‹ Le marquis de LétorièreChapitre 35 sur 49 · LE CONSEILLER F L ACH SI\F IXG EX · texte numérisé non relu

LE CONSEILLER F L ACH SI\F IXG EX

senter aujonrd'Imi, à midi, chez madame de FlacJisinJiiKjen.

— Comprenez-vous bien ? Cliez madame.

Est-ce clair? Ce n'est pas chez monsieur le conseiller qu'il veut se présenter, c'est chez madame la conseillère. C'est donc une esj)èce de rendez-vous qu'il me demande. Il ne le cache pas, il ne prend pas de détours, il l'avoue sans honte ; et vous , vous ne bondissez pas , vous restez là, indifférent à cet affront! Allez, allez, Flachsinfmgen , vous n'êtes pas digne d'avoir une honnête femme! Me demander un rendezvous î l'impudique ! ! — répéta la conseillère avec indignation.

— Comment, Afartha, vous supposez sérieusement que le marquis songerait?... Allons donc! vous êtes folle, archi folle ! — s'écria le conseiller. — S'il vous demande un rendezvous, c'est pour vous parler au sujet de son procès ; rien de plus simple. Comme tout le monde, il sait que j'ai placé toute ma confiance en vous, c'est-à-dire que vous me menez par le nez ; eh bicïi ! pour m' influencer, il veut d'abord tout naturellement agir sur vous , Alartha.

— Agir sui- moi ! ! Comment agir sur moi! ! C'est bien ce cpie j'empêcherai au péril de mes

isr, LE MAROIIS DE I, ET OR 1ERE.

jours! » — s'i'cria la conseillèrp d'un (on liôroïque.

A ce inomciU on enlondil une voilure s'arrêter à la porte.

« Ciel! c'est lui, — dit la conseillère en s' appuyant sur le fauteuil de son mari. — Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines. Flaclisinfingen, ne me quittez pas ; au nom du ciel , défendez-moi de cet audacieux ! '-

Mais la voiture continua sa route; c'était une fausse alerte.

Martlia passa la main sur son front , et dit avec émotion :

" Le cœur m'a manqué, je l'avoue ; mais on n'est pas maîtresse de sa terreur.-

— Ah rà! puisque vous avez si peur de ce marquis, pourquoi diable le recevez-vous, l'af- Irontez-vous? — demanda naïvement le conseiller.

— Pourquoi? pourquoi? — répéta Martlia d'un air indigné, en montrant son mari avec un geste de souverain mépris. — 11 me demande pourquoi? Voilà bien la question d'une àme honteusement absorbée par la gloutonnerie î Pourquoi ? Pourquoi le guerrier qui fuit lâchement devant Tennemi est-il déshonoré? Pourquoi éprouve-t-on l'or par le feu? Pourquoi le

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jiislo qui îi vailIaninioiU comhaltu, qui a rosis té , est-il supérieur au juste qui n'a pas lutté? Pourquoi l'Ecriture (et Alarlha montra sa Bible ouverte au livre des Juges), pourquoi l'Ecriture dit-elle : Vous qui vous êtes exposés volonlairement au périly hénissez le Seigneur. Variez, vous qui montez sur des dnesses d'une heauté singulière , et qui marchez sans crainte dans. . .

— Mais, — s'écria le conseiller en interrompant sa femme avec impatience, — mais encore une fois , vous êtes folle ! Qui est-ce qui pense à vous combattre sur votre ânesse ? à vous attaquer? à lutter avec vous? à vous éprouver par le feu ?.,. Est-ce qu'à votre aj|e on... Ah bah !... allons donc ; vous me feriez dire quelque sottise, Alartha.

— Joif{nez maintenant l'insulte à la f|rossièreté; rien ne m'étonne de vous.

— Mais, encore une fois , ne le recevez pas , ce marquis, ne le recevez pas ! — s'écria le conseiller exaspéré ; — mon parti est bien pris (h' soutenir les droits des princes allemands, puisque vous le voulez ! ainsi ce que vous dira ou non ce Nabuchodonosor, ce Pharaon, ce Tarquin, ne changera rien à la cbose ; soyez tranquille, je n'ai pas besoin (pi'il vous ;il(a((ue,

comme vous dites, ni que vous lui résistiez, pour vous tenir pour la plus lionnète femme (le toute la Germanie. Ainsi , n'y pensez plus , fermez votre porte, et laissez-moi aller surveiller les fourneaux de Lipper; mon estomac m'avertit qu'il est bientôt midi, et je compte si fort sur un certain brochet au four, avec une sauce à la gelée de groseilles, que j'en ai rêvé toute la nuit. ;>

Après avoir laissé parler son mari, madame de Flachsinlingen reprit d'un air de mépris calme et concentré : — Je comprends, monsieur , que vous ne songiez qu'à votre ignoble sensualité lorsque la vertu de votre femme peut être attaquée... C'est donc moi qui me chargerai de défendre votre honneur et le mien. \ouvelle Judith, je braverai cet Holopherne, et comme elle je dirai : — Donncz-moi, Seiqneur, assez de constance dans le cœur pour le mépriser, et assez de force pour le perdre...

