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Le marquis de Létorière

On voyait m 17G0, nie Saint-Honoiv, non loin du l'alais-Uoyal, une modeste boutique de tailleur, ayant pour enseigne une énorme paire de ciseaux (loves suspendus au-dessus de la porte à une tringle de fer.

Maître Landry, propriétaire de la boutique des Ciseaux d'Ov., petit homme grêle, pâle, apatiiique, offrait un contraste frappant avec sa femme, dame Madeleine Landry.

Celle-ci, âgée de trente-cinq à quarante ans, était active et robuste; ses traits durs, son allure masculine, son ton brusque, impérieux, molliraient assez (jirelle exen-ail dans le ménage une doininalion absolue.

•i LE MAKOLIS DE LETORIERE.

C'était par un jour de dérenil)re soml)ro r( pluvieux, onze heures venaient de sonner. Maître Landry, assis sur son étal)li, maniait alternativement les ciseaux et Taiouille, en compagnie de .Martin Kraft, son apprenti, grand, gros et flegmatique Allemand de vingt ans environ, aux joues roses et bouffies, à la longue chevelure plus jaune que blonde , à Tair stupide et lent.

La femme du tailleur semblait possédée d'un violent accès de mauvaise humeur. Landry et son apprenti gardaient un respectueux silence. Enfin Madeleine, s' adressant à son mari, lui dit avec mépris :

ce Va, tu n'as pas de sang dans les veines... tu te laisseras enlever jusqu'à ta dernière pratique, imbécile d'Jiomme que tu es 1 »

Landry échangea un coup de coude et un coup d'oeil avec Martin Kraft, se tint coi, et fit manœuvrer son aiguille avec un redoublement de dextérité.

Sans doute irritée de la résignation de sa victime, la ménagère reprit, en «'adressant impétueusement à son mari :

u A qui est-ce que je parle, s'il vous plaît ? «

Le tailleur et l'apprenti restèrent muets.

LE TAILI.EIR. 3

Madoleino, oxaspôirc, appliqua un \i|]oinTii\ soulïlcl à son mari, en lui disant :

u 11 me semble que quand je parle d'inihécile, c'est à toi que je m'adresse, et que lu pourrais bien me répondre... mal appris (pie lu es !

— l*ar sainte rieneviêve ! — s'écria le tailleur en mettant sa main sur sa joue et en se tournant du côté de son apprenti, — conmienl trouves-tu cela, Kraft? »

I/apprenli ne répoiidit que par un violent coup de fer, appliqué sur les coutures d'un liabit; mais ce coup de fer avait une telle expression d'emportement (jue dame Landr»^ , d'une main leste, inilifjea au tlejpiialique Allemand la même correction qu'à Landry en lui disant :

(Et moi, je t'apprendrai à blâmer ma con-

duite, fainéant que tu es !

— Comment trouvez-vous ca, maître Landry? " dit à son tour l'apprenti en se tournant vers son maître.

Celui-ci, pour mettre fni à l'irrilation de sa femme, lui dit avec le plus j^ra nd calme :

.. Maintenant, Madeleine, explique-toi tran- (piillement; nous voilà bien avertis, nous âoux Kraft, de prêter attention à ce que tu vas dire.

4 LE MARQIIS DE LETORIERE.

— C'est heureux !... Quant à ce que j'ai à te (liro, ça ne sera pas long... Paresseux... indolent ! Voilà encore une de tes meilleures pratiques, le valet de chambre du conseiller au parlement, rien que cela, qui s'adresse à notre voisin Mathurin !

— Comment ! ta pratique nous quitte ? — demanda le tailleur à son apprenti d'un air indigné, afin de lâchement détourner sans doute la colère de sa femme sur le malheureux Kraft.

— Comment, Martin, tu nous donnes de pareils clients ? Tu n'as pas de honte ? Ce ne sont pas les miens qui agissent ainsi ! Jour de Dieu ! ils me sont fidèles comme le fil à l'aiguille,... comme le dé l'est au doigt... comme...

— Ta , ta, ta ! — dit madame Landry en interrompant le tailleur, — comme vous en dégoisez, maître Landry ! C'est donc pour cela que le clerc de M. Buston, le procureur au Châtelet, qui est bien votre pratique à vous, vous a quitté depuis un mois pour aller, lui aussi, cliez ce damné Mathurin !

