ÉPILOGUE
Le printemps de 1865, quoiqu’il soit venu un peu tard, est un des plus beaux dont il nous souvienne. Or, quand une saison est simplement belle à Paris, elle est admirable en Dauphiné. L’or fluide du soleil a cent fois plus de prix lorsqu’il éclaire des ravins profonds, des montagnes altières, des vallées fertiles encadrées de nobles forêts. Vers le milieu.de juin, par une éblouissante matinée, un modeste char à bancs descendait au petit trot la route de Romanchard à Grenoble. C’était la vraie voiture de familles campagnardes, un peu lourde, un peu grossière dans ses formes, repeinte en vert tous les deux ou trois ans, écaillée çà et là, dure à monter, dure à descendre, mais d’une solidité à toute épreuve, munie d’une bonne mécanique en prévision des pentes rapides, et surtout large et longue à loger six
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personnes, voire huit dans un besoin pressant. La grosse jument normande avait été choisie pour sa force et non pour sa grâce, elle n’eût point paru déplacée devant un omnibus de Paris.
Cet équipage inélégant avait trois sièges parallèles, dont deux, le premier et le dernier, étaienl de vrais coffres, assez vastes pour contenir tout uni repas, dans les parties de campagne. La banquette j intermédiaire n’était qu’une planche suspendue par * deux courroies et couverte d’un coussin très-som- , mairement rembourré. I
Sur le coffre d’avant siégeait un bon gros garçon ! de ferme, remplissant les fonctions de cocher. Son costume de velours vert à boutons de bronze uni j ne visait point à la livrée. Cependant la casquette 1 de drap était cerclée d’un vieux galon d’or.
Le fond de la voiture était rempli par un couple encore jeune et d’une remarquable beauté, mais évidemment détaché des vanités de la mode. La femme, vêtue d’une robe et d’une casaque de mohair gris tout uni, ne portait pas de tricorne. Son toquet de paille, enrichi des dépouilles d’un couroucou, datait de 1864. Le mari, grand et svelte, avait un costume de demi-drap bleu clair et un chapeau de feutre mou sans jarretière alentour et sans plume à la boucle. Le seul luxe de son accoutrement consistait dans un nœud de ruban rouge tout petit, mais très-frais, à la boutonnière de l’habit.
Deux jolis petits garçons en blouse grise et en chapeau de paille étaient assis sur la banquette intermédiaire, le visage tourné vers leurs parents. L’aîné pouvait avoir six ans et l’autre trois ou quatre.
Ils avaient le teint hâlé comme deux petits paysans, et ils étaient si gamins qu’ils se fussent jetés cent fois sur la route si les parents n’avaient eu soin de les gourmander à chaque instant. Le cadet s’appelait Valentin, l’aîné Contran, comme son père.
Mme de Mably était sans cesse occupée à rajuster la cravate de l’un, à rabaisser la ceinture de l’autre.
« Tenez- vous donc bien, disait-elle, ou sinon qu’est-ce que votre cousin pensera de vous? >
Je dois dire que les bambins ne se battaient pas ; mais ils s’aimaient trop, et ils s’embrassaient comme deux petits diables, et c’est cela qui n’arrange pas les chapeaux de paille tout neufs !
Les parents ne s’embrassaient pas , mais ils échangeaient de temps en temps des regards chargés de tendresse. Quelquefois Valentine ôtait son gant pour serrer à la dérobée la main nue de son mari. Jamais, je pense, ils ne s’étaient aimés davantage ; jamais ils n’avaient été si heureux. Cependant un nuage rapide voilait de temps en temps le sourire de la jeune femme. Le mari, accoutumé à lire dans ses yeux, lui disait ;
« Je sais à qui tu penses.
— Eh bien, oui, répondait-elle. Celte Manon est si enfant ! si elle allait du côté de la fabrique avec ma fille ! un malheur est sitôt arrivé !
— Mais, grande enfant toi-méme, n’avons-nous pas deux cents ouvriers qui se feraient couper en morceaux pour ta fille ou pour toi?
— C’est vrai ; les braves gens !
— Ils sont ce que tu les as faits. Tu es bonne pour eux, tu les soignes quand ils sont malades, tu
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leur donnes une bibliothèque et une école du soir.... donc ils t’aiment.
— C’est toi qu’ils aiment, qu’ils admirent ; et ils ont bien raison. Que suis-je? une pauvre petite bonne à rien 1
— Tu es un grand baby d’ange ; et puis pas mais, comme disait feu ton oncle. »
Le petit Contran dressa l’oreille au dernier mot :
« Dis donc, papa, les cousins, ça vient des oncles, tu m’as dit ?
— Je t’ai dit que si tu avais un oncle, ses enfants seraient tes cousins, oui.
— Alors, mon cousin Lambert qu’on va chercher, c'est le fils de tonton Fafiaux qui est mort? »
Il fallut un quart d’heure d’explication pour expliquer à l’innocent ce problème de famille.
« Écoute bien, lui dit le père en terminant ; tu ne demanderas pas à ton cousin pourquoi il est en deuil. Il vient de perdre sa mère.
