‹ Le marquis de LanroseChapitre 2 sur 10 · LIBRAIRIE HACHETTE ET G · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE HACHETTE ET G

79, BOULEVAUD SAINT-aERMAm, 79

Droits de propriété et de traduction réwrrés

DE LANROSE

ÉLIANB

Le monde est plein de gens que vous connaissez un peu sans avoir le loisir ni même le désir de les connaître beaucoup. On les rencontre, on les salue, on leur serre ou on leur baise la main, selon le sexe auquel ils appartiennent; on échange avec eux des politesses sans conséquence et au besoin de petits! services : mais excepté leur nom, leur figure et les traits principaux de leur réputation, on ne sait presque rien de ce qui les concerne, et l’on n’est guère avide de les pénétrer plus à fond.

Ce n’est pas qu’en eux-mêmes ils soient indignes de votre intérêt ou de votre curiosité. Dans la foule que vous réunissez sous le titre banal de relations ou de connaissances, il y a des talents, des vertus,

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des beautés remarquables, des caractères saillants en bien ou en mal, des singularités morales, des vices même qui mériteraient un quart d’heure d’analyse, mais où votre attention ne s’arrête point.

Cette sorte d’indifférence et même de dédain apparent n’est qu’un phénomène d’optique, un effet de perspective. Chacun de nous a son petit point de vue personnel, d’où il observe le monde entier. Selon que les objets s’approchent ou s’éloignent de nous, ils grandissent ou diminuent, ils se dessinent fortement dans leurs moindres détails, ou ils s’effacent jusque dans leurs grandes lignes. Le jour où vous tombez amoureux d’une femme, elle envahit d’emblée le premier plan de votre existence ; elle remplit pour ainsi dire à elle seule le premier cercle que tout homme, égoïste ou non, trace autour de lui. Tout ce qui n’est pas elle, s’éloigne et s’efface à l’instant; il se peut même qu’un seul objet interposé entre vous et l’univers vous cache absolument tout le reste : il ne faut qu’une main ouverte devant deux yeux pour éclipser un panorama de cent kilomètres.

La haine, l’intérêt, l’ambition, la peur et tous nos sentiments modifient sans cesse la proportion apparente des figures qui nous entourent. L’homme dont vous craignez ou espérez quelque chose accourt au premier plan ; rien de ce qui le concerne ne saurait Vous être indifférent; vous vous appliquez à le connaître en tout, au physique et au moral, dans le présent et dans le passé ; aucun fait de sa vie, aucun détail de son caractère ne vous semble oiseux ou secondaire. Mais dans un mois d’ici, peut-être dans

trois jours, le point de vue aura changé. Le premier plan sera rempli par de nouvelles figures ; le personnage qui occupe aujourd’hui toute votre attention apparaîtra comme un point brumeux dans le fond du tableau, s’il n’est complètement effacé.

Les lois d’optique s’imposent à tous les arts d’imitation, au roman comme à la peinture : notre but n’est pas de montrer la nature telle qu’elle est, mais telle qu’elle se montre et que chacun peut la voir avec nous. Il y a donc des seconds plans dans les tableaux et dans les livres; on doit sacrifier certaines figures et concentrer le principal effort sur celles qui ont le plus de droits à l’attention du spectateur. Mais ce sacrifice n’est pas irrévocable dans un roman comme dans un tableau. Le peintre est enfermé dans des limites étroites : il ne peut jeter sur la toile qu’une face de la nature saisie dans un moment déterminé. Nos dessins à la plume, moins brillants de couleur et d’une vérité moins frappante, ont l’avantage de marcher pour ainsi dire avec la vie. Nous manions à notre gré cet élément « ondoyant et divers, » qui échappe au génie des plus grands peintres ; nouS^ pouvons, si l’action le commande, amener au premier plan les figures qui s’effaçaient au dernier. Le monde est ainsi fait; dans cette multitude d’actions qui s’entre-croisent, les comparses d’hier sont les héros d’aujourd’hui, et les héros qui ont joué leur rôle vont faire nombre dans la foule des comparses.

L’homme avec qui vous vous battez demain pour un mot, pour un geste ou quelque autre niaiserie du même genre, était hier caché derrière les montagnes

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du dernier plan; vous ignoriez jusqu’à son existence. Le voilà votre ennemi pour vingt-quatre heures; de tous les animaux qui encombrent la surface du globe, il est celui que vous envisagez de plus près. Tous les détails de son physique et de son moral vous apparaissent sous un angle odieux ; ses travers les plus innocents deviennent des vices horribles, ses verrues, s’il en a, sont des montagnes portatives! Rien n’est plus noir que lui; il distance à vos yeux tous les monstres de la fable et tous les traîtres du mélodrame. Dans un an, cet individu sera retourné de lui-mème à sa place. L’oubli aura estompé les traits de son visage et de son caractère ; à peine saurez-vous son nom. L’infâme X. sera le pauvre Chose, et vous demanderez avec une nuance de sympathie ce qu’il est devenu depuis le temps.

J’avais besoin de ce discours prôlimii aire pour introduire au premier plan une femme que vous connaissez de vue; elle a souvent traversé ce livre.

Éliane de Batéjins, deuxième femme du marquis de Lanrose, avait juste trente-six ans lorsqu’elle se jeta à la tête de M. de Mably. Cet acte de folie paraîtrait incroyable si j’omettais les transitions qui l’expliquent sans l’excuser tout à fait. Je dois entrer un peu dans les détails de l’aventure, sous peine de compromettre la vraisemblance du récit et la bonne foi du conteur. Nous vivons dans un temps où les discussions politiques, sociales et religieuses ont envahi jusqu’à la littérature légère; les partis ne négligent aucune arme et font flèche de tout bois. Tel roman n’est qu’une apologie ou une satire en action. Toute une classe de la société est foulée aux

pieds par Balzac, et portée aux nues par George Sand; une idée théologique est victorieuse dans Sibylle et vaincue dans Mademoiselle de la Quintinie. Supposez qu’après avoir présenté au public une femme noble et pieuse comme la marquise de Lanrose, je conte incidemment, sans preuves à l’appui, qu’elle s’est éveillée coupable un beau matin, j’aurai l’air de dénigrer la noblesse et dé nier les influences salutaires de la' foi. C’est dire à mots couverts que la vertu ne ne transmet pas avec le sang, et qu’elle ne s’enseigne pas dans les églises. Ce genre de polémique est trop facile et trop peu courageux pour me plaire : en effet, personne au monde ne pourrait me prouver qu’Éliane de Lanrose est restée fidèle h son mari.

Les Batéjins de Pillesac (Gironde) appartenaient à cette noblesse déchue qui ne sait pas elle-même d’où elle vient, et qui avait égaré ses parchemins longtemps avant le 4 août 1789. Le père était inscrit à la paroisse sous le nom de Justin-Léandre Le Marchand de Batéjins, né et baptisé le mardi de Pâques en l’an 1775, fils légitime de Justin-Pierre et de Marianne Gratin, son épouse. Il ne se souvenait pas de son père, mais sa mère lui îTvait fait percer les oreilles chez l’orfévre horloger du bourg voisin ; elle l’avait mené tambour battant jusqu’à l’âge de vingtcinq ans, et elle était morte. La tradition n’en disait pas plus long; aussi discrète que les archives, Léandre faisait d’ailleurs très-bon marché de sa noblesse : il pensait qu’un de ses ancêtres avait été anobli n’importe où et n’importe quand, en qualité d’échevin : « Car si je m’appelle Le Marchand, di-

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sait-il, ce n’est sans doute pas pour des prunes. » Cependant il croyait avoir entendu dire à un vieux ci-devant, garde du corps en retraite, qu’un certain Batéjins avait été quelque chose comme écuyer, voire chevalier. Mais qu’importe? Léandre était converti aux idées modernes; il avait porté le bonnet rouge et présidé le club antigirondin de Pillesac, h l’âge de dix-huit ans et demi. A vingt-cinq ans, il épousa une paysanne noble des environs et fut père de sept filles dont pas une n’avait un centime de dot à espérer.

C’était ce qu’on appelle au village un bon enfant, un gai compère, en d’autres termes, un partait égoïste et un pilier du café. Il avait pour tout patrimoine une maison hors du village et quelques arpents de vigne qu’il cultivait tant bien que mal. Le plus clair de la récolte passait par le gosier du maître ; le reste était vendu pour ses dépenses de poche. La femme et les enfants s’ingéniaient à créer des ressources, sous peine de mourir de faim : elles élevaient des canards, des poulets, une chèvre qu’on menait paître le long des haies, sans crainte de déroger. Le père ne blâmait pas ces petites industries; il y trouvait son compte et se régalait deux ou trois fois par an d’une poule au pot. Sa conduite n’était ni crapuleuse ni haïssable à proprement parler ; il végétait au jour le jour, sans médire ni méfaire, inutile et inoffensif, agréable h tout le monde et surtout à lui-même, insouciant de l’avenir, comme ceux qui n’ont ni grand malheur à craindre ni grand bonheur à espérer. Ses filles se marièrent l’une après l’autre, assez mal : elles n’étaient ni laides ni mal bâties, et

elles avaient appris à travailler de leurs dix doigts. L’une épousa un boutiijuier, l’autre un petit fermier, l’autre un employé de la régie, et ainsi de suite. Léandre accepta les maris comme ils venaient; il n’avait pas plus d’ambition pour sa famille que pour lui. Les garçons de Pillesac et des communes environnantes lui parlaient chapeau bas et ne lui tapaient pas sur le ventre.

