I.A VIEILLE ROCHE
— Il ne s’agit pas de mettre nos torts dans la balance, mais d’en finir avec une situation intolérable.
— Finissez-en par une embrassade, et priez Dieu de vous envoyer un petit ange qui scellera le bon accord !
— Est-ce Mme de Mably qui admet cette solution comme possible ?
— C’est moi qui la conseille. Valentine doit être encore plus en colère que vous.
— Cependant elle pourrait tout oublier sans honte ; tandis que moi....
— Eh bien?
— Je suis pauvre, elle est riche.
— Oui, oui. Si la fortune était de votre côté et la pauvreté du sien, vous lui pardonneriez peut-être.
— Je ne sais pas si j’en aurais la générosité, mais à coup sûr j’en aurais le droit.
— Un chrétien a toujours le droit de pardonner.
— Non. La clémence d’un mari pauvre envers sa femme riche ressemble trop à de la complaisance.
— Mais, j’y songe! Si du jour au lendemain, vous étiez ruinés l’un et l’autre ; si vous étiez réduits, vous comme elle, elle comme vous, à travailler pour vivre, c’est vous qui seriez le plus riche, mon cher neveu, car les femmes ne gagnent pas de grosses journées par le temps qui court. Dans ce cas-là, quel parti prendrait-on? M. de Mably tiendrait-il rigueur à sa malheureuse petite femme ? Irait-il demander aux tribunaux la permission de vivre sans elle et de travailler pour lui seul ?
— L’hypothèse, mon cher oncle, est non-seulement absurde mais impertinente.
— Bon ! bien ! bravo ! Vous ne penseriez plus à vous chamailler avec elle ? Vous retrousseriez vos manches comme un bon garçon que vous êtes et vous vous mettriez en devoir de gagner le pain de la maison ?
— Oui certes.
. — Eh bien, mon cher neveu, c’est dès demain qu’il faut vous y mettre. Le bon Dieu a permis que vous fussiez ruinés, vous et Valentine, jusqu’aux cendres du feu. La colonie du Humbé n’existe plus, les papiers que vous avez dans votre secrétaire valent juste trois sous la livre ; le comte de Lanrose est en fuite, le marquis abandonne sa fortune aux créanciers, il n’y a pas un centime à répartir entre les actionnaires. y>
Contran écoutait bouche béante. M. Fafiaux profita de cette ouverture pour enfourner tous les détails du grand désastre avec les preuves à l’appui.
« Et maintenant, dit-il en manière de conclusion, rendez grâce à Celui qui vous frappe dans votre fortune pour sauver votre bonheur et votre réputation. Vous couriez au-devant d’un procès scandaleux, vous étiez sur le point de quitter une petite femme que vous aimez, qui vous adore : il fallait un coup de foudre, rien de moins, pour vous arrêter court. Vous ne l’avez reçu ni sur la tête, ni sur le cœur, mais sur la poche. Ces blessures-là ne sont pas mortelles, mon enfant. Gloria in exoelsis ! Le reste me regarde. Si vous suivez mes conseils, si vous prenez la vie au sérieux, si vous rendez ma nièce heureuse, vous verrez encore de beaux jours 1 »
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LA VIEILLE ROCHE
Le bonhomme se transfigurait en parlant. Sa personne ratatinée semblait croître en haut et en large, le côté singe s’effaçait. Gontran le \ât d’un autre œil que dans la vie ordinaire ; il est vrai qu’un coup de massue en nous frappant sur la tête ébranle un peu le nerf optique. Pour varier les comparaisons, je suppose qu’un couvreur tombé du sixième étage est impropre à calculer les dimensions du pavé. Gontran tombait du haut d’une grande fortune ; il venait de franchir en un instant tous les étages qui séparent le gentilhomme le plus brillant du travailleur le plus modeste : faut-il donc s’étonner qu’après cette secousse il demeurât comme en extase devant le bonhomme Fafiaux ?
Lorsqu’il eut payé ce tribut à la fragilité humaine, il se souvint de Valentine et murmura d’une voix mélancolique :
« Pourra-t-elle encore m’aimer?
— Moi, répondit le vieillard, je suis persuadé qu’elle vous adore.
— Non, monsieur, non !
— Du reste, c’est facile à savoir. Attendez. »
Il prit un carré de papier sur le bureau du comte et écrivit quelques mots à la hâte.
« Là ! dit-il. On verra bien ce qu’elle pense.
— Qu’avez- vous fait, cher oncle ?
— Je l’ai priée de venir ici.
