LA CHUTE
Éliane et Contran, lorsqu’ils se retrouvèrent à la Balme, se haïssaient furieusement. Il y avait de quoi. Le comte de Mably ne doutait pas qu’il n’eût été joué par l’avarice et l’ambition d’une hypocrite; Éliane se félicitait d’avoir échappé aux séductions d’un homme sans honneur et sans foi. Après l’avoir entendu dénigrer sur tous les tons par les amis de la princesse, elle avait été, trois mois durant, en butte à ses poursuites, et elle ne lui pardonnait pas une insistance si compromettante. Elle le vit s’étourdir ensuite au milieu de plaisirs scandaleux, et elle lui en voulut de s’être consolé si tôt. Elle apprit qu’il avait fini de se ruiner, et, au lieu de le plaindre, au lieu de se demander si elle n’était pas un
peu responsable, elle se dit injustement ; « Je serais
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dans la misère, si j’avais joué jusqu’au bout mon rôle de dupe, »
On se rappelle avec quelle âpreté Gontran la maudissait en partant pour la Crimée, Il avait d’assez bonnes raisons pour rejeter sur elle le poids de ses malheurs et de ses dernières fautes. Cette femme, la seule qu’il eût vraiment aimée, lui coûtait, pensait-il, tout ce qu’il avait perdu chez les autres : fortune, réputation, illusions, et le reste, c Car enfin, je n’aurais ni connu la Brindisi, ni mangé mes derniers millions, ni usé mon cœur jusqu’à la corde, si elle avait tenu sa parole en se donnant à moi, »
La haine de Gontran fut guérie par les beaux yeux de Mlle Barbot. Un homme heureux ne peut haïr personne; un amoureux n’éprouve que de l’indifférence pour les femmes qu’il aimait ou détestait encore hier. Mais Éliane n’avait plus le cœur assez plein de son mari pour que la rancune ne pût y garder place. La seule annonce de l’arrivée de Gontran avait mis sur pied dans son âme une armée de sentiments hostiles. Elle rentra tout émue dans l’appartement qu’elle partageait avec son mari, et se répandit en récriminations peu chrétiennes contre un malheureux et un absent. Elle ne parlait de rien moins que de quitter la Grande-Balme sur l’heure, pour échapper à la vue d’un homme si odieux.
Le marquis de Lanrose lui fit entendre raison ce soir-là : s’il avait pris la fuite avec sa femme devant un rival évincé, le monde en aurait dit de belles!
Ce premier danger évité, le mari d’Éliane ne se tint pas pour satisfait. U voulut assurer la paix de
sa vieillesse en réconciliant la marquise avec Contran. Il savait que la haine n’est que l’envers de l’amour, et que son honneur courait presque un égal danger, que la marquise aimât ou détestât M. de Mably. La passion est sujette à de tels soubresauts qu’un mari de cet âge doit la tenir pour suspecte. Dans le moment, il l’avait pour alliée, mais il aimait mieux la supprimer d’un coup que de la voir un jour tourner casaque.
Un homme qui se sent vieillir ne peut pas malheureusement obtenir que sa femme vieillisse avec lui. Mais il peut, s’il est habile, ajouter quelques années à cet esprit fringant, mûrir ce cœur trop vert, engourdir au moyen de narcotiques moraux l’élément vivace et rebelle.
En assurant sous main l’existence de M. de Mably, le marquis avait deux idées : sauver un gentilhomme de la misère basse ; empêcher que ce garçon ne devînt trop intéressant. Cela fait, il prit ses mesures pour éteindre la fureur d’Éliane et lui montrer dans M. de Mably un homme semblable à tous les autres, ni pire ni meilleur, et digne de la plus parfaite indifférence.
C’était bien raisonné; mais M. de Lanrose oublia plus d’une fois son rôle. Les hommes comme lui sont toujours un peu dupes de leur cœur. Après avoir défendu Contran par système, il le fit par conviction : chaque jour l’attachait davantage â ce rival tant redouté. Peut-être la contradiction injuste et acharnée de sa femme ne fut-elle pas étrangère au progrès rapide de cette amitié. A toutes les déclamations d’Éliane, il répondait par des éloges de
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plus en plus vifs, et Gontran lui fournit des armes sans le savoir par sa conduite si sage au début, si loyale et si courageuse à la fin.
Qui peut dire pourquoi la marquise était sourde à l’éloquence des faits eux-mèmes? Il se fit, je suppose, un singulier travail dans son esprit, lorsqu’elle vit une enfant plus jolie qu’elle, et infiniment plus riche, se jeter à la tête de son amant évincé. Éprouva-t-elle un sentiment de regret? sentit-elle pour la première fois le néant du bonheur qu’elle s’était choisi? Personne n’en sut rien, et si elle avait eu des confidences à faire, je suppose qu’elle ne se fût pas adressée à son mari. Le marquis reconnut avec regret qu’elle demeurait implacable, et peut-être eût-il cherché d’autres arguments contre la haine, si l’heureux dénoûment imaginé par Lambert n’était venu le rassurer tout à fait.
il était évident que M. de Mably, marié à Valentine, ne devait plus porter ombrage à personne. Amoureux d’une jeune et jolie femme, aimé passionnément, converti le plus agréablement du monde à la morale du ménage, père de famille avant peu, astreint d’ailleurs à l’obligation de veiller sur sa propre femme, Gontran n’aurait ni le temps, ni même l’idée de convoiter le bien d’autrui. Que son bonheur durât seulement une douzaine d’années, Éliane serait alors une femme de quarante-cinq ans I Ainsi pensait le sage et bon marquis de Lanrose ; il sentit son repos aussi bien assuré et à moins de frais que s’il avait lu la mort de M. de Mably dans quelque bulletin de Crimée. Les morts revivent quelquefois dans l’imagination des femmes ; leur souve-
nir s’interpose entre les vivants et les vivantes, et l’on compte par centaines les maris trompés moralement au bénéfice d’une ombre. Un jaloux ne tient pour morts que ses rivaux bien mariés.
Ce n’était pas que M. de Lanrose fût jaloux à proprement parler. Il aimait la paix de sa vie et l’honneur de son nom, voilà tout. D’ailleurs il était quitte envers le Minotaure et il eût trouvé abusif qu’on l’obligeât de payer deux fois.
« Grâce à Dieu, se disait-il, me voilà hors d’affaire. Éliane est gardée non-seulement par sa conscience et sa religion, mais par la confiscation définitive du seul homme qu’elle ait remarqué avant moi. Si elle l’a regretté quelque temps, comme on paraît le croire, elle en a fait son deuil aujourd’hui. D’ailleurs elle est trop fière pour faire des avances à l’homme qui s’est marié si gaillardement sous ses yeux, et ce n’est pas Gontran qui reviendra jamais à elle. Il y perdrait, d’abord. Puis il est galant homme, il a du cœur, il m’aime, et ma foi ! le diable m’emporte! je l’aime cent fois plus que mon chafouin d’Adhémar! »
Il est certain que le marquis tint lieu de père à Gontran à l’époque de ses noces. L’intimité qui les liait depuis la Balme devint si étroite à Lyon, dans une vie presque commune, que la farouche Éliane dut changer de ton et de visage. Faut-il croire qu’elle fut désarmée par le spectacle d’amour et de bonlieur qu’on étalait naïvement sous ses yeux? Vitelle avec plaisir ces jolis enfantillages qui animèrent les dernières journées de la cour? Les amoureux sont tous myopes; ils ne voient pas le monde qui
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les entoure et se serrent les mains sans se douter qu41s froissent souvent un cœur.
Mais Éliane était bien forte. Du jour où son mari l’eut décidée à tendre la main à Mably, elle arbora un sourire doux, tranquille, égal, presque maternel. On remarqua, le jour du mariage, que sa toilette la vieillissait de six ans. Le marquis augura bien de cette métamorphose évidemment volontaire. Toutefois, elle fut un peu malade dans la soirée, mais elle refusa d’appeler un médecin. « Ce n’est rien, disait-elle; un petit élancement dans la région du cœur. J’en ai beaucoup souffert autrefois; Mme San Lugar le savait bien. »
Mais la princesse San Lugar ne pouvait être appelée en témoignage ; elle était morte depuis un an.
L’installation des Mably dans la vie parisienne donna trois ans de fièvre à la marquise de Lanrose. Jamais Contran n’avait pu être un étranger pour elle depuis le petit drame de leurs premières amours. Elle l’avait tantôt maudit, tantôt regretté, quelquefois pleuré, jamais oublié. Lorsqu’elle se mit enfin à lui rendre justice, elle le suivit d’un regard bienveillant, presque tendre; mais ce fut au détriment de Valentine, qui d’abord, à la Balme, lui avait beaucoup plu. Vous auriez dit que cette âme si noble et si grande éprouvait le besoin de se venger sur quelqu’un. Mais de quoi? Je ne sais ; peutêtre de sa vie manquée, des dernières années de sa jeunesse sacrifiées au titre et à l’argent. Elle fit grâce au mari et se mit à chercher des griefs contre la femme. Sans s’avouer que la jeune comtesse lui avait pris sa part de bonheur, elle établit un pai’al-
lèle quotidien entre les actions de Valentine et ce qu’elle eût fait elle-même à sa place.
Elle nota soigneusement les maladresses et les erreurs de son innocente rivale, et ne manqua jamais de dire ; « Je me serais conduite autrement; je n’aurais pas racheté l’hôtel, j’aurais refusé les diamants, j’aurais vécu moins en dehors, j’aurais fermé ma porte à celui-ci, refusé les invitations de ceux-là ; les Adhémar me touchent de bien près : est-ce que j’en ai fait mes intimes? » De ces détails groupés avec soin, elle ne tirait aucune conclusion. Elle ne disait pas même à son oreiller solitaire ; « Contran aurait été plus heureux avec moi. »
Lorsqu’elle se vit un peu délaissée par le jeune ménage, elle en sentit plus d’orgueil que de dépit. Il lui sembla que Valentine la craignait, ou du moins qu’une affinité secrète attirait la fille des Barbot vers le monde intermédiaire. Mais Contran? Que devait-il penser, faire et dire dans les salons du faubourg Saint-Honoré? Son élément n’était pas là; il souffrait à coup sûr; il avait par moment la nostalgie du vrai monde.
A cette idée, Éliane était prise de compassion pour lui, et pourtant elle ne s’affligeait pas, au contraire. Son cœur gonflé par un sentiment mal défini s’enlevait doucement vers des régions inconnues.
La conversion soudaine de la petite comtesse, son retour aux salons austères, cette affiliation aux confréries qui fut comme une entrée en religion, prit Éliane au dépourvu et lui tira quelques larmes. On dit pourtant que le retour d’une brebis égarée est une fête pour tous les justes. Peut-être la mar-
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quise avait-elle rêvé le ciel sans Valentine; la peur d’y retrouver ce joli visage importun lui gâtait son paradis. Au bout de quelque temps, elle se consola à l’idée que les époux Mably se trouvaient séparés en ce monde et dans l’autre par la diversité des sentiments et des pratiques. Valentine adonnée à la haute dévotion mettait entre elle et son mari toute l’armée des Saints et des Martyrs, des Anges et des Archanges, des Trônes et des Dominations.
Mais si la jeune femme prenait assez d’empire sur lui pour l’amener à résipiscence? Cette perspective éblouit la chrétienne et troubla profondément la femme. Éliane était trop sincèrement pieuse pour voir un accident fâcheux dans le salut d’une âme. Elle se promit d’aimer, d’admirer, de bénir sa rivale si elle faisait un tel miracle. Mais, d’un autre côté, elle pensa que Valentine négligerait peut-être de l’entreprendre, ou qu’elle l’essayeradt en vain. Dans le premier cas, il était sûr qu’elle n’aimait pas son mari; dans le second, on verrait clairement qu’elle n’était pas aimée. Éliane ouvrit les yeux et attendit. Le moment était solennel.
Une année entière s’écoula, et Contran ne fit pas mine de dépouiller le vieil homme. Il laissa les forces du ciel s’interposer entre sa femme et lui. On ne vit rien de nouveau dans ses habitudes ; ses discours respiraient toujours une franche odeur de fagot; c’était le même scepticisme, heureux, riant, sûr de lui-même; rien ne prouvait que Valentine eût essayé de le convertir.
Éliane se remit à penser qu’elle aurait fait d’héroïques efforts si elle avait occupé la place de Va-
lentine. Elle ne tarda guère à se dire qu’elle eût certainement féussi. Elle en vint même à croire qu’une simple étrangère comme elle pouvait atteindre ce but avec l’aide de Dieu. Si la perversité est contagieuse, comment la foi et la vertu ne le seraient-elles pas?
Elle ne s’arrêta pas longtemps à cette vue, mais elle y revint souvent : c’est ainsi que la plupart des femmes s’affermissent dans le bien ou dans le mal. Lorsqu’il lui parut démontré qu’elle tenait en main le salut de Gontran, elle ne conclut pas qu’il fallait l’entreprendre sans retard. C’est seulement chez l’homme, et pas chez tous les hommes, que l’idée mûre se traduit aussitôt en fait.
Éliane se répéta cent fois que M. de Mably n’était pas perdu sans ressource, que sa femme avait tort de le laisser dans l’impénitence, que la plus humble chrétienne pouvait le catéchiser en quelques jours, qu’il y avait faiblesse impardonnable à négliger une bonne œuvre si facile : elle pensa que Gontran ferait la plus noble figure du monde dans la chapelle des bons Pères, sur un prie-Dieu de chêne sculpté ; elle le vit monter au ciel sur les ailes des Anges, et pensa que la présence d’une âme si charmante ajouterait un élément tout spécial à la félicité des élus.
Un soir qu’elle caressait in petto ces agréables fantaisies, son mari rentra du club plus tôt qu’à l’ordinaire, et la surprit dans une sorte d’extase, les mains jointes, les yeux vagues, les nerfs tendus. Elle se leva en sursaut et embrassa le marquis avec une ardeur inusitée.
