‹ Le marquis de LétorièreChapitre 36 sur 49 · L ENTREVUE · texte numérisé non relu

L ENTREVUE

Cette fois encore la métamorphose du marquis était complète. Il ne semblait pas avoir plus de vingt ans; ses cheveux châtains sans poudre, partagés au milieu de son front, encadraient sa charmante ligure, alors candide et

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iii({cMUH\ Il t'iail v(îlii dv noii-, hnissail tiniideinenl les youx, (ournail son clKipcaii ontro sos mains d'un air embarrasse, cl restait à la porte sans oser faire un pas.

La conseillère émue, irritée, menaçante, {|ui, une main sur la garde de son poignard, s'attendait à voir entrer un brillant et bardi seigneur au regard effronté, aux allures audacieuses , au propos délibéré , resta stupéfaite à l'aspect de cet adolescent d'une si rare beauté, qui tout intimidé semblait bésiter à s'approcher d'elle.

\'e pouvant en croire ses yeux, et craignant quelque méprise, Alartlia lui dit d'une voix aigre :

u Ktes-vous bien AI. le marquis de Létorièrc ?

— Oui, madame la conseillère, — répondit le marquis d'une voix tremblante, sans lever les yeux et en rougissant beaucoup.

— V^ous venez de France ?

— Oui, madame la conseillère; il y a trois jours que je suis arrivé... »

A celte voix douce, d'un timbre si pur et si jeune, rétonnemenl de Martlia redoubla; elle abandonna ses armes, se |)encba vers le niar-

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qiiis, et lui dit (l'une »oi\ un peu moins grondeuse :

— Vous êtes enfin AI. de Létorière , qui sollicitez pour un procès?

— Oui, madame la conseillère...

— Pour un procès contre les ducs de Brunswick et de Brandebourg?

— Oui, madame la conseillère... »

En entendant ces réponses d'une naïveté presque niaise, et balbutiées avec tous les dehors de la crainte, Martha, rassurée, se leva et fit même deux pas vers la porte, en disant au marquis :

u Mais approchez-vous donc, monsieur... )>

Létorière, pour la première fois, leva ses grands yeux tendres et mélancoliques, les attacha quelque temps sur la conseillère , puis les voila de nouveau sous leurs longues paupières.

De sa vie, Martha n'avait rencontré un regard à la fois si doux, si séduisant; elle se sentit émue, et dit au marquis avec une sorte de brusque impatience :

.. Mais approchez-vous donc monsieur...

on dirait en vérité que je vous fais peur...

— Oh! non, madame la conseillère... vous ne me faites pas peur... — car la /mime ver-

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hieuse est wi exceUent partage, et elle aéra donnée à l'/mmme jnmr ses bonnes aetions, dit rKcriture...

— Il cite rÉcriturt'î — s'écria .Afarllia avec admiration, et elle reprit loul à fait rassurée :

— Je vous intimide donc bien ?

— Mais... madame... c'est que vous avez l'air si imposant... Vous ressemblez tant à une des filles de notre roi, que le cœur me bat malgré moi ; — et le marquis mit avec un mouvement plein de grâce sa main sur son cœur.

— Mon Dieu... je puis à peine parler. Ali î ne m'en voulez pas, madame, on n'est pas maître de cela, — dit Létorière en jetant un regard à la fois timide et implorant sur la conseillère , singulièrement flattée de l'effet qu'elle produisait, et de sa ressemblance avec une des filles du roi de France.

— Mais je ne sais si je rêve ou si je veille, se disait Martba; — comment c'est là cet effronté? cet audacieux? ce séducteur impitoyable ? Mais peut-être se joue-t-il de moi ! peut-être cette apparence candide n' est-elle qu'une feinte abominable du mauvais esprit! Peut-être est-ce une ruse du tigre qui s'approclie à pas lents de sa proie pour mieuv la saisir et la dévon-r! «

\m LE MARQIIS DE LKT OR I K R E.

A mesure que ces souprons lui vinrent ;"i Tespril, la conseillère , imitant elle-même, jusqu'à un certain point, dans sa retraite, la démarche oblique et soupçonneuse du tigre, regagna prudemment son fort , c'est-à-dire la table, et dit tout bas à son mari :

;f Préparez votre arquebuse , Flacbsinfingen... le moment approche... )>

Au brusque mouvement que fit le tapis , il fut impossible de deviner si le conseiller armait son arquebuse ou s'il faisait un geste d'impatience.

