PROLOGUE
Le plus beau moment pour voir la Bretagne est le mois de septembre : l'automne commence; les ormeaux au feuillage velouté, les chênes et les hêtres prennent des teintes plus sombres, et leurs feuilles se nuancent de belles couleurs jaunes et rouges; les fougères sèches se mêlent aux ajoncs toujours en fleurs , et, vers la lin du jour, les grands arbres des montagnes se baignent dans des lointains violets, d'un eflet charmant.
De loin en loin, des deux côlès de la route, on trouve quelques masures en terre, blanchies à la chaux, avec leurs toits de mousse, des hangars de paille, çà et la des paysans trapus , aux membres noueux , aux traits rudes , coiffés de bonnets rouges , vêtus de peaux de chèvres, ou de sarreaux de toile, et les jambes serrées dans des gamaches de toile, boutonnées jusqu'au genou, — poussant devant eux une maigre haridelle mal peignée qui broute au passage quelques touffes d'herbe ou les ronces du fossé.
Plus loin, des enfants en guenilles, jouant avtcles poules et les chiens de la basse-cour; ou des femmes filant la quenouille et faisant paître leurs vaches dans la rigole du grand chemin.
Vers la fin de septembre, deux voyageurs, dont l'un écrit ces lignes, avaient entrepris une tournée en Bretagne. Tous deux fouillant le passé et cherchant dans les châteaux en ruines des enseignements pour l'avenir.
Notre récolte s'était bornée d'abord à quelques croq Ùs de clochers à jour, de dolmens et de menhirs, à dos dessins de costumes riches et variés et d'un effet très-pittoresque.
Au point du jour, la diligence s'arrêta à Vitré.
Vitré est peut-être la ville de France qui a le mieux conservé sa physionomie du moyen-âge. Elle a toujours ses vieux porches en bois, à colonnes à peine dégrossies enjolivées de sculptures ébauchées. Ses maisons d'ardoises avec pignon sur rue, ses fenêtres étroites et bizarrement percées, suivant les caprices où les besoins des nouveaux propriétaires, ses rues longues, étroites, mal pavées, et ses lourdes portes chargées d'inscriptions bibliques.
Vitré est la ville des Rohan et des La Trémouille, le berceau de la réforme en Bretagne. Cette grosse tour qui dffend le pont-levis converti en rue est la tour de M"»^ de Sévigné.
Son château des Rochers existe encore à deux heues de là dans les terres, à peu près comme elle l'a décrit dans ses lettres.
Nous avions gardé du caquetage spirituel de cette illustre personne, un souvenir assez agréable pour lui devoir une visite de poUtesse mêlée d'un sentiment de curiosité.
En sortant de la ville, à droite , sur le bord du chemin vicinal qui mène de Vitré au château des Rochers, nous lûmes sur l'enseigne d'un cabaret le nom de Jea.n le Chouan.
11 serait assez curieux, dit le savant d'entre nous, de retrouver là un descendant de ces tiers gars, qui ont remué la Bretagne pendant vingt-cinq ans , donné la main aux Vendéens, résisté à Hoche, et que Napoléon seul a pu dompter en les incorporant dans l'armée d'Italie.
Nous entrons.
Un petit homme maigre et pâle, avec deux yeux gris et une barbe noire nous servit du cidre et des œufs durs.
— C'est vous qui vous appelez Jean le Chouan? demanda l'un de nous.
— A votre service, Monsieur, répondit Jean.
— Ne serait-ce pas quelqu'un de votre famille qui aurait donné son nom à la guerre des Chouans?
— C'est mon père, Monsieur, dit le paysan en se dressant avec un mouvement d'orgueil.
— Alors, nous sommes dans le véritable nid de la chouannerie?
— Pas tout à fait, dit-il; la chouannerie a commencé dans le château de la Rouerie, à Saint-Ouen, mais ce fut dans les forêts de Vitré, de Rennes et de Fougères que se firent les premiers rassemblements. Le quartier-général était à deux lieues d'ici, au château d'Épinay, dans le village de Champeaux, qui appartenait à M. le marquis de FayoUe, dont vous avez peutêtre entendu parler.
— Oh! dit l'un de nous avec un mouvement d'épaules, je crois qu'on a beaucoup exagéré l'importance politique de la chouannerie! Les Chouans ne fureni que des héros de broussailles, des brigands en sabots et des assassins fanatisés par des prêtres mécontents !