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« Qu’avez-vous? lui dit-il; vous n’êtes pas souffrante ?
— Loin de là, répondit Éliane. Je pensais à la bonté de Dieu qui réunira dans son sein les justes qui se sont aimés sur la terre. Toujours jeunes, toujours époux, nous goûterons là-haut un bonheur éternel. Voilà, mon cher Armand, l’idée qui me ravissait lorsque vous êtes venu interrompre mon rêve, ou plutôt le compléter. Je vous adore. »
Elle ne mentait pas, elle épanchait au bénéfice de son mari le trop plein de son âme. En reportant au marquis de Lanrose la conclusion d’une rêverie qui n’avait pas commencé par lui, elle cédait au besoin de rentrer dans le devoir, d’excuser aux yeux de Dieu et aux siens cette aberration passagère. Et surtout, oui, surtout, elle se satisfaisait en exprimant au premier homme venu son désir le plus dominant. La femme est ainsi faite qu’il lui faut à certaines heures mettre dehors ce qu’elle a dans l’esprit. La gestation de ses idées aboutit presque toujours à un terme inévitable, et c’est pourquoi les maris entendent des confidences ou reçoivent des épanchements qui ne s’adressent pas à eux.
Le marquis n’était pas une nature extatique, mais un homme de bon sens, tranquillement dévoué à sa femme. Il laissa parler Éliane et sourit plus d’une fois au pathétique de son discours. « Chère enfant, lui dit-il, nous sommes assez bien portants l’un et l’autre pour reléguer au second plan les choses du ciel.... 3 >
Elle insista sur le néant des plaisirs terrestres. « Néant, soit, reprit-il, mais ce néant a bien son
importance, et Dieu ne l’aurait pas organisé avec tant de soin s’il n’y attachait aucun prix. Vivons heureux d’abord, et ne nous exaltons pas, si nous pouvons, par des idées de l’autre monde.
— Mais l’union des ûmes pour une éternité ! c’est tout le but de la vie! tout!
— C’est quelque chose, assurément; mais une chose obscure et très-mal définie. Dieu fera de nous ce qu’il lui plaira, selon nos faibles mérites. Je m’en rapporte à lui, et je n’ai pas la prétention d’anticiper sur ses décrets. Commençons par obéir à ses commandements, et pour la récompense, reposonsnous sur sa justice.
— Doutez-vous donc qu’il réunisse à jamais ceux qui se sont aimés ici-bas et qui meurent en état de grâce*?
— Ce qu’il fera sera bien fait, ma chère Éliane. Mais ma première femme est morte en état de grâce, si j’en crois ce que l’on rapporte. Je l’ai aimée deux ou trois ans, elle m’a payé de retour ; sa dernière pensée, après mille et une.... promenades, a été, m’a-t-on dit, d’implorer mon pardon. Eh bien ! foi d’honnête homme, je serais désolé de la retrouver là-haut. D’autant plus qu’il faudrait ou divorcer avec vous, ou scandaliser tous les saints par un crime de bigamie. C’est pourquoi, grande enfant, laissez à Dieu le soin des choses d’outre-tombe, et contentezvous d’être aimée tendrement ici-bas sans faire votre nid là-haut. »
Le marquis avait raison, mais un homme doit se garder de trop avoir raison contre sa femme. Le cerveau d’Éliane se remit au travail sur de nouvelles
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données. L’élève de Mme San Lugar se demanda si elle était sérieusement mariée à un homme qu’on devait lui disputer après la mort ; et, comme M. de Lanrose n’avait pas pour lui les arguments irrésistibles de la présence réelle, comme il était moins assidu à son ménage qu’à son club, Éliane prit l’habitude d’organiser son avenir sans lui. Elle oublia petit à petit qu’elle était mariée : elle l’était si peu ! Et la première fois qu’un hasard imprévu la mit seule en présence de M. de Mably, elle découvrit étourdiment au jeune homme la place qu’il avait reconquise et gardée au fond de son cœur.
Ce jour-là, tandis que Contran frisait sa moustache avec fatuité et admirait le biais ingénieux qu’elle avait pris pour se perdre, Éliane courut à Saint-Thomas d’Aquin, s’agenouilla sur la pierre et demanda sincèrement à Dieu si elle était dans la bonne voie. L’oraison, cette force des faibles, ne la rassura qu’à demi ; elle se releva profondément troublée, incertaine de ce qu’elle avait fait et de ce qui lui restait à faire et tremblant d’avoir déchaîné des passions coupables dans une âme qu’elle pensait éveiller au bien.
Le temps qui calme tout redoubla son agitation et sa crainte. A mesure qu’elle s’éloignait de cette heure imprudente où elle avait trahi son secret, elle s’exagéra la gravité de l’imprudence. Elle rêva tantôt que Valentine, tantôt que M. de Lanrose lui demandait compte de ses paroles; elle eut peur que Contran n’en tirât avantage comme d’un droit donné et acquis. Aussi lui fallut-il un effort héroïque pour dissimuler son angoisse la première fois qu’il vint
LE MARQUIS DE LANROSE 6i
chez elle après l’événement. Plus le comte affectait de se souvenir, plus elle se croyait tenue d’oublier. Cependant lorsqu’elle eut réussi à faire la sourde oreille et à jouer le rôle d’une femme qui n’a rien dit, elle fut prise d’un scrupule auquel l’amour naissant, ou renaissant, n’était peut-être pas étranger.
« S’il était vrai que ce jeune homme eût été touché par la grâce! S’il ne fallait qu’un mot pour achever sa conversion? N’avait-elle pas charge d’âme? Pouvait-elle sans crime abandonner à michemin le travail qu’elle avait entrepris? »
Je ne sais si Contran devina ces hésitations. Soit calcul, soit instinct, il les mit à profit. Dans un de ces instants rapides et fugitifs où il était seul avec elle dans le salon du quai d’Orsay, il prit un ton demi-sérieux et lui dit :
« Hé bien, c’en est donc fait, vous renoncez à me convertir? »
Elle se troubla : la question était comme un écho de ses plus secrètes pensées.
c( Parlez-vous sérieusement? répondit-elle.
— Est-ce que tout n’est pas sérieux avec vous? J’ai beaucoup réfléchi depuis quelques jours.
— Tant mieux! A quoi?
— A ce que vous m’avez dit. Il me semble que j’irais droit au ciel si vous vouliez bien m’y conduire.
— Ah! si Dieu m’avait accordé le don de persuasion !
— Vous me cersuaderez tout ce qu’il vous plaira, je vous jure.
LA VIEILLE ROCHE
— Je n’ai qu’une chose à vous dire : soyez chrétien!
— Mais comment, si je n’ai pas la foi?
— Commencez par la pratique : la foi viendra bientôt.
— Pratiquer avant de croire ! c’est de l’hypocrisie, cela.
— Non! c’est de la prière en action. Dieu verra votre bon vouloir, il vous donnera la grâce.
— Eh bien, je veux essayer. J’irai dimanche à la messe. Avez-vous une église à me recommander?
— Vous trouverez Dieu dans toutes.
— Je le sais. Mais je prierais mieux, ce me semble, si j’étais sous le même toit que vous. »
Elle le regarda fixement, vit ou crut voir qu’il ne plaisantait pas, et lui dit :
« Vous n’êtes pas assez impie ni assez fat pour vous méprendre sur ma conduite : je vais tous les jours à la chapelle Saint-Joseph. »
Contran apprit le chemin du couvent; il y alla d’abord en curieux, la canne à la main, et bientôt avec un livre. Il voyait Éliane de loin, la saluait à la sortie, mais causait rarement avec elle. Souvent, après l’avoir rencontrée le matin, il la cherchait après midi dans les allées du bois de Boulogne. Elle prit des habitudes de promenade qu’elle n’avait pas autrefois : c’était un petit sacrifice en échange du grand qu’elle avait obtenu de Mably. Elle ne des-[ cendait pas de sa voiture et Contran ne descendait pas de son cheval, mais il faisait quelques pas auprès de la calèche, et l’on dit tant de choses en deux minutes!
Le comte se prêtait de bonne grâce à la fantaisie d’Éliane; il répondait sérieusement à ses questions et se laissait confesser en plein air. Mais il gagnait si peu de terrain qu’il en vint à se demander si elle ne se moquait pas, comme au temps de la princesse. Deux ou trois fois par semaine, il la quittait avec dépit, bien résolu à finir cette plaisanterie. Cependant un charme invincible le ramenait au couvent tous les matins, à la promenade tous les soirs.
Un jour, il lui dit :
« Rien n’avance. La foi ne me vient pas; j’aurais besoin d’être catéchisé à fond. Indiquez-moi quelqu’un, ou plutôt chargez-vous de la besogne vousmême.
— Je ne suis qu’une ignorante.
— Soit, mais une ignorante qui peut tout sur moi.
— Venez à la maison.
— Quand ?
— Ce soir. Mon mari dîne avec moi ; il sera heureux d’assister à notre conférence.
— J’ai peur de l’ennuyer. C’est un croyant, d’accord, mais il n’a pas l’esprit de prosélytisme.
— Hé bien, j’irai chez vous. Attendez-moi demain soir avec Mme de Mably.
— Ma femme en ce moment a l’esprit tourné ailleurs. On dirait que la dévotion lui pèse un peu depuis une quinzaine. Elle en aura trop pris à sa dernière retraite.
— Il ne me reste donc qu’à vous donner l’adresse de mon directeur, le P. Ange.
— Merci, non. J’aime mieux me damner, décidé ment. Adieu!
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— Attendez! Je ne veux pas avoir un tel malheur sur la conscience. Je vous enverrai le Bosquet de pénitence en rentrant. C’est un bon livre. Lisezle. »
Contran avait cet opuscule chez lui, mais il n’eut garde d’en rien dire. Il était trop heureux d’engager un petit commerce discret avec la marquise. Le Bosquet de pénitence arriva, tout annoté par les blanches mains d’Éliane, tout rempli de gravures, de papiers découpés, de symboles, d’images mystiques, de prières qui portaient indulgence. Ce païen de Mably goûta des jouissances idolâtres, en s’initiant à ces petits secrets d’un cœur féminin. Il vola quelques images et une violette sèche qu’on avait peut-être oubliée à son intention ; il remplaça la fleur par une autre et choisit chez un libraire spécial, aux environs de Saint-Sulpice, d’autres gravures symboliques qu’il chargea de plaider pour lui. Le mysticisme a cela de commode qu’il emprunte à chaque Instant le vocabulaire de l’amour.
Chargé d’électricité comme une bouteille de Leyde, le livre retourna au quai d’Orsay, discrètement, comme il était venu. Éliane n’était pas femme à le reprendre sans l’ouvrir ; elle avait de trop bons yeux pour ne pas voir les changements qu’il avait subis en voyage. Mais elle n’en dit rien, quelques efforts qu’on fît pour l’induire en confidence.
Contran lui dit un matin au sortir de la messe :
« Votre livre est charmant ; c’est une rosée qui tombe sur les âmes. Mais il ne m’a pas désaltéré; je voudrais la suite.
— Bieu ! dit-elle. L’auteur est un de mes amis, le
P. Tricotel. Il prêche demain soir, à tel endroit : venez l’entendre. »
Il accepta l’invitation, mais je ne sais s’il goûta l’éloquence onctueuse du bon Père. Il pensait que sa femme était en route pour Garville, qu’il avait un ou deux mois de liberté devant lui, et qu’il serait un sot de manquer une occasion si belle. Ce soir-là, comme Éliane allait monter en voiture devant la porte du couvent, il s’approcha d’elle et lui dit :
« Je suis ému du sermon, mais j’ai des objections à faire.
— Écrivez à M. Tricotel ; il aime à correspondre avec ses ouailles.
— C’est que mes objections ne s’adressent pas à lui seul. J’ai des doutes sur toutes les matières de foi; mon esprit se défend contre tous les dogmes; à chaque affirmation qu’on prétend m’imposer, je trouve aussitôt une réponse. Si l’on veut me sauver, il faut qu’on ait la patience de me convaincre sur tous les points l’un après l’autre, et ce n’est pas l’affaire d’un jour. Connaissez-vous une personne au monde qui me veuille assez de bien pour entreprendre ce travail-là? »
Elle réfléchit un instant et le regarda entre les yeux, suivant l’habitude qu’elle avait prise, car elle se défiait également d’elle et de lui. Contran se mit en garde et prit un air candide.
« Allons, dit-elle, j’aime assez votre âme pour dépenser une heure à son profit, et je vous estime trop pour vous craindre. Attendez-moi demain à trois heures, chez vous. »
Le lendemain, tandis que Valentine débutait si
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brillamment sur la plage de Carville, Gontran prenait toutes les mesures de prudence que commande un rendez-vous. Il fut un peu déçu, pour ne pas dire mystifié, lorsqu’il vit paraître Éliane. Elle tenait par les mains deux petites orphelines de neuf à dix ans, vêtues de laine noire et coiffées du bonnet à trois pièces, cc Mon ami, dit-elle en entrant, voici deux innocentes qui dissiperont vos erreurs, éclairciront vos doutes et répondront à vos objections. Elles n’ont pourtant pas étudié la logique ; mais elles savent leur catéchisme, et c’est assez. »
Le comte fit la grimace, mais il eut le bon goût de rentrer son dépit en lui-même. Il accueillit les deux orphelines, les conduisit au salon, les établit tout étonnées dans deux fauteuils où leurs petites jambes pendantes, avec de gros souliers au bout, faisaient la plus étrange figure. Elles étaient troublées, moins pourtant qu’on n’aurait pu le supposer : ces enfants adoptés par l’élite du faubourg sont un peu les poupées de la haute noblesse : les noms, les titres et les splendeurs du monde sont choses moins nouvelles pour eux que pour un fils de bourgeois. Les duchesses vont les voit*, les marquis et les princes leur portent des bonbons, les prélats confirment paternellement leurs grosses joues violettes, jusqu’à l’ûge où l’orphelinat leur procure un emploi de cuisinière ou de bonne d’enfants, et met d’autres poupées à leur place.
