‹ Le marquis de LétorièreChapitre 21 sur 49 · LE SOL PEU · texte numérisé non relu

LE SOL PEU

lit' baron se trouvait dans des dispositions |)resque favorables à Létorière. L'admiration que ce dernier avait manifestée pour les cbiens augmentait encore la bienveillance du châtelain pour son hôte, aussi lui répondit-il avec cordialité : « Le manoir de Henfercster est à vos ordres, monsieur le marquis ; je voudrais seulement vous offrir une meilleure hospitalité.

— \ous êtes trop difficile, baron... Si vous me connaissiez mieux, vous verriez que je ne pouvais en désirer une plus selon mes goûts... A table, baron! ■ Kt le marquis s'approcha du feu.

Létorière avait subi une complète transliguralion morale et physique. Le gentilhomme qu'on avait applaudi au théâtre pour la superlative élégance de son habillement, pour la grâce et pour le charme de sa personne , portait alors un vieil habit de chasse bleu à collet de velours jadis rouge, de grandes bottes non moins fortes , non moins crottées , non moins éperonnées que celles du \emrod allemand. Un nœud de cuir rattachait ses cheveux sans poudre, mis eji désordre par le mouvement de la route ; sa barbe était à nioitié longue, et la blancheur délicate de ses mains disparaissait sous une légère teinture db suie qui les faisait

paraître aussi liùlées que celles du châtelain. Tout enfin était changé clans le marquis , jusqu'au lini])re enchanteur de sa voix, alors brusque et un peu enrouée.

Aucune de ces parlicularilés n'échappa au baron.

'i Sais -tu , Erhard, — dit-il tout bas à son piqueur, — sais-tu que ce Français a reconnu tout de suite le vieux Aloïck pour un limier et pour un de nos meilleurs chiens '^

— Vraiment, monseigneur? — dit Erhard d'un air de doute.

— C'est comme cela, Erhard; je commence à croire qu'ils savent en France ce que c'est que la chasse. '

Puis s'adressant à son majordome, pendant que le marquis se séchait au feu , le baron lui dit :

" Ote les couverts, Selbitz ; les «Français ne sont pas habitués à nos manières allemandes. -

Selbitz allait exécuter cet ordre à son grand mécontentement et à celui d' Erhard , lorsque Létorière, craignant de se faire deux ennemis auprès du châtelain par une susceptibilité mal entendue , s'écria :

u Ah çàî baron, vous voulez donc que je demande mon cheval et que je retourne a Vienne

1, K SOIPER. li!»

sjins souper? Kt pourquoi, diahlo, failrs-vous otrr le couvert de ces braves «eus? Suis-je donc moins bon gentilhomme que vous pour me trouver choqué de vos hal)iludes domestiques ?

— C'est notre vieille coutume allemande, il est vrai , — dit le châtelain , — mais je croyais (juVn France...

•^. — lîaron , nous sommes ici en Allemagne , chez un des plus dignes repirsenlants de la vieille noblesse de Tempire. La règle de sa maison doit être inviolable; ainsi donc, mon digne veneur, — et il s'adressa à J'irhard- 'J'ruclies : — et vous , mon brave directeur de la famille des tonnes, tonneaux et tonnelets, reprenez vos places avec l'agrément du ])aron, (|ui, je l'espère, ne me refusera pas celte grâce.')

Sur un signe du chàlelain, les deux serviteurs , tout joyeux , replacèrent leurs couveris au bas bout de la table. Le baron montra de la main un siège au marquis, chacun se pré])ara à attaquer le quartier de daim et l'immense ])lat de choucroule au lard qui fumait sur la table.

Le baron plongeait soti couteau dans la venaison pour la découper, lorsque Lélorière s'éciia , d'un air grave et solennel , en mettant sa main sur le bras du châtelain :

« L'n moment, baron !... du diable , moi , si je dine jamais avant d'avoir dit le Benedicite et les Grâces. «

Le cbàtclain fronça le sourcil , et répondit d'un air aussi impatient qu'embarrassé : .

« Depuis la mort de mon chapelain , j'ai un peu oublié le texte, mais je les dis d'intention... .'\hcà! toi, ne sais-tu pas le 5t'/<^f//c?7c...Erhard?

Non, monseigneur, — dit Erbard d'un ton

bourru... — Je le dis pendant un jour pour toute l'année, et c'est hier que j'ai fait ma provision.

— Et toi , Selbilz ?

Moi, monseigneur, c'est mon frère le

ministre à Bliimenhal qui le dit tous les jours pour moi...

\h cà! baron, vous et les vôtres, vous

êtes donc des Turcs? Alors ce sera moi qui ré- , citerai le Benedicite. »

Et le marquis, se levant , dit à haute voix : « Grand saint Hubert , faites , s'il vous plaît , » que la venaison soit grasse, le vin bon, l'ap- - petit franc et la soif intarissable... " — Puis il vida d'un trait le widerkom qui tenait une pinte de vin du Rhin , s'essuya les moustaches du revers de sa main , et dit amen en reposant la coupe sur la table.

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Colto plaisanlcric fit rire aux éclats In diipic rliàk'lain ; imitant la prouesse de son hôte, il ])ul d'un coup sa pinte devin, répéta amen d'une voiv de Stentor, et trouva décidément son j)laideur un convive très-réjouissant.

Les deux serviteurs , tout aussi égayés cpie leur maître par l'étrange liencdicite du mar- (juis, modérèrent néanmoins les éclats de leur gaieté.

(t Selhit/ , — dit le cliàlelain, bienlùt animé |)ar le l'eu du icpas et par les saillies de Léto^ rière , — va remplir nos uiderkom ; n'oublie pas le tien et celui d'Mrliard ; c'esl l'él(i aujourd'hui à Heril'eresler en T honneur de mon liùte... "

Et le baron (cndit alTerlucusement sa large main au maïquis, dont il serra rudennMit le poignet, autant par cordialité que |)ar envie de montrer sa force.

Iiélr)rièi-e, qui sous une enveloppe délicate cachait une lorce alhlélicpie, réj)(»n(lit aussi rudenuMit à cette pression. iiC cliàlelain, (jui ne s'attendait pas à celle preuve de vigueur, dit en riani d'un air étonné :

(i Une lige d'acier est souveni aussi forle qu'une grosse barre de fer, ïH)lre hôle.

— Mais, malheureusenuMil, baron, un grand

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