— Ne vous y trompez pas, dit l'autre, qui avait la prétention de généraliser toutes les questions,— ce qu'il nppelait voir les choses de haut, — la chouannerie, comme la guerre de la Vendée, fut une résistance plutôt religieuse que politique, et, pour bien comprendre
les causes et Tesprit de cette lutte de vingt-cinq années, il est nécessaire de jeter un coup-d'œil sur l'étaî politique et moral de la France avant 1789.
Il est clair que, des deux voyageurs, c'est le savant qui, dans ce qui va suivre, s'est livré à de certaines considérations historiques que l'autre, - le simple rêveur, si vous voulez, — n'a pu que résumer en substance.
n semble, selon l'opinion vulgairement répandue, que la noblesse française ait toujours été solidaire des empiétements de la monarchie. C'est une grave erreur. Aucun historien ne se refuse aujourd'hui à constater la lutte incessante des nobles de province contre les rois et les ministres qui cherchaient à établir le pouvoir absolu sur la ruine des franchises locales.
En même temps il n'est pas douteux que la noblesse défendît souvent ses privilèges personnels plutôt que l'indépendance des populations.
Les grandes idées, les grands dévoûments et les beaux caractères allaient s'amoindrissant depuis la féodalité. Après la Ligue, après la Fronde, la résistance de la noblesse prend une teinte purement religieuse; les plus dignes d'entre les opposants se font tuer ou chasser du royaume. La révocation de l'édit de Nantes emporte à l'étranger les derniers représentants de l'indépendance nobiliaire.
A dater de cette époque la noblesse de province était entièrement domptée. Ce qui en restait ne se composait plus que de familles pauvres ou décapitées de leurs branches les plus illustres, menant à peu près la vie des paysans ou s'enfermant au sein des vieux châteaux dans un isolement sauvage; quelques-unes même se livraient à l'industrie et au commerce maritime, qui leur of-
fraient une indépendance relative et des ressources dont elles n'avaient pas à rougir.
Quant à la noblesse de cour, son orgueil et son faste suffisaient bien à représenter l'autre dans les parades et les cérémonies, - comme un bel acteur représente un héros. — Les cadets jaloux de leurs aines, les bourgeois anoblis et les aventuriers élevés par l'intrigue brillaient d'un éclat douteux et passager, traînant dans les antichambres de grands noms , la plupart usurpés ou flétris. Que dire même des parlements, jésuites en robes rouges, crevant d'orgueil, hérissés de latin et empâtés d'érudition, préparant tout doucement sous le masque du bien public un gouvernement aristocratique qui leur attribuât tous les pouvoirs et mît en leurs mains les finances de la nation?
Toute la magistrature formait une opposition compacte et hargneuse , jalouse de ses prérogatives, se tenant par la main et ne négligeant pas toutefois les occasions de se donner une certaine popularité auprès de la bourgeoisie.
Ainsi, lors de l'édit de 1770, qui supprime les parlements, toutes les cours de France, la chambre des Comptes, la Gourdes Aides, les bailliages et présidiaux, inondent la France de leurs réclamations, remontrances, mémoires, lettres, arrêts, arrêtés et protestations.
Alors, de guerre lasse, Louis XVI convoque les états généraux, « comme seul remède aux maux qui affligeaient la France. »
L'État avait un ennemi non moins dangereux dans ie clergé; dans ce corps, qui venait dire au roi : « Nous possédons la moitié de vos domaines, la moitié de vos linances. »
En effet, d'après l'état des biens fournis lors de son assemblée de 1665, le clergé possédait, lui seul, la moitié du royaume.
Et que payait à l'État ce corps si prodigieusement riche?
Rien!
Il s'était, de droit divin, exempté de la capitation et du vingtième; c'était un caspécialement prévu dans les livres saints; seulement le haut clergé voulait bien, par excès de générosité, se taxer lui-même et offrir une fois seulement au monarque reconnaissant, une sorte d'aumône que l'on appelait don gratuit, ou de joyeux avènement .
A ces calamités publiques, il faut encore ajouter la grande famille des privilégiés, de qui les biens étaient exempts d'impôts, et dont le peuple s'épuisait à engraisser l'orgueilleuse nullité.