— Et ça le ferait pleurer, je comprends. »
On l’embrassa pour sa réponse et l’on parla d’autre chose. Mme de Saint-Génin était morte depuis un mois. Lambert avait écrit à son cousin pour lui donner cette nouvelle ; Contran n’avait pu se dispenser de répondre et la correspondance ainsi engagée avait amené un rapprochement. Le pauvre Saint-Génin ne s’était jamais consolé d’une si bonne et si chère amitié perdue par sa faute. Toutes ses démarches indirectes ou directes avaient échoué l’une après l’autre, non devant la rancune mais devant la sagesse de Contran. Maintenant il était seul au monde, usé, morose et même goutteux par ac-
cés : tout se paye. Après la mort de sa mère, il oublia tout ce qu’il avait souffert par elle et ne se rappela que le bien : c’est le propre des bons cœurs. Alors il écrivit à son cousin une lettre vraiment touchante où il disait :
« Dans quels bras irai-je me jeter, si tu me fermes^ les tiens ? »
Contran lui répondit :
« Arrive! »
Il arrivait.
Contran, sa femme et ses enfants obtinrent sans difficulté d’aller attendre leur cousin sur le quai de la Gare : l’usine de Romanchard est une forte cliente du chemin de fer, car elle n’expédie pas moins de 5000 kilos de papier par journée. Et M. de Mably, gérant de la maison, décoré depuis un an pour une invention remarquable, est en voie de devenir un personnage à Grenoble et dans le département.
Le train arriva, les freins crièrent, les portières s’ouvrirent, mais Valentine et Contran eurent beau s’écarquiller les yeux : parmi les voyageurs qui se pressaient vers la sortie, il n’y avait rien qui ressemblât à Lambert.
« Eh ! sacré nom ! s’écria une grosse voix larmoyante, je suis donc bien changé, que vous ne me reconnaissez pas? »
En effet, il était cruellement changé, le pauvre diable. Sa figure s’était épaissie et son corps avachi. Le puissant estomac qu’il portait haut et fier, comme un gallinacé, était descendu plus bas que la ceim ture; on pouvait sans offense lui donner le nom de ventre. La tête s’était dégarnie de cheveux ; la barbe
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grisonnait à faire peur; la bouche se démeublait I grand train. Ce beau chasseur qui abattait autrefois ses douze ou quinze lieues par Jour étayait son pas | lent sur un énorme rotin.
Enfin ! Tel qu’il était et malgré le.s ravages de ce suicide ruineux qu’on appelle par excellence la vie, c’était encore un des plus braves cœurs qu’on pût rencontrer ici-bas. Contran lui jeta les bras autour du cou et l’embrassa sur les deux joues ; Yalentine lui tendit son frais visage; les bambins lui firent I fête, et tout le monde pleura un peu, même les deux petits qui ne savaient pas trop pourquoi. Il les tint un moment sur ses bras, à la hauteur de son visage ; car les bras étaient toujours bons.
« C’est toi qui t’appelles Contran? dit-il à l’aîné.
— Oui, mon cousin.
■ — Eh bien ! c’est toi qui aurais dû être mon filleul.
Je t’en veux pas, mon gros, c’est pas ta faute. Et maintenant, trop tard ! Va te faire fiche ! Mais n’importe : tu seras mon camarade, hein?
Tant que tu voudras !
— Merci!... Toi, tu es Valentin?
— Valentin de Mably, à Romarichard (Isère).
— Bravo ! c’est l’orateur. L’autre sera capitaine. Capitaine, orateur, nous allons ensemble aux bagages chercher quelques bibelots qui sont arrivés pour vous. »
Les enfants poussèrent des cris de joie.
« Fermez vos petits becs. Ce n’est que le commencement. Je vous laisserai bien autre chose plus i tard... dans pas longterape. Vous êtes tout ce que j’ai de famille. Dis donc, vieux! te rappelles-tu le
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jour OÙ je suis allé te chercher à la gare de Lyon? Comme c’est loin de nous, mon bonhomme ! »
Contran lui serra la main pour toute réponse. Puis il pencha la tête et rentra un moment en luimême, ce que les hommes d’aujourd’hui ne font peut-être pas assez souvent. Il se rappela le triste soir où il avait quitté Paris, croyant aller en Crimée ; il revit la bonne figure qui l’avait embrassé si cordialement à la gare de Lyon; tous les invités de la Balme, dont plusieurs étaient morts depuis, ou même enterrés avant la mort, comme Éliane de Batéjins, défilèrent silencieusement à sa vue; il se reporta à la scène de la bibliothèque et crut entendre la voix de son cousin répondant au père Benot : «Non! car elle aime Contran et elle en est aimée! » Toutes ces choses se mirent à revivre dans la mémoire de son cœur; il se dit que si Lambert, au lieu de dire non, avait répondu oui, la vie aurait tourné bien autrement pour plusieurs personnes; que lui-même serait peut-être capitaine dans la ligne ou commandant par la force des protections, mais qu’il ne serait pas le mari d’une femme si belle et si bonne, ni le père de trois enfants que tout le monde lui enviait. Il pensa que Lambert, s’il avait accepté la main de Valentine, serait probablement resté plus intact. Et lorsqu’il eut repassé dans son esprit ces divers événements, les petits scandales de Garville lui parurent bien peu de chose, et il se sentit plein d’indulgence pour les imperfections physiques et morales de ce pauvre Saint-Cénin.