Sans attacher trop d’importance à la fameuse particule, on voyait en lui le restant de quelque chose qui avait été supérieur au simple paysan. Petit, brun, sec et nerveux, il avait le regard vif et le pas délibéré. Son costume invariable consistait dans une veste de drap vert bouteille et une casquette en forme de melon ; le reste, toile grise ou drap vert, selon le temps. Il portait des moustaches, comme un officier en demi-solde.

Son mariage datait de vingt-deux ans, et il venait d’établir sa fille aînée lorsqu’une porte ouverte entre dix et onze heures du soir introduisit l’imprévu dans sa vie.

Mme de Batéjins s’apprêtait à mettre au monde un huitième enfant, cet enfant du hasard qui arrive, on ne sait pourquoi, dix ou douze ans après les autres, quand la liste paraissait définitivement close. Le père n’était ni triste, ni joyeux de cet accident : U importe assez peu qu’on ait sept filles ou huit, lorsqu’on est bien décidé à ne rien faire pour aucune. La seule chose qui parût désagréable au bonhomme était l’obligation de se lever la nuit pour courir à la sage-femme. Il s’était habillé en maugréant, et il ouvrait sa porte avec un bâillement sonore, quand

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deux chevaux écumants s’arrêtèrent devant chez lui, une bourse lui tomba dans la main, et deux personnages mystérieux lui demandèrent asile. Il se souvint alors qu’il était gentilhomme, car il refusa l’argent et mit sa maison telle quelle au service des fugitifs.

Les hôtes qui lui tombaient si malencontreusement sur les bras étaient une femme de quarante ans, encore belle, et un jeune homme de vingt-cinq à trente; ils arrivaient de la Rochelle. Paulin Viguier, secrétaire de la princesse San Lugar, s’était lié d’amitié et de politique avec quelques jeunes gens du 45« de ligne : il fuyait devant un procès criminel et peut-être une condamnation. M. de Batéjins le mit en sûreté et l’aida quinze jours après à passer en Espagne avec Mme San Lugar. Le difficile fut de garder quinze jours un secret de cette importance dans une maison où il y avait six filles et une femme en couches. Il s’agissait avant tout de délivrer Mme de Batéjins sans le secours de la matrone : ce fut la princesse San Lugar, grande d’Espagne de première classe, qui reçut au seuil de la vie la fille d’un demi-paysan. La circonstance permettait d’envoyer les enfants chez une parente de leur mère ; mais en revanche il semblait impossible de fermer la porte aux visites, aux soins, aux conseils de toutes les bonnes femmes de Pillesac. Le petit père Batéjins se grandit à la hauteur de la situation ; il montra autant d’esprit que de dévouement : l’homme le plus vulgaire a son jour d’héroïsme et de génie. Il refusa jusqu’au dernier moment les largesses qu’on lui offrit; il voulut même ignorer

le nom de ses hôtes. « Si vous tenez absolument à n’être pas nos débiteurs, leur dit-il en les embarquant à Pauillac, il sera toujours temps de faire quelque chose pour la petite.

— Soit! répondit la princesse. Je serai sa marraine et lui son parrain, par procuration, et j’enverrai les dragées du baptême. Va avec Dieu, bomme! Ta fille a une seconde mère en moi. Fais-la chrétienne, je la ferai riche. »

Un mois plus tard, M. Viguier envoya les noms et prénoms du parrain et de la marraine, avec force remercîments et une traite assez obligeante sur un banquier de Bordeaux. La même politesse se renouvela tous les ans, à jour fixe, jusqu’à la mort du pauvre secrétaire qui fut assassiné en 1837, dans une rue de Séville. Mme San Lugar écrivit alors elle-même, et d’un style tout maternel, à sa filleule qui avait quinze ans. Éliane lui répondit et prouva que les libéralités de la noble marraine n’avaient pas été inutiles à son éducation. Certes, M. de Batéjins en avait absorbé quelque chose; si les hommes de cette trempe ont un jour de désintéressement, ils n’en ont pas quinze années. Mais la mère eut grand soin de prélever sur chaque annuité quelques centaines de francs au profit de sa fille. Une ambition légitime était née dans le cœur de cette pauvre créature opprimée; elle pensait que la Providence, en lui donnant une sage-femme dix fois millionnaire, avait marqué des vues particulières sur la petite Éliane. L’enfant fut élevée autrement que ses sœurs; on soigna ses pieds et ses mains, elle ne conduisit pas la chèvre le long des haies. Dans le

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village, on l’appelait la demoiselle, parce qu’elle était mieux mise et plus instruite qu’une paysanne ; peut-être aussi parce qu’elle laissait percer une pointe d’orgueil. Ses parents ne lui cachaient pas assez qu’elle était une grande dame en herbe, et les enfants sont enclins à prendre au mot les rêveries dont on les berce.

Le vieux desservant de Pillesac qui la voyait intelligente et la savait bien protégée, se chargea de parfaire son instruction religieuse et littéraire. Il lui enseigna presque tout ce qu’il possédait lui-même, sans excepter le latin du séminaire; il s’adonna surtout à cultiver cette âme ardente et fière, avide du beau et du grand, emportée par un élan irrésistible vers les plus hauts .sommets du monde moral. Elle abusait un peu de l’oraison et s’égarait parfois jusqu’à l’extase. Elle se plongeait avidement dans la vie des saints et se pâmait à demi'àii spectacle d’un beau martyre. « Et moi aussi, disait-elle, je saurais mourir pour ma foi! »

Un trait particulier de cette exaltation virginale : les saints personnages qu’elle aimait étaient ceux qui avaient pratiqué les vertus chrétiennes dans les plus hautes positions, comme Louis de Gonzague ou Élisabeth de Hongrie. Elle rêvait de se voir sur un trône, pour donner le spectacle d’une grande humiliation volontaire. Il eût été plus simple assurément de s’en tenir à l’humble condition où la Providence l’avait mise. A quoi bon monter pour descendre? On n’a que faire de courir, lorsqu’on est assis au but.

M. de Batéjins la plaisantait quelquefois en buvant

bouteille. Elle écoutait les railleries les plus sceptiques avec un singulier mélange de soumission filiale et de dignité. Le bonhomme lâchait sur elle tout cet essaim de lazzis bourdonnants qui agacent, inquiètent une conscience jeune, et la jettent souvent hors de la route. Elle ne discutait rien, ne réfutait rien, ne répondait à rien. Gomme un joli poulain tourmenté par les mouches, elle secouait ses oreilles et disait à son père : « Maintenant, permettez-moi d’aller prier pour vous. »

Le curé assistait souvent à ces petites scènes de famille. Il disait à M. de Batéjins :

« C’est ma seule paroissienne que je vous permette de taquiner, car elle n’est pas scandalisable. Cette enfant-là aurait inventé la religion et la vertu, si la religion et la vertu n’étaient éternelles. J’ai bon espoir, monsieur de Batéjins. Si votre fille ne devient pas une grande dame, nous en ferons toujours une sainte, et c’est un pis-aller dont les plus ambitieux se contenteraient, n’est-ce pas? »

Les soins du bon vieillard furent payés par la princesse : il eut une troisième cloche, qu’il rêvait depuis bien des années, et trois vitraux neufs pour le choeur.

Mais on craignit sérieusement que cette libéralité de Mme San Lugar ne fût la dernière. De 1839 à 1842, pas un courrier d’Espagne, pas un sou, pas un mot. Eliane atteignit ses vingt ans au milieu d’une détresse d’autant plus pénible qu’on y était moins préparé. L’enfant montra dans cette occasion combien elle était forte. Elle ne donna pas le moindre signe d’impatience ou de doute; elle écrivit

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régulièrement à sa bienfaitrice, sur un ton toujours égal; elle supporta avec douceur les querelles de son père; elle conserva l’élégance toute relative de sa toilette, par des miracles d’économie et de travail, et elle refusa gravement, poliment, deux paitis convenables que le bruit de sa décadence avait encouragés, Au lieu de se laisser aller, comme une autre eût fait à sa place, elle chercha des distractions dans un travail ingrat mais ambitieux et digne d’elle. Cette enfant de vingt ans compulsait les papiers des mairies et des paroisses voisines; elle fouillait de ses petites mains dans les archives de sept ou huit notaires, et elle reconstruisait sa généalogie en ligne paternelle et maternelle. Son travail ne fut pas stérile. Elle réussit à prouver que le chef de la famille. Le Marchand de Baü^ins, avait été échevin de Libourne sous Henri II ; parmi ses descendants on comptait un évêque, un général, un gouverneur de place et deux conseillers au parlement. La ligne maternelle, moins ancienne, remontait à Louis XIII.

Mais hélas î les quartiers ne font pas le bonheur, et la pauvre Éliane courait grand risque d’ensevelir tous ses ancêtres avec elle. Mme San Lugar, veuve de son beau secrétaire, était tombée par degrés dans le plus profond découragement. Sa dernière lettre, vieille de trois ans et plus, laissait entendre que la princesse allait se mettre en retraite pour un mois dans un couvent de Séville. C’était là probablement qu’elle avait été retenue, accaparée et mise en quarantaine. Comment arriver jusqu’à elle? On pouvait parier presque à coup sûr que les lettres de

sa pupille étaient confisquées l’une après l’autre par la supérieure du couvent.

Éliane médita longtemps sur les difficultés de la position et finit par imaginer un coup d’audace et de génie.