C'étaient : les officiers de la maison du roi, des enfants de France, des princes du sang.
Les îlinistres d'État, leurs commis, secrétaires, maîtresses, laquais et protégés.
Les Ordres de chevalerie du Saint-Esprit, de Malte, de Saint-Louis, de Saint-Lazare, etc.
Toute la noblesse, depuis les princes du sang, les ducs et pairs, jusqu'au fils du laquais qui avait de quoi acheter le titre d'écuyer, de marquis, de comte, ou l'audace de s'en parer.
Les officiers de robe des parlements, cours souveraines, présidiaux, bailliages, élections, trésoriers, secrétaires du roi.
Les intendants des provinces, les receveurs des tailles, les officiers des eaux et forêts, des gabelles, etc.
Les gouverneurs, lieutenants-généraux, majors des places-fortes, la maréchaussée, les lieutenants du roi.
Les maires, syndics des villes, échevins, jurats, leurs lieutenants et archers.
Les fermiers et sous -fermiers des trois ordres du clergé.
Toutes les terres nobles ....
Enfin, il faut citer encore, d'après le cardinal de Fleury, les exempts par industrie et par manège. Celle classe, disait- il, est la plus nombreuse et la plus nuisi-
ble à la prospérité de la chose publique : ce sont ceux qui écartent d'eux le poids des impôts, par des présents corrupteurs, par le crédit de leurs parents, de leurs protecteurs ou par les femmes... Le nombre de ces gens-là est infini...
A ces charges accablantes, ajoutez la morgue des privilégiés et l'impunité assurée à certaines classes, et vous comprendrez quel était Fétat moral et politique de la France avant 17S9. Et si, plus tard, vous voyez le peuple se livrer à des excès, commettre des fautes, abuser de sa liberté, pardonnez-lui, car il a souffert pendant quatorze cents ans ! !...
Nous nous arrêtâmes quelques jours à Vitré.
L'histoire qui va suivre s'est passée dans les environs. Le fils de Jean le Chouan nous Ta racontée en partie ; plusieurs personnes du pays y ont ajouté des détails, dont notre mémoire a profité.
Vers la fin du mois de juin de l'année 1770, la comtesse de Maurepas, couchée sur une chaise longue, lisait, à moitié endormie, un roman de l'abbé Prévost.
La pendule marquait neuf heures du soir.
Le feu se mourait dans la cheminée : deux flambeaux de cuivre éclairaient faiblement l'une des salles du château d'Épinay, laissant perdus dans l'ombre les portraits de famille, les meubles et les lambris peints en grisaille.
La comtesse était une petite femme de vingt ans à peine, blanche et rose, avec de beaux cheveux bruns sans poudre, frêle et mince comme un enfant.
De temps en temps, ses grands yeux bleus se fermaient à demi, noyés dans le sommeil, se levaient vers l'aiguille de la pendule et retombaient fatigués sur les pages du roman.
En cet instant, la comtesse arrachée à sa rêverie tressaillit. M. le comte de Maurepas entra brusquement, en jetant de côté son feutre et son manteau trempés de pluie.
Puis, s'approchant de sa femme^ et prenant ses petites mains blanches et grasses dans une de ses larges mains rougeaudes et hâlées, il déposa sur son front un baiseï' conjugal.
— Est-ce que tu t'ennuies? dit-il en détachant ses grandes guêtres boueuses et les jetant à un domestique.
La jeune femme répondit à cette interrogation par un mouvement de tète et d'épaule qui pouvait se îraduire ainsi :
— Passablement.
Une belle comtesse, qui s'ennuie à vingt ans et qui fait un pareil accueil à son mari rentrant après une journée de fatigue, ne ressemble guère à ces châtelaines du moyen-âge qui allaient attendre sur le perron de leur château, le retour du seigneur et maître. Mais aussi, à cette époque, un comte n'eût pas tutoyé bourgeoisement sa noble compagne, comme vient de le faire M. de Maurepas.
Disons-donc quelques mots de sa position et de son caractère.
Ce seigneur, après avoir hérité, par la mort d'un de ses oncles, — du château d'Épinay, qui le rendait propriétaire de tout le village de Ghampeaux, avait épousé mademoiselle Hélène de Verrières, élevée à Rennes au couvent de Saint-George, où l'on ne recevait que des demoiselles nobles.