La jeune femme avait sans doute contracté l’habitude de penser avec son mari, car elle devint aussi
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toute mélancolique au souvenir des mêmes choses. ■Ce que voyant, Lambert toussa, s’ébroua, se moucha, ramassa les enfants qu’il avait mis par terre et courut avec eux à la salle des bagages où il trouva sa malle et toute une boutique de jouets. Les vieux garçons ne savent pas acheter les joujoux : nonseulement ils les payent deux fois plus cher qu’une | maman, mais ils en prennent toujours trop et de J trop beaux, et ils étonnent les enfants plus qu’ils ne les amusent. Il faut savoir aussi que les vendeurs de cette marchandise sont particulièrement inhabiles au travail de l’emballage et qu’ils font avec rien un volume effrayant. Je le dis parce que le cocher | Dominique passa plus d’un quart d’heure à entasser dans les deux coffres toutes les libéralités j du voyageur. Quant à la malle, elle ne tenait pas trop de place, et il put la loger sous ses pieds, sans gêner le tourniquet de la mécanique.
Cela fait, on se mit en mesure de retourner à la maison. Lambert ne prit que le temps de vider deux bouteilles de bière pour abattre, disait-il, la poussière du chemin. Valentine le fit asseoir à sa gauche; Contran fit face à madame pour qu’elle pût appuyer ses pieds sur la banquette mouvante; le petit Valentin, l’orateur, se fourra dans la poche de son père, et l’aîné passa sur le devant, à gauche de Dominique, ce qui fut une grande joie, car on lui permettait de toucher les rênes et il croyait conduire le gros cheval à lui tout seul.
Il n’y a qu’une promenade d’une heure et demie entre Romanchard et Grenoble, mais le retour prend j deux bonnes heures, car la route va toujours mon- I
tant. On causa donc beaucoup et l’on passa bien des gens en revue.
Depuis tantôt sept ans que les Mably vivaient hors du monde, ils n’avaient pour ainsi dire entendu parler de rien. Ils ne savaient ni la ruine de M. de Girenseigne, littéralement dévoré par son écurie d’entraînement, ni le procès scandaleux de Mme de Champsaison, condamnée pour escroquerie sur la plainte de cinq ou six marchands de Paris, ni la fin bizarre de M. de Sombrevaux, qui, par un caprice héroïque, était allé mourir de vieillesse à la bataille de Castelfidardo.
« Mais tu ne lis donc pas les journaux? demandait Lambert à Gontran.
— Si, quand j’ai le temps.
— On a toujours trop de temps à la campagne.
Que fais-tu donc?
— Je travaille. Tu verras !
— Et vous serez étonné, ajouta Valentine. Il est devenu un homme pratique, un industriel de premier ordre, un officier supérieur dans la grande armée du progrès.
— Tout en faisant du papier? La bonne farce 1
— Mais c’est précisément parce qu’il fait du papier. Voyons, mon cher cousin, j’aime à croire que vous connaissez la question des drilles!
— Quels drilles? Les bons drilles? J’en suis, cousine, ou du moins, j’en étais.
— Les drilles sont des chiffons, monsieur, les chiffons de chanvre ou de lin, dont on fait le bon papier. C’est une marchandise horriblement chère, et dont le prix va croissant de jour en jour. Eh bien,
mon adoré petit mari a trouvé le moyen de remplacer les drilles par quelque chose d’aussi bon et qui coûte beaucoup moins.
— Ah! ahi... Et qu’est-ce qu’on a pu inventer d’aussi précieux que mes vieilles chemises?
— Les déchets des filatures de jutes I Mais je parie encore qu’il ne sait pas ce que c’est ! C’est incroyable : un gros homme!
— Ce qu’il y a de plus incroyable, ma cousine, c’est qu’une jolie petite femme comme vous se débrouille si bien dans ces histoires-là.
— Une femme s’intéresse au travail de son mari, à l’avenir de ses enfants, à l’honneur de son nom ! Car enfin la mise en œuvre des déchets que vous méprisez nous a fait plus d’honneur que tous les coups d’épée distribués par les Mably dans les diverses croisades. Il en reste quelque chose, mon cousin, et de vos croisades qu’en reste-t-il? »
Lambert ouvrait de grands yeux, et plus il regardait, moins il reconnaissait sa cousine. Ce n’était pas qu’elle eût vieilli ni changé à son désavantage; au contraire. Sa figure avait pris un caractère plus grave et plus rassis, mais elle n’avait jamais été si belle.
On parla de ce pauvre Odoacre de Bourgalys, qui boitait depuis sept ans et que le chirurgien déclarait incurable. Sa blessure s’était compliquée d’un rhumatisme très-douloureux, sous le ciel humide de Carville. Après un an de soins, la jambe droite avait maigri, et l’atrophie avait persisté malgré les bains de sang, l’électricité et la gymnastique. H avait conscience de son état et disait ironiquement aux amis : Je ne suis plus bon qu’à marier.