— Que veux-tu, femme î il faut que ce Matlmrin ait quelque sorcellerie pour attirer ainsi les chalands chez lui, — dit tristement Landry;

— car je défie aucun ouvrier de l'honorable corporation des tailleurs de coudre mieux et

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])Ius solidement (jue moi. Sainte Geneviève, patronne de notre bonne ville, sait si je détourne la millième partie d'un quart d'aune des étoffes qu'on me donne !... (^est tout de mèm(> pour les passementiers; et....

— Mon Dieu ! faites-moi grâce de Ténumération de vos belles qualités, monsieur Landry. \otre voisin Matburin est un fripon, un fourbe, soit; mais au moins il s'ingénie, il se remue, il a de bonnes connaissances, il n'est pas loule la journée comme vous les bras croisés.

— Faites excuse, ce sont les jambes, madame, que maître Landry a croisées toute la journée, — dit Kraft d'uii air sentencieux.

— Écoulez un peu cet animal ! " dit la ménagère en jetant un regard signilicalif à l'ajprenti, qui baissa la tète et recommença de faiie manœuvrer son fer avec ardeur.

Madame Landry reprit :

" Tu n'as pas une belle pratique ! Toujours des artisans, des clercs de procureurs, des employés aux gabelles; pas seulement un gentilhomme !

— Pour ce qui est des gentilshommes, ALideleine, — dit le tailleur en hasardant un timide reproche, — j'en ai un dans mes pratiques, et tu m'empêches de travailler pour lui... -

t) LK MARQUIS UE LETORIKRE.

Madeleine rougit de colère, et s'écria : .. Tu oses encore me parler de ton marquis, de ton monsieur le eharmant, de cet aijifrclin qui nous doit trois cents livres depuis un an , et dont nous n'avons jamais pu arraclier un rouge liard !

— Dame ! lu veux des pratiques de gentilslîommes aussi !

— Je veux la pratique de genlilslionnnes qui payent, et non de ces fripons qui viennent battre le pavé de Paris, l'épée au côté, le feutre sur l'oreille, et duper des imbéciles comme toi... de pauvres marcbands comme nous ! •;

Le tailleur leva les mains au ciel :

. On voit bien, Madeleine, que tu ne connais pas plus M. le marquis que le Grand-Turc... Lui, un fripon ! lui, un aigrefin, lui î Pauvre jeune bomme si doux, si gentil, si triste... et puis si joli... qu'on resterait une beure rien ({ii'à le regarder... comme un Jésus de cire !

— Si joli, si joli ! — répéta la ménagère en imitant son mari; — et qu'est-ce que cela prouve ? A-t-on vu sottise pareille ? \ous payct-il davantage parce qu'il est joli ? Encore une fois, qu'est-ce que ra te fait?

— Came fait, ça me fait que, lorsque je

LE TAILLEUR. t

vois un si gentil seigneur pauvre et mallieureux... j'ai le cœur Tendu, el que je n'ai pas le

courage de lui 4cniander mon argent Voilà

ce que ça me fait. Enlin, .Martin Kraft lui-même a ressenti ça comme moi; tu Tas envoyé chez M. le marquis pour le relancer à propos de son mémoire; eh bien! qu est-ce que Martin t'a dit en revenant?... qu'au lieu de lui demander de l'argent, il lui avait demandé s'il n'avait pas besoin de quelque habit nouveau.

— Tout cela pi'ouve que Martin Kraft est un oison comme toi!

— Le fait est que ce seigneur était si joli (pi'on aurait dit une figure de bois peinte de \uremberg, — dit gravement l'Allemand, qui ne trouva pas d'autre comparaison artisticpie pour exprimer son admiration.

— A l'autre, maintenant!... — dit dame Landry en haussant les épaules avec mépris; puis elle ajouta : —Mais patience... patience... pas pkis tard ([u'aujourd'hui, moi, j'irai montrer à ce monsieur si charmant que Madeleine Landry ne se paye pas de cette monnaie d'enjôleur... -7

In fiacre s'arrêta devant la boutique du tailleur. Il pleuvait alors à torrents.

La ménagère prit un air plus avenant ,

croyant voir quelque pratique sortir de celle voiture ; mais, ù son grand élonnemenl, le cocher, après être descendu lentement et pesamment de son siège, regarda l'enseigne. de la boutique, et entra chez le tailleur...

"Maître Landry? demanda -t- il d'une grosse voix en secouant sa houppelande toute ruisselante de pluie.

— D'abord, vous n'avez pas besoin de vous trémousser comme un chien qui sort de l'eau , pour demander maître Landry, — dit aigrement Madeleine. — Que lui voulez-vous?

— Ma brave dame, si je me trémousse, c'est que je suis traversé... noyé... comme vous pouvez voir, et ce que j'épanche ici est toujours un peu d'humidité de moins.