M. le comte de Maurepas résumait assez bien le type du gentilhomme breton.
D'une taille au-dessus de la moyenne, vigoureusement charpenté, le teint coloré, il avait le verbe hau^, la parole brève, et les gestes violents.
Au printemps, il faisait quelques excursions dans les villes voisines, à Rennes, Vitré, La Guerche et Fougère, et visitait ses amis du Morbihan ou de l'Anjou. —
C'était sa mauvaise saison. Pendant six mois de Tannée il passait ses journées à chasser, ses soirées à boire et ses nuits à dormir.
C'était, du reste, un excellent homme ; emporté parfois, mais affable, bon et obligeant, quand on ne le contrariait pas. — Mais, qui donc eût osé n'être pas de son avis dans tout le village de Champeaux ?
Ce genre de vie amusait médiocrement la comtesse, et le plus souvent, quand M. le comte, son mari, tablait avec ses amis, — < du soir jusqu'au matin, chantant joyeusement des cantiques à boire, -- elle s'enfermait seule dans sa chambre, et s'ennuyait à mourir en lisant des livres de piété. Quant au roman de Tabbé Prévôt, c'était sur le nom de l'auteur qu'elle l'avait ouvert. En Bretagne, alors, on ne se méfiait pas encore des abbés.
Quant il eut largement soupe, M. le comte s'étendit devant un grand feu.
— Hélène, dit-il en laissant tomber lentement ses confidences, comme un homme bien sûr de produire un grand effet,— j'ai une proposition à te faire, mais je ne sais pas trop si elle te conviendra.
— Laquelle ? demanda la comtesse.
— Est-ce que tu n'aurais pas envie de voir Paris ? La jeune femme fit un mouvement de surprise
comme une personne assoupie — éveillée brusquement par une trop vive clarté.
Paris 1 c'était le Ciel... mieux que cela, — c'était Versailles! c'était la Cour avec ses fêtes éblouissantes comme des rêves, ~ le roi avec tous les prestiges de la royauté absolue, — tous les grands noms de la France, le luxe féerique des pierreries, des toilettes et des équipages.
En un mot, c'était pour elle le soleil se levant tout-àcoup brillant et radieux au milieu de la nuit...
— Mais, reprit le comte , jouissant de son étonnement, c'est un voyage de quinze jours au moins, long
. et ennuyeux ; les chemins sont mauvais, et les auberges trir^tes le long de la route... Qu'en dis-tu ?
— D'abord, avez-vous rinlention sérieuse de faire ce voyage? hasarda timidement la jeune femme, qui craignait de se livrer trop tôt au plaisir.
— Très -sérieuse, dit le comte ; j'ai été chargé d'une mission par les gentilshommes des environs. Il est vrai de dire que le sort est tombé sur moi : je dois aller porter à Paris des remontrances au sujet de nos privilèges, attaqués sans relâche par le ministère... Cela se rattache un peu à l'affaire du duc d'Aiguillon; mais lu n'y comprendrais rien... Maintenant, voyons, décide-toi à m'accompagner ou à rester ici.
'— » Je ne voudrais pas vous laisser partir seul , mon ami. Et quand comptez-vous partir?
— Dans trois jours, au plus tard.
Hélène ne dormit pas de toute la nuit : elle avait peur de rêver. Puis, le lendemain matin, quand elle vit que ce projet était bien sérieusement arrêté dans la tête bretonne de son mari , elle s'abandonna à tous les transports, à tous les délices de sa joie d'enfant.
Le temps parut bien long.... Les préparatifs du voyage furent faits avec les soins les plus minutieux; les étapes calculées. Les époux n'étaient pas bien fixés sur la longueur du séjour qu'ils se promettaient de faire à Paris ; mais il fut décidé, qu'en attendant une installation plus convenable à leur rang et à leur fortune, ils descendraient provisoirement , et pour quelques jours seulement, dans la rue de l'Echelle , à l'hôtel du Gai) larbois.
A quelques jours de là, une lourde chaise de poste^ traînée par quatre vigoureux chevaux, s'arrêtait dans \ rue de l'Echelle, en face le guichet des Tuileries.