— Hélas! Je ne vous promets pas qu’elle accoure.
— Je vous le garantis, moi. »
En même temps, il se dirigeait vers la porte.
« Sonnéz mon valet de chambre, dit Gontran,
— J’aime mieux le chercher. Laissez faire. Suis-je un homme de ressources, oui ou non? »
Il rentra au bout d’un instant en se frottant les mains ;
« Vous allez voir, dit-il; elle est là-haut?
— Oui.
— J’entends une porte qui s’ouvre. C’est mon petit mot qui arrive. On court, c’est elle. On galope dans l’escalier, cachez-vous ! »
Mais le pauvre Mably avait tous les ressorts trop fatigués pour manoeuvrer au commandement. M. Fafiaux le poussa derrière un rideau, juste au moment où Valentine, haletante, éperdue, presque folle, se jetait dans le cabinet de son mari. Elle tenait encore en main le billet qui l’avait miraculeusement attirée ; ses yeux hagards cherchaient une figure absente ; sa bouche ouverte essayait d’articuler une question et ne pouvait pas.
« Pauvre petite ! dit l’oncle avec son sourire le plus hypocrite. Heureusement, tu ne l’aimes plus.'
— Ah ! Ne blasphémez point dans un pareil moment! Je l’ai toujours aimé, innocent et coupable! Où est-il? Qu’a-t-il fait? Mort, vivant ou blessé, mon cher Contran, je t’adore ! »
M. Fafiaux reprit de sa voix naturelle en écartant le rideau :
« Eh bien, si tu. l’adores, embrasse-le, ma fille. »
Elle poussa un second cri, plus aigu que le premier, sa jolie petite tête se jeta en arrière Sans un coin de bureau où sa main droite se cramponna, ce beau corps serait tombé sur le parquet,
c Allons donc! dit le vieillard en poussant le mari
hors de sa cachette. On embrasse, monsieur; on embrasse. Ce n’est pas moi qui devrais être forcé de vous le dire. En avant, sapristi! »
Contran prit son courage et vint s’agenouiller devant la jeune femme, nouant ses bras autour de la ceinture et souriant à travers deux grosses larmes. Valentine lâcha d’une main le coin du bureau et de l’autre le billet de son oncle; elle saisit alors son mari par les épaules et l’éleva doucement, doucement, jusqu’à ce que les deux visages fussent tout proches et les deux bouches à portée l’une de l’autre.
Ce fut alors que MM. de Hautséant et de Tour- Mallet surprirent M. Fafiaux dans l’exercice de sa bénédiction.
Les deux amis se retiraient en s’excusant, tout confus de s’être laissés choir dans un tableau de famille; le comte les rejoignit et leur donna rendezvous pour quatre heures chez l’un d’eux. En revenant à sa femme, comme il était un peu dégrisé, il releva le billet du vieil oncle et lut ces simples mots :
« Un grand malheur est arrivé. Viens, Fafiaux. »
Valentine vit le mouvement et se souvint de la peur horrible qu’on lui avait faite.
« Ainsi donc, dit-elle au vieillard, un saint homme peut mentir quelquefois?
— Hélas! je ne t’ai pas menti, chère petite. Un grand malheur est arrivé. Ce n’est pas la mort de ton mari, grâce à Dieu, mais c’est votre ruine complète.
LE MARQUIS DE LANROSE 32fj
- — Eh! que m’importe? s’écria-t-elle avec cet adorable désintéressement dont une femme est seule capable. Je serai toujours assez riche tant qu’il me restera, lui ! »
Le grand désastre du Humbé tombait en une minute au rang des petites misères. Peut-être M. Fafiaux avait-il compté sur ce résultat et fait d’une pierre deux coups.
« Maintenant, mes enfants, dit-il, asseyons-nous et causons de votre avenir. Je savais en quittant Paris que vous n’aviez plus rien; tout le monde est au courant de l’affaire, excepté vous. J’ai donc tout arrangé dans la mesure de mes pauvres moyens et fait votre nid de mon mieux. Il est désormais impossible que vous demeuriez à Paris : un Mably travaillant pour vivre et se rendant tous les matins au bureau ou à l’atelier mourrait en moins d’un an sous le dédain de ses pairs. Cette petite femme ne peut pas loger sous les toits et faire la soupe ellemême.
— Je vendrai mes diamants ! dit la pauvre innocente.