Gontran les laissa prendre haleine et courage, tandis qu’il échangeait quelques banalités avec Mme de Lanrose. Puis il leur fit subir un examen d’un quart d’heure sur les choses qu’on enseigne
aux communiants des deux sexes. Les deux élèves prouvèrent à qui mieux mieux qu’elles savaient le catéchisme sur le bout du doigt ; elles récitèrent sans perdre haleine des définitions métaphysiques qui mettraient à la torture l’esprit d’un philosophe ; elles résolurent en courant les problèmes les plus ardus ; elles réfutèrent sans passer un seul mot les objections toutes faites qui, depuis plusieurs siècles, provoquent des arguments tout faits.
Tandis qu’elles débitaient leur leçon d’une voix aigrelette, comme une horloge bien remontée sonne les heures et les demies sans hésitation et sans erreur,' Éliane hésitait un peu; elle commençait à douter de la portée de cet exercice et de l’efficacité de son invention. Depuis longtemps elle croyait, pour l’avoir entendu dire, qu’un enfant armé du catéchisme, peut confondre les logiciens et convertir les incrédules ; mais au moment de vérifier le fait sur une âme dont le salut lui était plus cher que sa propre vie, elle se sentait envahir par la tristesse et le découragement. Ces textes si remarquables dans leur simplicité lui apparurent tout à coup comme une lettre morte. Toutes les vérités dont on l’avait allaitée, dont elle se nourrissait encore chaque jour avec une joie sans mélange et un insatiable appétit, lui semblèrent quelque chose d’indifférent et d’inutile aux besoins de l’heure présente. Une voix intérieure lui disait que les affirmations de l’Église devaient glisser sur ce cœur endurci, comme l’eau sur un marbre. Elle reprochait aux pères et aux docteurs de n’avoir pas un peu passionné le dogme en ajoutant à ces eaux pures
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l’acide qui mord le marbre et entame le métal. Le calme de Gontran, sa parfaite sérénité, sa politesse attentive et souriante redoublaient d’instant en instant l’impatience de la marquise. Elle fut plusieurs fois sur le point de couper la parole aux petites filles et d’improviser un autre catéchisme à l’usage de son cher mécréant.
Il devina ce trouble, et pendant un quart d’heure il en jouit avec malice, trop habile pour triompher ouvertement, affectant d’être tout à la leçon des orphelines, évitant même d’arrêter les yeux sur la marquise qu’il voyait sans la regarder, comme une demoiselle à marier dévisage en baissant les yeux le jeune homme qu’on lui présente.
L’examen terminé, il fit son compliment aux petites missionnaires et sonna pour demander des confitures et des gâteaux. Il ordonna que leur collation fût servie au jardin, et permit aux enfants de cueillir deux gros bouquets pour l’autel de la Vierge. L’âge reprit ses droits sur les deux innocentes ; elles coururent dans les allées aussi étourdiment que si elles n’avaient pas catéchisé ce jour-là même le plus incorrigible positiviste du club. Éliane les suivit, mais ses deux chaperons lui échappèrent bientôt ; il était plus aisé de les suivre que de les rejoindre.
Les enfants poussèrent de grands cris à la vue d’un gros marronnier qui s’arrondissait au milieu de la pelouse :
a C’est l’arbre, c’est notre arbre ! l’arbre du couvent 1 »
La marquise et le comte, qui n’étaient pas loin
l’un de l’autre, s’approchèrent pour savoir d’où cet arbre leur était connu.
« Mais, répondirent-elles ensemble, on le voit par les fenêtres du dortoir. Et d’ici, du milieu de l’herbe, on voit les fenêtres du couvent! Tenez, sœur Marianne qui passe avec son grand balai ! »
Gontran comprit que Mme de Lanrose était allée chercher ses jeunes acolytes dans un orphelinat de la rue de Grenelle, adossé pour ainsi dire à l’hôtel de Mably. Le potager des sœurs s’ouvrait sur une étroite impasse, derrière le jardin de l’hôtel. Le jardinier du comte avait aussi une porte sur l’impasse ; il s’en servait pour voiturer l’engrais des plates-bandes et le sable des allées, ou pour emporter les fleurs flétries.
Éliane avait ses entrées, grandes et petites, dans tous les couvents de Paris. Plusieurs orphelinats la citaient avec orgueil au nombre de leurs patronnesses ; il n’y en avait pas un qui ne se fût empressé de lui confier toutes les pensionnaires sans demander pourquoi. Elle avait donné la préférence au couvent de VAve-Mairiay rue de Grenelle, parce qu’il touchait presque à la maison de Gontran. Mais le catéchumène était un stratégiste consommé : il comprit au premier coup d’œil le parti qu’on pouvait tirer d’un voisinage si respectable et si discret. « Avant huit jours, se dit-il, les portes dérobées feront leur office. »
Tandis que les petites voisines se poursuivaient dans les allées, se barbouillaient de confitures et se bourraient de gâteaux, il prit Éliane à part et lui dit :
LA VIEILLE ROCHE
Êtes- VOUS contente de moi?
— Oui, si votre attention était sincère et si vous avez écouté la bonne parole en esprit de justice et de vérité.
— J’ai écouté comme j’ai pu, foi d’honnête homme, et tant qu’il vous plaira de m’instruire par le même procédé, mes oreilles seront à votre service. Mais la grâce n’a pas encore opéré.-
— Pourquoi ? Parce que vous avez l’esprit troublé par les passions de ce monde. Commencez par devenir aussi simple que les enfants et je réponds du reste.
— Vous en parlez bien à votre aise. La simplicité du cœur ne s’achète pas comme une charge d’agent de change. Je suis très-compliqué, pétri de bien et de mal, de vrai et de faux, de bons instincts et de tendances détestables ; et j’ai cela de commun avec tous les hommes de mon temps et -de mon éducation. A qui la faute?
— A vous, qui avez mal vécu. La grâce ne se fait pas prier pour descendre dans les âmes pures.
— J’ai fait des sottises ; d’accord. Mais personne ne peut les défaire. Dieu lui-même ne peut pas anéantir le passé et décréter que j’ai vécu comme un saint. Il faut donc qu’il me prenne comme je suis, ou qu’il y renonce.
— Ne vous a-t-on pas dit tout à l’heure qu’il est infini dans sa miséricorde comme dans sa grandeur?
— On m’a dit mille choses écrites d’un fort beau style. Mais franchement, entre nous, pensez-vous qu’on me les ait apprises ? J’ai su mon catéchisme
autrefois; je ne l’ai même pas tout à fait oublié. Si vos petites filles avaient hésité un moment dans leur récitation, j’aurais achevé la phrase à leur place. Mais savoir n’est pas croire, et retrouver un texte égaré dans un repli du cerveau n’est pas récupérer la foi perdue. Savez-vous ce que c’est que la foi, vous qui rêvez la conversion des infidèles? C’est l’abdication volontaire et douce de cette indomptable Raison qui se révolte en nous à chaque instant. C’est le consentement d’un coeur vraiment heureux qui souscrit, les yeux fermés, aux choses qu’il ne peut comprendre. Tandis que ces enfants frappaient sur ma tête à coups redoublés pour y faire entrer les vieux dogmes chrétiens, je me comparais moi-même à ces rochers du pôle nord qui sont des vagues durcies par le froid. Rien ne peut les entamer, le fer s’y use ou s’y brise. Vienne un rayon de soleil, un souffle de l’été; les rochers s’amollissent si bien que les petits oiseaux les fendent à coups de bec et les petits poissons à coups de nageoire. Comprenez-vous la métaphore ? J’ai le cœur endurci et comme cristallisé par le froid. Tous les efforts du monde n’y feront pas entrer un atome de catéchisme tant qu’on ne l’aura pas dégelé. Réchauffez-le (ce n’est pas à vous que je m’adresse ; je parle en général); réchauffez-le, dis-je, et il deviendra plus souple, plus fluide, plus prompt à se mouler sur la forme du vase que T eau de cette carafe.
— Êtes-vous donc si malheureux, mon pauvre ami?
— Malheureux? Non. Je vous estime trop pour mendier votre compassion. L’homme qui cherche à
LA VIEILLE ROCHE
se faire plaindre d’une femme est un impertinent il croit qu’on peut l’aimer.
— Il est permis d’aimer le prochain.
— Oui, vous avez raison; j’employais le mot dans le sens le plus usité aujourd’hui. L’amour, pour le commun des hommes, est devenu un synonyme poli du libertinage. Ah ! parlez-moi de cette sympathie toute morale, de ce chaste lien qui unit plus étroitement les âmes que les basses familiarités du corps : à la bonne heure ! Mais il y a bien peu de femmes assez haut placées dans l’échelle des êtres, entourées d’une assez pure atmosphère de noblesse et de vertu pour qu’on puisse sans injure, leur demander cet amour-là! Il y en a pourtant; ce n’est pas en votre présence qu’il est permis de le nier; mais elles n’éprouvent jamais pour nous l’estime qu’elles nous inspirent; elles se défient toujours!
— Non!
— Si ! A telles enseignes que pour entrer ici et donner quelques soins à une âme, hélas ! bien malade, vous avez cru devoir abriter votre innocence derrière ces deux enfants.
— Mon innocence, non; ma réputation, peut-être. D’ailleurs je ne vous connaissais pas hier aussi profondément qu’aujourd’hui.
— Il est facile, allez ! de me connaître à fond. Un étourdi mal dirigé dans sa première jeunesse, traité injustement un jour, et jeté par le désespoir dans une voie déplorable, ramené miraculeusement par une fausse apparence de bonheur domestique qui n’a pas tenu ce qu’elle promettait ; isolé dans Paris et dans sa propre maison ; sans vraie famille, sans
amis sérieux ; envié de quelques-uns parce qu’il est ou paraît riche des biens de ce monde, mais plus pauvre et plus dénué dans le fond de son cœur que les orphelines qui jouent là-bas ; fier d’ailleurs et décidé à faire bon visage, à se roidir jusqu’à la fin contre les ennuis de la terre et les menaces du ciel même : voilà l’homme qui jette l’ancre à vos pieds, ô ma douce, ma noble et mon angélique espérance! L’Écriture dit qu’ autrefois Dieu envoyait ses messagers ici-bas pour sauver les âmes en peine. Vous n’avez pas les ailes d’un ange, mais vous en avez tout le reste ; c’est à vous de me dire si je suis condamné sans appel. »
Cette tirade bien lancée sur un ton qui laissait deviner mille émotions contenues, produisit tout l’effet que l’orateur en avait espéré. Il vit Mme de Lanrose haletante et à demi suffoquée s’appuyer contre un arbre et rester un moment sans voix. Mais il se garda bien de lui demander ce qu’elle éprouvait : à triompher trop tôt on risque de manquer la victoire. Il se mit à parler de choses indifférentes, en homme qui se repent d’avoir montré le fond de son cœur. Durant quelques minutes, il bourdonna ce qu’il voulut aux oreilles de la marquise : elle était trop occupée de ce qu’elle avait entendu pour écouter autre chose. A peine répondit-elle un ou deux monosyllabes au hasard, sans savoir ce qu’elle disait.
Le comte de Mably, calme et froid comme un général sur le champ de bataille, décida de rester sur ce premier avantage. Il appela les enfants, emplit leurs poches, les remercia, et les conduisit jusqu’à la porte de l’impasse qu’il entr’ouvrit. Éliane suivait
LA VIEILLE ROCHE
machinalement, toute rêveuse, et plus pâle qu’un marbre.
« Chères petites, dit Contran, vous voilà tout près de chez vous. A partir de demain, cette porte sera toujours ouverte. Et vous viendrez achever votre bonne œuvre, n’est-ce pas?
— De grand cœur, monsieur, si notre bienfaitrice nous ramène. »
Éliane, prise à partie, répondit qu’elle verrait, qu’elle réfléchirait, qu’elle n’était pas sûre....
« Vous m’avez fait tant de bienl » dit Contran.
Sans attendre la réponse, il se pencha vers ses petites catéchistes et les baisa au front. Puis poussé par une inspiration soudaine, il fit participer Mme de Lanrose à ce remerciment audacieux. Éliane sentit deux baisers se poser sur ses joues ; elle n’eut pas le temps de s’en défendre ni le courage de s’en fâcher. Eût-elle eu la résolution de se montrer sévère, elle était paralysée par la présence de ses petits anges gardiens. Le bon sens lui disait qu’un seul mot de reproche, un seul signe de résistance aurait scandalisé gravement ces pauvres innocentes, tandis qu’un acte de familiarité fraternelle ne les étonnait même pas.
Elle sortit du jardin à demi folle, et se laissa conduire au couvent par les deux orphelines plutôt qu’elle ne les y conduisit.
En vérité l’amour ne répartit pas équitablement ses plaisirs et ses peines. La marquise deLanrose se nourrit de scrupules, d’agitations et de remords pendant les vingt-quatre heures qui suivirent ; et pourtant sa conscience n’avait jamais été plus pure.
Elle voulait sincèrement, sans arrière-pensée, ramener une âme à Dieu. Ses actes et ses discours paraîtront entachés d’une certaine imprudence, mais il ne s’y mêlait pas un atome d’hypocrisie. Elle adorait Contran sans le savoir, elle n’avait pas conscience de sa faiblesse. Son but unique était une bonne action, une œuvre de salut. Elle passa presque toute la soirée à genoux sur les dalles d’une église, ouvrant son âme toute grande aux inspirations du ciel, et suppliant les saints de lui prêter la force et l’éloquence. Au milieu de ses prières, un doute venait par moment lui traverser l’esprit et chaque fois elle éprouvait une douleur aiguë. Elle se demandait si son mari, si Valentine, si le monde ne méconnaîtrait pas la droiture de ses intentions et la pureté de sa conduite. Elle doutait aussi quelquefois de la sincérité de Contran, mais aussitôt elle se reprochait ces accès de méfiance comme des jugements téméraires.