Elle se rendit à la ville voisine et fit faire son portrait au daguerréotype : la photographie sur papier était encore dans l’enfance. Elle envoya la plaque à l’archevêque de Séville avec deux lettres dont l’une, adressée à Sa Grandeur, était écrite en latin. L’autre disait à Mme San Lugar : « Ma chère bienfaitrice. Dieu m’a fait savoir par un rêve que vous aviez trouvé la paix de l’âme au pied de ses saints autels. Cette révélation m’a inspiré un désir invincible de faire mon salut dans les mêmes chemins, et, si rien ne s’y oppose, auprès de vous. Mon père et ma mère ont assez de famille pour que ma présence à la maison leur soit plus onéreuse qu’utile; le mariage ne m’inspire que la peur et le dégoût. J’ai vingt ans, une santé magnifique et une éducation hors ligne, grâce à vous. Daignez mettre le comble à vos bontés en permettant que j’aille vous rejoindre. Vous avez promis autrefois de me chercher un époux : donnez-moi, noble et sainte princesse, le seul pour qui je soupire : c’est Notre- Seigneur Jésus-Christ. »

Était-elle sincère en écrivant ainsi? Je ne sais; elle ne le savait probablement pas elle-même.

Le message arriva à son adresse : il fut remis à Mme San Lugar par l’archevêque en personne, qui daigna apostiller d’un mot la pétition d’une si belle et si pieuse enfant. Tout justement, la supérieure

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était en quête d’une attache assez forte pour retenir sa riche pensionnaire. La monotonie des habitudes monastiques avait fait un assez beau miracle en amusant trois années de suite cet esprit inquiet et ce cœur mal éteint. Souvent on remarquait les symptômes menaçants du réveil, un besoin de grand air, une aspiration vers les choses du dehors. Après avoir déclaré hautement qu’elle voulait prendre le voile, la princesse n’en parlait plus et ne souffrait plus qu’on lui en parlât, même à confesse. Elle manifesta certaines velléités de donner un coup d’œil à ses affaires temporelles : trois fois en un hiver, elle avait commandé une chaise à porteurs, visité son palais de Séville et vérifié les comptes de l’intendant. L’archevêque crut être habile en lui donnant une jeune compagne qui l’attacherait au cloître, et peut-être, Dieu aidant, la déciderait par son exemple à prononcer des vœux irrévocables.

Les mêmes conseillers qui lui avaient montré cette jeune Française comme un souvenir vivant de ses plus grands péchés, renouèrent laborieusement le fil qu’ils avaient rompu ; ils prouvèrent à la bonne dame qu’il fallait édifier la France et l’Espagne, en offrant à l’autel cette victime expiatoire. Éliane fut mandée en toute hâte au couvent del Sangre. Elle reçut à Pillesac une somme assez ronde pour combler le déficit de la pension inter- ' ceptée trois ans, et pour payer tous les frais de son voyage. M. et Mme de Batéjins eurent la meilleure part à ce petit trésor. Ils noyèrent leur douleur chacun à sa manière, le père dans le vin, la mère dans les larmes, et conduisirent jusqu’à Bordeaux

leur fille qui ne pleurait pas. Le curé voulut être du voyage : ce bon vieillard qui avait alors soixantequinze ans sonnés, fut plus homme que prêtre en cette circonstance. Après avoir abouché son élève avec les dames du Sacré-Cœur qui devaient la voiturer jusqu’à la première étape, il la serra longtemps dans ses bras, et lui dit :

« Adieu, ma pauvre fille 1 II est donc décidé que nous ne nous reverrons plus qu’au ciel! Je t’ai prédit que tu serais une sainte ; hélas ! voilà ton avenir décidé! Je ne peux pas regretter le bonheur qui t’arrive : heureuse l’âme chrétienne qui entre dès la jeunesse dans le chemin sans obstacles et sans dangers! Mais je pleure à l’idée que tu aurais pu faire autrement ton salut, sans rien sacrifier de ce que tu abandonnes. Tu souffriras peut-être, et tu regretteras !• La nature a des droits qu’elle réclame tôt ou tard ; je sais ce qu’il en coûte pour embrasser à vingt ans l’état le plus parfait de la vie chrétienne. Enfin! le sort en est jeté, aléa jacta est, comme disait je ne sais plus quel Père de l’Église. Que Dieu t’épargne les tentations trop rudes, et reçois la bénédiction d’un pauvre vieux bonhomme qui a souffert et lutté, lui aussi ! »

Éliane embrassa son vieux maître, mais elle ne pleura pas avec lui. Dans la désolation de ces adieux, son beau visage resta rayonnant, malgré elle. Étaitce la vocation qui l’entourait déjà d’une auréole? Tout le monde le crut. Les saintes femmes qui la conduisirent de brigade en brigade jusqu’à Séville revinrent édifiées de sa résolution et de sa joie expansive. Le fait est qu’elle avait beau faire pour

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conformer son âme à la mélancolie du moment : quelque chose d’indompté se redressait en elle, et entre ses paupières modestement baissées un sourire de confiance et de victoire perçait.

Son visage éblouit Mme San Lugar et les nonnes elles-mêmes. On n’avait rien vu de pareil à Séville où la beauté court les rues ; personne n’avait rêvé un idéal si complet, même dans la chapelle du Sanpre, où le chœur est décoré par Murillo. La princesse passa huit jours à tourner et à retourner cette admirable poupée qu’on lui donnait. Et comme elle avait été belle, comme elle était restée longtemps jeune, comme la femme est toujours femme, comme enfin elle avait le cœur saturé de prières et d’austérités, il se fit en elle une réaction de bienveillance et de pitié. Elle se dit plus d’une fois, mais tout bas, qu’immoler une créature si accomplie, c’était offenser Dieu et non pas le servir. Un soir qu’elle s’était amusée à dénouer les cheveux de sa filleule, et qu’elle passait ses longs doigts desséchés dans ces boucles épaisses, d’un noir bleu, elle pensa à la prise de voile, aux grands ciseaux, au drap mortuaire, à toutes les saintes horreurs dont l’idée l’avait laissée indifférente tant qu’il ne s’était agi que de les affronter elle-même. Et elle fondit en larmes, tandis qu’Éliane, toujours souriante, lui disait : « Ce n’est pas moi, j’espère, qui vous ai fait du chagrin? »

Mme San Lugar avait vieilli pour ainsi dire en un jour : c’est le sort des femmes que l’amour a longtemps gardées jeunes. Elle avait fait des miracles pour s’attacher un homme qui aurait pu à la rigu'eur

être son fils, et pour protéger son amant contre le ridicule et le mépris. Elle ne voulait pas qu’il fût montré au doigt comme le soupirant d’une douairière, et un soupirant pauvre, c’est-à-dire exposé aux plus horribles soupçons. Sous le despotisme de cette idée, la pauvre femme s’était pour ainsi dire cramponnée à la jeunesse : elle avait voulu rester belle, et la volonté, mère de tous les miracles, avait encore fait celui-là. Pas un cheveu n’avait blanchi, pas une ride n’avait creusé son petit sillon sur ce firent tendu nuit et jour par un sourire énergique. La taille était restée droite, parce que la princesse n’avait pas voulu plier. Un embonpoint tardif, vous savez? cet embonpoint providentiel de la cinquantième année, était venu fort à propos pour étayer l’édifice, et Mme San Lugar avait eu le bonheur si rare d’être aimée jusqu’au dernier jour. Ses yeux toujours fixés sur les yeux du beau secrétaire n’avaient pas rencontré ce regard froid ou embarrassé qui poignarde une femme de cinquante ans. Elle était sûre de lui et d’elle-même, et elle avait enfin le droit de l’épouser lorsqu’il périt victime d’une jalousie posthume. Le prince San Lugar, gouverneur d’une colonie espagnole, prit ses mesures pour qu’un rival heureux n’héritât point de ses millions. Il légua sa vengeance à un jeune Malais qui lui devait tout.

Ce coup brutal frappa deux cœurs en un ; le lendemain, la princesse était vieille. Elle eut autant de rides et les cheveux aussi blancs que îes autres femmes de son âge : vous auriez dit qu’elle avait pris toutes ses années à la fois, comme un capital

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économisé longtomps. Son cœur môme parut frappé de caducité ; elle se persuada que désormais elle ne pouvait plus aimer personne. L’esprit tomba dans une paresse engourdie .et découragée ; rien ne la touchait plus ; elle n’appartenait plus à la terre ; elle bâillait à tous les événements, joyeux ou terribles, h toutes les pensées neuves ou vieilles, familières ou sublimes. Deux grands mois s’écoulèrent avant que cette Espagnole, dévote jusqu’au mysticisme de sainte Thérèse, eût l’idée de retrouver son amant dans l’autre monde : Viguier était mort en état de grâce.

Le couvent la prit tout entière, et sans doute il l’eût gardée si Mlle de Batéjins n’était venue réveiller ce pauvre cœur. La vue de la jeunesse et de la beauté a le privilège de galvaniser les femmes qui ont vécu pour l’amour. Nous sentons tous un tel besoin de recommencer la vie que nous nous attachons par instinct à ce qui nous rappelle ce que nous avons été.