Le lendemain matin , M. de Maurepas sortit pour s'acquitter avant tout de sa mission. La comtesse , encore fatiguée des secousses de la voiture, devait attendre
son retour pour visiter avec lui la ville. Une fois Ténorme cahier des doléances de sa province remis à qui de droit, le comte se faisait lui-même une fête d'accompagner sa femme dans les rues et les promenades, et de la présenter dans quelques maisons.
La comtesse attendit avec impatience, pendant toute la journée, puis jusqu'au lendemain matin, dans les plus vives inquiétudes.
Un billet . alors seulement, vint lui apprendre que son mari était enfermé à la Bastille.
Se désoler outre mesure, c'est çans doute ce qu'elle fit d'abord; mais c'était une femme de tête, et elle comprit que son devoir était surtout de solliciter l'élargissement de son mari.
Pour cela, il fallait voir du monde, et la comtesse ne connaissait personne à Paris. Son mari, homme assez taciturne d'ordinaire, comme nous l'avons dit, lui avait seulement cité quelques noms, parmi lesquels elle avait retenu celui de la baronne de Penguern, cousine des Maurepas. Elle se hâta d'écrire à la baronne, qui accourut et lui offrit un logement dans son hôtel de la rue Saint-Dominique pendant tout le temps que pourrait durer la détention du comte de Maurepas. Une jeune femme ne pouvait pas loger seule dans un hôtel meublé : la comtesse accepta avec reconnaissance. C'était en eiïet le parti le plus convenable à prendre dans la circonstance. •
Entre l'existence solitaire qu'avait menée la comtesse depuis deux ans que durait son mariage et les splen- Gcurs de la vie qu'on menait k Thôtel d'une grande dame de la noblesse parisienne, il y avait un étrange contraste.
xM'^^ de Maurepas, dans sa situation particulière, ne pouvait paraître dans les fêles et les dîners d'apparat; mais elle ne put refuser de voir la société intime do la marquise.
Parmi les visiteurs les plus assidus, on remarquait
un jeune gentilhomme de la province de Bretagne, parent éloigné de M™« de Pengaerii, très-élégant de formes, de manières irréprochables, qui devait plus tard jouer un rôle important dans la guerre des Chouans. Voici le portrait que nous en a fait une personne de Vitré, qui l'avait particulièrement connu dans des circonslances que nous raconterons plus tard :
C'était un jeune homme de haute taille, maigre, mais d'une charpente forte ei vigoureuse, avec une poitrine large et spacieuse dans laquelle le cœur et les poumons fonctionnaient à l'aise ; ses yeux noirs et ardents brillaient d'un éclat fiévreux; ses sourcils droits et fournis, son nez long et pointu, sa bouche largement fendue, sa figure pâle et bistrée, ses mouvements violents, saccadés et impétueux accusaient au premier coup-d'œil un caractère à ne point garder de ménagements dans l'amour ni dans la haine.
Il portait, suivant la mode du temps , ses cheveux poudrés à blanc qui venaient se perdre dans une bourse de taffetas noir, appelée crapaud. Un habit de pékin bleu de France, à très-larges basques, à revers étroits, liserés d'or, laissait voir par devant un gilet de piqué anglais. Une culotte de tricot blanc s'attachait aux genoux par de petites boucles d'argent, et des bottines à retroussis jaunes venaient s'arrêter à la naissance d'un mollet sec et dur.
Ce personnage s'appelait le marquis de Fayolle.
Le marquis était l'aîné de sa famille. Son titre, sa fortune et son nom lui permettaient de prétendre à quelque union brille nie ; mais emporté par la violence de ses passions, M. de Fayolle ne songeait guère alors à se reposer dans les joies tranquilles et douces du mariage.
Vivement touché du malheur arrivé à M. de Ma u repas, le marquis promit d'employer tout son crédit personnel, et celui de ses amis, à le faire sortir le plutôt possible de la Bastille.
îl n'entre pas dans les conditions de ce simple prologue, de développer longuement les événements qui marquèrent encore le séjour du comte et de la comtesse de Maurepas dans la capitale.
Avoir un mari à la Bastille, c'était trop de liberté inattendue pour une femme de vingt ans. L'époque d'ailleurs était assez dévergondée, comme l'on sait ; les grandes dames de ce temps-là luttaient d'effronterie et d'inconstance avec les célèbres impures des fêles et des bals publics; mais madame de Maurepas était trop bien élevée et trop provinciale encore pour avoir suivi celte route banale. De plus, la maison où elle s'était vue recueillie dans son veuvage momentané, était lîonorable, sinon tout- à-fait digne des vieilles mœurs de la Bretagne.