Une fois bien retranchée et à portée de son poignard, la conseillère reprit son accent impérieux, sa physionomie rébarbative, et dit durement à Létorière :

c: Eh bien ! que voulez-vous , monsieur ? Mon mari est convaincu de la justice des droits des princes allemands, et toutes vos démarches seront inutiles.

— Adieu donc, madame, puisque vous ne voulez pas daigner m'enlendre. .Te n'ai plus d'espoir... Hélas! mon Dieu! que je suis malheureux! •

Le marquis, mettant une de ses mains sur ses yeux, se dirigea vers la porte d'un air douloureusement abattu.

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A co mouiTincnl, qui était loin d'annoncer des intentions hostiles, à cet accent profondément désolé, la conseillère oublia tous ses soupçons, sortit pour la seconde fois de son fort, s'approcha du marquis et lui dit d'une voix très-adoucie, qui trahissait un peu de dépit :

« Mais qui vous dit que je ne veux pas vous entendre, jeune homme? IMurquoi vous en aller?... Quoique le gain de votre procès soit compromis, il est du devoir de mon mari

d'écouter vos réclamations Confiez - moi

cela... rassurez-vous; ai-je donc l'air si terrible ? Voyons , venez près de moi, n'ayez pas peur. —Et ce disant, AFartha prit le marquis par la main et l'amena à pas lents près d'un fauteuil en lui répétant : — Rassurez- vous donc, il ne faut pas être si craintif non plus, mon enfant. ^)

A ce moment, un bruyant éclat de rire se lit entendre, le t.ipis de la table se souleva tout ;\ coup, et le gros conseiller parut, son arquebuse à la main, en s'écriant avec un redoublement d'hilarité :

" Où est donc voire poignard? où est donc votre cuirasse? où est donc votre bouclier, Alarlha?... C'est vous maintenant qui êtes obli-

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gée de rassurer ce Pharaon! ce Nabuchodoiiosor... Ah! ah! ah! voilà Judith qui cahiio rémotion d'Holopherne! ;;

Tout ceci était à peu près incompréheusibk' pour Létorière, qui, un moment surpris de hi brusque apparition du conseiller, n'eut bientôt qu à comprimer F envie de rire qu excitait la grotesque tournure de Flachsinfmgen.

MaisMartha, aussi courroucée qu'humiliée des railleries de son mari sur les folles précautions qu elle avait prises, se précipita vers le conseiller d'un air indigné en s'écriant :

u X'avez-vous pas de honte de recourir à de si vils moyens pour venir espionner votre femme? Oh ! l'odieux tyran ! oh! l'abominable jaloux! Lui ai-je , mon Dieu! jamais donné lieu de douter de ma vertu ? »

Et Martlia leva les yeux au ciel pour prendre Dieu à témoin de l'injustice des soupçons du pauvre conseiller, qui, étourdi, hébété par ces reproches si inattendus, restait béant, son arquebuse à la main.

'; Comment, ma femme, — dit-il, — vous?...

— Je ne veux rien entendre , — s'écria Martha en le prenant par le bras... — Laissezmoi...

— Mais... pourtant...

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— Sortez! monsieur, soiUv! votre présence me l'ait un mal affreux! .. — et Martlia poussait rudement son mari vers la porte d'un cabinet qui ouvrait sur celle pièce.

— Mais... ma femme!... — et le conseiller se rebéquait encore.

— Et devant ce jeune homme ! mon Dieu! que va-t-il j)enser de moi ? — sV'cria Marllia.

— iMais, par le diable! c'est vous qui...

— S'embusquer là traîtreusement, avec une anjuebuse ! — ajouta Martha.

— lAIais enfin... ma femme! — et le conseiller, perdant du terrain, était toujours refoulé vers la porte.

— Un véritable guet-apens! digne d'un bandit italien! — reprit Alartha avec horreur.

— Pourtant, ma femme, c'est vous qui...

— Un conseiller aulique, jouer un tel rôle! Ah! vous m'épouvantez... sortez! sortez! »

Fit après une assez longue lutte, Flachsinliiigcn disparut enfin dans le cabinet dont sa femme poussa les verrous.

'i Ah çà ! — se dit en riant Létorière lorsqu'il se vit ainsi enfermé avec Martha, — ce n'est, pardieu! plus elle, mais bien moi maintenant qui vais peut-éire avoir besoin de déferiseur... Je regrette fort la présence de l'homme

i>(M) LE MAUyilS DE LETURIERK.