— IVicn obligée de la préférence, — dit la ménagère.

— Quant à maître Landry, je veux lui parler de la part d'un jeune seigneur... Ah! jarnigoiî quel charmant petit gentilhomme!... Aussi vrai que je m'appelle Jérôme Sicard, jamais je n^ai vu un plus joli seigneur... Allons, bon! — dit le cocher en s'interrompant,— voilà mon chapeau qui me fait gouttière dans le cou ; •• et il se remit à secouer sa coiffure.

Dame Madeleine allait éclater de nouveau,

LE TAILLKIK.

lorsque la glace du liacre s'abaissa. In homme de cinquante ans environ, gros, coloré, poudré, vêtu de noir, se mit à appeler le cocher d'une voix de Stentor. Voyant l'inutilité de ses cris, il ouvrit la portière, sauta du fiacre et entra dans la boutique.

".Me diras-tu, drôle que tu es, pourquoi lu m'arrêtes ici au lieu de me conduire à l'hôtel de Soubise? — s'écria-t-il.

— Pardon, excuse, mon bourgeois. C'est que j'avais à faire une commission pour un joli seigneur...

— Et que m'importe à moi, ton seigneur? Je suis pressé. Allons, marche à ton siège...

— l.ne minute, mon bourgeois... j'ai promis à ce gentilhomme de faire sa commission , il faut que je la fasse...

— Ah! tu refuses de marcher!... Prends bien garde ; si tu ne fe remets pas en roule à l'instant , tu auras des nouvelles de AI. le lieutenant de police... je t'en préviens.

— A la bonne heure, j'irai passer une nuit au For-l'Kvèque, si vous voulez, vous en êtes bien le maître; mais j'aurai tenu la promesse que j'ai ftiite à ce jeune gentilhomme. »

Après de nouvelles instances et de nouvelles menaces, voyant sans doute qu'il ne gagnerait

10 LE MARgUIS DE LETOIUERE.

lien sur renlètemeiU du cocher, le gros lioiiime lètu de noir, qui était l'intendant de madame la maréchale princesse de Rohan-Souhise , s'assit en maugréant.

«Mais, — s'écria l'acariâtre Madeleine en tirant Sicard par sa manche , — allez-vous dire enlîn ce que vous avez à dire à mon mari?

— El elle montra Landry , qui regardait cette scène houche héanle.

— \ oilà riiisloire , — dit le cocher de liacre :

— Je passais^ il y a une heure, dans la rue du Fauhourg-Saint-Honoré ; il pleuvait à verse. Je vois sous la porte de l'hôtel Pompadour... un jeune homme qui s'y était mis à l'abri ; mais ce jeune homme était si gentil... qu'on l'aurait pris pour un hon ange... Quoique nous soyons en hiver, il avait un pauvre habit de tricot brun à passements noirs î ! !

— Un habit de tricot brun à passements noirs ! (y est notre habit! — s'écria dame Landry; c'est-à-dire c'est monsieur le charmant , c'est ce maudit marquis ; il n'a que cet habit-là dont nous lui avons fait crédit... il n'est pas bien difficile à reconnaître...

— Kh bien! sarpejeu, si quelqu'un a jamais mérité de porter des habits brodés, c'est lui, à coup sur; car, comme je m'appelle Jérôme

LE TAILLKIJH. Il

Sicard, jamais je n'ai ni quelqirim rcsscMiihici- (lavanlngc à un bon anqe...

— Kli birn ! voyons, avec votre bon aii<}e... Ksi -ce (le l'argent qu'il vous a donné pour nous remettre? Xous |)aye-t-il enlin les trois cents livres qu'il nous doit depuis un an ?

— De l'argent!... pauvre petit Jésus du hou Dieu... Certes non, il ne vous en envoie pas! Qu'est-ce qui aurait le cœur de lui en demander? puisque moi-même je l'ai conduit pour rien au Palais-AIarchand...

— ■ Kli bien, ma fennne ? — dit le tailleur d'un air triomphant.

— 'J'aisez-vous, imbécile... il a friponne ce cocher comme il vous à l'riponné... Autre preuve que c'est un chevalier d'indusliie.