On faisait là de l'esprit et du paradoxe comme partout; mais cela était empreint de sentimentalisme, et même d'une sorte de mysticisme qui se rattachait facilement aux impressions superstitieuses de personnes issues, pour la plupart, de la vieille Armorique.
Le marquis deFayoile était le plus ardent interprète de ces idées. Il avait lu les sa^^antes rêveries de l'abbé de Villard, de dom Pernetty et Ju marquis d'Argens; il avait fait partie des célèbres réunions d'Ermenonville, où présidait le comte de Saint-Germain. Un tel homme était plus dangereux que tout autre , pour la comtesse, avec sa conversation tout empreinte des amours célestes de Swendenborg,et des théories sur le magnétisme des âmes qui préoccupaient alors tous les esprits désœuvrés.
La comtesse se laissa-t-elle entraîner, sans y songer, à cette pente dangereuse qui conduit de l'idéal aux réalités? — Unie, par raison de famille, à un mari peu sensible aux délicatesses de son éducation et de son esprit.
sans doute elle put regretter de n'avoir pas connu plus tôt le brillant gentilhomme dont le hasard lui avait révélé les séductions.
Quelques personnes ont prétendu, qu'entraînée par curiosité , à prendre part à une de ces expériences de magnétisme qui faisaient alors le délassement des salons, et dont elle ne soupçonnait pas le danger, la comtesse céda à l'espèce d'influence surnaturelle que la science donnait à un homme déjà trop aimable à ses yeux. — Les événements qui vont suivre donneraient quelque probabilité à cette version.
Le comte de Maurepas ne resta que quelques semaines à la Bastille. Les plaintes et remontrances qu'il avait apportées à Paris, dirigées contre l'administration du duc d'Aiguillon en Bretagne, l'avaient fait emprisonner comme calomniateur et factieux. L'influence du duc, qui, grâce à la faveur du roi, venait de triompher deux fois du parlement, avait aisément annulé la mission du hobereau breton. Les pièces avaient disparu; — on n'avait pas trop d'intérêt dès lors à retenir l'homme. Et puis, nous devons le dire, les sollicitations du marquis de Fayolle ne furent pas étrangères à son élargisse ment.
Pourquoi avait-il tenu à rendre ce service au mari de celle qu'il aimait ? — C'est que depuis un certain jour, resté vague pour la pénétration des observateurs, la comtesse n'avait jamais voulu consentir à revoir l'aimable marquis.
Les deux époux avaient regagné le château d'Epinay, peu enchantés, par diverses raisons, de leur voyage à Paris.
La scène suivante se passa trois mois après par une froide soirée de février :
La comtesse était à demi couchée sur une bergère en tapisserie placée en travers d'une cheminée dans laquelle un tronc d'arbre achevait de se consumer.
Sa tête, penchée avec grâce, mais un peu fatiguée, s'appuyait sur une main blanche à fossettes, dont les doigts se perdaient dans l'écheveau de ses cheveux sans poudre, ce qui annonçait une grande habitude d'isolement. Sa robe de soie noire ondée, fort écliancrée suivant la mode du temps, permettait aux moins clairvoyants de voir que M°« la comtesse de Maurepas était dans ce que les Anglais appellent une situation intéressante.
Son regard fixe, perdu, ses sourcils bruns légèrement froncés, annonçaient de tristes et sombres pensées.
Une voiture attelée de deux chevaux attendait dans la cour :
Une femme de chambre apportait des coffres, des cartons, fermait des malles, et déposait à la hâte cet effrayant attirail, sans lequel les femmes ne consentent jamais à se mettre en voyage.
Tout h coup la porte s'ouvrit avec fracas, et le comte entra.
Il revenait d'une de ces parties de chasse du pays qui durent plusieurs semaines, et il n'était certainement pas attendu dans ce moment.
La comtesse se dressa sur sa bergère comme poussée par un ressort , serra vivement autour de sa taille le mantclet dont elle était enveloppée, et demeura debout, pâle et tremblante, l'œil fixé sur son seigneur et maître. ..
— Je vois, dit le comte, qu'il était temps que j'arrivasse pour vous trouver encore ! — En bas une voiture, ici des bagages. Ah ça, sérieusement, est-ce que tu partais pour me chercher?