à Tarquebuse )% — ajouta -t-il en regardant autour de lui avec un certain effroi.

Martlia revint bientôt , les yeux Inussès comme une prude offensée :

(; Que je suis confuse de celte scène, monsieur!... Hélas! mon mari est malheureusement jaloux... affreusement jaloux!... Jésus- Dieu! sans le moindre motif!... Il est enfin si visionnaire que, sachant que je devais avoir un entretien avec vous... avec un jeune gentilhomme... — et la conseillère hésitait, — qu'on disait si... enfin... dont la réputation était tellement... ; en un mot... mon mari s'était caché... pour... Mais, mon Dieu! vous me comprenez de reste.

— Oui, madame; on m'avait déjà dit que M. le conseiller était bien jaloux... — dit timidement le marquis.

— Ah!... on vous avait dit cela! — et Martha minaudait.

— Oui, madame, on m'avait dit que AI. le conseiller était très-jaloux de l'influence que vous exerciez sur ses clients, qui s'adressaient toujours à vous plutôt qu'à lui... On vous sait si bonne... d'un jugement si droit... Et pourtant votre mari devrait vous bénir cliaque jour; car l'Ecriture dit (jue le mari qui a une

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honne femme est heureux, et que le nomhrc de ses années se muUipliera au double. -<

Ceci fut prononcé avec une telle expression de virginale innocence, avec un accent si doux et si religieux, que Marllia stupéfaite, après avoir long-temps regardé celte physionomie enclianteresse, se dit: u Mais c'est un véritable agneau pascal... Pauvre innocent!... toujours les textes saints à sa pensée... Comme il m'intéresse!... -> Et elle rej)ril tout haut :

« Mais, dites-moi, comment, si jeune, vos j)arents vous laissent-ils voyager seul?... Comment conlient-ils les soins d'un procès si important à votre inexpérience?

— Hélas! madame, je suis orphelin..., je suis pauvre..., je n'ai pas d'appui, je n'ai pour ami et pour guide... que mon vieux précepteur...

— - Mais comment se lait-il qu'intéressant comme vous l'éles , vous ayez une réputation telle que la vôtre?

— Moi, madanu'? — demanda Létorière avec une simplicité angélique, — et quelle réputation, mon Dieu ? "

La conseillère était stupéfaite; elle croyail bien à l'exagération de certaines renommées, mais qu'un adolescent d'une candeur si rare,

->02 LE MAKQLIS DE LETORIERE.

d'une éducation si sainte, pût passer pour un séducteur effréné, c'est ce qu elle ne pouvait comprendre.

— \ous n'avez pas de parent de votre nom à la cour de France? — dit-elle d'un air inquiet au marquis.

— \on, Madame...

— Ce sont les princes allemands qui auront évidemment répandu ces bruits fâcheux sur leur adversaire , — pensa Martlia. — Mais , dites-moi, quelles démarches avez-vous faites jusqu'à présent?

— Hélas î... de bien inutiles , madame... Je suis allé d'abord chez M. le baron dé Henferester...

— Juste cielî... pauvre enfant, vous vous êtes aventuré dans l'antre de cet affreux Polyphcme ?

— Oui, madame. Oh î il m'a bien fort effrayé... et puis...

— Allez... allez... dites-moi tout, et, pour vous mettre à l'aise, apprenez que mon mari et moi nous détestons cordialement le baron.

— Je ne le savais pas, madame... C'est pour cela que je craignais... de vous dire...

— \on! non! dites tout.

— Eh bien! madame, je suis allé au chà-

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tcau de Hcnferesler, M. le baron a d'abord commencé par se moquer de moi, parce que je venais en voiture au lieu de venir à clicval.

— Le vilain centaure!... il se figure que tout le monde est comme lui, de fer et d'acier, — dit Martba avec mépris.

— Lorsque j'ai commencé à lui parler de mon procès, il m'a dit de sa grosse voix : «■ D'ahord , à table. . . îious causerons mieux le verre à la main.

— L'ivrogne!... Je le reconnais bien là.

— N'osant pas contrarier M. le baron, je me suis mis à table ; mais au risque de lui déplaire, par exemple, comme il n'avait pas dit le Benedicite, je lui ai demandé la permission de le dire.

— Pauvre petit martyr... A merveille, mon enfant!... Et ce brutal vous a laissé dire, j'espère ?

— Oui, madame; mais ensuite il a beaucoup ri, ce qui m'a bien scandalisé...