On parla des Adhémar qui végétaient toujours en famille dans le château de M. Gilot Yolande était devenue énorme, elle vivait pour manger. Les enfants, élevés en dépit du sens commun, commençaient à donner de sérieuses inquiétudes. L’aîné, ce petit prodige, avait été chassé de neuf ou dix pensionnats; on espérait le faire dompter par les jésuites. M. Gilot, l’ancien notaire, tombait en enfance ; sa femme était le grand ressort de la maison : elle trouvait moyen de faire un restant de figure avec dix mille francs de rente. Adhémar poursuivait toujours la fortune, mais avec plus d’obstination que de succès. Il trouvait sept idées par semaine et la moindre était de force à décupler un million dans l’année. Or les millions abondent autour de la forteresse des Gilot, mais par malheur on n’y rencontre que des millions suisses, très-sages, très-timides, plus soucieux de se conserver que de se décupler en un an. Peut-être aussi les financiers de l’Helvétie se rappelaient-ils les aventures de la maison Adhémar et Gilot :
«: Ces gens-là ont pris Pargent français pour l’emporter en Suisse; qui sait s’ils n’auront pas la fantaisie de tenter l’opération inverse et de conduire nos millions à Paris? y>
Éliane avait quitté Paris avec neuf ou dix autres personnes de condition, toutes veuves de maris vivants, ainsi qu’elle. Ces délaissées s’étaient réfugiées à Rome, sur le mont Aventin, où elles fondaient un ordre. Le marquis vivait noblement, simplement, comme par le passé. Tout son revenu consistait dans une pension de quatre mille francs, il se
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logeait, s’habillait, payait sa cotisation du club, et faisait quelques menues largesses aux jouvencelles de rOpéra. Ce problème paraîtrait iusoluble si l’on ne connaissait le dévouement héroïque de la petite duchesse de Haut-Mont. Cette femme évaporée entre toutes a mûri du jour au lendemain : elle a trouvé un cœur sous ses falbalas, et elle l’a consacré au service de son noble frère. Elle n’a pas même offert au marquis de le recueillir chez elle, car un Lanrose ne doit pas jouer le rôle d’un parent pauvre ; elle a sollicité la grâce de vivre auprès de lui, chez lui. Rompant avec ses habitudes de soixante-quinze ans, abandonnant son cher petit hôtel de la rue Cassette, elle s’est faite la gouvernante du grand vieillard; elle dépense un million de malices pour lui faire partager ses quatre-vingt mille livres de rentes. L’hôtel Lanrose est démoli ; la forêt patrimoniale du même nom a été rachetée par une bonne maison de Bretagne. Le marquis ne paraît ni abattu ni vieilli. Il est plus recherché que jamais dans les salons du faubourg. Les jeunes gens de sa caste l’entourent, l’écoutent, l’admirent et ne l’imitent pas assez, malheureusement, Ceux qui connaissent le détail de ses malheurs sont en extase devant l’imperturbable égalité de cette âme. Jamais il ne s’est plaint de rien ni de personne : ses jugements respirent la bienveillance; seulement il évite de parler famille. On dit qu’il a porté le deuil deux années entières après avoir perdu sa femme et son fds.
Valentine et Contran écoutaient ces nouvelles de leur monde avec plus de curiosité que d’émotion.
Ils avaient l’air de lire un journal intéressant, daté de Washington ou de Nankin.
Midi sonnait à l’horloge de la fabrique lorsque le char à bancs enfila Tunique rue de Romanchard. Le village peut avoir un kilomètre de long; il se compose de deux cents feux semés à droite et à gauche de la route départementale. La fabrique est au bas, jetée sur un torrent d’une grande puissance qui a de Teau pour dix turbines en toute saison. C’est M. de Mably qui a pour ainsi dire réglé son cours en barrant une vallée voisine de la source. L’eau des neiges s’arrête au printemps dans un lac artificiel de cent cinquante hectares, et Ton économise ainsi une provision considérable pour les sécheresses de Tété. Les maisons de la commune sont presque toutes neuves; M. de Mably les a construites pour ses ouvriers qui, moyennant un ou deux francs d’économie par semaine, deviennent propriétaires en moins de dix ans. L’eau et le gaz affluent directement dans ces jolies petites cabanes, chacune a son bec et son robinet presque gratis. Une vaste halle qui s’élève au milieu du village sert à la fois de magasin et de cuisine à la société de consommation. C’est une commission choisie entre les ouvriers qui pourvoit aux approvisionnements de toute la commune; les ménagères apportent leurs aliments à une chaudière perfectionnée qui cuit en vase clos, pour un centime ou deux, le repas d’une famille.
Contran expliquait tout à son cousin sans des-cendre de voiture ; il lui montrait comment la prévoyance d’un patron qui veut le bien peut améliorer le sort d’une population ouvrière, instruire les tra-
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vailleurs, les moraliser, les assurer contre le chômage forcé des maladies, préparer des ressources pour leur vieillesse et même accumuler un petit capital à l’usage de leurs enfants. Il insistait sur le plus beau côté de cette révolution économique, qui est de procurer le bien-être du pauvre sans attenter à sa liberté.
« Mais, s’écria Lambert, tu es donc comme ces gentilshommes du temps de Molière, qui savaient tout sans avoir rien appris?
