter contre ta couche.
Ses lèvres récusent ta bouche.
Tes bras ne seront point l'alarme de son corps.
Va- t'en. Tes yeux lui sont d'insuffisants décors.
Vassal, tu t'es mépris. Seul un vainqueur de villes,
Un conquérant avec le parfum des victoires
Et les sonnailles de la gloire
Parmi des escortes serviles
Pourra poser sa main sur mon corps, m'être roi.
IZELKIR
Tu veux railler ?
DORRIDA
Je ne crois pas.
IZELKIR
Ainsi tu mentais donc, Dorrida ; tu mentais.
Il fallait un bourreau ; je t'aimais, tu me pris.
Tu riais et te promettais.
La besogne valait un tel prix.
Tu le refuses, soit. J'étais un gas robuste ;
Je pouvais frapper dru ; tu me choisis ; c'est juste.
Mes muscles te devaient cette preuve d'amour.
Aujourd'hui la tâche est finie et tu me chasses.
C'est juste. C'est si juste, ô femme, que j'atteste
Ici tous les Dieux, que je hais
Ton cœur méprisable et mauvais,
Que je me révolte et me fais
Ce conquérant vainqueur de villes
Qu'attendent tes baisers serviles.
Défends-toi ; tu seras ma proie.
Sous les fouets et sous les courroies,
Reine-Esclave, chair entaillée.
Tu marcheras morne et raillée
De tes anciens serfs qui riront
Et malement injurieront,
20â TERRIS
Fervents d'intégrales revanches,
La misère de tes chairs blanches.
Nous sommes seuls près du cadavre impur
De Terris; nous sommes complices; ce vieux mur
Sonne encoreontre toi de ses haines dernières.
En cette détestable tanière
Je suis ton maître. Tu vas obéir. Voici
Qu'il se dresse, le héros !
La destinée que tu convoites et jalouses
Eclôt.
Je suis le conquérant ; je te prends et t'épouse.
DORRIDA
Tu m'auras morte donc et le corps déchiré.
IZELKIR
Il n'importe ! Vivante ou morte, je t'aurai.
DORRIDA
Garde-toi : La fureur agonisante est forte.
IZELKIR
N'importe, puisque je t'aurai, vivante ou morte.
DORRIDA
(Saisissant le couteau qu'Izelkir a planté dans le manteau qui recouvre Terris.)
TERRIS 2o3
Ce couteau qui frappa mon père pourrait bien S enflammer de ton sang avant de luire au mien.
• izELKiR (leçant Vépée dont la pointe est incandescente).
Voyons donc !
DORRIDA
O chevalier de trahison, Qui pour lutter contre une femme Que protège mal une lame S'abrite derrière un tison.
(L'épée la touche. Elle tombe,) Terris ! Terris ! rouvre les yeux !
Elargis leurs orbes joyeux.
Ton meurtrier te venge !
(Terris se découvre , rejette le manteau
et se soulève péniblement ; il parvient
à s'agenouiller.)
Vivant ! Tu mentais donc aussi !
Ah ! la femme est maudite en qui l'on n'a plus foi !
Tuez-moi donc ; je suis l'ennemie ; tuez-moi
Si vous vous concertez contre moi.
Si vous vous défiez, il est temps que je meure !
Voici vraiment sonner mon heure !
Et tu mourras ; ta vie était plus qu'un opprobre.
Sous les ciels fastueux comme sous les ciels sobres, A rOrient, à TOccident, parmi les ères Graves qui tôt viendront, Les dures filles périront
Dont les âmes de sang saignèrent sur leurs pères. Tu vas mourir et tu vas mourir de ma main.
Un fils nouveau m'est né qui sera roi demain. Je l'adopte et lui lègue avec tous mes domaines Le poids de mon vouloir aux destinées humaines. Toi, tu vas expier par le fer et le feu.
{Il présente de nouveau Vépée à la flamme.)
O feu, chauffe Fefl'roi de la lame hautaine ! Elle va se souiller d'un sang vil, du sang lourd D'un être de mensonge et d'orgueil sans amour, Fer, sois le pur rosier des roses de ma haine ! Près de toi, resteront, seuls pour te susciter Des hommes douloureux dignes de te porter Mais tristes à jamais des besognes de sang Où leur cœur contraignit ton rire éblouissant. Pardonnez, fer loyal et feu mystérieux, Que vos complicités en mort s'appesantissent Sur cet être de mal, sur l'être injurieux !
Car vos clartés sont ouvrières de justice !