FIN DC PROLOGUE
LE CHÂTEAU d'ÉPINAY.
Le château d'Épinay, où ces événements s'étaient passés, changea de maîtres à la suite de la mort du comte de Maurepas. Comme ce dernier ne laissait aucun héritier et n'avait point fait de dispositions en faveur de sa femme, le bien retourna à une branche éloignée de sa famille, et, par un hasard singulier, ce fut une demoiselle d'Épinay, épousée par le frère du marquis de Fayolle, qui l'apporta en dot à son mari.
Ce dernier n'avait par lui-même qu'une fortune assez modeste, les grands biens de la famille appartenant à l'aîné. Veuf depuis longtemps déjà, toute son affection s'était concentrée sur sa fille unique Gabrielle , qui, depuis un an à peine, venait de quitter le couvent.
L'abbé Péchard, le curé du village de Champeaux, était venu loger au château pour faire la partie d'échecs de M. le comte, combattre l'influence pernicieuse d'un autre commensal du logis, Martial Huguet, recteur de Vitré, gravement soupçonné de déisme, — achever l'éducation de M"« Gabrielle et convertir son père qui, par conviction ou par esprit de contradiction, se montrait fort entiché des doctrines de MM. les encyclopédistes.
C'était la mode alors, et les idées de scepticisme et
d'examen, qui devaient plus tard amener la Révolution, flattaient les cadets de famille surtout, jaloux de la fortune de leurs frères, et commençant à douter que tout fût pour le mieux , dans le meilleur des mondes possibles.
Le comte de FayoUe était un homme de quarante ans, de haute taille, visant au majestueux ; il avait l'œil fm, le regard sec, le sourire ironique; la parole prompte et caustique, sous une apparence de rondeur et de bonhomie irrésistible. D'une mise simple, le plus souvent négligée, sans prétention apparente, il cachait son orgueil nobiliaire sous cette familiarité protectrice que les paysans prennent toujours pour de la bienveillance.
M''^ Gabrielle de Fayolle, enfant de seize ans à peine, avait de beaux cheveux châtain clair, presque blonds; ses grands yeux, d'un bleu pâle, lui donnaient une expression de douceur et d'ingénuité charmantes.
Gabrielle n'était qu'une enfant encore, et déjà pourtant les gentilshommes de Rennes et de Vitré trouvaient chaque jour de nouveaux prétextes pour venir saluer M. le comte à son château d'Épinay.
Chaque jour, au temps de la chasse, c'étaient des perdrix ou des bécasses qu'on venait de tuer à la porte du château, un lièvre ou un quartier de chevreuil qu'on venait offrir à M. le comte.
M. de Tinteniac surtout paraissait avoir pour M. de Fayolle une estime toute particulière. Il avait les plus beaux chevaux de la contrée; sa meute était la plus nombreuse et la mieux appareillée ; puis son nom valait celui des Fayolle.
Un Tinteniac fut choisi jadis parmi les plus forts et les plus vaillants chevaliers pour se battre contre les gentilshommes anglais, dans le fameux combat des Trente qui se donna, en 1300 et tant, entre Ploermel et Josselin.
M^'« Gabrielle avait l'air d'ignorer complètement, — et peut-être l'ignorait-elle en effet, — que c'était pour
ses beaux grands yeux bleus que se faisaient toutes ces chevauchées, ces chasses au tiret à courre.
Au château d'Épinay venait aussi, — comme nous l'avons dit, -Fabbé Huguet, le recteur de Vitré, — quelquefois seul, le plus souvent accompagné d'un grand garçon de dix-huit ans, d'une taille élancée, osseux eC maigre, gauche, timide et embarrassé, sans pourtant paraître trop ridicule malgré cela.
Peu à peu, au reste, la timidité de ce jeune homme disparaissait, ses yeux brillaient et ses traits prenaient alors une expression de fierté, d'audace, d'énergie et de passion sauvage.
A sa pose, à sa démarche on sentait que ses membres, grêles en apparence, avaient l'élasticité, la force et la souplesse de l'acier.
Auprès de Huguet, il était à peu près aussi muet, aussi réservé qu'un confident de tragédie, et son rôle se bornait à écouter, avec une imperturbable résignation, les profondes réflexions de son maître sur l'égalité des hommes, — sur les républiques d'Athènes et de Rome, — sur les philosophes anciens et modernes, depuis Platon et Lucrèce jusqu'à Martin Luther, Descartes, Fénelon et Rousseau.
Georges s'occupait fort peu des graves mystères soulevés par ces grands esprits. Son plus grand bonheur était d'aller parfois avec son maître au château d'Épinay ; il s'y sentait attiré par une sorte d'instinct aristocratique, par un sentiment irréfléchi dont il n'avait pas encore essayé de se rendre compte.
Pour lui M. le comte de Fayolle, M. de Tinteniac luimême, — Gabrielle surtout, — étaient des êtres à part, des créatures privilégiées.
Étonné de se trouver seul au monde, il avait souvent questionné Fabbé Huguet pour connaître le secret de sa naissance, et, en ne recevant que des réponses évasives, il se consolait en pensant que ce mystère cachait peut-être une naissance illustre, et il se voyait dans Fa-
venir fils d'un prince ou tout au moins d'un duc. Que de rêves délicieux, en cheminant le long des chemins creux ou couché sous un chêne ! Que de fois , sous prétexte d'étudier la Flore des environs, il avait poussé jusqu'au château d'Épinay, attiré par Tespérance de voir de loin Gabrielle à travers les branches et les champs de genêts fleuris !