— C’est trop certain, mon pauvre ange. Mais tes diamants, vos meubles, votre hôtel et tout ce que vous avez couvrira tout au plus le total de vos dettes. J’ai pris mes renseignements. Toutefois, un digne homme, un de mes amis, c’est tout dire, liquidera sagement votre affaire et tâchera de sauver quelques billets de mille francs. En attendant, j’ai... on a... un capitaliste discret, qui désire garder l’anonyme, m’a confié deux cent mille francs que j’engage sous votre nom dans la papeterie des frères
Santis. Cela permet à mon cher neveu de se dire l’associé de la maison. Un associé n’est pas un' employé, même quand il travaille. Si M. de Mably' ne dédaigne pas de consacrer quelques heures par jour à la direction d’un bel établissement, remis à neuf l’année dernière et perfectionné dans le style américain, vous aurez de quoi vivre d’abord, et bientôt vous pourrez faire des économies. Le pain, la viande et les légumes sont pour rien à Romanchard; une bonne servante, active et propre, s’y loue de 60 à 120 francs par an, et l’on n’a pas de toilette à faire, car on manque de voisins. L’air est bon, quoique vif, et le pays magnifique. Je vous ai préparé moi-même une petite habitation commode ; pas très-omée par exemple : mais vous pourrez l’embellir petit à petit. Allons, allons, mes pauvres enfants, je connais bien des gens, sans me compter, pour qui cette disgrâce serait une fortune. Pensez donc! dix ou quinze mille francs à gagner et pas grand’chose à faire I Une bonne solitude bien tranquille qui vous permettra d’être vraiment l’un à l’autre et finira sans doute par vous ramener à Dieu! »
Valentine pleura de tendresse à l’idée de ce déménagement pour les paradis inconnus. Le changement fait rêver les enfants et les femmes; ces imaginations riches se plaisent à dorer tout horizon nouveau. Le comte, moins enthousiaste ,retournait volontiers la tête en arrière. Il se souciait peu des choses qu’on lui promettait et beaucoup de celles qu’il allait perdre. Il fallait se faire une raison; mais c’était par raison qu’il acceptait son nou-
veau sort. M. Fafiaux craignit que les regreis de i‘:s l’un ne compromissent la joie de l’autre : il brusqua Siï le départ.
l'wf* « Çà, maintenant, dit-il, vous êtes des voyageurs.' iLi Je vous donne jusqu’au soir pour faire vos malles. » 'ilü Contran se récria et cette fois madame fit chorus, ïîj Partir au pied levé! Quelle folie! Il fallait au moins :a; la semaine pour se reconnaître et se retourner,*
a;- pour faire les emplettes les plus indispensables,'
~ pour vendre ce qu’on avait, pour choisir dans les
;jj meubles et les gens de la maison le peu qu’on en
voulait garder. Et les amis à voir! Et les adieux à jj: faire !
i; Mais le vieillard qui bégayait un peu, l’homme
timide et irrésolu en apparence, sut appeler à son aide en ce moment décisif la brutalité d’un dentiste :
j, « Pas d’arausette ! dit-il. Les amis ne donnent pas
j à manger. Les adieux entraînent des explications à n’en plus finir, et ils laissent quelquefois des regretsJ Sortez d’ici par un plongeon ; c’est la seule méthode.' On parlera pendant huit jours, et le neuvième, Paris vous aura oubliés comme si vous étiez morts. Choisissez vite les hardes qu’il vous faut, et laissez-moi vendre le reste. Je payerai vos domestiques et je les renverrai tous. Ils sont trop grands seigneurs pour vivre à Romanchard. Songez donc, malheureux enfants, que votre nouveau revenu ne suffirait pas à entretenir votre ancienne écurie. Ah! tant pis 1 Je ne mâche pas la vérité. Et j’ajoute que vous vivrez mieux là-bas que vous n’avez jamais vécu ici. Pourquoi? Mais c’est tout simple. A Paris, on
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vit pour les autres; dans le pays où je vous expédie, on vit pour soi !
— Eh ! c’est impossible ! dit Gontran. Rien ne m’attache ici, mais encore faut-il que je termine mes affaires!
— Je m’en charge. Dressez-moi seulement la liste, et vous verrez comme je mène ça ! »
Gontran sourit dans sa moustache en pensaftt que le premier mot de la liste demandée était l’affaire Saint-Chamas. Mais au même instant il se souvint que ses deux amis rattendaienl chez le baron de Tour-Mallet.
a Mon cher oncle, dit-il, si nous devons partir ce soir, il n’y a pas une heure à perdre. Je vous laisse avec Valentine ; occupez-vous ensemble, tandis que je cours au plus pressé. Et tenez pour certain que si le départ est retardé de mon fait, c’est que je n’aurai pu faire autrement. »
Là-dessus il embrassa Valentine, serra la main de M. Fafiaux et prit l’essor.