Contran, de son côté, fumait un excellent cigare sous les ombrages frais de son jardin. Il se mit tout à fait à l’aise après le départ d’Éliane et des petites filles; il jeta sa redingote, sa cravate et son gilet, et s’étendit sur un divan de canne pour cuver plus commodément une joyeuse espérance.
Il n’était plus amoureux d’Éliane : le temps, l’expérience, le mariage avaient calmé cette grande passion tissue d’amour et de haine qui lui avait donné tant d’émotions fortes. Mais il était piqué au jeu et il s’animait petit à petit comme un homme engagé dans une partie intéressante. Nulle estime d’ailleurs pour la marquise ; il admirait le singulier
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détour qu’elle avait pris pour tomber décemment et doubler le prix de ses moindres faveurs. Le dénoûment, aux yeux de ce vainqueur, ne faisait aucun doute. Il se voyait déjà engagé dans une liaison d’autant plus agréable qu’elle serait discrète et quasi provinciale en plein Paris. Il se félicitait de n’avoir pas épousé cette majestueuse Éliane : car enfin , pensait-il, je serais à la place de M. de Lanrose et il serait peut-être à la mienne. L’idée de trahir un si parfait galant homme, son ami, ne l’incommoda pas longtemps ; il est rare que ce scrupule arrête un amant de notre époque. On se prouve à soimême qiKon n’a point fait le premier pas ; qu’on a répondu à des provocations directes, et qu’on n’est pas encore assez bon patriarche pour jouer le rôle de Joseph. D’ailleurs, il n’était pas démontré que la marquise en fût à ses premières armes.
Elle semblait si forte et si savante! Ses façons d’agir ne trahissaient en rien l’inexpérience d’une novice. Quelle faute impardonnable si Contran, par délicatesse, laissait au vieux marquis un trésor qui appartînt à d’autres ! Il se jugea et s’acquitta haut la main, en un quart d’heure. Puis il songea au moyen de hâter les événements et d’organiser sa vie en attendant le retour de Valentine. Après, on verrait bien. La marquise n’avait pas l’air d’une femme à passions éternelles , obstinées , cramponnées , comme on en rencontre peu dans la bonne compagnie, heureusement. Elle s’était détachée une première fois de M. de Mably; une deuxième séparation ne lui coûterait pas davantage. Tout cela s’arrangerait à merveille ; le château en Espagne se bâtit
en quelques heures depuis la cave jusqu’au grenier. Après quoi, notre ami Contran s’aperçut qu’il avait un appétit de maçon. Il dîna chez lui, seul avec ses agréables pensées qu’il arrosa d’une vieille bouteille de Clos-Vougeot. Il digéra dans sa calèche, au bois de Boulogne, et se dit qu’il lui serait facile de rester invisible à Paris. Une bonne promenade le matin, dans les routes écartées ; le milieu de la journée rempli par un doux tête-à-tête avec une femme d’esprit, et les soirées tranquilles, mouvement modéré, voiture suspendue, fraîcheur délicieuse et bon air. Il rentra vers onze heures et dormit comme un ange. Éliane ne ferma point les yeux de toute cette nuit.
Le lendemain matin à sept heures, Contran craignit que la marquise n’eût fait ses réflexions. Le succès lui parut moins assuré que la veille. Il se demanda s’il avait bien invité Éliane, s’il avait fixé l’heure, si elle avait formellement promis. La crainte de passer un jour entier dans l’attente lui donna cette trépidation particulière aux amoureux qui ont un rendez-vous. Il sentit son cœur osciller au bout d’un fil, comme un balancier de pendule. Dans le doute il écrivit un mot très-respectueux, qu’il porta lui-même à la chapelle de Saint-Joseph et qu’il glissa par une fente dans le prie-Dieu de la marquise. Personne ne le vit; la chapelle était vide. Il rencontra en sortant une femme de cinquante-cinq à soixante ans qu’il avait souvent aperçue en ce lieu, à petite distance de Mme de Lanrose. Elle était reconnaissable à des cheveux tout blancs qui contrastaient avec des yeux très-noirs. Mais la letti'e
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était en sûreté dans une case d’ébène qu’Éliane ouvrait seule et qu’elle ouvrit en effet à huit heures du matin pour y prendre son livre.
Elle pûlit à la vue de ce papier plié en quatre, sans enveloppe et sans adresse, et elle ne se demanda pas une minute quelle main l’avait apporté là. Son premier mouvement fut de le renfermer au plus vite sans y toucher du bout des doigts. Elle se mit ensuite à chercher Gontran dans la chapelle : elle voulait le punir à l’instant, d’un regard sévère, lui dire par les yeux qu’il l’avait offensée et qu’il avait commis une sorte de sacrilège en prenant un prie-Dieu pour une' boîte aux lettres.
Pendant un bon quart d’heure Éliane épancha sa colère au dedans, car M. de Mably, contrairement à l’habitude qu’il avait prise, ne se montra point. Sa chaise était vacante; on ne voyait auprès de son pilier favori qu’une vieille aux yeux brillants, tout habillée de noir. Éliane connaissait vaguement cette singulière personne; elle la trouvait un peu partout, à la chapelle de Saint-Joseph, dans les rues dp quartier, et même à la sortie des Italiens, de temps à autre. A force de la voir et de rencontrer sur sa route ce regard vif, pénétrant, inquisiteur, elle avait été prise de curiosité, et elle s’était informée. Un des bons Pères lui dit quç la dame aux yeux brillants était une veuve de province appelée Mme Martin; qu’elle avait de quoi vivre et qu’elle s’occupait de bonnes œuvres. On n’en savait rien de plus, mais c’était bien assez pour Mme de Lanrose qui, n’ayant pas de secrets à cacher, ne craignait aucune inquisition. Elle prit l’habitude de coudoyer la dame aux
yeux brillants jusque dans l’escalier de ses pauvres.
Ce matin-là, il parut à la marquise que les yeux noirs brillaient d’un éclat inusité entre les longues anglaises de cheveux blancs. Mais son trouble était si profond qu’elle voyait partout des ennemis et des espions autour d’elle. Tous les yeux lui semblaient attachés sur son prie-Dieu ; chaque fois que l’officiant se tournait vers l’assemblée des fidèles, elle se croyait regardée et jugée, et son cœur se serrait. Cette lettre enfermée sous une épaisse tablette et sous un coussin de velours n’était pas assez bien cachée au gré de la pauvre marquise. Elle la voyait à travers tout et même à travers ses paupières quand elle fermait les yeux : le papier blanc prenait des lueurs phosphorescentes, comme si les démons y avaient laissé l’empreinte' de leurs doigts- Il semblait même par moments que cet écrit funeste s’animât d’une vie insolente et brutale. Il soulevait le coussin sous les mains tremblantes d’Éliane, et plus elle appuyait ses coudes et ses mains, plus elle sentait la résistance.
Elle se mit à prier avec tant de ferv^cur que la paix rentra dans son âme. Le démon familier qui la mettait au supplice s’arrêta ou s’enfuit exorcisé. Sa raison se raffermit; elle se rappela que M. de Mably n’avait pas d’amour pour elle, qu’il ne lui avait pas dit un mot alarmant depuis bien des années, qu’ellemême ne l’aimait plus, sinon d’une amitié permise, comme toute chrétienne peut et doit aimer le prochain. Elle repassa dans son esprit l’entretien de la veille et décida qu’il était de nature à édifier les anges eux-mêmes. Si M. de Mubly avait clos la con-
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férence par une couple de baisers , cela même attestait l’innocence de son cœur. Ces baisers fraternels ne ressemblaient en rien à ceux qu’elle craignait, à ces brulûres de la chair qui l’avaient poursuivie quelquefois dans ses rêves lorsqu’elle se croyait encore éprise de Gontran. Ainsi fortifiée, elle put hasarder des conjectures plus raisonnables sur la lettre qui lui avait fait si grand’peur. Elle vint à penser que c’était peut-être une simple invitation ou piutôt une humble prière à l’effet d’obtenir encore la visite des petites orphelines. Il se pouvait que Gontran, retenu par quelque affaire, s’excusât de manquer à la messe du couvent.
« Pauvre jeune homme! Il s’unissait de cœur aux prières d’Éliane; il se recommandait à son intercession, dont il avait, hélas! si grand besoin. » A cette idée, la marquise sentit son cœur se fondre ; elle pria pour elle et pour lui, et aussi pour la pauvre Mme San Lugardont le nom. Dieu sait pourquoi, se présenta subitement à sa mémoire. A propos de Mme San Lugar, elle pensa à la mort, à la maladie, à la perte de ceux qu’on aime, et elle s’avisa tout à coup que M. de Mably n’avait pas pu venir parce qu’il était souffrant. C’était la première fois depuis une semaine qu’il manquait à ce pieux rendez-vous du matin. La veille, avant six heures, on ne l’avait pas vu au bois de Boulogne. Pourquoi*? Après la confiance et l’amitié qu’on lui avait témoignées? Éliane s’attendrit à l’idée que ce jeune homme mourrait impénitent si la main de Dieu s’abattait sur lui avant la conversion parfaite ; elle éprouva un violent besoin d’achever l’œuvre au plus tôt, de le voir au
plus vite, et d’abord de connaître ce qu’il avait écrit dans ce pauvre innocent petit billet. Voilà comment les affaires d’un libertin se font quelquefois toutes seules dans le cœur le plus honnête et le plus saint.
Éliane attendit impatiemment Vite missa est pour avoir des nouvelles de ce cher catéchumène. Appuyée sur son coussin de velours, qui ne lui avait jamais semblé si moelleux et si doux, elle accusait la lenteur de l’assemblée qui ne s’éloignait pas assez vite. La vieille Mme de Vantajoux qui sortait presque toujours la dernière, appuyée sur sa canne et sur un valet de chambre à tête de buis sculpté, s’arrêta un instant auprès d’elle comme pour échanger deux mots de politesse. Éliane évita la conversation en levant les yeux vers le ciel et en balbutiant bien vite une prière. Lorsqu’elle vit enfin la chapelle déserte, les six cierges éteints et le sacristain luimême éclipsé, elle ouvrit son prie-Dieu, saisit le billet de Gontran, le serra dans son gant et marcha d’un pas léger vers la porte, doucement caressée nar les coins aigus du papier qui s’enfonçait dans sa peâu.
Devant le bénitier, elle rencontra la vieille aux yeux brillants qui lui présenta deux doigts mouillés avec une révérence très-humble. Mais ce léger incident n’arrêta ni son élan ni sa joie. Elle pensa que cette bonne femme attardée derrière un pilier n’avait pas pu la voir, ne pouvant être vue. Et d’ailleurs elle était si sûre de son innocence 1 si pleinement édifiée sur les intentions de Gontran !
La lecture du billet, qu’elle dévora dans son coupé, lui prouva qu’elle avait eu bien tort de s’ef-
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faroucher tout un quart d’heure. Rien de plus pur, 'de plus respectueux, de plus touchant que ce petit mot. L’âme à sauver, comme s’intitulait le comte de Mably, suppliait son bon ange de venir à deux heures, avec les orphelines, pour achever son œuvre de miséricorde. On rappelait que la porte du jardin serait ouverte sur l’impasse, et que les enfants ne sortiraient pas, pour ainsi dire, de l’ombre tutélaire du couvent.
La marquise garda le billet : pourquoi donc aurait-elle brûlé cette prose édifiante? Elle déjeuna avec son mari, le taquina un peu sur ses habitudes d’Opôra et son indifférence en matière de religion ; elle se sentait si forte! Vers une heure elle sortit avec le célèbre petit carnet revêtu d’un magnifique émail de Limoges; elle expédia lestement une demidouzaine de visites chez des pauvres vrais ou faux qui trouvèrent sa charité plus large et plus facile que jamais. Ce devoir accompli, elle courut à l’Ave- Maria, trouva ses orphelines tout équipées, se fit ouvrir la porte du potager et retourna fièrement, sans arrière-pensée et partant sans scrupule, 'au rendez-vous de Contran.
L’entretien dura deux bonnes heures, et pourtant les questions de dogme n’y furent que très-incidemment discutées. Le comte interrogea les petites filles juste assez pour justifier leur présence, qui justifiait celle d’Éliane. Deux mots à l’une, deux mots à l’autre, et tout fut dit. Les confitures et les gâteaux, les fleurs et le jeu remplirent le reste de la séance, à la satisfaction des gamines. La marquise et Contran, sans les perdre de vue, s’occupèrent exclusivement
d’eux-mêmâs. Chacun d’eux fit et refit tour à tour l’histoire de son âme, Éliane contant les menus événements qui l’avaient amenée par degrés à la perfection absolue, Contran se confessant avec discré-’ tion des sottises qui l’avaient conduit au but opposé. L’intérêt de ces confidences était d’autant plus vif que chaque interlocuteur ne pouvait guère parler de soi sans parler abondamment de l’autre. Leurs existences avaient été si étroitement unies pendant dix-huit mois ! Elles semblaient tendre à se mêler de nouveau et à se confondre en une seule, malgré tous les obstacles, car l’entretien s’élevait à des hauteurs si sereines que le monde extérieur décroissait à vue d’œil. Ces deux êtres, formellement divisés par la loi, se donnaient le plaisir de monter au plus haut du ciel, sur les ailes du sublime; et quand ils avaient dépassé d’un kilomètre ou deux la région des nuages, le mari d’Éliane et la femme de Contran ne leur apparaissaient plus dans le lointain que comme deux points sans conséquence.