— Non, dit Gontran, si nous' savons enfin quelque chose, c’est que nous avons appris tous les jours. Mais il y a du vrai dans le raisonnement de Molière et nous l’avons constaté par nous-mêmes. Si un simple Dorante était plus apte que Vadius et Trissotin à juger les ouvrages de l’esprit, c’est que son bon sens tout rond n’était pas infecté par la fausse science des cuistres. Ce qui nous a le plus puissamment aidés à faire un peu de bien dans ce village, c’est que nous y sommes arrivés sans théories toutes faites, sans idées préconçues, sans préjugés acquis, avec la simple lanterne du bon sens. Le pauvre oncle Fafiaurc et ses amis MM. Santis avaient dépensé beaucoup d’argent et d’intrigue à travailler les pauvres gens que j’occupe; ils les avaient prêchés, catéchisés, enrôlés, distribués sous trois ou quatre bannières; ils donnaient aux uns des prix de sagesse et aux autres des admonestations publiques; ils les scia,ient si bien (en langage d’atelier), que j’ai trouvé en arrivant une grève toute prête. Moi qui ne savais rien et qui n’apportais pas un plan compliqué dans ma poche, j’ai rompu, par
LE JIARQUIS DE LANROSE
ignorance, avec le vieux système, qui sur dix honnêtes gens faisait cinq hypocrites et cinq rebelles. Et tous ces gaillards-là me regardent comme leur père depuis que je ne les traite pas en enfants. »
Il était facile de voir que M. de Mably n’exagérait pas sa popularité. Les ouvriers sortaient de la fabrique et leur salut, cordial sans flatterie, respectueux sans bassesse, faisait à lui tout seul l’éloge du gérant.
« Mais sapristi ! cria Lambert au bout du village, c’est un château que vous habitez! On ne m’avait jamais dit ça. »
Il avait aperçu devant lui, dans le prolongement de la route, un énorme bâtiment construit dans le style de Versailles au milieu de cinq ou six terrasses plantées de tilleuls.
Gontran sourit. « Ce que tu vois, dit-il, est l’abbaye de Romanchard ; on l’aurait à bon marché : il y a plus de quarante ans qu’elle est à vendre. Mais je n’y réclame rien. Adieu, châteaux et abbayes! Rien que pour meubler ça, il faudrait un demi-million, et nous n’y serions jamais aussi bien que chez nous. N’est-ce pas, Valentine? Tourne les yeux à gauche, mon bon! Voici le nid. »
Au même instant, le cocher serrait la mécanique et la voiture, quittant la route, s’engageait entre deux massifs d’épicéas. On voyait au bout de l’avenue une petite tourelle à pignon et une maison d’un seul étage. La glycine, le lierre, la vigne vierge couvraient tout, si bien que les portes et fenêtres semblaient découpées à coups de sécateur dans une épaisse verdure.
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« Gré nom! dit Lambert. Tu as raison; c’est un nid. »
Valentine ajouta : c Et voyez-vous le petit oiseau bleu qui bat des ailes sur la porte? C’est votre petite cousine, mon cher cousin. Gomme je vais m’en donner de t’embrasser, ma chérie! Elle va bien, , Manon?
— Très-bien! madame. »
Les garçons se précipitèrent hors de la voiture et coururent à leur petite sœur; on se la passa bientôt de mains .en mains, et elle rit îi tout le monde, excepté au nouveau venu, dont la barbe grisonnante lui faisait peur. Elle avait un an, cette poulette ; elle marchait un peu, elle disait quatre ou cinq mots, et elle avait sa grande petite chaise à table depuis un mois qu’elle ne tétait plus.
Tandis que le cocher, après avoir vidé les coffres dans la cour, prenait son cheval par la bride et remontait entre les épicéas vers l’écurie et la remise, Contran mena Lambert à la chambre qu’on lui avait préparée. Le pauvre Saint-Génin poussa un cri d’admiration. Ce n’était pas que le mobilier fût splendide : la tenture était de papier blanc à fleurs bleues comme la perse des rideaux; le lit et les chaises de bois dur, peint en blanc, style Louis XVI, n’offraient rien de particulièrement riche ; mais l’unique fenêtre s’ouvrait sur un paysage féerique : un beau jardin anglais, terminé par une pelouse d’un kilomètre, traversé par le torrent écumeux de la fabrique et encaissé entre deux montagnes couvertes de forêts ! Jamais Lambert n’avait rien vu de si beau, de si frais, de si riche.
« Sais-tu bien, cria-t-il, que cela vaudrait des millions à Paris ?
— Le tout n’a pas coûté 26 000 francs, mon brave homme ! J’en parle savamment, car la propriété, qui nous était louée dans le début, est payée sur nos économies depuis 4863.
— Mais tu y as dépensé un argent fou?
— Au contraire ; je n’y ai mis que du temps et du soin, c’est-à-dire l’argent du sage. C’est un beau luxe, pas vrai, toutes ces plantes grimpantes qui tapissent la maison ?
— Royal !
— Eh bien, mon cher, le tout, pris à Grenoble, m’a coûté douze francs chez le pépiniériste. Mais je m’en occupe à temps perdu depuis sept ans.
— C’est inouï. On ne sait pas comme on pourrait être heureux à bon marché, dans la vie.
— Je t’avoue entre nous que je ne m’en doutais guère en arrivant ici.
— Est-ce que toute ta maison est installée aussi élégamment que ma chambre ? Ah 1 tu t’es dérangé pour moi!