Un jour, caché derrière un massif d'aulnes et de coudriers enlacés de ronces et d'églantiers, il lisait un volume de la Nouvelle Heloïse. Couché sur le bord de l'étang, il aperçut de loin Gabrielle descendre le jardin, sortir de l'enclos et venir en face de lui laver ses pieds dans l'eau
C'était Julie!... il était Saint-Preux!...
Julie regagna le château sans oser faire un mouvement qui pût trahir sa présence. Lui, si plein d'audace, il tremblait de peur à la seule pensée que Gabrielle pût soupçonner le motif qui l'avait attiré.
Puis il s'en alla rêvant à cette gracieuse apparition, n'osant encore arrêter sa pensée à la possibilité d'aimer M'^= Gabrielle de Fayolle ou d'en être aimé. Souvent au château, pendant que Huguet discutait avec l'abbé Péchard sur le libre arbitre, - ou avec le comte sur l'égalité des hommes, — Georges se prenait à oublier ses yeux sur les grands yeux de la jeune fille, qui rougissait de plaisir.
- Bien des fleurs avaient été échangées dans le jardin et dans les champs... Souvent Georges avait frissonné à table , en effleurant de ses doigts la main de Gabrielle.
— Une fois, une seule , il avait osé presser de son pied celui de la jeune fille, sans qu'elle parût le moins du monde courroucée... Cette témérité l'avait fait longuement rêver...
Puis ce furent de longues promenades à La Haie, la ferme de Jean le Chouan, qui se trouvait à un quart de lieue sur la route de Vitré.
D'abord on se rencontrait par hasard à quelque dis-
tance du château, puis on marcliait tout en causant, et le but de la promenade se trouvait être le môme. Ce jour- là la mère Yvonne avait toujours de la galette chaude, du beurre et des œufs frais.
Un jour, Georges surprit M. de Tinteniac qui causait avec Gabrielle. — • Pour la première fois la jalousie le mordit au cœur, et il s'en alla bien triste et bien malheureux.
A quelque temps de là, Gabrielle proposa la première une promenade à La Haie... Ils partirent ensemble du château; tous deux marchaient côte à côte, le long des haies, sous les bronches. Avant d'arriver au bourg de Cham peaux, Gabrielle se trouva fatiguée et s'assit sur un bloc de granit, sous un vieux chêne aux branches duquel les ronces et les clématites avaient accroché leurs capricieux festons.
Depuis qu'ils étaient partis, Georges n'avait pas desserré les dents.
— Qu'avez-vous, Georges? demanda Gabrielle.
— Rien, dit Georges d'un air passablement maussade. Puis, quelque temps après :
— Pourquoi M. de Tinteniac a-t-il avec vous de si longues conversations ?
— Si longues! dit la jeune fille; je n'ai pas remarqué... Nous parlons de choses bien insignifiantes.
Georges la regarda en face.
Elle baissa les yeux et rougit.
La charmante enfant mentait déjà comme une grande personne. ;
Mais ce mensonge était une faveur, un aveu ; — car, si déjà elle n'eût pas aimé Georges, qui l'eût forcée à lui faire ce mensonge?
Tous deux gardaient ce silence si doux quand le cœur est rempli de sentiments inexprimables.
Georges s'assit près d'elle sur la pierre et prit sa main qu'il porta à ses lèvres. Une douce et insensible pression répondit à son baiser.
Alors, eniHcant de son bras la taille souple et frêle de la jeune fille et l'attirant doucement à lui, les boucles de leurs cheveux se mêlèrent... Tous deux se sentirent frissonner de plaisir, et leurs bouches réunies se donnèrent un long et délicieux baiser.
Georges pressait fortement Gabrielle, qui se défendait à peine :
— Oh ! que je vous remercie, Gabrielle, si vous m'aimez autant que je vous aime ! . . .
La jeune fille sourit comme doivent sourire les anges quand ils sont amoureux.
— Je t'aime î dit Georges en fétreignant fortement et l'enveloppant de son regard.
Les yeux baissés comme une madone en prière, Gabrielle se laissait adorer.
- Vous n'aimez pas M. de Tinteniac? demanda Georges.
— Je ne l'aime pas.
— Et s'il vous demande en mariage?...
— Je refuserai.
— Mais votre père, Gabrielle?
— Mon père m'aime trop pour vouloir mon malheur.
— Et vous oseriez lui avouer que vous m'aimez, moi dont on ne connaît ni le nom ni la famille?
— Je l'oserai.
— Oh 1 Gabrielle, le nom de Tinteniac est un des plus beaux noms de la Bretagne ! mais, quel que soit celui que mes parents m'ont laissé, je veux le faire si beau, que vous puissiez l'entendre prononcer sans rougir.
Tous les amoureux ont l'ambition de monter sur un piédestal.
— Et, reprit Georges, si votre père refuse?... ~ J'attendrai.
— Devant Dieu, Gabrielle, vous me promettez de n'avoir pas d'autre époux que moi?
S-i LE MARQL'IS
— Jo VOUS le jure!... Georges, dit Gabrielle en pressant la main du jeune homme.
— Le ciel nous entend ! s'écria Georges avec exaltation.
Gabrielle tourna vivement la tête... Il lui avait semblé entendre marcher sur les feuilles sèches, de l'autre côté de la haie.
Le ciel les entendait en effet; mais par Toreille d'un de ses serviteurs.
Le témoin était Péchard, qui, revenant de Charapeaux, se rendait au château en disant son bréviaire ; — en entendant du bruit à quelques pas de lui, il s'était approché doucement et il avait tout vu, tout compris.
Georges et Gabrielle rentrèrent au château, marchant côte à côte, lentement, silencieux et recueillis dans leurs pensées d'amour.