— Oui,., balbutia la comtesse, — je voulais... demain de grand matin...
— Bahl et cette voiture en bas... est-ce qu'elle ne devait partir que demain?
La comtesse altérée ne trouva pas un mot à répondre.
it) LE MARQUIS
— Voyons, dit le comte avec un sans- gêne campa gnard. Dis -moi franchement que je suis un grand vau rien de passer mon temps à courir les champs, quand j'ai chez moi une charmante petite femme qui se désespère et s'ennuie à m' attendre... Là.., sérieusement, est-ce que tu comptais te mettre en route, cette nuit, par un temps pareil?
— Mais, oui... je m'ennuyais, et je voulais... aller passer quelques jours à Rennes chez ma tante de Renac.
— Et tu partais à la nuit. .? malgré pluie et vent ? dit le comte en Pattirant à lui... Regarde-moi en face ?
Hélène essaya de lever les yeux sur lui...
Le comte hésita un instant..., puis une réflexion traversa son esprit. «Ah ! je comprends, dit-il, tu me croyais toujours à Rennes, et tu voulais venir m'y surprendre ?. . . Tu aurais dû au moins remettre ton départ à demain de grand matin... » Et, satisfait de cette explication qu'il se donnait de la conduite de sa femme, il s'avança vers elle pour l'embrasser.
La comtesse voulut le repousser, mais dans ce mouvement les plis du mantelet qu'elle tenait soigneusement drapé sur elle, se dérangèrent.
Le comte arracha brusquement le mantelet : et demeura immobile, les yeux ronds, la bouche béante...
— Enceinte 1 dit-il , en reculant d'étonnement. Puis, peu à peu, le regard qu'il tenait levé sur elle, s'assombrit et prit une expression effrayante!...
Il y eut quelques secondes d'un silence terrible...
— Malheureuse ! cria le comte, en serrant fortement le bras de sa femme.
— Grâce! monsieur, grâce 1 s'écria la comtesse en tombant à genoux, la tête cachée dans la poitrine.
Le comte demeura atléré , anéanti, l'œil fixe , sans regard, sans pensée.
Puis la porte s'ouvrit pour la seconde fois et un homme s'arrêta sur le seuil.
Ce qui se passa alors fut terrible...
Le comte de Maurepas et le marquis de FayoUe se regardèrent fixement.
Entre ces deux hommes la lutte eût été longue et le résultat douteux. — Ce qu'il fallait surtout éviter, c'était la honte, le scandale...
Le comte se jeta sur ses pistolets de voyage :
Tous deux sortirent.
Le lendemain matin, le comte de Maurepas fut trouvé frappé d'une balle, sur la lisière du bois de sapins qui sépare le château d'Épinay du village de Ghampeaux.
Ce seigneur s'était montré souvent dur et brutal visà-vis de ses fermiers. — Le paysan breton est peu endurant de sa nature. — Le bruit se répandit que le comte avait été assassiné. — 'La justice chercha en vain les traces du coupable.
On fit au comte de Maurepas un enterrement magnifique. Tous ses parents et ses amis accoururent auprès de la comtesse, et la trouvèrent au lit se mourant de chagrin et inconsolable de la perte de son époux.
Les domestiques furent congédiés le lendemain.... Les portes et fenêtres du château demeurèrent fermées en signe de deuil.
Seulement, à quelque temps de là, par une nuit bien noire, on vit s'entrebâiller une petite porte du jardin donnant sur la route ; puis un prêtre sortit, tenant quelque chose enroulé dans des linges, — enfourcha un cheval attaché à un arbre de l'autre côté de la route et partit au galop.
Quelques jours après, la comtesse maria Yvonne, sa femme de chambre, à Jean le Chouan, et leur donna pour cadeau de noces une petite ferme dans la commune de Champeaux.
La comtesse avait consenti d'abord à revoir le marquis de Fayolle et à le suivre pour échapper à la colère de son mari. Mais le sombre résultat de la scène que nous venons de raconter lui laissa une impression telle,
que désormais elle se consacra à la religion et s'enferma dans un couvent de Bénédictines, au milieu de la forêt de Rennes.
Quant au marquis de Fayolle , on apprit plus tard qu'il était parti pour l'Amérique .