Éliane avait de l’esprit et du tact : elle s’insinua très-habilement dans la confiance et l’amitié de sa marraine, mais je suis tenté de croire que tout le mouvement qu’elle se donna pour plaire contribua peu au succès. Elle aurait pu ne rien dire et ne rien faire; son âge et sa figure parlaient et agissaient pour elle. L’important n’était pas de conquérir ce cœur malade, mais de le ressusciter. Au bout de quinze jours, Mme San Lugar s’intéressait à Mlle de Batéjins; elle la faisait causer, elle l’écoutait avec sympathie, elle admirait qu’une enfant si jeune eût appris tant de choses, elle s’étonnait de voir qu’elle

en ignorait beaucoup d’autres. Et à force de passer en revue les petites ignorances de sa filleule, elle en vint à se rappeler mille choses qu’elle avait oubliées elle-même : le monde, les palais, les châteaux, les voitures, les bals, que sais-je? On oublie tout, dans la vie contemplative et légèrement égoïste d’un couvent cloîtré; tout, jusqu’à l’existence des misères qui pullulent en dehors et qu’on soulageait autrefois avec tant de plaisir et une telle plénitude de cœur 1

La jeune fille n’y mit peut-être aucune malice, mais il est clair que ses étonnements, ses naïvetés, ses petites ignorances la poussèrent fort avant dans le cœur de sa marraine. Mme San Lugar se récriait à chaque mot :

« Se peut-il? A ton âgel tu ne connais pas ceci! tu n’as pas vu cela? Jésus, Marie, Joseph ! Elle n’a jamais pris de glaces! Elle ignore l’usage des éventails! Elle ne sait pas qu’on dîne en robe décolletée! Elle me demande ce qu’on entend par une livrée, elle qui descend en droite ligne de gentilhommes vieux chrétiens! Mais tu ne sais rien de rien, ma pauvre chère créature, malgré la belle éducation qu’on t’a donnée dans ton pays ! Il faut apprendre, il faut voir, il faut sortir un peu avant de prendre lé voile! Si tu mourais si neuve et si sotte, les saints du paradis se moqueraient de toi. »

Là-dessus, elle embrassait la belle filleule, la faisait asseoir à ses pieds sur un tabouret, et s’efforçait de lui expliquer le mécanisme du monde, tout en lissant de la main ses cheveux noirs. Éliane ouvrait de grands yeux et témoignait des admirations

qui n’étaient peut-être pas feintes. Quelquefois elle demandait grâce à la bonne princesse : « Non, disait-elle, j’aime mieux que vous ne me parliez pas du monde avec votre voix si belle. Songez donc que je suis décidée à mourir dans ce cloître, loin de tout!

— Aurais-tu déjà des regrets?

— Non, madame. Dieu m’est témoin que je regrette une seule chose, et une chose que lui-même ne pourrait pas me donner. Je voudrais vous avoir vue une fois, jeune et belle comme vous l’étiez au moment de ma naissance, heureuse, admirée, triomphante, au milieu d’un de ces salons que je ne dois pas connaître, avec tout un peuple d’adorateurs prosternés à vos genoux.

— Enfant! disait la bonne dame. Et moi, sais-tu ce que je voudrais avant de mourir! Revivre en toi pour un quart d’heure, et te voir entourée comme je l’étais à ton âge.

— Y songez-vous, ma noble protectrice? Que suis-je, hélas! Une pauvre fille ignorante, gauche, sans grâce, sans beauté!

— Je te dis que tu es belle, et je m’y connais peutêtre! Aussi belle que moi dans mes plus heureux jours!

— Non!

— Si! Nous comparerons, petite tête de fer!

— Et comment, je vous prie?

— Tu crois donc que les peintres et les sculpteurs ont refusé de faire mon portrait? Je te mènerai dans mon palais, un jour ou l’autre, et tu verras! »

Il se passa pourtant quelques semaines avant que la princesse franchit le seuil du couvent avec Mlle de Batéjins. Elle s’y trouvait si bien depuis qu’elle avait une compagne! Éliane fut assez forte pour contraindre la curiosité, peut-être l’ambition qui l’attirait hors du cloître. Elle ne risqua pas l’allusion la plus détournée aux promesses que sa marraine lui avait faites ; il semblait qu’elle fût entièrement accaparée par les exercices de dévotion et l’amitié de Mme San Lugar. Elle sortit enfin pour une demi-journée, mais ce fut comme malgré elle, et non sans retourner la tête à chaque pas vers la maison de Dieu.

La princesse la conduisit au palais San Lugar et se plut à lui montrer tout un monde de merveilles. La richesse ôtait le moindre mérite de cette admirable maison, contemporaine et voisine de l’AJcazar : chaque meuble attestait autant de goût que de magnificence ; les aménagements, d’un confortable exquis, avaient gardé comme uji aiTière-pai'fum d’amour heureux. La vieille dame pleura : comment n’aurait-elle pas pleuré? Mais ces larmes, étanchées par les lèvres d’Éliane, perdirent un peu de leur amertume; Mme San Lugar les trouva bien plus douces que celles dont elle avait inondé le couvent.

Cette visite, abrégée par Mlle de Batéjins, fut suivie de plusieurs autres. La jeune fille, après avoir mis sa marraine en garde contre les émotions du souvenir, lui lâcha doucement la bride. Elle semblait mesurer d’une main craintive la dose de distraction qui convenait à ce cœur blessé. Au bout de quatre mois, les deux amies avaient pris l’habitude

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de sortir deux fois par semaine, et bientôt la noblesse de Séville, sachant quel jour Mme San Lugar était chez elle, demanda permission de la voir. Les housses des salons disparurent petit à petit, les tableaux se débarrassèrent de leurs toiles vertes; les gens de la princesse quittèrent la livrée de deuil. La pauvre dame s’accoutuma insensiblement à cumuler les splendeurs du monde avec les austérités du cloître, et cette existence en partie double récréa son esprit par la variété des occupations.

Depuis longtemps, les pauvres de la princesse n’avaient eu affaire qu’à l’intendant. Éliane sut prouver à sa marraine qu’elle doublerait le prix des aumônes en les donnant de sa propre main. On devine aisément que la jeune fille fut de moitié dans la bonne œuvre. Mme San Lugar éprouva des jouissances ineffables en voyant sa filleule, qui avait appris l’espagnol au couvent, causer avec les indigents, s’intéresser à leurs peines, entrer dans leur confidence et leur donner de sages conseils. Un mâtin, pendant qu’Éliane faisait de la morale à une ouvrière de la manufacture, l’enfant de cette malheureuse étendit ses petites mains vers la demoiselle, qui le prit, lui lava la figure et l’embrassa. Mme San Lugar assistait dans son fauteuil à cette petite scène : elle en reçut une impression profonde et décisive.

I En voyant un marmot sur les bras de sa filleule, cette femme qui n’avait connu que l’amour stérile, se sentit grand’mère tout à coup. Un nouvel horizon s’ouvrit devant elle, un voile se déchira, elle aperçut au loin, dans l’avenir, un bonheur qu’elle

n’avait pas encore rêvé. Peut-être cet incident fut-il bientôt sorti de sa mémoire, car le cloître est un milieu où les sentiments naturels s’étouffent aisément. Mais la supérieure du Sângre commit le lendemain une grave imprudence.

Les nouvelles habitudes de la princesse avaient jeté l’alarme dans la communauté, On craignait de lavoir reprendre goût au monde; on savait que ses collatéraux, deux hommes spirituels et de bonne mine, avaient quitté la cour pour se rapprocher d’elle et reconquérir son héritage : il fallait donc la cloîtrer à tout prix, ou perdre les millions. Personne n’eût osé traiter directement une affaire s; délicate : la princesse était ombrageuse ; lui laisser voir qu’on spéculait sur elle, c’était lui faire prendre tous les couvents en horreur. On tourna la difficulté en lui disant que Mlle de Batéjins, au su de tous,' était assez bien préparée pour commencer son noviciat; qu’il serait peut-être dangereux d’attendre da-^ vantage; que ces fréquentes sorties, ces journées entières passées au sein du luxe et des grandeurs,' enfin le contact trop répété du monde le plus brillant pouvait faire avorter, si l’on n’y prenait garde, une si précieuse et si belle vocation.

Malgré tous les ménagements dont cette déclaration fut entourée, la princesse se blessa au vif. Elle crut voir dans les scrupules de la supérieure une allusion au désordre de sa vie passée et répondit sèchement que dans le palais San Lugar Mlle de Batéjins ne courait pas plus de dangers qu’au couvent ; qu’elle était seule responsable de l’avenir de sa filleule; qu’elle en devait compte à la famille et à

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Dieu, mais à nul autre; qu’enfin elle ne savait pas si le cloître était décidément un asile plus sûr que le monde, pour une femme qui veut faire son salut ; qu’il ne suffisait pas d’étourdir le bon Dieu par l’ôlernel bourdonnement d’une prière mécanique ; qu’il fallait le sendr par des actes et que les monastères d’Espagne ne faisaient pas, entre eux tous, le bien que Mlle de Batéjins avait fait la veille entre neuf et dix heures du matin.

Cela dit, elle annonça qu’elle partirait à l’instant même avec sa filleule, et promit d’envoyer une donation au couvent. Éliane parut bien étonnée d’un changement si imprévu, mais elle ne se fit prier que de la bonne sorte. « Noble et bonne marraine, dit-elle à la princesse, j’ai quitté mes parents pour servir Dieu auprès de vous. Où vous irez, j’irai. Permettez -moi de vous dire avec Rüth : « Votre pays sera mon pays, et vos dieux seront mes dieux. »

Elle avait remporté une belle victoire, moins belle cependant qu’elle ne le croyait, car elle se voyait déjà fille adoptive et seule héritière de la princesse. Son installation définitive au palais San Lugar fut un progrès sans doute, mais ne fut pas un avancement. Sous le niveau du cloître elle était presque l’égale de sa marraine : dans le monde, il fallut prendre rang à la suite des parents et des anciens amis qui passaient nécessairement avant elle. On lui assigna dans le palais un appartement convenable, elle fut admise au salon et à la salle à manger, mais la maiTaine tint son rang et la filleule eut à garder sa distance. Au Sangre, fiUejilç et marraine

LE MARQUIS I3E LANROSE 25

mangeaient des confitures dans leur cellule avec la même cuiller !