D’amour entre eux, pas un seul mot. Seulement, le comte rendait justice aux vertus, aux qualités, à la haute intelligence d’Éliane, bien supérieures selon lui à la grâce et â la beauté que le monde admirait en elle. La marquise disait des duretés à Contran : elle l’accusait brutalement de gaspiller tous les trésors que Dieu s’était plu à lui prodiguer sans mesure : noblesse, courage, esprit, que sais-je encore? Il avait tout pour lui, sauf le plus grand des biens qu’il repoussait obstinément. Les hommes devaient s’incliner devant lui ; la beauté naturelle de son cœur donnait tant de charme aux moindres
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choses, que son amitié pure et simplè était plus précieuse aux yeux d’une femme de bien que l’amour de tous les autres. Par quel entêtement fatal persistait-il à se déprécier lui-même et à se rendre indigne d’une chaste et sérieuse amitié? Le comte répondait qu’il se souciait peu des amitiés féminines, sauf une, et que Mme de Lanrose avait assez de clémence dans l’âme pour le tolérer comme il était. La marquise jurait qu’elle l’avait en haine, ou du moins qu’elle détestait sa légèreté impie ; toute prête, d’ailleurs, à lui tendre la main dès qu’il aurait abjuré ses erreurs et amendé sa conduite.
Elle parlait de lui tendre la main, et elle ne s’apercevait pas, la pauvre femme! que cette main était depuis un quart d’heure dans celle de Gontran. U l’avait prise sans affectation, en causant, par un geste vif et familier, comme pour attirer l’adversaire à son opinion et faire entrer son raisonnement par endosmose dans l’esprit d’Éliane, La minute d’ensuite, il avait fait le distrait pour la rendre distraite, il avait joué avec la main comme un Turc joue avec les grains de son chapelet d’ambre, comme un lycéen joue avec son bouton de tunique en récitant une leçon qu’il ne sait pas, comme un visiteur timide joue avec son chapeau en cherchant un compliment. Mais bientôt les épidermes avaient échangé leur chaleur, les mains s’étaient pour ainsi dire attachées l’une à l’autre, un fluide invisible circulait entre les deux coeurs, et les artères battaient à l’unisson.
Au lieu de profiter de l’avantage visible qu’il avait pris, Gontran changea de note vers quatre heures et
revint aux propos de simple courtoisie. Un amoureux naïf aurait poussé les choses étourdiment, au risque d’effaroucher la marquise. Un roué cache si bien l’abîme qu’on n’en voit pas les bords avant de se sentir au fond. Ce fut lui qui donna le signal du départ et appela les orphelines. Il oublia de les embrasser, pour cette fois, et il baisa la main d’Éliane en grande cérémonie, comme il eût fait chez elle sous les yeux du marquis. Un baiser même fraternel , après la conversation intime qu’ils avaient eue, n’aurait pas pu laisser la marquise indifférente, et son trouble l’eût peut-être avertie du danger. Le fait est qu’elle sortit du jardin plus forte que la veille, j’entends plus sûre d’elle-même, moins agitée, plus décidée à revenir le lendemain, mieux aveuglée' sur le terrain qu’elle avait perdu.
A toutes les raisons qui la forçaient de penser à M. de Mably, cet incident tout négatif en ajouta une nouvelle. La veille encore, elle se demandait avec effroi pourquoi Gontran avait pris une liberté si peu usitée dans le monde. Maintenant, elle cherchait par quels motifs il ne l’avait pas prise une deuxième fois. Était-ce indifférence ou timidité? Elle craignit d’avoir effarouché cette âme sœur de la sienne; elle s’accusa de froideur et de rudesse; il lui tardait beaucoup de revoir ce jeune homme et de lire dans ses yeux l’impression qu’il avait gardée du rendez-vous.
Gontran devina qu’elle avait besoin de le rencontrer avant la fin de la journée. Il fit seller un cheval et gagna la route un peu déserte où elle se promenait fidèlement tous les jours. Ils échangèrent quel-
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ques mots indifférents, mais elle eut la consolation de voir qu’il était gai, content d’elle, et quelque peu réconcilié avec lui-même. Jamais il n’avait eu si bon visage ; la santé nouvelle de son âme semblait déjà se refléter dans ses yeux. Il abrégea luimême un rapide entretien qu’elle eût bien volontiers prolongé quelques minutes, et quand il disparut au galop dans la direction d’Auteuil, Éliane comprit que le prosélytisme avait grand empire sur elle : un vide se fit dans son cœur au départ du cher néophyte.
Le lendemain, il n’eut garde de manquer à la messe des bons Pères. Il arriva cin qminutes avant elle et s’installa près du pilier, devant la dame aux yeux brillants qui devançait aussi l’heure des offices. A l’entrée d’Éliane, il s’inclina de loin, discrètement, d’un air de componction et de respect qui semblait honorer à la fois le Créateur et la créature ; c’est ainsi que les personnes bien nées osent se saluer sous les voûtes du saint lieu. Il sortit des premiers et retourna chez lui sans attendre la marquise : à quoi bon la compromettre aux yeux des autres dévotes ? Le fretin de ces bonnes âmes ne savait pas le nom de Mably ; mais les personnes de distinction connaissaient l’homme et son histoire.
Mme de Lanrose, après l’avoir cherché des yeux, lui sut gré de sa délicatesse ; elle l’en récompensa par une bonne visite et une longue conversation bien douce et bien intime. Les orphelines étaient toujours de la partie, mais on ne songea point à les faire causer, même pour la forme. Ni l’une ni l’au-
tre ne s’en plaignit ; les deux heures de conférence s’écoulèrent comme deux minutes. Au départ, Éliane tendit sa main qui attendait le baiser de la veille : Contran la prit et la serra cordialement, sans plus. Cette marque de désintéressement était bien faite pour rassurer la vertu la plus ombrageuse. Éliane savait, comme tout son sexe, que l’amour est envahissant. Il se contente aujourd’hui de la faveur la plus insignifiante ; demain il lui faudra des aliments plus sérieux, sous prétexte qu’il a grandi. Au bout de quelque temps, ses exigences toujours rassasiées, toujours insatiables, n’admettent plus de restriction. Le comte de Mably, fidèle au plan qu’il s’était tracé, soumit ses privautés à une progression décroissante. Éliane en conclut qu’il s’épurait de jour en jour au contact d’une âme vraiment sainte, et qu’il rompait l’une après l’autre les chaînes honteuses du corps.
Elle s’accoutuma donc à vivre sans scrupule dans l’intimité de Contran. Elle revint huit ou dix fois à l’hôtel de Mably, et se persuada qu’elle pourrait y passer deux heures tous les jours jusqu’à la fin de sa vie : les femmes ont cela d’admirable que chez elle l’amour présent enVahit tout l’avenir et tout le passé ; celle qui vous dit je t’aime, sou.s-entend de très-bonne foi qu’elle n’a aimé et n’aimera que vous. Or Éliane aimait Contran de toute la vigueur d’une âme très-puissante ; son erreur consistait à croire qu’elle l’aimait à la façon des anges, abstraction faite de tout élément corporel.
Le premier dimanche qui survint la priva- de sa conférence quotidienne ; les orphelines consa-
LA VIEILLE ROCHE
craient tout le jour à des exercices pieux. Mme de Lanrose s’ennuya mortellement, d’autant plus que son mari voulut la distraire en la menant aux courses. Jamais, je crois, elle n’avait été aussi indifférente aux victoires du turf. Tandis qu’on se passionnait autour d’elle pour les casaques bleues, jaunes ou rouges, elle repassait dans son esprit les arguments les plus propres à ramener dans le giron de l’Église un cœur déjà touché et visiblement attendri.
La pauvre femme était vraiment trop sûre de son innocence. Un jour qu’elle sortait du potager des Sœurs pour entrer dans le jardin de Mably, elle aperçut au bout de l’impasse cette femme aux yeux brillants qui la suivait depuis trois ou quatre ans comme son ombre. La rencontre en elle-même était insignifiante, mais deux heures plus tard, en revenant sur ses pas, Éliane revit les mêmes yeux, la robe noire et les cheveux blancs qui se perdirent aussitôt dans une allée. Pour la première fois, elle se dit qu’elle était peut-être épiée, mais elle ne s’arrêta pas longtemps à une idée si absurde. Elle ne se connaissait pas d’ennemis sur cette terre où elle avait fait tant de bien. Et quant à soupçonner son mari d’un espionnage indigne, elle le connaissait trop. A.U demeurant, qu’avait-elle à cacher? Une bonne œuvre. Forte de sa conscience, elle releva la tête un cran plus haut. Tous les orgueils sont haïssables, excepté un : l’orgueil de l’innocence méconnue.
Si le marquis avait été moins rare à la maison, si surtout il n’avait pas eu l’habitude de railler finement les bonnes œuvres de sa femme, nul doute
qu’elle ne se fût ouverte à lui un jour ou l’autre. Elle eut la bouche ouverte pour lui conter la demiconversion de son ami Gontran. M. de Lanrose ne croyait pas à l’efficacité des sous qu’on éparpille chez les pauvres. Il possédait, sur cette matière, un petit argument de poche qu’il répétait à madame toutes les fois qu’il lui ouvrait sa bourse : « Chère amie, lui disait-il, l’aumône comme on la fait est une source de misère. Voici cinquante louis que je vous donne de bon cœur. Mais je proteste contre le gaspillage auquel vous les destinez. Cette modique somme, telle que vous la voyez réunie sur mon bureau, est une force. Entre les mains d’un homme intelligent et laborieux, elle deviendrait un instrument de travail, la source d’une petite fortune. Supposez qu’on la joigne à mille autres sommes égales que la charité mal éclairée dispersera avant la fin du mois dans Paris, on fera un million, instrument admirable, puissance prodigieuse qui donnera peutêtre à mille individus le moyen de vivre honnêtement par le travail. Si l’on avait employé à des entreprises industrielles ou agricoles la moitié de ce qu’on a perdu en aumônes stériles depuis trois siècles seulement, on ne verrait plus un seul pauvre, le travail facile et bien payé abonderait partout, il y en aurait même pour les enfants et les vieillards. Quant aux malades et aux infirmes, ils seraient hébergés dans des maisons de refuge, et, grâce aux avantages de la vie commune, ils vivraient beaucoup mieux en coûtant beaucoup moins. Voilà ce qu’on obtient en rassemblant assez de pièces d’or pour créer un capital. Vous faites justement
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le contraire et vous tournez le dos au but, car cet argent que je vous donne va se répandre en pièces de deux sous, sur une multitude de têtes qui ne seront ni moins misérables, ni moins vides, ni mieux peignées quand vos cinquante louis seront fondus.
— Il se peut, répondait la marquise, mais quand même cet argent serait perdu pour tout le monde, comptez-vous donc pour rien les conseils, les consolations et les bonnes paroles que je porte aux malheureux par-dessus le marché? Je sais que mes aumônes ne feront jamais un seul riche, mais les regretterez-vous si elles me servent à faire un seul chrétien? »
Le marquis sourit finement ;
« Je sais, dit-il, je sais que messieurs vos mendiants ne se font pas prier pour aller à la messe. Ils n’hésitent jamais entre l’église et l’atelier. Vous ressemblez, dans votre innocence, à un bon laboureur qui sèmerait du blé, récolterait de l’ivraie, et remercierait Dieu de la moisson.
— C’est-à-dire que nous semons la foi et que nous récoltons l’hypocrisie?
— Justement.
— Et que direz-vous si je vous amène un homme, un mécréant, un impie endurci, connu pour tel depuis bien des années, et converti par moi, mais si bien converti que, non-seulement le doute soit impossible, mais que ce changement miraculeux vous édifie vous-même? »
M. de Lanrose ouvrit le tiroir oü il serrait ses titres de rente et ses actions du Nord :
€ Puisez, dit-il en riant ; tout ce que nous possé-
dons ne suffit pas à payer le prix d’une âme. t >
Éliane referma le trésor et dit avec un noble orgueil qui la transfigura pendant une minute :
« Gardez vos biens, monsieur mon cher mari :
l’âme dont il s’agit ne m’a coûté qu’un peu d’éloquence. C’est... Non! Je ne veux pas me glorifier à la veille d’une victoire. Un jour, bientôt, vous serez convié à la chapelle des Bons-Pères, et je vous promets un spectacle qui vous arrachera des larmes. »
Elle croyait toucher au but. Gontran s’était laissé conduire à petits pas jusque sur la lisière qui sépare les mécréants des fidèles. Il ne discutait plus que sur des question s de détail, accordant tous les principes, acceptant tous les dogmes, rebelle seulement à la pratique que la marquise voulait lui faire inaugurer avec un éclat solennel dans la chapelle de Saint-Joseph.
Un dimanche, le second de cette étrange initiation, Éliane vint à la grand’messe des Pères, chercha des yeux M. de Mably, et ne le vit pas comme d’habitude à son pilier. Saisie d’un triste pressentiment, elle ouvrit son prie-Dieu et aperçut une lettre cachetée. Elle la saisit publiquement, tant elle était émue, et la serra dans son livre. L’office lui parut long; le père Ange prêcha trois quarts d’heure; il n’avait jamais été si bien inspiré. La marquise attendit à peine que le service divin fût achevé : elle fendit la foule, renvoya son cocher, dit qu’elle rentrerait à pied, et s’en alla à l’aventure , cherchant un lieu désert où elle pût ouvrir cette lettre qui la brûlait. Elle arriva machinalement à cette impasse
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qui séparait l’Ave-Maria du jardin de Mably, déchira l’enveloppe et lut :
« Ne venez pas demain, je vous en prie, ou pour mieux dire ne revenez jamais. Je renonce à mon salut dans le ciel et à mon bonheur sur la terre. Mes instincts, mon éducation, mes vices sont plus forts que votre foi et votre vertu. Adieu, merci, soyez aussi heureuse que vous méritez de l’être et laissezmoi me perdre seul. C’est le destin. Je vous aime avec le plus profond respect qui ait jamais rempli le cœur d’un désespéré.
