LE DOCTEUR SPHEX
Le docteur Aloysius Sphex habitait une maison très-l'etirée , siluée au fond d'un des faubourgs de \ienne. De lourds barreaux garnissaient les fenêtres ; d'épaisses lames de fer augmentaient encore la solidité d'une porte basse et étroite, fermée par une forte serrure.
Il fallait bravement passer entre deux énormes chiens des montagnes, enchaînés derrière cette porte, pour arriver à une petite cour intérieure, où l'herbe croissait de toutes parts, et qui conduisait à la cuisine. Dans cette pièce froide et nue se tenait la vieille ménagère du docteur, accroupie près de deux tisons éteints.
Le docteur habitait au premier étage une vaste bibliothèque poudreuse, en désordre, encombrée d'in-folios qui semblaient n'avoir pas été ouverts depuis longtemps. Une haute fenêtre à petits vitraux, encadrés de plomb et à demi
LE DOCTEUR SPHEX. ]fi(
cachés par un pan de viciUc tapisserie, jetait dans cette retraite un jour douteux et rare. Une vaste c])(>niinée à colonnes torses, en pierre et à manteau sculpté, avait été transformée en corps de bibliotlièque, car Je docteur n'allumait jamais de l'eu, dans la crainte d'incendier ses livres.
Alin de se garantir du froid piquant de l'automne, le conseiller s'était imac{iné de se retrancher dans une vieille chaise à porteurs, (pi'il avait itiit placer au milieu de son cabinet d'étude : fermant les ;];laces de ce meuble, il se trouvait ainsi assez commodément établi pour lire et pour écrire.
Le docteur Sphex , petit vieillard maigre, Iréle, aux sourcils épais, aux yeux perçants, au sourire caustique, à la mâchoire inférieure très-proéminente, aux |)oniinc((es ridées, avait une physionomie singuhèrement sardonique cl maligne.
Lorsque deux heures sonîU'rent à son anlique pendule de marquelerie, le conseiller sortit de sa chaise avec une j)récision presque aulomatique.
11 portail un vieil habit noir fort usé; il s'enveloppa d'une sorte de houppelande grise, mit un chapeau à larges bords sur sa pe^i-nqn^"
rousse, et, pour mieux assujettir sa coiffure, il se servit d'un mouchoir à carreaux, ployé en triangle, dont il noua les deux pointes sous son menton.
Après avoir mis ses lunettes dans une de ses poches, et dans l'autre un précieux Elzevir, petit volume relié en chagrin noir, le docteur Sphex prit sa canne et se prépara à sortir.
Mais, comme si une réflexion soudaine lui fut venue, il retourna sur ses pas, traversa la bibliothèque, et entra dans une autre pièce dont il ferma la porte derrière lui.
Les yeux du vieillard semblaient rayonner de joie.
Il prit une clef suspendue à la cliaînc de sa montre, ouvrit le coffret, et en tn-a avec un religieux respect une boîte en cèdre, plate et oblongue.
Elle contenait un manuscrit de format in- 4" sur vélin. La forme des caractères de l'écriture était celle employée au dixième siècle ; les titres et les lettres capitales étaient dorés et ornés de vignettes.
Après avoir contemplé ce manuscrit avec le regard avide, inquiet et insatiable que l'avare plonge dans son trésor, le docteur Sphex remit sa boîte en place et ferma soigneusement le
LF, DOCTEUR SPHEX. ir,3
coffrot qui conlonait ce prccicuv nioiuinu>nl de calligrapliic.
Ainsi rassuré sur rexislence el sur la cousnrvalion rlc son Lien le plus cher, le conseiller sortit pour faire sa promenade accoutumée.
Kn passant deranl la cuisine de sa ménaijère, il lui dit d'un air bourru :
" Si le marquis français relient encore à la charge, que je sois chez moi ou non, dites-lui toujours que je suis absent.
— Il est encore venu ce matin, monsieur.
— C'est bon, c'est bon ; qu'ai-je besoin de voir cet étourneau, ce muguet, ce beau-fils, qui, dit-on,
Xoii piidcl ail i)i<>i(.|ii disciiicd vivfie N'alla' '.
liC vieillard se dirigea vers une petite vallée située derrière les faubourgs, et appelée le CreiJX-dcs-Tilleuls»
r)c même que certains amalcurs dédaigneusement evclusifs n'admettent qu'une école de peinture et n'admirent qu'un maître de cette école, le docteur Splie\ s'était passionné pour les satires de Perse el niellait cel ouvrage audessus de tous les autres poètes latins de l'antiquité.