Les neveux de lu princesse arrivèrent de Madrid. Si l’un des deux avait été garçon, son affaire était jaite. Mais ils avaient femmes et enfants et deux folies familles, ma foi ! Éliane entendit sa marraine déclarer en termes formels qu’elle n’était pas femme à dépouiller les siens, que sa fortune irait à qui de droit, et qu’elle économiserait sur ses revenus pour les charités qu’elle aurait à faire.

La bonne dame acheva d’élucider la question en disant elle-même à sa filleule :

« Tout le monde demande en quelle qualité tu es chez moi ; que veux-tu que je réponde? Si je dis comme filleule, il faudra conter des histoires à n’en plus finir. Comme amie? On se moquera, car l’amitié veut une égalité d’âge et de rang. Veux-tu être ma lectrice? C’est un emploi qui ne déroge pas. J’ai des yeux pour lire. moi-même; il est donc entendu que tu n’auras,rien à faire. Je te nourris, je te loge et je te donne mille écus par an. Trouve un brave garçon qui t’épouse ; le capital des mille écus sera ta dot; pas de remercîments, embrassemoi. » ' ,

Pauvre Éliane ! épouser ce qu’on appelle un brave garçon! Elle serait plutôt morte. Il s’en présenta dix en un an, de ces braves garçons dont parlait la princesse : des employés, des officiers, des gentilshommes de quatrième classe, de petits propriétaires honnêtes et aisés. Elle les congédia aussi fièrement que les demi-manants de Pillesac. Sa résolution était arrêtée ; elle entendait que le mariage lui dou-

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nât tout OU rien. Si la Providence ne lui adressait pas un grand seigneur très-riche et très-aimable, elle épouserait à vingt-cinq ans un chapitre de Bavière ; un chapitre est toujours moins triste qu’un couvent.

En attendant l’arrêt qu’une femme est obligée d’attendre et qu’elle n’a pas le droit de hâter, Éliane s’appliqua sérieusement à mériter la fortune la plus haute. « S’il est écrit, pensait-elle, que je dois rester fille, je ne veux pas avoir rien à me reprocher. » Elle lut, elle étudia, elle cultiva son esprit et se donna une éducation supérieure. En même temps elle cherchait sans nulle hypocrisie à rapprocher son âme de Dieu. Ce n’était pas l’ambition, mais la foi la plus sincère et la charité la plus ardente qui la poussaient aux exercices religieux et aux œuvres pies. Elle priait avec ardeur parce qu’elle croyait à l’elBcacité des prières ; elle donnait aux pauvres parce qu’elle voulait devenir la créancière du ciel.

Son mérite fut apprécié à Séville et l’on rendit justice à ses vertus éclatantes. Mais elle avait le malheur d’être classée et de vivre dans un pays où aucun homme digne d’elle ne pouvait l’épouser sans descendre. Cet esprit net et hardi comprit au bout d’un an qu’il n’y avait rien à espérer à Séville, ni même en Espagne. Les grands seigneurs pouvaient penser qu’elle n’était pas à sa vraie place, mais aucun de ceux qui avaient leurs entrées chez la princesse n’aurait pu offrir sa main à la lectrice de madame.

Quand cette vérité lui fut bien démontrée, elle ne songea plus qu’à se dépayser avec sa bienfaitrice :

elle dressa des batteries formidables contre ce vieux cœur brisé. Mme San Lugar avait été d’humeur vagabonde; son nom restait écrit (avec un autre, hélas !) sur le livre des voyageurs, dans toutes les auberges d’Europe. Mais il semblait à peu près impossible de remettre en mouvement une machine humaine si vieille et si rouillée. Éliane y parvint, par des miracles de ruse et de patience. L’entreprise était d’autant plus difficile que la filleule n’avait plus l’oreille de sa marraine à toute heure du jour. Il fallut guetter le moment, saisir des occasions rares et fugitives, tenir en main des arguments toujours prêts et les jeter dans cet esprit chaque fois qu’on voyait une fenêtre ouverte. A toute fin, la princesse se laissa persuader qu’un changement de climat lui serait salutaire. Elle s’éloigna pour trois mois avec sa filleule et deux domestiques, et ce petit voyage, commencé dans l’automne de 1844, n’était pas encore achevé en 1850. Et, depuis le printemps de 1847 jusqu’à l’hiver de 1850, Mme San Lugar, qui avait cru se retirer du monde, habita le plus bel hôtel du Gours-la-Reine et tint un état de maison qui éblouissait tout Paris.

Éliane commença par se faire montrer toutes les villes d’Europe ; elle visita l’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Italie deux fois en détail ; elle poussa une pointe jusqu’à Saint-Pétersbourg, mais elle ne rencontra point sa destinée sur les grands chemins : une fille qui voyage n’amasse pas plus de maris qu’une pierre en roulant ne recueille de m.ousse. Toutefois, ces deux ans de locomotion assidue ne^ furent pas pour elle un temps perdu. Elle en usai:*/'.

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pour s’introduire à fond dans ie cœur de sa marraine ; la berline rapproche nécessairement les distances; elle force l’intimité aussi bien qu’une cellule de couvent. Le partage assidu des plaisirs et des fatigues, le sommeil en commun, les repas sur les genoux, mille petits services échangés à toute heure, font que deux voyageuses au bout d’un certain temps •ne sont plus qu’une seule personne. Il n’y a pas de secret qui résiste longtemps à ce régime ; 1e cœur le mieux fermé s’ouvre un jour de lui-même, comme un coffre ébranlé par une longue suite de cahots.

Jamais Mme San Lugar n’avait conté ses amours à personne ; le monde en avait deviné ce qu’il avait pu, mais cette âme hautaine était rebelle à tout épanchement. Elle disait : un confident est un inférieur que d’un seul mot nous faisons notre maître. Certes Mlle de Batéjins était la dernière personne à qui elle pensait montrer sa vie à nu. Elle le fit pourtant, un soir que le trop plein des souvenirs débordait à la fois par ses yeux et par ses lèvres. C’était dans la campagne de Naples, à Torre del Greco, sur le seuil d’une villa qu’elle avait habitée six mois avec lui. La maison, qu’elle reconnut de loin, était tombée en ruines; un jardin magnifique, qu’il se plaisait à cultiver de ses mains, n’existait plus. Elle chercha vainement un platane sous lequel ils avaient passé des soirées entières, seuls ensemble, les yeux tournées vers la mer phosphorescente, le cœur plein, l’esprit noyé dans cet anéantissement que donne le bonheur absolu. Le platane était tombé avec les autres arbres, et de ce paradis trop bien

défriché, il ne restait que cinq ou six raies de champ plantées en ricin et en maïs.

!Mme San Lugar avait rêvé longtemps à ce petit coin de terre ; plus d’une fois, depuis la mort de Paulin Viguier, elle avait regretté de n’être pas restée là, prudemment enfouie et pleinement heureuse avec l’homme de son choix. Sa première promenade aux environs de Naples s’était portée, d’instinct, vers Torre del Greco : la secousse n’en fut que plus rude. Les larmes jaillirent de ses yeux, elle s’assit ou plutôt se laissa tomber en arrière sur le sol poudreux, se prit la tête entre les deux mains, et cria en espagnol de sa voix grave et un peu rauque ;

« Mort l’ami, morte la maison, morts les arbres, mort tout ! »

Éliane, qui s’était tenue discrètement à l’écart, entendit cette explosion et courut .s’agenouiller auprès de sa marraine ;

« Les âmes ne meurent pas, dit-elle.

— Es verdad ! (c’est la vérité !) »

La princesse saisit Éliane par le cou et l’embrassa comme elle ne l’avait pas encore embrassée. Dès ce jour elle prit l’habitude de lui parler de son parrain et de la traiter en égale.

Rien n’eût été plus étrange à entendre que cette histoire d’un bonheur coupable racontée par une dévote espagnole à une vierge de la plus austère piété.

Mme San Lugar, lorsqu’elle pensait au jour du jugement, maudissait à grands cris les erreurs de sa vie; elle se demandait avec une anxiété horrible si Dieu pourrait lui pardonner une si longue suite de

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péchés mortels. Mais lorsque son esprit s’arrêtait quelques minutes sur le tableau du bonheur passé, elle ne maudissait plus que la mort, la vieillesse et tout ce qui la mettait à l’abri du péché. Sa filleule la gourmandait avec une autorité douce quand elle la voyait s’abandonner un peu sur la pente des regrets mondains. Presque toujours la princesse acceptait humblement la leçon et se frappait la poitrine ; quelquefois cependant l’amour était plus fort :

« Hé! bien, oui, disait-elle, je risque mon salut, je pèche par pensée. Mais n’importe, si dans un seul instant le simple souvenir d’un bonheur qui n’est plus me donne un siècle de paradis!

— Y songez-vous? c’est la félicité d’en haut qui vaut plus dans un seul instant que vingt siècles de bonheur terrestre !

— Tu n’en sais rien, petite fille ! Attends au moins pour nous juger, que l’amour ait échauffé ton cœur de pierre !

— Mon cœur sera de pierre pour tous les sentiments que Dieu condamne.

— Fasse le ciel! Tu as raison. C’est moi qui suis une vieille enfant. »

Quand par hasard la princesse s’obstinait dans ses révoltes, Éliane élevait simplement un doigt vers le ciel. Mme San Lugar se souvenait alors qu’elle avait une grâce à mériter sur la terre. Le désir de retrouver son amant dans un autre monde lui donnait un instant la force de l’oublier. Mais l’oublier de cette façon, n’était-ce pas encore penser à lui?

Il n’y a rien d’indifférentl ian$ l’éducation d’un cœur. Longtemps avant d’aimer, une femme se fait

une théorie de l’aiRour, et elle la construit nécessairement avec les matériaux qu’elle a recueillis dans sa jeunesse. Les confidences de Mme San Lugar semaient chez Éliane des germes qui devaient éclore plus tard.