« Contran. »
Cette lecture la rendit folle. Elle n’hésita point à courir à la porte du jardin que le comte avait eu soin de laisser ouverte. Elle chercha jusque dans la maison son malheureux ami. Il la supplia de partir, il refusa de l’écouter, il la scandalisa par mille blasphèmes ; il lui dit qu’il ne croyait à rien, ni à elle, ni à l’Église, ni aux vérités révélées; que Dieu n’était pas bon, qu’elle n’avait pas de cœur, que la mort était mille fois préférable à la vie pour l’homme qui n’est pas aimé.
« Malheureux! lui dit-elle, je ne t’aime donc pas! »
Le scélérat la prit au mot, et quand elle s’aperçut qu’elle avait été folle, il était trop tard pour rappeler la raison, la vertu et l’ange gardien envolé.
Son ivresse fut courte et le réveil terrible. Elle bondit k la voix de Contran qui débitait une formule de rernercîment banal accompagnée d’un sourire épicurien. Elle s’éloigna de lui avec épouvante en
répétant plus de dix fois sur les tons les plus divers une phrase unique : 0 mon Dieu !
Pour Gontran, qui avait retrouvé ou plutôt conservé son sang-froid, cette simple exclamation disait bien des choses. C’était tout un poème en trois mots. « Pourquoi m’avez-vous abandonnée, vous qui pouvez mettre le juste à l’abri des tentations? Vous lisez pourtant dans les cœurs; vous savez qu’en accourant ici je n’avais d’autre idée que de sauver un homme. Je ne l’ai pas sauvé et je me suis perdue. Me pardonnerez-vous? Me rendrez-vous la paix intérieure ? Me protégerez-vous contre les châtiments que je mérite en ce monde? Me ferez-vous grâce dans l’autre ? Permettrez-vous au moins que j’achève, au péril de mon âme, cette conversion si ardemment poursuivie? Damnez-moi s’il le faut, mais pitié pour lui ! Que mon âme soit immolée à la sienne! Mon salut en échange du sien III est si beau, si fier et si charmant ! Oui, tu m’es plus cher que moi-même et tu peux payer en un instant l’éternité que tu me coûtes, ô Gontran ! ô mon Dieu ! »
Discours étrange, riche en contradictions, et d’autant plus féminin 1 Comme l’échelle de Jacob, il reliait le ciel à la terre. Cela commençait par un blasphème, continuait par une prière et finissait par un baiser.
Gontran partagea le baiser et savoura l’amertume des larmes. Ce raffiné dégustait l’amour âpre d’une femme éplorée, comme un gourmet tâte un échantillon de chambertin. Il jouissait de .sa victoire et machinalement, par la grande habitude, il philosophait là-dessus. Son esprit curieux cherchait à dis-
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cerner le vrai du faux dans cette tempête d’amour et de douleur où tout était sincère. A ses yeux Éliane avait un avantage marqué sur les autres maîtresses qu’il avait essayées dans le monde. Presque toutes les femmes se ressemblent à partir d’un cer- - tain moment. L’honneur périt de cent façons; il tombe aussi diversement que les soldats blessés sur le champ de bataille, mais tout se mêle et se confond au bout de quelques jours dans , l’horrible uniformité de la corruption. Les séducteurs, s’ils entendaient un peu leurs intérêts, retarderaient la chute de leurs victimes au lieu de la précipiter. La femme la plus nouvelle et la plus originale dans la défense devient en un instant semblable à toutes celles que vous avez fait tomber ; ce n’est qu’un corps de plus sur le champ de bataille.
Rien n’est plus triste au fond que la communauté d’un plaisir spécial entre deux individus séparés pour tout le reste et qui n’ont pas le droit de partager autre chose. Pour les êtres qui sont honnêtement unis, l’amour proprement dit n’est que le signe matériel d’une solidarité qui commence. Chaque instant de la vie les attache l’un à l’autre par un lien nouveau : les intérêts, les idées, les affections, les plaisirs et les peines, les craintes et les espérances, tout est commun entre eux; le malheur même resserre leur intimité, car il ne peut tomber sur l’un sans rebondir immédiatement sur l’autre.
Ce qui fait la misère des liaisons illégitimes, ce n’est pas le danger, car on le brave, ni le remords, car on l’étouffe ; ni la onte, car on la boit. C’est la nécessité de tout mettre au présent, la défense ab-
Bolue de rêver quelque chose ensemble au delà du plaisir immédiat. Deux personnes de sexe différent qui ont dérobé quelques heures pour les mettre en commun n’ont rien à espérer de meilleur ou de plus beau que ces pauvres heures volées. Ni la durée de leurs sentiments, ni la complicité des circonstances les plus favorables ne pourront multiplier entre elles les points de contact. L’adultère est un pont jeté sur un abîme : on y passe, on n’y bâtit pas.
Gontran savait sur le bout du doigt cette « histoire toujours vieille et toujours nouvelle. » Il avait fait nombre de promenades dans l’horizon étroit où le premier rendez-vous s’embellit comme il peut par l’espoir du centième, et le centième se poétise à sa façon par les souvenirs du premier. Ses études comprenaient toutes les variétés de femmes déchues, depuis la maîtresse amusante qui se déprave pour changer, jusqu’à l’inconsolable qui arrive au même but pour s’étourdir. Ce qui l’intéressait à sa nouvelle conquête, c’était un élément nouveau et inconnu. Contre l’ordre établi, il l’avait possédée avant de la comprendre, et il se demandait encore à quelle femme il avait affaire. Était-ce une rouée de la haute hypocrisie, ou une martyre de quelque sentiment vrai ? L’avait-il séduite, ou s’était-il laissé séduire? La question était là; le charme aussi. La marquise, quoique jeune et solidement belle, était moins désirable que Valentiiie de Mably. Mais le comte avait toujours eu plus de curiosité dans l’esprit que de passion dans toute sa personne. Cet élève de Byron et de Musset, les agités du siècle.
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cet homme qui lisait tout un roman entre deux rangées de cils noirs, était plus avide de connaître que d’aimer et d’être aimé. Dès qu’il eut pris possession d’Éliane, son premier mouvement fut de la feuilleter comme un livre inédit, un manuscrit précieux et unique, tout prêt d’ailleurs à la jeter au coin de la première querelle, s’il n’y trouvait rien de ce qu’il avait rêvé.
Les deux premières paroles qu’elle lui dit dans le désordre de son âme lui donnèrent terriblement à penser. Les voici, telles quelles :
a Maintenant vous aurez la foi? Où fuironsnous ? »
Il eût peut-être répondu légèrement à la première. Qui sait s’il n’aurait pas plaisanté sur les croyances qui n’engagent à rien, et déclaré qu’il voulait à son tour convertir sa maîtresse au scepticisme? Ceux qui connaissent l’homme comprendront qu’il ait eu un moment cette impertinente velléité. Mais l’autre question, par son étrangeté, paralysa la moquerie : il fut forcé de prendre Éliane au sérieux.
Les progrès de la civilisation moderne ne se renferment pas, quoi qu’on dise, dans les limites du monde matériel. La conscience humaine s’est perfectionnée au moins autant que la machine à vapeur, la race chevaline et le télégraphe électrique. Un homme de plaisir, si sceptique qu’il soit, a des scrupules de délicatesse. Il ne s’éjouit pas, comme un roué de la régence, à l’idée de séduire une fille de bien : il craindrait d’encourir la responsabilité de toutes les sottises qu’elle fera par la suite. Son caprice n’ assiège jamais que des places déjà prises ; il
s’aventure dans les chemins de traverse, lorsqu’il est à peu près sûr que d’autres y ont passé avant lui. Si par mégarde il encourt le reproche d’avoir mis une innocente à mal, c’est que l’on s’est joué de sa bonne foi et qu’on lui a donné du neuf pour du vieux, comme dans ces magasins où l’on débite de faux antiques.
On ne redoute guère moins de pousser la femme d’autrui à sa première chute, quoiqu’un sot préjugé, dans ces occasions, concentre toute la responsabilité sur la tête du mari. Un galant homme de notre temps ne croit pas faire une plaisanterie sans conséquence en dérobant à une femme de bien la virginité de l’honneur. Par malheur, il y a des problèmes qu’on ne peut guère résoudre à l’avance. Toutes les fois que le comte de Mably s’était lancé à la poursuite d’une femme du monde, il avait couru en aveugle : une corneille qui abat des noix ne leur demande pas si elles sont vertes ou mûres; elle le sait après les avoir ramassées. C’est l’histoire des hommes à bonnes fortunes. Contran, dans sa jeunesse, avait sollicité et reçu bien des visites, à l’insu des pauvres maris. Mais il avait toujours vu ses visiteuses consulter la pendule en lissant leurs cheveux, et retourner bravement chez elles. Quelquesunes arrivaient dans ces toilettes complaisantes qui semblent tout prévoir, tout réparer d’avance et épargner les minutes du rendez-vous. Celles-là donnaient au jeune homme un plaisir sans embarras et sans remords ; il ne se croyait pas responsable de leur perte. Les comédiennes de salon qui, après avoir protesté de leur candeur et pleuré sur leur
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faute, baignaient leurs yeux dans l’eau fraîche et s’en allaient dîner avec leur mari, laissaient sa conscience également tranquille. Il ne s’accusait point d’avoir défait une famille, et pensait, non sans vraisemblance, que la famille était moralement défaite depuis un certain temps.
La douleur vraie d’Éliane et surtout sa résolution do fuir au bout du monde prouvèrent à Contran qu’elle avait le cœur assez neuf. Il eut beaucoup de peine à la réconcilier avec sa conscience et à la pousser dans l’omière où tant d’autres malheureuses cheminent paisiblement. Force lui fut de recourir à des arguments tout autres et de prêcher un système de réhabilitation immédiate peu conforme aux habitudes et aux idées d’un païen comme lui. La marquise ne voulait à aucun prix rentrer coupable chez elle et présenter à son mari un front déshonoré. Contran qui la trouvait agréable, intéressante, mais qui se souciait peu de l’avoir éternellement sur les bras, se mit en quatre pour lui prouver qu’elle était la plus innocente des femmes. Mais elle crut aussi peu à ses paroles qu’à ses démonstrations. On se connaît en innocence, après trente-six ans d’une vie irréprochable. Alors le mécréant emprunta les armes de la foi, fit entendre avec beaucoup d’esprit que Dieu pouvait en un rien de temps purifier toutes les souillures, et qu’on ne devait rien aux hommes dès qu’on avait fait sa paix avec le ciel.
Une femme nourrie des principes de l’honneur moderne n’aurait pas donné dans ce piège. Mais la marquise de Lanrose n’était pas tout à fait de son temps. Elle n’était pas même de son pays; son âme
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avait été pétrie au mysticisme de la princesse; elle avait vu pendant plusieurs années les passions les plus contradictoires régner de compagnie et faire bon ménage dans le cœur de Mme San Lugar. Elle saisit avidement l’occasion de remonter au niveau des anges, sauf à retomber le lendemain. Son seul scrupule, ou pour mieux dire sa crainte, fut de déchoir dans l’estime du père Ange, qui était à la fois un directeur et un ami. Jamais elle ne pourrait prendre sur elle de se montrer coupable aux yeux d’un homme qui la citait en exemple à tout Paris. Gontran fit voir alors combien il était homme de ressources. Il lui conseilla un biais qui mettait la conscience en règle sans ruiner le crédit de la pénitente dans l’estime du directeur officiel.
Éliane se souvint que Mme San Lugar, au temps de son bonheur, avait deux confesseurs en titre, l’un pour les choses vénielles de la vie, l’autre pour les manquements sérieux.
Dans quel coin du faubourg, dans quel couvent discret la marquise alla-t-elle chercher la paix de l’âme? Je ne sais; il y avait alors en Europe un ordre très-puissant qui avait érigé la tolérance en système, et qui devait à la facilité de ses principes la meilleure partie de sa force. Ces grands spécialistes excellaient à protéger les âmes contre le désespoir qui suit les fautes. Au lieu d’exagérer la gravité du mal commis, ils tenaient que nos crimes et nos peccadilles sont des misères également microscopiques dès qu’on les met en parallèle avec l’immense bonté de Dieu. Selon eux, toutes les iniquités du genre humain réunies font une poussière
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qui n’arrive pas à l’orteil de l’Être infini. Cette casuistique a des côtés grandioses; elle est supérieure à celle qui voit Dieu insulté, désolé, meurtri par le moindre mouvement des pygmées en redingote et en crinoline : mais il serait fâcheux pour la société humaine qu’une morale si coulante prévalût.
Éliane, en sortant de l’hôtel de Mably, trouva le pardon de sa faute. La province a raison de dire que Paris est une ville de ressources où l’on trouve tout ce qu’on veut. Un homme instruit, sagace et très-bien élevé blanchit d’un tour de main cette pauvre brebis tachée. On la réconcilia prestement avec elle-même, le mal fut effacé presque aussi vite que commis. Ce mode de réparation est empreint d’une sublimité qu’on ne pourrait nier sans blasphème : son seul défaut, à mon avis, est de sacrifier un peu les intérêts des tiers. Il y avait un tiers horriblement lésé, le marquis de Lanrose. Tout tribunal profane l’eût fait intervenir dans l’action, et sans réparer un préjudice qui par malheur est irréparable, le juge lui eût donné une satisfaction telle quelle. Ici, rien de pareil. L’offensé n’était plus un homme, mais Dieu lui-même, et il pardonnait. Éliane •s’entendit absoudre et se persuada, comme Mme San Lugar, qu’elle avait recouvré l’innocence. L’innocence, soit; mais l’honneur?