— Tu verras bien que non. C’est Valentine qui a pris soin de tout, et comme nous n’avions pas grand’chose à nos débuts, elle s’est ingéniée. L’oncle Fafiaux, en nous fourrant ici, nous a prêté deux cent mille francs, sans intérêts, mais défense d’y toucher. L’argent était placé dans la fabrique. La liquidation de nos affaires, par ce voleur deDamidoux, ne nous en a laissé que cinquante mille. Sur ce chiffre, j’avais une vieille dette de quarante mille francs à payer en l’étude de Vaucelin. Le créancier n’a pas
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Voulu de mon argent, quoiqu’il n’en eût pas de reste ; les pauvres en ont profité, c’est parfait ; reste à dix mille. Nous en avons placé moitié, le reste a servi à nous monter, modestement, comme tu penses, en linge et argenterie. Ah ! dame, il a fallu vivre un peu serré dans les premiers temps. La fabrique ne donnait pas quinze pour cent du capital, comme aujourd’hui. C’était cinq, puis sept et demi, puis dix, jusqu’à mon invention. Mon travail personnel était payé dix-huit cents francs pour commencer ; je faisais les fonctions de gérant, mais je n’avais ni les émoluments, ni le titre. En bien, mon cher, nous n’avons pas fait un sou de dettes. Il n’y a eu qu’un moment difficile à passer, la naissance de Contran. L’accoucheur de Grenoble a pris cinq cents francs, la layette m’en a coûté mille ; c’était notre première année; l’oncle avait cru se montrer généreux en nous envoyant cinq louis : nous avons eu du mal, mais enfin on a joint les deux bouts. Il faut dire que Valentine n’a pas sa pareille dans ces occasions-là : elle tire partie de tout ; elle fait une robe neuve avec deux vieilles. Je parie qu’elle ne s’est pas acheté pour cent louis en sept ans, et je veux que le diable m’emporte si elle n’est pas plus soignée à Romanchard qu’à Paris. C’est sa femme de chambre qui l’habille, et c’est elle qui a formé sa femme de chambre, comme sa cuisinière, du reste, et tous les gens delà maison. Je ne m’expliquerai jamais qu’une femme puisse enseigner la cuisine à une autre quand elle-même n’en sait pas un mot. Et pourtant, je l’ai vu, ce miracle ! Moi qui mourrais de faim plutôt que de goûter à la ratatouille, je dine ici, et mieux
' que rue Saint-Dominique I Du reste, on nous appelle U la table : tu vas voir. »
Lambert se rhabilla et suivit son cousin clopin- ! dopant. La salle à manger était précédée d’un of- I fîce littéralement tapissé de vieilles faïences. Le Rouen, le Moustier, le Haguenau, le Nevers, le Delfl s’y serraient sur des étagères de sapin découpé; douze grands plats de toute forme et de toute provenance cachaient le plafond. Six escabeaux de chêne sculpté et une piscine d’étain portant la date de 1670 complétaient avec un buffet Louis XIV l’ameublement de cette petite pièce.
« Quel luxe ! dit Lambert.
— Dis plutôt : quelle économie ! Quand nous I sommes arrivés ici, les faïences et les vieux meu- ! blés abondaient encore chez le paysan. On les don-
1 nait pour rien ; mes premières assiettes, dénichées
I par Valentine, ont coûté trois francs la douzaine.
I Cette fontaine avec sa vasque et son dauphin repré-
sente le prix d’un lavabo moderne et laid. »
Les extases de Saint-Génin allèrent crescendo lorsqu’il vit la salle à manger. Ce n’était pourtant rien de vaste ni de seigneurial. Un plancher de bois blanc passé à l’huile, un plafond de plâtre teinté en gris clair, les parois tapissées d’un papier granulé qui imitait assez mal le cuir de Cordoue. Pour tout meuble, une table de vieux chêne et douze escabeaux anciens, deux grands buffets pareils en chêne sculpté sous Louis XIII, une étagère couverte de vieux cristaux et de faïences du siècle dernier ; une pendule Louis XVI sur sa console, un baromètre du même temps où les attributs de la vendange se re-
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levaient en or ; un grand tableau de nature morte qui n’était pas signé d’un maître. Certes on ne pouvait dire que tout cela fût bien scrupuleusement assorti. Sur la table, les faïences d’avant 89 juraient avec les cristaux neufs et l’argenterie moderne ; le siège du petit enfant n’était pas de la même paroisse que les autres, et la lampe du milieu, plantée dans une grosse potiche de Faenza, était soutenue par une suspension outrageusement nouvelle. Mais toutes ces choses disparates se fondaient dans une harmonie charmante, n’en déplaise aux grands maîtres qui ont rédigé le code de l’ameublement.
La corbeille de fleurs, les assiettes de fruits printaniers, les fraises, cerises, groseilles et framboises, le vin de Bourgogne dans les carafes lisses, au ventre rond, l’eau du torrent voisin dans des aiguières au long col, la lumière qui entrait à grands flots par deux fenêtres ouvertes, la montagne verdoyante qui s’élevait presque à pic devant les deux fenêtres et fermait agréablement l’horizon, tout s’accordait en vertu de je ne sais quelle loi mystérieuse et concourait à produire une impression de joie et de paix. Il y a des intérieurs magnifiques, il y a des paysages splendides qu’on admire aujourd’hui et qu’on oubliera demain. Par quelle anomalie certains objets moins beaux et moins riches nous prennent-ils d’assaut et s’incrustent-ils à jamais dans notre souvenir?
Le repas fut d’une simplicicté rustique, mais copieux et bon. Des œufs à la coque, des côtelettes rangées autour d’une montagne de pommes de terre frites, un jambon, une salade et un buisson d’écrevisses récoltées le matin même au.pied de la maison.
Un seul vin, que Lambert jugea supérieur à tous les grands crus de sa connaissance... « Te moquestu? lui dit M. de Mably. Je l’achète cent dix francs la pièce chez un honnête bonnetier de Mâcon, qui a des vignes. » Le baron de Saint-Génin vida trois fois sa petite carafe sphérique qui n’avait l’air de rien, mais qui tenait un bon litre, et lorsqu’on sortit de table il remarqua lui-même que ce singulier petit vin n’empêchait pas les gens de marcher droit.
