‹ Le marquis de CarabasChapitre 38 sur 44 · FANTAISIE DRAMATIQUE POUR OMBRES CHINOISES, JAPONAISES OU COREENNES · texte numérisé non relu

FANTAISIE DRAMATIQUE POUR OMBRES CHINOISES, JAPONAISES OU COREENNES

A Octale Mirbeau.

Le Sommeil dominical

l'imprésario bonimente :

Mesdames et Messieurs,

Voici du taillis, du fourré, du buisson et puis voici un individu long, très long, allongé peutêtre, qui sait? par les tiraillements de V existence, qui dort comme un bienheureux, c'est-àdire comme seuls les malheureux savent dormir — quand ils dorment. Dommage tout de même qu'il ait le somme aussi sonore et vocalise du nez. Ce ne peut être quun poète pour rythmer ainsijusquà ses repos et scander ses rêves de la sorte.

En effet, ô hasard, 6 souplesse de la transition, 6 subtiles prémisses du dramaturge, Vindividu ainsi chu et de tout son long vautré dans V herbe, est un poète qui meudonne ou chavillise un dimanche. Il profite de sa liberté pour rattraper son déficit hebdomadaire d'oxygène ; car, poète à ses heures, il est bureaucrate à ses Jours et — à la Guerre ou aux Finances, ce moins que ce ne soit aux Cultes — Guerre qu'il

ne guerroiera jamais. Finances quil ne palpera jamais. Cultes qu'il ne cultivera jamais, pour son personnel compte — il burelle, de g à 6, sans autre trèçe que la dominicale, des choses inexorablement bureaucratiques. En attendant qu'en ce bois, car le décor est sjyhestre en même temps qu'estival, vienne le rejoindre sa jeune amie Rayon de Lune, qui pour Vinstant, en matinée, lève, quarte, sa jambe droite, au Moulin-Rouge, dans une équipe chorégraphique et fait concourir le quillon de son petit pied à la formation d'un faisceau crural — en attendant, dis je. Mesdames et Messieurs, que vienne cette jeune et gente et obligeante personne, dont il est le gigolo, le rejoindre, ce poète ronfle son sommeil, petit de la terre. Et comme il a Vimagi^ nation très verveuse, mousseuse et quasiment champanisée, il se j^aconte, au long de cette ronflée un tas d'histoires plus ou moins personnelles au défié de quoi nous allons indiscrètement vous faire assister.

Sachez donc, dames et sieurs, que les différents tableaux que s'apprêtent à former, pour distraire vos loisirs, nos ombres chinoises, japonaises ou coréennes, sont des successions d'images sans aucune espèce de réalité — des planches cérébrales — les visions somnolées de ce poète

étendu sur Vherbe ou, s'il vous plait, le déroulement kaléidoscopique des rêves susceptibles de hanter la cervelle d'un bureaucrate poète, à Meudon ou à Ghaville, au cours d'un sommeil dominical.

(L'imprésario sourit d'un air satisfait.)

(Musique de scène.)

le

3t0 LE SOMMEIL DOMINICAL

L'iMPRESÀRio : Rêçe bien ordonné commence par soUmême; notre poète ^ dont les rêves excellent d'ordonnance, s'évoque donc soi-même, tel qu'on le peut voir, six jours durant, à la Guerre, aux Finances ou aux Cultes, les bras manchonnés de lustrine prophylactique.

l'image que le POETE A DE LUI-MÊME parle :

Je suis moi, moi qui me promène Dans le square de mon cerveau.

Holà ! que vivre me surmène !

Ce n'est pas gai d'être un cerveau

Qui vaut Bans conteste, ni métaphore

Mieux que ne vaut A peu près tout ce qui phosphore Aux boîtes crâniennes humaines !

Pas gai, pas gai !

Encor qu'il soit distingué D'être même un fatigué Cerveau.

Je suis sur un bureau le monsieur qui burine Et qui, rare de lustre, est fréquent de lustrine. Tristesse de la vitre en mal d'être vitrine ! Ah ! nos d'autrefois

Autres fois !

Ah! les jeûnes.

Des temps où nous étions jeunes !

Ah ! tous les livres que nous lûmes Et les rêves que nous élûmes

Alors Que nous préférions Laure à l'or.

Epoque épique où nous valûmes !