La jeune fille souleva un jour une question qui étonna beaucoup la noble Espagnole.

« Lorsque vous aimiez mon parrain, lui dit^lle, vous aviez donc oublié Dieu?

— Moi? Jamais! Es-tu folle? J’ai toujours eu la foi et toujours fait mes dévotions, avec lui.

— Lui aussi?

— L’aurais-je aimé, sans cela, je te prie ?

— Vous aviez donc la foi tous les deux, et tous les deux vous offensiez Dieu !

— Hélas ! Mais avec quelle ferveur nous implo-^ rions son pardon!

— Quand on s’accuse, on promet de ne plus retomber.

— Nous promettions aussi !

— Et vous retombiez toujours?

— Est-ce ma faute, à moi, pauvre nature créée pour le péché ? Pourquoi le ciel ne mesure-t-il pas la tentation qu’il nous envoie à la vertu qu’il a mise en nous? Que peut-on lorsqu’on n’est pas la plus forte, et qu’on le sait? Lutter, même en cédant; se repentir tant qu’on peut au milieu du bonheur le plus ineffable, prendre tous les matins une résolution douloureuse qu’on oublie tous les soirs, mais surtout s’humilier incessamment, demander grâce après chaque faute, poursuivre .sans relâche une perfection impossible. Voilà ce que j’ai fait, et lui aussi,

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jusqu'au dernier jour. Nous avions soin de notre âme comme tu as. soin de tes mains : tu les laves plusieurs fois par jour, et pourtant tu n’espères pas les conserver sans tache jusqu’à la fm de ta vie. Les Parisiennes qui renoncent au ciel parce qu’elles ont péché, sont des folles. Elles ne croient donc pas à la clémence divine? Quelle idée se font-elles de leur Créateur et de leur père? Dans les pays où l’on a la vraie foi, en Espagne, en Italie, les femmes les plus tendres à la tentation sont aussi les plus ardentes à la prière, et c’est bien naturel : l’appui n’est pas fait pour les forts ni la pénitence pour les justes. » Ces confidences et ces discussions s’imprimèrent profondément dans l’âme d’Éliane : une jeune fille n’oublie rien du premier roman, bon ou mauvais, moderne ou suranné, où elle a lu le mot amour. Mlle de Batéjins perdit au frottement de Mme San Lugar le duvet de son ignorance, mais elle gagna quelque chose en échange. Elle prit peur de cette farouche et implacable folie qui poursuit une femme jusque dans la vieillesse et fait saigner encore les cœurs de soixante ans : telle est l’idée qu’elle se faisait de l’amour. Ce nom ne lui rappelait que des images terribles, comme les convulsions de deux grandes mains osseuses, un flot de larmes coulant sur des joues de cuir tanné, le grincement de trentedeux dents longues et déchaussées, de grands cheveux d’un gris verdâtre hérissés par la passion. Les plus doux souvenirs de la pauvre princesse, ses récits les plus émouvants, ses aspirations les plus poétiques revêtaient une couleur effrayante en passant par sa bouche. La même histoire, contée par

un beau garçon de trente ans, eût produit une autre impression, je suppose.

Éliane se promit bien d’éviter les remords qui accompagnent l’amour coupable et lui survivent. Elle s’arma de résolutions énergiques, redoubla de piété, mit son espoir en Dieu et attacha un sens particulier à ces mots de l’oraison dominicale : « Ne nous induisez pas en tentation ! »

Toutefois, elle demeura persuadée qu’il y a des passions irrésistibles, plus fortes que la vertu et que la prière elle-même. Il fallait bien qu’il en fût ainsi, puisqu’une femme aussi fière, aussi loyale et aussi pieuse que Mme San Lugar, avait couru trente ans, malgré elle, dans les chemins de traverse. Éliane se demanda comment elle agirait si elle était entraînée, elle aussi, hors de la bonne route. Elle chercha des expédients pour rester femme de bien, tout en aimant un homme, si elle ne pouvait se défendra d’aimer. Ce petit cœur honnête et sophiste à la fois, plein de droiture et pourtant fertile en malice, s’imagina qu’il pourrait se donner, le cas échéant, sans encourir le mépris du monde ni la colère de Dieu. « Si je rencontre l’homme irrésistible, je l’aimerai, libre ou non, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement. Mais il n’en saura rien : Dieu seul et moi nous connaîtrons le secret de ma faiblesse. Et s’il me devinait, lui? car ils devinent quelquefois l’amour le mieux caché. Je lui avouerais tout, et, m’adressant à son honneur, je lui proposerais une transaction irréprochable : « Aimez-moi dans le plus profond de votre âme, mais ne m’en dites rien : le crime est dans l’aveu. De mon côté, je jure de rester

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votre fidèle amie et de vous donner la première place dans mes prières. Vivons ainsi, heureux d’une affection réciproque et d’une conscience pure. Dieu qui verra nos peines et connaîtra nos mérites, saura nous en récompenser un jour. Plus nous nous fuirons ici-bas, plus nous sommes certains qu’il daignera nous réunir l’un à l’autre pour une éternité de bonheur et d’amour. »

Voilà comment la jeune fille se fortifiait à vingtcinq ans contre les séductions du monde. Ce travail intérieur, joint au remue-ménage d’une ambition toujours croissante, assombrissait un peu sa physionomie. Les salons de Paris qui la virent apparaître en 1847, lui firent un succès d’un genre tout nouveau : on vanta sa beauté fatale; on parla des héroïnes de Corneille; on la compara à Mlle Rachel.

Elle-même outrait un peu, dans sa personne et sa toilette, ce que les peintres appellent le caractère. Elle étalait en plein fauboui^ Saint-Germain les attitudes dont elle avait fait collection dans les musées d’Italie. L’instinct de cette jeune fille lui disait que pour produire une sensation profonde à Paris, il importe avant tout de ne ressembler à personne. Au bout d’un certain temps, l’effet produit, son originalité solidement établie, elle s’humanisa et se détendit. L’idole laissa venir à elle ceux que ses trop grands airs avaient intimidés. Elle daigna causer, sourire, montrer ce qu’elle savait, et gagner son diplôme de femme supérieure.

Dieu sait par quels efforts elle décida Mme San Lugar à se faire une maison à Paris. La princesse s’était juré d’é\iter toute installation et de garder sa

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liberté entière. Mais Éliane, avec son admirable perspicacité, devina que Paris est la seule ville du monde où le mérite personnel prime tout. En Russie, en Allemagne, en Angleterre, et même en Italie, elle était restée à son rang malgré tous ses efforts et l’amitié croissante de la princesse. On avait bien voulu la trouver belle et intelligente, mais personne ne s’était avisé de lui donner le pas sur les filles plus nobles et plus riches qu’elle. Ce collier de dépendance qu’elle avait promené partout en frémissant ne* tomba que deux ou trois mois après son arrivée à Paris. Le monde de Paris, lorsqu’il s’engoue d’un homme ou d’une femme, ne fait pas les choses à demi. Il est un peu blasé sur les noms, sur les millions, sur les diamants .et semblables bagatelles : commencez par lui plaire; il vous tiendra quitte du reste. L’homme qui a mis une cravate blanche à dix heures du soir pour aller prendre une ou deux glaces n’hésitera pas longtemps entre Mme San -Lugar et Mlle de Batéjins, s’il les voit assises côte à côte. L’une est princesse et grande d’Espagne, soit; mais l’éclat de cette grandeur ne rejaillit en rien sur ceux qui la regardent. Elle est dix fois millionnaire, mais elle ne songe point à partager sa fortune avec le monsieur en cravate blanche. Elle a pour un million de diamants sur le corps ; le premier mouvement de ceux qui aperçoivent cet étalage est de dire : « Voilà des diamants qui ne sont pas à leur place. Ne siéraient-ils pas mieux à cette admirable fille qui, sans un seul bijou, a la majesté d’une reine? » La beauté a cet avantage sur la richesse qu’elle peut faire mille heureux

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sans se dépenser. La vue seule d’une Éliane transforme en plaisir vif la soirée la plus terne et la plus maussade ; elle centuple la valeur des sandwiches et des bouillons qui se consomment autour d’elle ; à souper, elle verse aux convives un poison plus friand que le vin de Champagne frappé. Mlle de Batéjins sut attacher par son esprit et sa grâce un peu fière autant d’admirateurs que sa beauté en attirait. Au bout de quelques mois, il n’y eut plus de fête sans elle; tous les salons voulurent l’avoir, et la princesse par-dessus le marché.

Mme San Lugar était venue plusieurs fois en France, et elle avait conservé un médiocre souvenir de l’hospitalité parisienne. Le fait est que les portes du faubourg Saint-Germain ne pouvaient pas s’ouvrir à deux battants pour le jeune Paulin Viguier. Lui mort et la princesse notoirement convertie, les choses devaient aller d’un autre train : ce fut à qui inviterait la grande dame et sa filleule. Je ne .sais si elle pénétra les causes du revirement qui s’était fait en sa faveur; mais elle fut sensible à l’accueil qu’elle recevait partout. Peut-être aussi le plaisir de promener une jeune fille si belle et si fêtée éveilla-t-il dans son cœur une sorte de sentiment maternel. Il est certain qu’elle rougissait d’aise aux succès d’Éliane et qu’elle ne ménageait rien pour lui en assurer de nouveaux. Elle la conduisit chez les bonnes faiseuses, présida elle-même aux soins de sa toilette, et donna des fêtes pour elle à son hôtel du Cours-la-Reine. Là, Mlle de Batéjins était réellement la fille de la maison. La princesse, en badinant, l’appelait quelquefois ma fille ; on prétendit »n plus

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'd’un endroit que M. et Mme de Batéjins n’avaient été que des parents nourriciers. Et comme ils étaient morts à quelques mois d’intervalle, pendant les voyages d’Éliane, il fallut toute l’autorité des ecclésiastiques les plus respectables pour faire tomber ce méchant bruit.