On profita de ce qu’il avait encore des jambes, pour le promener dans la maison et dans le jardin.
Valentine lui fit voir avec orgueil une cuisine énorme, étincelante de faïences, ruisselante de cuivres, remarquable par un grand luxe d’air, de ' lumière et d’eau. « C’est la plus belle pièce de la maison, dit-elle; une cuisine de château annexée à une chaumière. »
La jeune femme était beaucoup moins fière de son salon. C’était une grande pièce carrée, éclairée par quatre fenêtres, tapissée de reps rougé et garnie d’un meuble Louis XVI à médaillons de même étoffe. On y voyait beaucoup de belles choses, quelques tableaux anciens, un grand cartel très-riche, une table sculptée, des miroirs de Venise, une garniture de cheminée dont la Vénus de Milo et deux lampes de bronze antique faisaient les frais; le lustre était une charmante fantaisie du siècle dernier, et partout où les murs offraient un peu de place on avait accroché des appliques du goût le plus pur; mais l’ensemble était froid, pour ne pas
dire triste. Ce salon n’avait pas l’air d’une pièce
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habitée. « En efifet, dit Valentine, ceci est mon erreur. Nous n’avions pas besoin d’un salon, puis- j que nous ne voyons personne. Je me tiens dans le ; cabinet de Gontran, lorsqu’il travaille à la maison, j et quand il n’y est pas, je cours partout sans me ^ reposer, comme une âme en peine. » 1
L’appartement du premier étage comprend la bibliothèque, le cabinet de monsieur, et la chambre ' à coucher unique, séparée par un cabinet de toilette des deux chambres d’enfants. Tout cela est petit, petit, sauf le cabinet de Gontran qui serait à Paris une pièce magnifique. Cinq fenêtres, quatre énormes bahuts dont pas un n’entrerait dans nos appartements modernes ; une incroyable profusion de bronzes, de tableaux, d’armes, de miroirs anciens, de curiosités précieuses et bien choisies.
« Jpur de Dieu ! s’écria Lambert en entrant, mais c’est un musée de Gluny. Où diable as-tu volé tout ça, faux pauvre?
— Tout cela, mon ami, s’est payé principalement en monnaie anglaise.
— Quelle monnaie?
— Le temps. C’était l’oncle Fafiaux qui nous avait mis dans nos meubles, et le pauvre homme professait un culte pour le noyer poli et l’acajou plaqué. Dès que je me suis vu un peu moins talonné par la besogne, j’ai songé à me remeubler selon mes goûts, les tiens, et ceux de tout homme civilisé. Le voisinage d’une abbaye qui fut riche à faire peur (elle possédait encore un millier de serfs sous Louis XV) m’induisit à penser que des reliques précieuses s’étaient éparpillées dans les chaumières
des environs. J’ai cherché, j’ai trouvé ; lorsque l’argent manquait, je faisais des échanges. Le bonheur a voulu que nos honnêtes voisins partageassent avec M. Fafiaux le fétichisme de l’acajou et du noyer poli. Voilà comment mes meubles se sont disséminés chez eux, tandis que les leurs se donnaient rendez-vous chez moi.
— Mais, dis donc! c’est que tu en as pour une fortune, on dirait!
— Qu’estrce que ça me fait? penses-tu que je veuille m’établir marchand de bric-à-brac? On m’apporte encore de temps à autre un meuble rare ou curieux; je réponds que la maison est pleine et qu’il ne me faut rien de plus. »
La maison parcourue, Lambert vit le jardin, le potager, l’enclos qui nourrissait une vache et son veau, la basse-cour, la prairie étroite et longue où le foin achevait de mûrir. Il longea ce joli torrent qui travaillait de si bon cœur avec les ouvriers de la papeterie. On alla, on revint, on s’assit sur les bancs rustiques et quelquefois dans l’herbe. Les deux petits garçons se déployaient en tirailleurs sur les deux ailes de la famille avec leurs fusils neufs qui furent cassés en moins d’une heure. La petite rejoignit après sa sieste, puis le grand air la rendormit, on la reporta dans son berceau, et sitôt qu’elle y fut elle se réveilla de plus belle. Ces gros événements et quelques autres d’égale importance remplirent si bien le temps que tout le monde fut étonné d’entendre sonner huit heures. Lambert surtout refusait d’en croire ses oreilles. Jamais il n’avait vu journée si courte, quoi-
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qu’il eût étudié toutes les manières de hâter la fui,te du temps.
Il dina comme il avait déjeuné, et, tandis que Valentine allait donner un coup d’œil à ses enfants, les deux cousins demeurèrent face à face, le cigare àla bouche, dans le cabinet de Mably.
« Çà, maintenant, dit Lambert, expliquez-moi un peu ce que vous faites ici?
— Tu ne l’as donc pas vu? Nous vivons. Je travaille; Valentine élève les petits, nous nous aimons, nous sommes heureux, nous commençons â placer quelques sous pour l’éducation des bonshommes et la dot de mademoiselle : est-ce qu’il y a autre chose au monde?
— Oui ; il y a Paris, Lyon, Grenoble, la société, le théâtre, .les bals, les plaisirs, les succès, le diable et son train.