— Je le crois... Malbeureuse brebis... où vous étiez-vous égarée , mon Dieu î

— Comme je mangeais très-peu , M. le baron m'a dit : — Vous avez donc dîné? — Non, monsieur, mais ri'>riture dit : — A^e vous empressez point étant au festin...

■20i LE MAR(JLIS DE LETORIERE.

— Bien répondu... à ce glouton; mon enfant , vous auriez pu ajouter, en manière do prédiction : • — Que l' insomnie , la colique ci les tranchées seront le partage de V homme intempérante Car c'est, en vérité, tout ce que je lui souhaite, à ce vilain brutal! — ajouta la conseillère.

— Alors , madame, il m'a donné un grand verre tout rempli de vin pur, en me disant de trinquer avec lui... — Mais, monsieur, lui ai-je dit, je ne bois jamais de vin pur. Alors , madame, il s'est mis à rire aux éclats, et m'a répondu : — C'est égal... buvez toujours... à votre maîtresse !

— Parler ainsi à un enfant de cet âge, quelle corruption abominable î — Et la conseillère leva les mains au ciel.

— Je n'ai pas compris ce que voulait me dire M. le baron; j'ai trempé mes lèvres dans ce grand verre et je l'ai remis sur la table tout interdit. Alors le baron m'a regardé de travers en me disant d'une grosse voix : « \ ous ne buvez pas de vin , vous ne mangez pas , vous ne j)arlez pas. Peut-être serez-vous plus comnuinicatif entre un widerkom de kirschenwasser et une pipe bien bourrée de tabac. ;:

I Ecclésinst , ch. \\\i, i. -26.

Li: NTKi; \ IK. «or.

— Du kirscliriuvasscr! une pipo! (Hi î lo vieux pandour! vouloir doiinei" srs odicuv fjoùts de corps-d(*-gardp à cet adoIesc(Mil, (pii ressemble plutôt à une (ille qu'à un jeune lionime !

— .Mais, ai-je répondu à M. le baron, — je ne bois jamais de liqueurs fortes, et je n'ai jamais fumé... — Alors il s'est mis à jurer, mais à jnrcr, que j'en étais honteux pour lui, et il m'a dit : « \ous ne fumez pas, vous ne buvez j)as; je vois que nous ne nous entendrons j]uère, car moi je ne m'intéresse qu'aux «{cns (|ui me ressemblent !... Du moins chassez-vous?" — Oui, monsieur le baron. J'ai chassé les alouettes au miroir. — Alors, madame, il s'est mis à rire et à jurer encore plus fort qu'il n'avait fait jusque-là, et m'a dit : " Jeune honnne , excusez ma franchise , mais le châtelain de Henferester aimerait mieux ne toucluM' à un verre , à une bride ou à une carabine de sa vie, que de s'intéresser à un chasseur d'alouettes... Je ne puis rien pour vous. " Kt voilà, nnuhune, comme j'ai (piitlé M. le baron, et comme je suis revenu tout désespéré...

— Kt le docteur Sphex , l'avez-vous vu ? — dit Marlha en rélh''chissanl.

— Oui, madauH'. Mais il m'a demandé a\ iinl tout si je connaissais la liltéialiire profane... cl

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un certain auteur païen nommé Perse, qu'on dit illisible pour des jeunes gens de mon dge. Je lui ai dit que non ; alors il m'a dit que ma cause était mauvaise , que mes adversaires avaient des droits certains... Et j'ai vu qu'il n'y avait pas plus d'espoir de ce côté-là que de l'autre. -

La conseillère se sentait profondément émue.

(; Ecoutez, mon enfant, — dit-elle au marquis, — vous m'intéressez plus que je ne le saurais dire... Je suis bien chagrine de voir les autres conseillers si contraires à vos intérêts ; mais je n'y puis rien : tout ce qui dépend de moi , c'est de tâcher de vous assurer la voix de mon mari...

— Ah! madame, il serait vrai! — s'écria Létorière avec l'expression de la plus vive reconnaissance. — Ah! l'Ecriture a bien raison de dire : La femme forte est la joie de son mari; elle lui fera passer en paix toutes les années de sa vie... Oui, madame , car je bénirai votre mari, et il sera fier d'avoir, grâce à vous, fait triompher le bon droit.

— Toujours l'Ecriture ! on dirait en vérité un petit pasteur, — dit Alartha avec abandon. — Mais, — reprit-elle, — n'allez pas après cela concevoir de folles espérances, ne vous

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