' Chemin faisant, il s’aperçut que ses idées avaient revêtu une couleur nouvelle. Cette affaire Saint- Chamas, qu’il avait cherchée, il ne la voyait plus des mêmes yeux. Ce n’était pas seulement parce que la vie lui était plus chère depuis qu’il avait fait sa paix avec Valentine. Non, mais il venait d’entrer ou de •tomber dans la vie sérieuse, et quoiqu’il n’eût pas encore fait œuvre de ses dix doigts, il avait virtuellement cessé d’être un oisif. Or les querelles inutiles sont le fruit naturel de l’oisiveté, de la vie turbulente et vaine, de ce perpétuel étalage de soi qui condamne l’homme du monde à parader sans cesse-
devant un petit public. Celui qui n’a d’autre affaire ici-bas que de faire partager à mille autres individus la bonne opinion qu’il a de sa personne est beaucoup plus chatouilleux que l’homme utile. Nonseulement il a le cuir moins endurci, mais il a les nerfs bien autrement irritables. Lorsqu’on est affranchi de toutes les occupations qui remplissent la vie laborieuse, lorsqu’on s’est désintéressé soi-même des recherches et des discussions qui tendent au mieux de l’humanité, on n’en est pas plus libre : au contraire. On tombe sous le despotisme inexorable des riens.
Voilà pourquoi le comte de Mably, qui attachait hier une importance capitale à un feuilleton décousu, amphigourique et oublié; lui qui, la veille encore, voyait un ennemi à tuer dans un pau\re plaisant qu’il ne connaissait pas ; lui qui s’acharnait au duel et qui avait la fièvre de l’épée, devint en moins d’une heure un homme raisonnable, indifférent aux balivernes et juste appréciateur des choses. Il éprouva le même effet que le joueur au sortir du jeu. Tant qu’on est devant le tapis vert, on regarde les pièces de vingt francs comme des jetons, des cailloux, des unités faites pour croître et décroître en nombre; aussitôt qu’on sort dans la rue, on se rappelle que chacune de ces unités représente du pain, des livres, des meubles, des tableaux. Et le joueur dégrisé se demande avec une sorte de remords comment il a pu faire si bon marché de tant de choses utiles, bonnes ou belles. Les mêmes individus qui jouent leur or sans réflexion sont enclins à jouer leur vie sans cause utile. C’est que
LA VIEILLE ROCHE
pour un oisif la vie n’est qu’un jeton ; pour celui qui travaille, elle est une monnaie.
M. de Tour-Mallet n’avait pas assisté à l’entretien de Gontran avec M. Fafiaux ; il ne savait pas que son client dans l’affaire Saint-Chamas était conquis depuis une heure à l’industrie papetière; mais le peu qu’il avait aperçu de la scène finale l’avait affermi dans ses intentions pacifiques. Ce n’est pas seulement l’inaction des bras et le vide du cerveau qui nous poussent aux sottes querelles, c’est aussi l’oisiveté et la sécheresse du cœur. L’homme qui vient de s’attendrir à fond dans une réconciliation de famille n’est pas d’humeur à se monter la tête pour un rien. Lorsqu’un monsieur vous donnera sa carte à l’orchestre d’un théâtre pour un petit banc déplacé ou le coin d’un programme qui lui est entré dans l’œil, pariez à coup sûr qu’il n’a pas assisté ce matin-là à la naissance de son fils ou au mariage de sa fille.
On décida d’un commun accord que M. Saint- Chamas n’était pas un coupable digne des derniers supplices, et Gontran, si roide la veille, remercia ses amis de l’avoir été moins que lui.
Lorsqu’il revint chez lui Valentine et M. Fafiaux présidaient aux emballages ; une grande activité régnait dans tout l’hôtel. Les gens ne devaient être congédiés que le lendemain; ils croyaient à un simple I caprice de leurs maîtres ; ils firent donc la besogne en conscience et n’imitèrent point les valets d’Adhémar qui avaient mis moitié de la maison dans leurs poches.
Cette soirée fut rapide comme une minute; on
dîna gaiement sur le pouce ; le travail, le mouve-i ment, le bruit, quelques baisers de Valentine étourdirent si bien Gontran qu’il n’eut pas le temps de s’attendrir sur lui-même et de déplorer son exil.Lui qui avait senti si vivement la joie de retrouver Paris, il ne sentit pas la douleur de le reperdre.
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