Depuis, depuis, Les tristes Vérités ont giclé de leurs puits Et les dossiers m'ont dégoûté de mes volumes ; Et l'ennui m'est venu des plumes Qu'elles tiennent du fer ou procèdent de l'oie. Leurs becs ont lacéré, prométhéen, mon foie Et déchiré toutes les joies, Virevoltant en volutes, O Muses, par qui vous me plûtes !

Flûtes, flûte !

Le sol est triste et dolent l'ut !

Où sont les lieds et les cantates?

O mémoires !

O grimoires !

Sous qui succombent les armoires, Combien, combien vous me coûtâtes !

Ah ! s'il ne fallait pas se nourrir de patates !

£t me voilà grattcur de papiers officiels, Quand il rit des taillis et quand il luit des ciels Où le printemps s*ébat avec des airs d'esclandres, Quand gaminent des vents jolis, des brises tendîmes Et que tous les ruisseaux s'arabesquent en des méandres,

Zut ! ah ! que zut !

Le sol est triste et dolent Tut !

(Il rentre dans ses lobes.)

LE SOMMEIL DOMINICAL 2l3

PLANCHE N' a

L'imprésario : Tout naturellement^ sa tristesse se concrétise sous Vaspect éminemment désagréable du dernier huissier qui le saisit, vendit et dé gîta.

l'huissier prononce :

(avec un mépris indicible.)

Imbécile !

Tricher, voler, est si facile !

Rester honnête à la Brutus

Est si fossile !

Il s'évertue à des vertus

Moisies Et, non moins que périmées,

Démodées, Ce gigogneur de poésies, De choses plus ou moins rimées, Sonnées, balladées, odées !

Ah! Dieu! qu'il est peu dans le train!

Qu'il retarde ! qu'il est nigaud !

Que n'exalte-t-il en quatrains Vos saveurs, savons du Congo !

Il s'en tirerait tout de go, Et s'éviterait l'embargo.

Mis sur, à l'instar des Ménippes,

3l4 LE SOMMEIL DOMINICAL

Ses plus qa*arachnéeniies nippes !

Mais non ! monsieur a du principe Et la fait à la dignité

En vérité !

A nous, les lois du municipe !

Ménageons-lui donc un sort Saur!

(Pour faire plaisir à la rime, il sort.)

LE SOMMEIL DOMINICAL ai5

PIANCHE N- 3

L'imprésario : Un contraste archang^liquement simple entre cette personne abhorrée et une qui serait aimable fait issir de la cellule nerçeuse où elle se tapissait, l'image séduisante de la chorégraphique Raj-on de Lune,

l'image de rayon de lune déclare :

Il fait meilleur à Meudon Mêm' que rue Gambon !

Ah ! mon fils, qu il fait bon donc !

Ah! mon fils, qu'il fait donc bon

J'aim' les chos' qui sent't bon Et j'aim' pas les chos' qui s'fanent.

Ni les gens qu'ont du souci !

J'aim' aussi Monter sur les ânes A Montmorency !

(Elle désigne le poète endormi.) Le petit dadais fait dodo !

Ah! il est joliment fade !

Il a bon dos Le grand dadais !

Il s'imagine que je l'aime !

Poème ! Eternel poème !

ai6 LE SOMMEIL DOMINICAL

Qui j'aime?

D'abord les gâteaux à la crème,

Et puis il faut que je m'amuse.

Là, savez- vous quelle est ma muse,

Pour lors, depuis la mi-carême?

Il n'est pas moutardier papal !

Il ne porte pas le Saint-Chrême !

C'est un garde municipal !

Moustachu, d'aspect principal !

Il a l'air si piquet, si pal

Que de suite j'en fus camuse !

Ah ! l'amour de municipal !

Il est charmant et de service au Moulin-Rouge ! Il rappelle, oh! en mieux, Patykarus larko!

Ah! Dieux! ne jamais voir shakoer son shako Sur un mont qui n'étant plus martre, serait rouge !

(Désignant le poète.)

Comme il a chaud ! il faut que je l'éventé un peu! Il est jaloux ainsi qu'un tigre du Bengale.

Est-il bête ! non, mais ! est-il bête ! gi*and Dieu ! L'un n'empêche pas l'autre à nos cœurs en fringale !

Il n'est fidèle que frugale !

Le brelan est un très beau jeu !

Et puis la jalousie est une étrange gale !

LE SOMMEIL DOMINICAL ùlj

L'imprésario : La Jalousie du tlornieur /(^it des siennes. Il s'évoque comme rival son propre chef de bureau ; simple prétexte sans doute aie détester davantage.

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