— Friponne !... — s'écria le digne Sicaid en frappant du pied avec colère. — Friponne! apprenez, ma connnère, que ce gentil seigneur ne Iriponne personne... Si je l'ai conduit pour rien, c'est que ea m'a l'ait plaisir... Le voyant ainsi arrêté à cause de la pluie, j'ai avancé mon fiacre près de l'hôtel, et je lui dis : — Montez , mon gentilhomme. — Merci , mon garçon, me répondit-il d'une petite \oi\ dourc connne une musique. — Mais vous allez èlre. trempé juscpi'aux os. — C'est [)ossible ; dis-

moi seulement, mon ami, quelle heure il esl. — Onze heures, mon gentilhomme, — Onze heures, et j'ai affaire au Palais-Marchand û onze heures et demie, — s'écria-t-il malgré lui en regardant tristement la pluie et les ruisseaux qui étaient autant de rivières. — Mais montez donc, mon gentilhomme, que je reprends; en vingt minutes je vous y mène, moi, au Palais- Marchand, tandis qu'à pied et par le temps qu'il fait, vous n'y serez jamais avant midi. — Merci, mon garçon, — me dit-il, moitié soupirant, moitié souî'iant, je n'ai pas d'argent... ainsi ne perds pas ici ton temps. — Pas d'argent! — que je m'écrie en ouvrant la portière, et en fourrant ce joli seigneur presque de force dans ma voiture, car il était mince comme un roseau. — Cane sera pas, janiidieu 1 Jérôme Sicard qui laissera un gentilhomme comme vous manquer un rendez-vous faute d'une pièce de vingt-quatre sous! Prenez mon numéro... vous me retrouverez plus tard, monsieur! — El, sans lui donner le temps de me répondre, je saute sur mon siège, et en dix-huit minutes je vous le dépose au Palais-Marchand.

— Allons, il est dit qu'il les ensorcellera tous... jusqu'à un cocher de fiacre, — reprit dame Landry; — mais patience... patience...

LE TAILLF.IR. 13

— Finiras-lu l)ionlAl? — sWria rintrndani (]v la princesse de Soul)ise.

— Dans l'inslanl, mon hour^çeois. Arrivé au raluis-AIarchand , mon gcnlilhoninie nie dit : — Mon garçon , donne-moi ton numéro ; toul ce que je désire, c est de pouvoir un jour reconnaître ton bon procédé cl te payer celle course comme tu le mérites; car, sans ton secours, je n arrivais pas à une audience trèsimportante pour mon procès; mais, puisque tu es si ol)lici[eant, rends-moi encore un seivice ; j'étais sorti pour aller aussi chez mon l;iilleur, lui dire de ne pas manquer de nrap|)orler i'habil (pril m'a promis j)Our ce soir. Ce tailleur demeure rue Sainl-Houoré , à l'enseigne des (Hscau.v d'or; si cela ne te dérange pas trop de Ion chemin, passe à celte l)ouliqm% et dis au tailleur que M. le marcpiis de iiCl... Les... Lélorière, c'est ra, de» Létorière, allend ce soir l'habit dont il lui a pris mesure il y a (uiinze jours... — Oue ça soi! mon chemin ou non,— (pic je lui ré[)on(ls, — j'irai loul de même. Là-dessus vous me prenez à l'heure, mon bourgeois, — et le cocher se retourna vers l'intentlant, — je passe par la rue Sainl-Honoré, ce qui ne vous dérangeait pas de beaucoup, el je lais ma commission au|)rès de ce digne eh

(•ne\a-

l-i LE M.AROriS DE I,ET ORIKRE.

lier du dé et de raiouiUe, — ajouta le rocher en s'adressant à Landry. — Maintenant, tailleur, n'oubliez pas Tliabit de ce gentilhomme; si vous voulez me dire à quelle heure il sera prêt, je viendrai vous prendre pour vous mener chez lui... gratis... sarpejeu ! toujours gratis ! car je suis sur qu'obliger quelqu'un qui ressemble autant à vu bon nnqe ça doit vous porter bonheur... Maintenant, mon bourgeois, pardon, excuse. — Et il se tourna vers l'intendant de madame Rohan-Soubise : — Quand vous voudrez , nous marcherons. »

L'intendant, attentif à ceXie scène singulière, se sentait intéressé malgré lui; il ne se hâta pas de regagner sa voiture, surtout lorsqu'il entendit dame Landry s'écrier avec aigreur en lançant à son mari des regards à la l'ois étonnés et irrités :

u Vous avez donc osé, malgré ma défense, promettre encore un habit à celte mauvaise paye? mais vous Jie l'avez pas commencé, j' espère ?

— Mais... ma bonne...

— Il n'y a |)as de mais, répondez !

— J'ai fait mieux que le commencer, ma bonne, je l'ai fait, — dit le tailleur en baissant tristement la tète.

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