Par une cause ou par une autre, mais surtout, j’en ai peur, parce qu’elle était sans dot, Éliane fut plus admirée que recherchée en mariage. Le comte de Mably seul lui offrit un vrai nom, une fortune encore acceptable et une personne digne d’elle. Il ne vint pas de but en blanc chez Mme San Lugar lui demander la main de sa filleule : la démarche fut précédée d’une cour assidue qui ne dura guère moins de dix-huit mois. Tout Paris put assister à ces préliminaires; le comte affichait son amour en homme qui n’a rien à ménager et ne dépend que de lui-même ; Mlle de Batéjins, sous sa réserve accoutumée, laissait percer une préférence visible. Diraije qu’elle était éprise de Contran ? Son cœur retardé par une éducation peu commune, n’était peut-être pas encore bien éveillé. Mais l’espoir de devenir comtesse et millionnaire la flattait évidemment : d’ailleurs l’homme en lui-même répondait à l’idéal qu’elle avait rêvé.

Elle ne se défendit donc point contre un penchant légitime et qui ne pouvait la mener qu’à bien. Aux premiers mots sérieux que Contran lui dit à l’oreille, elle répondit sans pruderie :

« Moi aussi, je' crois sentir que je vous aimerai facilement. Je voudrais être sûre que Dieu nous a créés l’un pour l’autre. C’est une étude à faire : essayons! »

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Le jeune homme fut tout ébahi de cette réponse honnête et sage. Il avait rencontré sur son chemin I beaucoup de demoiselles à marier, et aucune ne lui avait parlé de ce ton-là. Les unes s’effarouchaient au seul mot de mari comme si on leur avait demandé [ la permission de leur couper la tête ; les autres prenaient un air simple en étudiant à la dérobée tous les détails du prétendant; d’autres enfin (la nouvelle école) batifolaient agréablement sur le seuil de la vie et s’embarquaient pour le mariage comme pour une partie de campagne. Les quelques mots d’Éliane le firent entrer en lui-même ; il les médita longuement et se sentit devenir meilleur ; cet homme de plaisir eut la notion du bonheur vrai.

Dès ce jour, il vécut pour Mlle de Batéjins et trouva moyen de la voir à peu près tous les soirs. Une douce intimité s’établit entre eux, en plein monde. Ils n’avaient pas le temps d’échanger beaucoup de paroles, mais ce peu suffisait à maintenir la communauté de sentiments et d’idées. Réunis ou séparés, ils s’entretenaient ensemble à tout instant, comme deux chronomètres réglés l’un sur l’autre marqueront la môme heure à mille lieues de distance.

Chaque fois qu’ils se retrouvaient, le premier regard échangé les rassurait l’un et l’autre. Il fallait des obstacles bien insurmontables pour les empêcher de se dire quelques mots. Presque tous les discours de Contran pouvaient se résumer ainsi : je jVous aime un peu plus qu’hier, et cependant hier je Jne croyais pas qu’on pût vous aimer davantage. Éliane, de son côté, avouait loyalement les progrès qu’il avait faits dans son cœur.

Si quelque nuage passager inquiétait l’esprit de la jeune fille, Gontran le devinait à la première rencontre et se hâtait de le dissiper. Elle lui dit un soir :

« Savez-vous exactement mon âge?

— Non, mais qu’importe?

— C’est que j’aurai bientôt vingt-sept ans; la chose est grave. Je m’étais promis de quitter le monde à vingt-cinq, si je n’avais pas trouvé un cœur comme le vôtre. Maintenant, je m’effraye de vous aimer; vous êtes terriblement jeune pour moi. »

Gontran dépensa quinze jours à se défendre du crime de jeunesse. Son dernier argument fut un retour offensif : Si vous trouvez qu’il est trop tard à vingt-sept ans, marions-nous bien vite, tandis que vous n’en avez que vingt-six.

Éliane, à son tour, se mit sur la défensive; elle demanda du temps, non plus pour réfléchir, car son parti était pris et sa parole donnée, mais pour savourer ce demi-bonheur fait de discrétion, de priyation et d’espérance. Elle était de bonne foi, quoi que le monde ait pu supposer dans la suite. Son cœur appartenait sans réserve à M. de Mably. Les lenteurs qu’elle imagina l’une après l’autre prouvent seulement qu’une moitié de son être était encore engourdie ; elle avait peur des réalités qu’elle voyait grimaçantes et terribles à travers le vieux masque de Mme San Lugar. Peut-être aussi craignait-elle l’opinion de sa marraine. Elle avait cru remarquer que la princesse, tout en remuant ciel et terre pour lui découvrir un mari, s’obstinait à trouver tous les partis indignes. La grande dame qui, six ans plus tôt, l’eût livrée sans scrupule au premier venu, se

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montrait aujourd’hui beaucoup plus ambitieuse pour elle. Or, comme la princesse ne parlait pas d’ajouter un centime à la dot, on pouvait craindre que ce dédain systématique ne fût un calcul intéressé. Les vieilles gens tiennent à leurs habitudes; Éliane faisait partie des habitudes de sa marraine : peut-être aimait-on mieux la garder au logis que de la donner à un homme ?

La jeune fille se décida pourtant. Elle n’osa jamais aborder la grande affaire avec Mme San Lugar,' mais elle permit à Gontran d’oser pour elle. Il ne se le fit pas dire deux fois.

Gontran ne doutait pas du succès de sa démarche, quoiqu’il connût fort peu la princesse et qu’il ne se fût pas mis en frais pour lui plaire. Vous savez qu’il n’était pas dans l’âge de la diplomatie. Cette vieille Espagnole saurie au feu des passions lui avait toujours fait l’effet d’un épouvantail à jeunesse, et peut-être avait-il laissé voir ce qu’il en pensait. Mais elle n’était ni la mère ni la parente d’Éliane, et d’ailleurs Éliane avait atteint la grande majorité. On était encore assez riche, grâce à Dieu, pour mépriser vingt mille écus de dot ; il s’agissait donc simplement de remplir un devoir de politesse, une pure formalité.]

Il est rare qu’un homme, et même un amoureux, ne se rende pas justice à lui-même. Gontran savait ce qu’il valait, et qu’il était de meilleure maison que Mlle de Batéjins. Son stage de dix-huit mois avait rétabli sa réputation et arrêté sa ruine. Il lui restait deux millions, ou à peu près; .ses dernières folies étaient vieilles et presque oubliées. Que pouvait-il

donc craindre? Rien, sinon que Mme San Lugar eût la velléité de l’embrasser sur les deux joues.

Il fit donc sa visite, arriva sans trembler et demanda la main d’Éliane, aussi naturellement qu’il se fût fait servir une livre de bonbons : « Madame, je suis le comte de Mably, j’aime Mlle de Batéjins, votre filleule, j’ai le bonheur d’en être aimé, et quoiqu’elle ait le droit de disposer d’elle, je remplis un devoir de respect en vous priant de m’accorder sa main. » La princesse bondit sur sa chaise longue, mais elle reprit aussitôt son sang-froid et répondit : « Monsieur, je suis sensible à votre courtoisie, et je vous promets de ne pas m’opposer au bonheur d’une personne sur qui je n’ai absolument aucun droit. » Elle se leva là-dessus et fit sa révérence à Gontrau sans permettre aucune réplique.

Le comte regagna sa voiture, aperçut derrière un rideau le sourire d’Éliane, approcha un doigt de ses lèvres, envoya discrètement le baiser des fiançailles, et referma la portière en murmurant :

« Un peu sèche, la marraine, mais on s’en moque 1 Le tour est fait. A ce soir chez les Vantajoux. Éliane me dira les nouvelles. »

Mais Éliane ne vint pas chez les Vantajoux, et toute une quinzaine s’écoula sans qu’elle reparût dans le monde. Gontran se présenta chez la princesse et apprit qu’elle était indisposée. « C’est contre moi qu’elle est indisposée I » disait-il en sortant; mais je prendrai bientôt ma revanche. Il circula beaucoup devant l’hôtel du Gours-la-Reine, et constata avec un peu de dépit que les fenêtres ne souriaient plus. Enfin, pour comble de surprise, il

LA VIEILLE ROCHE

revit Éliane au bout de quinze jours et la trouva aussi indifférente, aussi calme, aussi parfaitement à l’aise que si elle n’avait jamais parlé d’amour avec lui. Il l’invita à danser; elle ne s’en défendit point, mais elle ferma l’oreille à tous les souvenirs qu’il évoquait. La patience était le moindre défaut de Contran. Il s’arrêta court au milieu d’une valse et dit à Mlle de Batéjins, au risque d’être entendu de la galerie :

« En un mot comme en cent, suis-je un étranger pour vous?

— Oui, répondit Éliane.

— Vous m’aimiez, cependant!

— Peut-être.

— Et vous ne m’aimez plus?

— Non.

— Qu’est-ce que j’ai fait pour cela?

— Rien.

— Ainsi vous m’immdlez sans raison, sans prétexte?