— Allons voilà que c'est Holopherne

maintenant, — s'écria piteusement le conseiller.

— Mais, malgré ma résolution, — continua Martha, — comme je ne suis après tout qu'une faible femme, comme ce mécréant est capable de se porter aux plus affreux excès... tout ce

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que je VOUS demande, c'est de vous tenir bien arme et bien à portée de me secourir, si mes elTorls étaient malheureusement vains !

— Mais, iMartha, rassurez-vous, rassurezvous; on ne se juge jamais bien soi-nirnic... et je vous jure qu'il y a en vous... un certain air... un certain je ne sais quoi... qui fait que jamais imprudent ne se hasardera... à vous manquer de respect... Ainsi je n'ai pas besoin de m' armer pour...

— Vous savez si je veux ce que je veux ? — dit la conseillère en interrompant le conseiller, cl en jetant sur lui un rejjard qui seml)la le iascincr. — Quoique je regrette beaucoup de retarder l'heure de votre dîner, vous allez pourtant prendre une arquebuse, et, caché sous cette table , vous assisterez à cette entre* vue»., prêt à venir à mon aide, si besoin est, lorsque je crierai : " A moi , Flaclisintingen ! »

— Que je me cache sous celte table avec une arquebuse! Et pourquoi l'aire? mon Dieu!

— Je vous dis, moi, monsieur, que cela sera, et cela sera. ;)

La scène se passait dans le cabinet du conseiller; un assez grand nombre d'armes du moyen âge étaient accrocliées sur la boiserie comme objets de curiosité.

l'JO LE MAROlIS DE LEÏOUlERE.

La conseillère choisit une arquebuse et un poignard, quelle mit sur la table; elle examina quelque temps un léger bouclier persan et un corselet de mailles d'acier, et fut sur le point de se revêtir de ces armes défensives pour résister plus sûrement aux attaques présumées du marquis ; mais , se croyant suffisamment pourvue avec le poignard , elle revint près de son mari.

« Ce poignard sera pour moi ; cette arquebuse sera pour vous. Débora n'eut qu'un cloii pour arme ; Judith, une épée ; Dalilah, des ciseaux... Martha aura un poignard.

— Mais, Martha, prenez garde, cette arquebuse est restée chargée depuis le jour où j'ai voulu l'essayer... A quoi bon, juste ciel, tout cet altirail ! >i

Une voiture s'arrêta de nouveau à la porte. La conseillère ressentit une forte émotion de terreur, lorsque sa servante vint lui dire :

a C'est un marquis français qui demande madame..,

— Jésus-Dieu!... c'est lui... du courage! — dit-elle à voix basse; et elle ajouta : — Quand je sonnerai, Claire, vous introduirez cet étranger. ')

La servante sortie, la conseillère embrassa

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solennellement son mari, et lui dit d'une voix émue :

« Allons, allons, Flachsinliiigen, le moment est venu... armez votre arquel)use; et que Dieu me sauve !... »

Kt elle leva le tapis en faisant du geste à son mari le signe de se glisser sous la table.

.. Alais , ïiia fennne, je vais étoufïer là-dessous... c'est absurde !

— i\rentcndez-vous? — dit Alartlia d'un air impérieux.

— Mais... il est inutile...

— Flachsintigen , m'avez-vous entendue? — dit la conseillère Curieuse, en saisissant son mari par le bras et en accentuant pour ainsi dire ebacun de ses mots par un pincement énergique.

— Il faut que je sois, par Dieu ! aussi faible, aussi sot que vous êtes folle pour me prêter à ce manège, — dit le conseiller en se frottant le bras et en s'introduisatit sous la table avec assez de [)eine.

— Maintenant, ({uand je crierai : A moi , l'iacbsinlingen ! sortez de là, et faites léu sans pitié sur le Pbilistin ! " lui dit sa femme ; puis elle rabaissa le tapis, (pii étouffa les derniers niunnures du conseiller.

Sûre de cet auxiliaire caché, Alartha fit de savants préparatifs de défense. La table , sous laquelle était le conseiller, devait se trouver entre elle et Tadiersaire qu'elle redoutait. De plus, Martlia se ilanqua de deux chaises et s'entoura d'un paravent; elle avait aussi à sa jxjiléc un long poignard de Tolède.

Alors la conseillère agita sa sonnette avec un cruel serrement de cœur, après avoir dit à voix hasse : - Tenez-vous prêt... Flachsinfingen... "

Quelques sons inarticulés sortirent de dessous le tapis, la porte s'ouvrit, Létorière entra et la conseillère mit la main sur son arme.

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