— Je le connais, ce train-là. Le diable peut le garder, je n’en veux plus.
— Mais ta femme?
— Ma femme est, s’il se peut, plus raisonnable que moi.
— Vous ne regrettez rien, ni l’un ni l’autre?
— Rien.
— Qui voyez-vous ici ?
— Personne. Il n’y a ni voisin ni voisine dans un rayon de trois lieues.
— Mais vous devez vous ennuyer quelquefois en hiver?
— Es-tu bon! Les journées de mai nous paraissent déjà trop courtes. C’est encore pis en hiver.
— Je sais bien que tu as ta fabrique ; et puis les
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moucherons sont petits, ça occupe. Mais quand ils seront plus grands?
— Nous en aurons d’autres.
— Père Gigogne! Mais, ma cousine, qu’est-cc qu’elle dira de n’avoir pas une minute à elle?
— Elle a plus de temps à elle que tu ne crois, et la preuve c’est qu’elle lit cinquante à soixante volumes par an.
— Pour quoi faire?
— Pour s’instruire, mon bon, et aussi pour s’amuser.
— C’est bien passé, la lecture.
— A Paris, je le sais. Mais le point de vue change à la campagne. Essaye !
— Ça serait drôle.
— Commence seulement par les trois cents et quelques volumes d’Alexandre Dumas qui remplissent trois rayons, là-bas, tout à côté. Quand tu les auras lus....
— J’aurai une fière indigestion!
— Non; tu seras furieux d’être au bout et tu recommenceras. A moins qu’il te prenne fantaisie d’entamer un autre écrivain. Gela s’est vu, à la campagne. »
Huit jours après, Lambert mettait la maison à l’envers. Il venait d’achever les Quarante-Cinq, un roman du temps de la Ligue. L’action lui paraissait seulement entamée; il avait cherché la suite, il ne la trouvait pas, et il la réclamait à cor et à cri.
Un mois plus tard, le même Saint-Génin était aussi heureux et presque aussi occupé que Contran. Il touchait à tout, s’intéressait à tout et s’amusait de
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tout, La fabrique n’avait plus de secrets pour lui ; il savait la maison sur le bout du doigt; les animaux de la basse-cour et les arbres du jardin étaient pour lui autant de vieilles connaissances. Il passait des heures entières à jouer avec les enfants, il étudiait en son particulier la pêche aux écrevisses, il songeait à demander un permis de chasse pour l’ouverture, car ses jambes allaient beaucoup mieux. « Encore dix ans de cette vie, disait-il à son cousin, et je serai un homme comme un autre.
— Achète une propriété, marie-toi, fais comme nous, et le résultat me paraît certain.
— Tu sais bien que je ne me marierai jamais.
Fini, moh pauvre vieux 1
— Reste garçon, si tu veux, mais achète une terre.
— Tu me chasses donc?
— Non, mais tu dois comprendre que si je suis heureux de te garder quelques jours., autant de jours que tu voudras, tu ne peux pas installer ta vie ici
— Et pourquoi ça? Ne suis-je pas ton cousin? Tes enfants ne sont-ils pas mes héritiers? N’ai-je pas été sur le point d’épouser Valentine? Ne suis-je pas assez riche pour que personne ne m’accuse de vivre à tes crochets? Je payerai pension.
— Es-tu bête, mon pauvre ami! Si tu n’avais pas dû épouser Valentine, si tu ne t’étais pas rallumé comme un collégien pour elle, si seulement tu étais un pauvre diable sans feu ni lieu, je te dirais : Demeure avec nous! Mais le monde est trop méchant pour que je lui donne une seconde fois ma famille en pâture.
— Ainsi, parce que j’ai fait une sottise à Garville, il faut que j’aille vieillir et crever tout seul dans un
coin ! Le monde ! Mais qu’il regarde un peu comme j’ai le nez fait, et il verra si je ne suis pas la joie des enfants, la sécurité des parents, le repos des familles! Est-ce parce que j’ai cent cinquante mille francs de rente que tu ne peux pas me faire l’aumône de ® ta médiocrité? mais tu es plus riche que moi, car tu ^ vis cent fois mieux que je n’ai jamais vécu, s — Le monde n’entre pas dans ces détails, malheu- * reusement.
— Mais il est à cent lieues d’ici, le monde, heusi reusement. Et quand il serait sur mon dos, je lui dirais : « Allez au diable! J’ai roulé dans Lyon, ’f dans Paris, dans toutes les grandes villçs de France et je n’y ai pas trouvé un homme à aimer. J’en tiens s un, je m’attache à lui, comme cousin, comme ami, comme chien, peu importe, mais je ne veux pas le i lâcher, parce que maintenant je ne pourrais plus I vivre sans lui.
! — Mon pauvre ami, quand tu m’auras ému, nous
' n’en serons pas plus avancés : ce n’est pas moi que
I tu as à convaincre. Crois-moi, brisons là. Je ne te
chasse point, tu t’en iras quand tu voudras, tu reviendras bientôt, souvent, et tu seras toujours reçu à bras ouverts. »
Lambert n’a pas appelé de cette décision ; il est donc entendu que le pauvre garçon fera sa malle un jour ou l’autre. Mais il ne l’a pas encore faite, et je crains que son départ, s’il a lieu, ne fasse pleurer les trois enfants. Ces innocents adorent leur vieux cousin ; ils voient en lui quelque chose comme un grand-père.