— Pensez de moi tout ce que vous voudrez, mon cher monsieur de Mably. »

L’orchestre s’arrêta sur cette conclusion désespérante, et Mlle de Batéjins regagna sa place au bras de Contran qui la conduisait moins qu’il n’était conduit. Au dernier pas qu’ils firent ensemble elle parut hésiter, comme saisie au cœur par un regret poignant. Sa main droite s’appuya fortement sur le bras du jeune homme, elle se pencha vers lui et lui dit d’une voix étouffée :

« Encore un mot pourtant. Quel directeur avezvous? »

n ouvrit de grands yeux. Elle reprit avec une vivacité fébrile : « Pratiquez- vous? Fréquentezvous les églises? Avez-vous la foi ?

— Non, mais c’est un détail, et si vous y teniez beaucoup....

— Merci, monsieur, fit-elle en se plongeant dans une profonde révérence. »

L’intimité de ces deux âmes finit là. Contran ne sut jamais si ce merci monsieur s’appliquait à la valse ou à la religion. Il poursuivit encore un mois ou deux son inhumaine, mais elle le découragea si bien qu’il retomba bientôt dans les plaisirs faciles et reprit l’œuvre interrompue de sa ruine. Lorsqu’il apprit, l’hiver suivant, qu’Éliane épousait M. de Lanrose, il ne chercha plus la cause de sa trahison. Elle l’avait abandonné pour un vieillard riche : c’est un événement qui se voit tous les jours. Quant au prétexte hypocrite qu’elle avait mis en avant, faute de mieux, Contran ne daigna pas le prendre au sérieux. D se mit à haïr et à mépriser la nouvelle marquise.

Cependant Éliane était alors vraiment digne d’estime; elle méritait même une certaine admiration. La princesse, assez mal disposée pour M. de Mably, commença par semondre sa filleule qui s’était engagée trop légèrement, à son gré. Tout en disant qu’Éliane était libre, elle usa de son autorité pour la tenir close et coite, tandis que ses amis réguliers et séculiers ouvraient l’enquête sur ce jeune homme. Les enquêtes de ce genre aboutissent toujours où î’on veut. Pourquoi ? Musset l’a dit ;

...C’est que notre nature A de bien et de mal pétri sa créature.

LA VIEILLE ROCHE

Tout homme a ses défauts, comme il a ses qualités; il est bon à prendre ou à laisser, selon qu’on envisage la face ou le revers de la médaille. Mme San Lugar et ses vénérables amis ne tinrent compte que du revers.

On ne pratiqua point de propos délibéré la fameuse théorie de Basile ; mais sans calomnier précisément un homme, il est facile de le noircir aux yeux de sa future. La princesse mit en avant les liaisons que M. de Mably avait affichées; elle oublia de dire qu’on ne lui en connaissait pas une depuis longtemps; elle fit le dénombrement des millions qui avaient fondu dans les mains de ce prodigue; elle ne conta point qu’il avait su en garder deux : elle fit un recueil des anecdotes qui pouvaient le discréditer dans l’esprit d’Éliane ; elle laissa de côté les traits assez nombreux qui devaient le faire aimer. Elle insista beaucoup sur le crime d’impiété, lorsque Contran n’était coupable que d’indifférence et de légèreté, comme presque tous les jeunes gens de son époque : s’il se brouilla décidément avec Dieu, ce fut par dépit, après la trahison d’Éliane. On devine l’effet d’une accusation si grave sur une fille élevée comme Mlle de Batéjins : épouser un mécréant! Quelques années de bonheur douteux, suivies d’un veuvage éternel !

D’autre part, É'liane savait qu’en refusant Mably, elle courait grand risque de n’épouser personne, ni pour le temps, ni pour l’éternité. Mme San Lugar prévint l’objection et fit comprendre à sa filleule qu’une rupture savante et bien conduite pouvait la mener à des destinées plus hautes. Avoir été de-

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mandée par le comte de Mably, c’était déjà un titre; l’avoir refusé froidement, dignement, pour incompatibilité de conscience, c’était une action méritoire au premier chef. Quel homme bien pensant ne serait pas tenté de se donner lui-même en récompense à la vertu la plus austère et la plus héroïque de notre temps? L’important était de bien rompre et de prouver à tout Paris qu’on n’avait pas gardé la trace d’un regret dans les derniers replis du cœur.

Mlle de Batéjins joua ce jeu hardi et difficile; d’autant plus difficile que les renseignements et les raisonnements de sa marraine ne lui avaient pas fait oublier la jolie figure et la voix sympathique de Mably. Ce n’est jamais sans grand effort qu’une fille se déguise en statue, surtout à l’âge où elle devient véritablement femme. Mais Éliane entra si bien dans l’esprit de ce rôle que pas un mot, pas un regard ne trahit ses douleurs ou ses hésitations. Le monde avait les yeux sur elle; comme on ne savait pas jusqu’à quel point au juste elle s’étuit avancée avec Contran de Mably, ses moindres gestes et 'ses paroles les plus naturelles prêtaient au commentaire. Chaque fois qu'elle entrait dans le même salon que son ancien ami, l’attention publique était plus éveillée qu’au cinquième acte d’un drame. Elle tint bon. Dieu sait au prix de quels efforts, jusqu’au jour où Contran lui céda le champ de bataille. Il courut se jeter comme un furieux dans les amours de passage, laissant Mlle de Batéjins plus honorée, plus admirée, mieux en pied dans l’opinion publique et mariée d’avance au premier veuf ou célibataire qui aurait

La vieille hocHE

la velléité de faire une grande dame. Ce prédestiné fut le marquis de Lanrose, on le sait.

Ce que je n’ai pas dit, c’est qu’il y eut un an de passion, entre le marquis et sa femme. Ce n’était pas l’amour qui les avait unis. M. de Lanrose s’était donné un mois pour choisir une fille honnête, intelligente et bien construite. Il s’agissait pour lui de punir le mariage indécent du comte Adhémar, et de déshériter autant que possible un fils qui lui ressemblait si peu. D’abondant, il n’était pas fâché de trouver une femme qui fît les honneurs de sa mai- *son. Sa maturité vaillante et verte lui permettait de la prendre jolie; il tenait aux principes religieux : sa première femme avait été un esprit fort et une vertu malheureusement très-faible. Éliane de Batéjins remplissait toutes les conditions du programme : il la demanda sans hésiter et elle le prit au mot, croyant épouser un vieillard. Le temps des illusions était passé pour elle ; elle touchait à cette période de découragement où le regard des plus belles et des plus triomphantes se tourne avec tristesse vers l’horizon désert.

Le marquis la combla de tous les biens qu’elle espérait de lüi, et il lui fit en outre une adorable surprise. Il eut vingt ans pour elle pendant tout près d’un an. Plus heureuse que Valentine de Mably, la marquise eut sa lune de miel. Un accident déploré par tout le monde, mais non par les Adhémar, altéra pour quelques mois la belle santé d’Éliane, et changea forcément l’amour en amitié. Éliane se rétablit avec le temps, mais soit que le marquis eût jeté tout son feu, soit qu’il eût rencontré des distrac-

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LE MARQUIS t)E LANROSË

lions dans un autre monde, soit que la jeune présidente des servantes de Joseph eût élevé des obstacles trop respectables entre elle et son mari, le fil rompu ne fut jamais renoué. Les deux époux n’en firent pas moins bon ménage. Non-seulement ils s’estimaient, mais ils étaient fiers l’un de l’autre. Le marquis se parait de cette belle et sage personne, savante sans pédantisme, gracieuse avec dignité, et maîtresse de maison accomplie. Quant à elle, il faut avouer qu’elle eût été bien difficile si elle n’avait pas admiré son mari.

Rien ne troubla cette bonne harmonie, et cependant il est certain qu’après huit ans de mariage le marquis et sa femme étaient séparés par un abîme. Ni l’un ni l’autre n’avait rien fait pour s’éloigner, mais ils avaient dérivé insensiblement à leur insu, comme deux navires entraînés pendant la nuit par des courants sous-marins. Chacun des deux se croyait innocent, dans la sincérité de son cœur; du reste ils avaient trop bon goût pour se rien reprocher l’un à l’autre. « Il est fâcheux, pensait le marquis, que ma femme se soit jetée dans les coteries et les conférences. Elle appartient à Dieu, aux bons Pères, à ses petites amies, à ses pauvres, à tout le |monde enfin, sauf à moi. Ses idées qui jadis ressemblaient parfaitement aux miennes, ont pris une autre couleur ; h peine si j’entends la langue qu’elle parle. C’est un malheur. Pouvais-je l’éviter? Non, car l’histoire d’Éliane est celle de toutes les femmes de son monde ; la pauvre enfant a roulé sur une pente irrésistible. Si j’avais essayé de la retenir par le bras, elle m’aurait laissé son bras dans la main.

LA vieille roche

Rien ne peut empêcher une femme de suivre la mode, et la mode commande à ces dames de faire leur salut loin de nous, dans les couvents humides et les escaliers à pic. » Éliane de son côté accusait le cheval, le cigare, le club, l’opéra, les journaux et toutes ces nouveautés de la vie parisienne qui entraînent les maris loin de leurs femmes. Elle n’en voulait pas au marquis : il suivait le courant, il marchait avec le siècle, il n’était ni meilleur ni pire que tous les hommes de sa caste.

Le modèle des juges, qui fut, je pense, le roi Salomon, n’aurait pas su de quel côté venaient les premiers torts : la marquise avait fait son premier pas vers le couvent des bons Pères à l’heure même où le marquis retournait par hasard à son club. Ni l’un ni l’autre n’avait cru venger une injustice et user de représailles. Gomme leurs contemporains et leurs égaux des deux sexes, ils avaient bifurqué simultanément, par instinct. Et leurs habitudes étaient si bien séparées qu’ils se seraient gênés l’un l’autre si la marquise s’était convertie au plaisir ou le marquis à la dévotion.

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