' Qui ii'ii jiils lionlf (le ii\rc coimiic un Nall.i (tauiicii cùli-bie"!.
1(>4 LE MARyilIS 1)K LETORIERE.
\oii-SGulement il possédait toutes les éditions de ce poète, depuis la plus rare, Tédilioii pvinceps de Brescia (1470) jusqu'à la plus moderne, celle de Homs (1770), mais il avait acquis, à un très-haut prix, le manuscrit dont on a parlé, et qu'il considérait comme un trésor inestimable.
Le conseiller avait traduit, conmienté Perse, et le commentait journellement encore. A ioi'ce ,de se pénétrer de l'esprit de cet auteur, il avait Uni par s'en assimiler tellement les pensées, qu'il s'appliquait continuellement à lui-même et aux autres des citations empruntées à ce satirique stoïcien.
Son admiration touchait à la monomanie.
De même qu'à l'aide du microscope F observateur découvre des mondes inconnus sur un brin d'Iierbc ou dans une goutte d'eau, l'imagination exallée du docteur trouvait, sous les plus simples paroles de son auteur chéri, les significations les plus profondes.
Le conseiller s'achemina donc à pas lents vers le lieu de sa promenade quotidienne. H s'approchait de l'arbre renversé qui lui servait ordinairement de siège, lorsqu'il entendit parler à haute voix...
Contrarié de trouver sa place prise, le doc-
LE DOCTEl'H SPIIEX. Ifir,
lour s'arivla doî-rirro un ])iiissoii de lioiix. Mais qiio devint-il , lorsqn'il enlondil une voix pure et suave réciter, avec l'accentuation la plus savamment prosodique et la pins (inement expressive, ces vers de la première satire de Perse.
0 cuias lioiuiiiiiiii ! 0 (juuiiluni rsl in icluis iiiaiir, elc. ' !
Le conseiller suspendit sa respiration, éconta, el, lorsqne la voix s'arrêta, il s'avança brusquement pour voir quel était l'étranj^er (jui semblait si bien jK)ùter son auteur de prédilection.
Il vit un jeune homme lr('s-néj]li;{emmeiit vêtu ; plusieurs rouleaux de papier sortaient des poches de son vieil liabit noir ; i-l avait à côté de lui un assez volumineux in-i". Tout l'extérieur de Létorière, car c'était lui, donnai! enfin l'idée la plus juste d'un j)nuvre poêle : éli'oile cravate de tjn^sse toile, vieux lêulie l'ougi de vétusté, visage pâle et léjjèrement Canudicpie, rien ne manquait à celte autre translîguration.
A la vue du vieux conseiller, le niarcpiis se leva respeclueusemenl.
' Oiirls >.oins orrii|i(>iit IMidiimio ' l'i ((iic i\o \ni\\lf' d.uis la \irl...
u \' est-ce pas, jeune liomme, que notre Perse est le roi des poètes ? — s'écria vivement Sphex en frappant du plat de sa main sur TElzevir qu'il venait de tirer de sa poche, et en s'approcliant d'un air radieux vers Létorière.
— Monsieur, — dit le marquis d'un air étonné, — je ne sais....
— J'étais là, j'étais là, derrière cette touffe de houx ; je vous ai entendu réciter le commencement de la première satire de notre poète, de notre Dieu î Car, par Hercule, jeune homme, je vois que vous l'appréciez comme moi ! jamais Toscan n'a dû prononcer avec plus de pureté que vous T inimitable poésie de notre commun héros ; et franchement, mon vieux cœur est tout r.éjoui de cette rencontre aussi heureuse qu'inespérée.
Hune, Macrine, diem nuhiera meliore lapillô ',
s'écria le vieillard, et il tendit cordialement la main à sa nouvelle connaissance, après avoir emprunté cette citation à son auteur chéri.
— Si ce n'était prétendre trop, monsieur, — répondit Létorière avec humilité, — j'oserais vous répondre :
• Alarquez cp jour, Macrin, avec la pierrr favorable.