I.P chasseur noii
— 11 a le vin higubi-e, -dit ie baron à son majordome.
— 11 me rappelle le eomie llalph, (|iii, \()iis le savez, monseigneur, à la dixième bouleille
Iô2 LE MARQUIS DE LETORIKllE.
environ, entonnait presque toujours le psaume des morts, — répondit Selbitz à voix basse.
— Allons , marquis : au premier sanglier que nous prendrons, — dit le châtelain, voulant porter un dernier coup à la raison de Létorière.
— Buvons... — dit Létorière, qui commença dès lors à donner quelques légers symptômes d'ivresse, en parlant d'une manière tour à tour lente et brusque, triste et joyeuse. — La chasse, baron... c'est bon, la chasse... le vin aussi... ça étourdit... ça emporte... on n'a pas le temps de penser... et puis, on a l'air gai... et au fond on est... Mais, bah!... tenez, baron... il faut que je vous fasse une confidence...
— Oh! déjà des confidences?... — dit le majordome, — c'est comme le ministre de Blumenthal... mais le révérend ne les commençait guère qu'au huitième widerkom... \ous souvenez -vous, monseigneur... de la bonne histoire qu'il nous a dite sur la gaillarde meunière du Val-aux-Primevères?
— Tais-toi donc, et écoute, — dit le cliàtelain, qui reprit tout haut : — Parlez, parlez, marquis... Allons, buvons à vos coniidences...
— Eh bien donc! baron. ..^ figurez-vous que mou procès me tourne la cervelle...
LES CONFIDENCES. Ibi
— Vraiment, marquis! — dil-il tout haut. — J'en étais sûr, — reprit-il à voix basse, — ce pauvre garron voulait s'étourdir...
— Vrai comme voilà mon verre vide..., je ne voulais pas vous dire cela, baron... ; mais vous êtes mon ami... je dois tout vous coii- 11er... apprenez donc que j'ai fait une visite à mes juf]es...
— Ah bah! — dit le baron assez satisfait de l'expansion involontaire de son hôte, et trèscurieux de surpendre peut-être le secret de ses démarches, — vous avez vu vos juges?...
— Oui... , baron... ; d'abord un nommé,.., un nommé... Spectre...
— Vous voulez dire Sphex, marquis!
- — Sphex ou Spectre..., ça m'est égal... Mais, mille carabines! baron, laissez-moi rire... quoique ça soit d'un de vos confrères.... ce n'est pas de ma faute, je h\\s autant de cas d'un savant en us... que d'un verre cassé, ou d'un cheval fourbu...
— Bien dit, marquis, vous n'éles pas fait plus que moi pour respirer l'odeur des bouquins... \ous aimons Iroj) l'air des forets!
— Figurez-vous donc... baion... que ce vieux Spectre, j'aime mieux l'appeler Spectre parce que ça dit son nom et sa ligure..., a eu l'inso-
leiice de me demander au bout de deux minutes d'entretien... si je parlais latin?
— Vous... marquis... vous, parler latin ! — dit le baron en partageant Tindignation du marquis. — Ali ra ! où avait-il mis ses lunettes ? Est-ce que vous avez Tair de quelqu'un qui parle latin? A-t-on vu un vieil impudent pareil? Pour qui diable vous prenait-il?
— Vous sentez, baron, qu'on ne peut pas s'entendre dire cela de sang-froid... même par son juge... Ab çà, lui dis-je, est-ce que j'ai l'air d'un rat rongeur de vieux livres? d'un buveur d'encre? d'un cuistre? Parler latin? mille diables! Si je ne venais pas pour vous demander votre appui pour mon procès... je vous ferais voir comment je traite ceux qui me disent que je parle latin!
— Bien toucliê , mon luVte... j'aurais donné cent florins pour avoir assisté à cette scène, — dit le baron en riant aux éclats.
— Alors le docteur m'a déclaré tout net qu'il n'avait rien à me dire sur mon procès, et que je pouvais considérer ma cause comme perdue parce que fêtais connu!.. Mille morts! baron... j'étais connu!!! c'était trop, il m'avait déjà demandé si je parlais latin... Je n'ai
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pu nie maîtriser, et je lui ai rranchement proposé un coup d'épée...
— A Sphex! un coup d'épée... — reprit le châtelain en riant à perdre lialeine, — le vieux singe a dû être impayable... et qu'a-t-il dit?
— Il n'a rien dit du tout ; il a levé les mains au ciel et a disparu comme par enchantement derrière une pile de gros livres ; alors je m'en suis allé... me doutant bien que le docteur me garderait rancune, et du diable si je sais pourquoi ; car on peut échanger un coup d'épée et être amis malgré cela...
— Il est d'une naïveté rare, — dit tout bas le clultclain, — il faut qu'il s'abuse singulièrement sur ses manières et sur son extérieur. "
Létorière reprit : u II me reslait à voir le conseiller Flaclisinlingen : j'arrive chez lui, je le demande, on nu' met (ace à face avec une vieille sorcière vêtue de noir, qui aurait pu passer pour la femelle du savant, tant eUe était sèche et maigre. Klle tenait par-dessus le marché une Bible à la main. J'ai affaire au conseiller et non pas à sa femnH\ — dis-je au laquais. — Aloi ou le conseiller, c'est tout un, — reprend la sorcière; — dites-moi, monsieui', ce (jue vous ave/ à dire â mon mari. — Abus, baron, moi (pii ne maïKjue pas d'a(hesse, j'i-
magine un moyen pour faire fuir la femme et faire venir le mari,
— Voyons, marquis, — dit le châtelain en ajoutant tout bas : — Quand celui-là sera fin et adroit, je boirai de Teau pure... c'est rude et noueux comme le chêne , mais franc comme l'osier. Eh bien! ce moyen, marquis?
— Alille diables, madame, dis-je à la conseillère, ce que j'ai à dire au conseiller est trop cru pour vos chastes oreilles ; c'est un procès réservé pour le huis clos. — Dites toujours, monsieur." — Alors, baron, je me mets à lui raconter un conte de caserne qui aurait fait rougir un Pandour. »
A celte nouvelle facétie, le baron eut un nouvel accès de gaieté, et s'écria: u Un conte de caserne! à la prude et dévote Flachsinfingenî... Je donnerais, le diable m'emporte, mon limier Moïck pour avoir assisté à cette scène-lcî. Et qu'a-t-elle dit?
— Elle est devenue rouge comme une écrevisse, m'a appelé insolent, et m'a fait signe de sortir.
— Si c'est comme cela que vous procédez pour intéresser vos juges à votre cause, mon hôte, je vous en fais mon compliment, — dit le châtelain.