On l’exhorta sans aucun doute à éviter les rechutes. Elle promit de se mettre en garde contre celui qu’elle aimait et contre sa propre faible.sse, mais on rendit justice à ses bonnes intentions qui avaient si mal abouti. Son zèle et son prosélytisme furent mis dans un plateau de la balance, et dès
lors la faute parut infiniment plus légère. On ne lui défendit pas de poursuivre la conversion qu’elle avait entreprise, on lui recommanda seulement de se conduire désormais avec plus de prudence. Mais la facilité d’une telle expiation n’était-elle pas un encouragement au mal? On s’expose à la légère aux accidents qu’on sait si réparables. Le touriste de Fontainebleau qui a dans sa poche un flacon d’ammoniaque ne fuit plus les vipères; il les cherche plutôt.
La marquise n’hésita point à rentrer chez elle. Toutefois, ce lui fut un certain soulagement d’apprendre que son mari dînait au club.
Les femmes -de notre temps, lorsqu’elles ont été élevées comme Éliane, ont l’esprit fait de deux éléments bien distincts. Les idées de justice, de loyauté, de bon sens qui circulent dans l’air se juxtaposent dans leur cerveau à la métaphysique enseignée et apprise ; elles ne s’y mêlent point, car le passé et le présent sont inconciliables, mais elles se fixent à côté, dans toutes les cases que la tradition a laissées vides. De là cette multitude de contradictions qui fourmillent dans la pensée, les discours et la conduite de ces dames.
Celle-ci venait de se dire, en passant devant la caserne du quai d’Orsay : « Dieu soit loué! mon cœur est purifié de toutes ses souillures. » En traversant le vestibule de son hôtel, elle leva les yeux sur l’écusson des Lanrose, aperçut les hermines de Bretagne et se troubla. Elle rentrait ainsi de plainpied dans les idées de l’honneur moderne.
L’escalier délivré de ses tapis, étalait une splen-
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deur plus précieuse et plus rare. Il était fait d’un marbre blanc veiné de filets roses. La carrière des Pyrénées qui fournissait jadis ces matériaux admirables a été épuisée sous Louis XV. Éliane se rappela le petit perron de pierres disjointes qui s’arrondissait devant la maison de son père, à Pillesac. Elle songea qu’elle était une parvenue et par conséquent une ingrate.
La vue de son appartement la retourna dans un autre sens. Elle avait un petit boudoir, réservé aux visites intimes et tout capitonné du haut en bas ; un vrai nid de satin bouton d’or. Elle se demanda depuis combien de temps le marquis n’était venu s’y asseoir : il y avait au moins six mois! « Après tout, se dit-elle, je ne lui ai pas fait grand tort. J’ai disposé d’un bien dont il use si peu! » Voilà ce qu’elle pensait en ouvrant la porte de sa chambre. Mais là, elle se rencontra face à face avec d’autres souvenirs. La chambre était restée la même qu’aux heureux jours du mariage. Une imagination un peu vive devait la voir encore éclairée par les derniers rayons de la lune de miel. Éliane se sentit émue : elle repassa en une seconde tout le bien qu’on pouvait dire de son mari.
La femme de chambre arriva juste à temps pour arrêter deux larmes. Peut-être même aperçut-elle l’éclat inusité qui trahit les yeux humides. Éliane vit poindre un atome de curiosité sur le visage de cette fille. « Aurais-je donc changé? » se dit-elle. Aussitôt elle s’approcha d’une grande psyché où elle se voyait tout entière dans les toilettes de bal. « Si la honte se lisait sur mon front, je me tue-
rais. » Singulier sentiment chez une femme qui venait d’avouer sa honte et même de l’effacer, à ce qu’elle croyait! Elle se regarda d’abord avec inquiétude, puis avec une sorte d’orgueil. « Rien ne paraît. Je suis encore moi. Il n’y a pas au monde une femme plus belle. On doit m’aimer. Il m’aime. Avec quel feu il me l’a dit ce matin! »
Elle se fit déshabiller à demi, et tout à coup, sans raison apparente, elle renvoya la camériste.
« Je me déferai toute seule ; laissez-moi, je sonnerai. »
Elle se jeta dans un fauteuil et pensa à ses sœurs qu’elle n’avait jamais revues, mais que M. de Lanrosè aidait à vivre, en leurs- besoins. Toutes femmes de bien et mères de famille! « Et je suis sûre qu’elles envient mon bonheur! Que suis-je? une comédienne admise dans le monde. Est-ce qu’on ne me comparait pas à Rachel autrefois? Mon visage est un masque; il faudra que j’habitue les larmes à couler dessous sans qu’on les voie. »
Tout en pleurant, elle se rappela qu’elle avait déjà pleuré le matin ; elle revit la fine moustache et les belles lèvres de Contran qui avaient bu ses larmes à la source. Son cœur battit avec délices. Mais une réflexion aiguë comme un poignard lui traversa le cœur. « Pourquoi donc a-t-il refusé de quitter Paris avec moi? Est-ce qu’il ne m’aimerait pas autant que je l’aime? Si je le savais!... Eh! malheureuse ! souviens-toi que tout à l’heure tu as promis de ne plus l’aimer! »
Elle pria un bon quart d’heure, suppliant Dieu, la Vierge et saint Joseph de lui envoyer des forces.
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Par une étrange contradiction, ou plutôt par une ironie de la nature qui réclame ses droits quand il lui plaît, elle sentit son corps défaillir II était quatre heures du soir, et elle n’avait rien pris de la journée. Elle sonna :
a Dites qu’on attelle le landau et qu’on me serv'e n’importe quoi dans la salle à manger. Habillez-moi d’abord. »
Elle se fit très-belle, assurée que Gontran irait au bois de Boulogne pour la revoir. Tout son grand appétit tomba dès qu’elle se mit à table. L’estomac se serrait avec douleur; elle déjeuna de fruit et d’eau glacée.
Le bois de Boulogne était ce qu’il est le dimanche dans les grandes chaleurs de l’été, un rendez-vous de fiacres. Les cavaliers qui trottaient sur les contreallées appartenaient presque tous au monde du commerce. Elle chercha M. de Mably autant qu’une femme peut chercher en voiture sans éveiller l’attention de son cocher. Elle courut deçà, delà, autour du lac, vers la mare d’Auteuil et jusqu’aux environs de la cascade. Point de Gontran. Vers six heures, elle redescendit les Champs-Elysées et l’aperçut, le cigare à la main, dans un fauteuil, au milieu d’une douzaine d’amis. Il causait avec une telle vivacité, qu’il ne vit ni la femme ni la voiture. Éliane passa trois fois devant lui sans succès. A la première, elle éprouva un sentiment nouveau pour elle ; elle fut jalouse des amis de son amant. A la deuxième, elle pensa que peut-être elle n’était plus aimée, que Gontran ne voulait pas la voir; qu’il la méprisait sans doute.
Question triste et poignante que toute femme se fait nécessairement à la suite d’un premier rendezvous : Que pense-t-il de moi 1 M’aime-t-il plus qu’hier, ou moins, ou plus du tout ? Si ses baisers et ses protestations n’avaient été que les politesses d’un homme bien élevé ! On en cite plus d’un qui a joué son rôle avec grâce, quoiqu’il ne trouvât point la femme qu’il avait rêvée, sauf à la saluer de loin par la suite.
Au troisième tour de promenade, comme Gontran s’obstinait à ne pas même la saluer de loin, elle prit la résolution de retourner chez lui le lendemain à deux heures. Non qu’elle fût décidée à lui sauter au cou : elle se promettait même par moments de l’étonner par une froideur héroïque. Mais elle voulait le mettre en demeure de s’expliquer, et savoir une bonne fois s’il était réconciliable avec l’Église.
Ce projet fut formé, défait, repris, quitté plus de dix fois dans la soirée. La marquise sentait plusieurs femmes s’agiter en elle : une sainte, une grande dame, une paysanne, une comédienne, et même par moments quelque chose de pis. Tantôt elle dressait mentalement l’état des femmes de son monde qui s’étaient laissées choir comme elle, et il lui semblait que sa conduite ne pouvait scandaliser personne ; tantôt elle repassait dans sa mémoire les grands exemples de pénitence qu’elle avait lus au couvent du Sangre. L’atrocité ingénieuse des supplices inventés par la dévotion espagnole lui donnait un vertige horrible et pourtant voluptueux ; elle se voyait agenouillée au pied d’un autel de Séville, arrachant son cœur à deux mains et l’offrant tout en-
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sanglanté au Dieu sévère. Mais dans le même instant son être anéanti se réveillait plus vivace et plus amoureux sous un baiser chimérique ; le ciel s’ouvrait pour elle ; elle s’envolait, bercée dans les bras de Gontran, et Mme San Lugar, appuyée sur le bras de Paulin Viguier, lui faisait signe d’aller plus vite.
Parfois, elle avait peur de tout : de son mari, du monde, de ses gens, des domestiques qui pouvaient l’avoir vue entrer seule à l’hôtel de Mably ; des passants qui l’avaient coudoyée dans la rue ou dans l’impasse; de la femme aux yeux brillants; que saisje encore? Mais cette âme virile ne subissait jamais longtemps la domination de la peur. Elle se révoltait, elle luttait, elle réfutait les accusations, elle se jouait avec orgueil à travers tous les pièges d’un interrogatoire, et elle sortait toujours victorieuse du combat. Dans ces moments, elle se sentait assez reine pour écraser tout un peuple de son dédain. Chose incroyable à dire et pourtant vraie, elle jetait alors un regard méprisant sur son mari lui-même, ce gentilhomme entre les gentilshommes, environné du respect et de l’admiration de tout Paris I Ellemême l’avait placé très-haut jusqu’au jour de sa faute ; depuis qu’elle était tombée, elle se croyait supérieure à lui. « J’ai pu l’offenser ce matin, et il ne m’a pas punie ; j’ai un secret à moi, qu’il ne sait pas ; il aurait beau me mettre à la torture, jamais il ne m’arrachera un aveu 1 »
Elle voulut éprouver son orgueil et son courage ; elle souhaita que M. de Lanrose revînt bientôt à la maison pour voir quelle attitude elle saurait garder
devant lui. Rien n’était plus facile que d’ajourner au lendemain la première rencontre : il suffisait d’éteindre les lumières et de se mettre au lit. Le marquis ne pouvait s’étonner que sa femme fût couchée à une heure après minuit. Elle aima mieux l’attendre de pied ferme, tout habillée, sous le harnais. Mais elle en fut pour ses préparatifs de guerre. Le marquis s’était engagé dans une grosse partie : il ne rentra qu’à six heures du matin et gagna directement sa chambre. Éliane s’était endormie de guerre lasse.
Au reveil, à huit heures, elle pensa d’abord à sa terrible aventure. « Je ne suis plus l’honnête femme que j’étais hier en me levant 1 Est-ce bien vrai? N’ai-je pas rêvé? » Ses idées s’éclaircirent bientôt ; elle se repentit durant quelques minutes, puis elle se réjouit à l’espoir de passer quelques heures en compagnie de Gontran. Elle se dit ensuite qu’avant d’aller le voir il faudrait déjeuner en tête-à-tête avec son mari. Elle prit un miroir à main qui se trouvait entre sa bougie et VIntroduction à ia vie dévote ; elle se vit plus pâle que la veille, et se sentit moins vaillante. On lui dit à quelle heure monsieur était rentré ; elle espéra qu’elle ne le verrait pas à table.
Il descendit pourtant vers l’heure accoutumée : le marquis dormait peu. La veille ne semblait pas l’avoir mis sur les dents ; il paraissait encore plus jeune et plus frais qu’à l’ordinaire. Du reste, aussi aimable, aussi empressé, aussi tendre que jamais. Il baisa sa femme au front, lui fit un compliment et lui conta, de bonne amitié, ce qu’il avait vu aux
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courses et le jeu qu’il avait joué toute la nuit. De questions pas une ; aucun symptôme de soupçon, pas même de curiosité ! Éliane qui s’était armée pour la défense, s’impatienta de voir qu’elle n’était pas même attaquée. Elle courut d’elle-mème au-devant du danger et provoqua l’interrogatoire que personne ne songeait à lui faire.
« Vous ne me demandez pas à quoi j’ai passé tout mon temps ?
— Pardon ! je suis un égoïste. Vous ne vous êtes pas ennuyée ?
— Au contraire.
— Tant mieux !
— C’est selon. Qu’ai-je fait?
— Rien que de beau et de bon, je le jure.
— Merci. Mais savez- vous que les femmes, à Paris, jouissent d’une liberté terrible ? Que de folies on pourrait faire entre le matin et le soir !
— Aussi en fait-on passablement, chère amie.
Les saintes comme vous, qui dépensent tout leur temps à de bonnes actions, ne sont pas en majorité dans la ville. Je parie que chaque jour, de deux à six, il se commet trois mille crimes.
— Et sur ce nombre, combien d’impunis ?
— Presque tous, chère enfant, si vous parlez du poignard, des pistolets, du commissaire de police et des autres châtiments vulgaires. Pas un, si vous songez qu’une femme coupable est tôt ou tard punie par son amant.
— Les maris le disent : est-ce vrai ? Vous, par exemple, avez-vous fait le malheur de toutes celles qui vous ont aimé ?
— Foi d’honnéte homme, oui. J’entends, de toutes celles qui m’ont aimé sérieusement.
— Et pourquoi ? Vous êtes si bon !
— Parce que l’homme en général aime avant d’être aimé ; et comme l’amour n’a qu’un temps à vivre, nous nous lassons plus tôt que nos maîtresses. C’est une question d’hi.stoire naturelle. Voyez-vous ces lilas qui ont eu des feuilles avant les autres arbres du jardin? Ils sont aux trois quarts dépouillés quand les autres restent verts.
— J’entends.
— Notez aussi qu’une femme abandonnée souffre mille fois plus de notre trahison qu’elle n’a joui de nos tendresses.
— Mais celle qui rencontre un homme exceptionnel?
— Le merle blanc de la fidélité, par exemple? Oui. Pourquoi pas un sur mille, ou plutôt sur cent mille? Dans ce cas, mon cher cœur, l’heureuse mortelle en question n’est punie que par elle-même.
— Les remords, n’est-ce pas ?
— Autre chose : la dégradation, sentie ou non sentie, peu importe. On était un être pur, on devient un être sale. Un rossignol qui se change en crapaud. Il ne sait pas toujours à quel degré de l’échelle il est tombé, mais qu’importe ? Il a perdu ses ailes et sa voix ; qu’il en ait conscience ou non, ce n’est plus qu’un animal inférieur. »
Éliane se mit à rire insolemment :
« Savez-vous l’idée qui me vient ? dit-elle. Vous refaites en style moderne le vieux sermon d’Arnolphe. Est-ce sur ce ton-là que vous parlez au
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club, entre vous, des femmes qui vous ont cédé ?
— Nous n’en parlons jamais , ma chère amie.
Quant à refaire pour votre instruction les versets rimés du pauvre Arnolphe, je suis trop sûr de vos principes, et j’ai trop d’estime pour votre esprit. Reprendrez-vous du melon ? Il est délicieux ce matin. Comment se portent messieurs vos pauvres ? »
Éliane, la sage Éliane déraisonna tant qu’elle put jusqu’à la fin du déjeuner. Un homme un peu plus averti que le marquis de Lanrose aurait vu qu’elle n’était pas de sang-froid ; l’ivresse de l’amour coupable avait bouleversé une tête si saine. Elle commit imprudence sur imprudence, reparla avec affectation des âmes qu’elle prétendait amener dans la voie du salut. Elle gagea avec elle-même qu’elle forcerait le marquis à prononcer le nom de Contran, et elle n’en eut pas le, démenti. A propos du comte Adhémar et d’une panique qui s’était répandue parmi les actionnaires du Humbé, le marquis déplora le danger qui planait sur quelques fortunes du faubourg, et en particulier sur la maison de Mably. Il fit un grand éloge de Contran et exprima les sentiments les plus affectueux pour Valentine. Ces noms placés dans la bouche de M. de Lanrose sonnaient étrangement aux oreilles d’ Éliane ; elle les écoutait avec un plaisir mêlé d’angoisse ; une sensation inconnue caressait la racine de ses cheveux ; son firont pur .s’éclairait de petits sourires diaboliques.
Le cœur féminin est un nid de contradictions. Cette femme qui caressait depuis la veille un violent désir de revoir Contran, dépensa une demi-heure de son esprit et de son temps à rendre l’entrevue ira-
possible. Elle exprima la fantaisie d’emmener son mari chez les pauvres et de le garder jusqu’au soir. Le marquis avait fait deux ou trois fois cette partie de plaisir dans les premiers temps du mariage, à l’époque où l’on ne refuse rien à la femme adorée. Au souvenir des étages qu’il avait montés en ce temps-là, il sentait ses jambes rentrer en ellesmêmes comme des tubes de loi^nette. Il refusa donc fermement de réitérer l’ascension des mansardes : le thermomètre, à l’ombre, marquait trente degrés. Éliane insista sans savoir ce qu’elle voulait : craignait-elle au dernier moment de rentrer chez M. de Mably ? Espérait-elle rejeter en partie sur son mari la responsabilité de sa faute ? Voulait-elle tout simplement mettre le marché à la main de la Providence et jouer à pile ou face le peu d’honneur qui lui restait ?
Lorsque M. de Lanrose eut dit non et qu’elle se trouva seule, à pied, sur le trottoir ombragé du quai d’Orsay, son courage d’emprunt s’affaissa brusquement ; elle redevint une femme hésitante, bourrelée de remords, abandonnée de Dieu ; elle ne sut pendant une heure si elle allait faire l’aumône à ses pauvres, ou s’agenouiller dans une^lise, ou dénouer les brides de son chapeau dans la chambre de Contran.
La pire inspiration l’emporta, comme on pouvait le prédire. La première chute entraîne les autres.
La porte du jardin était ouverte et Grontran attendait sur un banc, dans le plus aimable négligé. Il poussa les verrous en hâte et entraîna la marquise jusque chez lui. Tous les gens de l’hôtel étaient sortis ou cachés ; l’installation de ce crime agréable
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ne laissait plus rien à désirer ni à craindre. Je suppose pourtant que les domestique furent bientôt dans le secret, s’ils ne l’avaient pas deviné d’avance. Il est presque impossible que ces visites mystérieuses échappent trois fois de suite à nos espions intimes. Plus on s’applique à leur fermer les yeux, plus leur curiosité s’aiguise. Une femme du monde qui se rend chez son amant doit se dire au départ qu’elle a des confidents en livrée.
Contran avait mis à profit les vingt-quatre heures écoulées pour méditer sur son aventure et, tout délibéré, il était plus amoureux que la veille. Ce n’était pas assurément qu’il eût senti renaître sa jeunesse et sa naïveté au contact de Mme de Lanrose ; mais l’amour-propre était flatté, et la curiosité allait croissant. L’entretien ne commença par aucune des explications qu’Éliane s’était promises : il ne fut parlé ni des bons Pères, ni de la conversion de Contran, ni des remords de la marquise, ni du petit déboire qu’elle avait eu aux Champs-Élysées. Le comte dérouta tous les plans de sa maîtresse par cette vivacité, cet entraînement, cette fougue démonstrative qui n’a pas souvent sa source dans le cœur, mais que les femme une fois tombées acceptent comme la plus sincère expression de l’amour.
Le second rendez-vous se prolongea une heure de plus que le premier, et la marquise n’eut pas le temps de l’expier par la même méthode, si tant est qu’elle en ait eu la pensée. A partir de ce jour, elle s’abandonna tout entière sur la pente du mal, sauf à réagir par accès contre la rapidité de la chute.
Quelquefois elle s’arrachait des bras de Contran
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par un effort héroïque. Elle se maudissait ellemême, elle se reprochait tout haut l’indigne lâcheté de son cœur. Elle essayait, mais sans autorité, de reprendre son premier thème et de prêcher la foi à celui qui lui avait fait oublier la morale. Le comte de Mably tantôt la laissait dire, tantôt lui répondait par des plaisanteries, tantôt s’attendrissait à la vue de ses larmes, et généralement lui fermait la bouche par un baiser.
Il s’amusait parfois à la scandaliser, si bien qu’au bout d’un certain temps elle écouta sans pâlir les paradoxes les plus étranges. Il ne désespéra point de l’amener bientôt à parler comme lui ; il trouvait un plaisir vicieux à démolir un édifice de croyances que l’éducation et la pratique semblaient avoir bâti sur le roc. Mais les ruines se relevaient souvent du jour au lendemain ; la foi éteinte se rallumait par une sorte de miracle; les rôles étaient intervertis; Éliane reprenait l’offensive : elle crut deux ou trois fois toucher au but sublime qu’elle avait si maladroitement manqué du premier coup. Ce sceptique endurci en vint à se demander si le surnaturel n’avait pas une vertu bien vivace pour survivre dans un cœur à la mort de tous les principes, à la chute de la morale profane, au discrédit des lois humaines. Après s’être dit et redit que l’inanité des religions était bien démontrée par le péché de cette dévote, il s’étonna de voir quelque chose de divin persévérer en elle, et la chrétienne rester chrétienne lorsqu’elle n’était plus même une femme de bien. Lorsque cette idée se dressait devant lui, il se sentait comme intimidé : son orgueil mollissait: il s’ac-
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cusait de manquer de tolérance en froissant les préjugés d’un coeur qui se donnait à lui sans réserve. Alors son impiété changeait de note ; il faisait des concessions ; il admettait que la marquise prît soin du salut éternel dans les intervalles de l’amour ; il se défendait moins fièrement contre le rêve d’un mariage spirituel au delà du tombeau.
A travers ce va et vient d’impressions contradictoires, il sentait grandir l’intérêt de son petit roman. Éliane l’attachait d’autant plus sûrement qu’il trouvait deux femmes en elle. Ce don Juan de 1858 recommençait avec un plaisir dépravé la jolie scène du don Juan de Molière entre ses deux maîtresses. Il voyait dans Éliane une pauvre fille horriblement faible et abandonnée ; « Je t’aime ! » lui disait-il en lui serrant la tête entre ses bras. Au même instant, il découvrait en elle une grande dame très-fière, un peu hautaine, admirablement élevée, supérieurement instruite, confite en dévotion, faite pour commander le respect et pour inspirer des sentiments sublimes : il tombait à ses genoux dans l’attitude respectueuse d’un paladin, et lui disait : <t C’est vous, vous seule que j’adore ! Je suis épris de votre noble intelligence et de votre âme pure. Laissez-moi seulement soupirer à vos pieds ! » Pour un curieux, un subtil, un raffiné comme lui, ce dédoublement de la femme avait un charme tout particulier : il s’observait, tout en se livrant, et il prenait plaisir à se dédoubler aussi lui-même.
Une attraction réciproque et croissante habitua la marquise et Contran à ne plus vivre l’un sans l’au- ■\ tre. En général, dans ces sortes d’affaires, c’est la
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femme qui a besoin de voir son amant à toute heure, ne fût-ce que pour s’étourdir sur le sacrifice qu’elle a fait. Elle s’ingénie à créer des occasions, elle indique les maisons où elle passera ses soirées, et veut que l’on s’y fasse présenter à tout prix ; on en voit quelques-unes pousser cette exigence aveugle jusqu’à forcer l’amant à s’introduire chez elles et à serrer la main du mari. Gontran n’était pas homme à se laisser mener si loin ; il n’abusa pas des entrées qu’il avait de longue date à l’hôtel du quai d’Orsay. Mais il fut assidu à la chapelle des bons Pères, exact aux promenades du bois de Boulogne où le marquis ne se montrait plus. Il dîna une fois par semaine chez la bonne Mme Galeazzi, qui était une amie d’Éliane, et qui n’avait des yeux que pour voir le bien. A force de combinaisons, les deux amants parvinrent à se voir six heures par jour en moyenne, tant de près que de loin. Éliane pensait que c’était peu. Gontran (c’est une justice assez belle à lui rendre) ne jugeait point que ce fût trop.
Lorsqu’ils étaient forcés de s’occuper l’un sans l’autre, la marquise expiait son bonheur par tous les procédés connus. Elle priait, elle pleurait, elle retournait à ce fameux tribunal d’indulgence où sa première faute avait trouvé un facile pardon. Elle s’exténuait à monter chez ses pauvres, car la charité n’était pas chez elle un besoin moins impérieux que l’amour. La pauvre femme croyait réparer quelque chose en semant des pièces de monnaie dans les mansardes; ellh doublait, triplait, sans raison apparente, le chiffre de ses aumônes, et tout
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à coup elle serrait les cordons de la bourse. Le bon sens lui disait qu’il n’était pas honnête de racheter son crime avec l’argent du marquis. Mais bientôt l’habitude reprenait le dessus, elle recommençait énergiquement ses charités et ses fatigues ; le petit carnet émaillé rentrait en branle. Elle ne le quittait point, et Gontran l’avait senti plus d’une fois sous la main lorsqu’il s’agenouillait devant elle pour la serrer entre ses bras.
Les distractions de Gontran étaient d’un ordre moins ascétique. On sait que de nos jours un homme à bonnes fortunes ne sent pas le besoin de s’étourdir ; c’est signe de débilité féminine. Le comte vivait en paix et en joie, heureux chez lui, dans son jardin, cloîtré pour ainsi dire dans le repos, la bonne chère et la lecture. Pas un nuage à l’horizon, sauf la fumée de ses cigares. Les visites le laissaient bien tranquille, car ses amis ne le voyant pas au club ne le .savaient pas à Paris. Il ne se promenait que dans les allées solitaires du bois de Boulogne ; il ne rencontrait Éliane que dans des maisons quasi-monastiques, comme l’hôtel Galeazzi. Cependant, un certain jour que la soirée lui semblait longue, il s’aventura dans un petit théâtre du boulevard. Là, blotti dans le fond d’une avant-scène du rez-de-chaussée, le dos tourné aux spectateurs, il passa une bonne heure à lorgner je ne sais .quelle actrice de dernier ordre, jeune et gentille au demeurant. Les œillades répondirent au jeu de sa lorgnette, le jeu lui plut ; il trouva neuf et singulier d’occuper l’imagination d’une petite créature qui lui était parfaitement indifférente, et il revint tous
les soirs. Pour excuser à ses propres yeux cette fantaisie au moins inutile, il se dit que Tamaiit d’une femme du monde agissait prudemment en affichant une maîtresse sans conséquence. La jeune première du petit théâtre devint à son usage une sorte d'alibi. Ce théâtre, d’ailleurs, était peu fréquenté par les jeunes gens du vrai monde. Une seule fois en quinze jours Contran y fut deviné plutôt que reconnu par une connaissance du club. On raconta, le soir, devant quinze personnes, que Mably n’était pas perdu; qu’il passait ses soirées dans une avant-scène et qu’il accaparait l’attention de Mlle Paquita, au détriment d’un nombreux public. Mais la plupart des auditeurs assurèrent qu’on s’était trompé, qu’on avait mal vu, que Contran ne pouvait être à Paris, puisque depuis un mois ses amis n’avaient pas eu de ses nouvelles. Le marquis de Lanrose ajouta que si la chose était vraie on ferait mieux de le taire : a Contran fait ce qu’il veut ; l’important, c’est que rien n’arrive aux oreilles de sa femme. Il ne faudrait qu’un mauvais cancan de coulisses pour tuer cette charmante petite Mme de Mably. »