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Le marquis de Montcalm (1712-1759)

Enregistré conformément à l’acte du Parlement du Canada concernant la propriété littéraire et artistique, en l’année mil neuf cent onze, par J. P. Garneau, au ministère de l’Agriculture, à Ottawa.

PREFACE

Nous avons entrepris d’écrire une histoire de Montcalm. On nous dira sans doute que le sujet n’est pas nouveau. Beaucoup de biographies de cet illustre soldat ont déjà été publiées, et la partie la plus importante de sa carrière, celle où il commanda les armées du roi de France au Canada, durant la guerre de Sept ans, a été mise en pleine lumière par des écrivains remarquables, parmi lesquels on doit signaler en première ligne Francis Parkman et l’abbé Casgrain. Nous ne nous sommes pas dissimulé qu’il y avait là pour nous un premier écueil. En parlant encore de Montcalm, nous nous exposons à tomber dans les redites, à mériter le reproche de présenter au public du déjà vu, du déjà entendu. Cependant, après avoir étudié la vie du vainqueur de Carillon, du vaincu des Plaines d’Abraham, il nous a paru qu’il restait encore dans ce champ quelques épis à glaner. Certains traits de cette physionomie attrayante ne pouvaient-ils pas être accusés davantage ? Certains faits n’offraient-ils pas matière à des commentaires

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nouveaux ? Des informations inédites ne permettraient-elles pas d’expliquer d’une façon plus satisfaisante tel ou tel événement, tel ou tel épisode ? A toutes ces questions il nous a semblé que la réponse devait être affirmative. Et c’est ce qui nous a déterminé à écrire ce livre sur Montcalm, nonobstant les œuvres considérables que des historiens renommés ont consacré au même héros et à la même époque.

Nos lecteurs seront peut-être tentés de croire, devant quelques-unes des pages qui vont suivre, qu’en voulant éviter l’écueil signalé plus haut, nous avons donné sur un autre, et que, pour paraître neuf dans un sujet déjà traité, nous avons systématiquement recherché la contradiction d’idées reçues, de jugements admis, d’appréciations généralement acceptées. Ainsi la plupart de nos historiens ont beaucoup loué Vaudreuil au détriment de Montcalm. De cette tendance nous confessons que notre livre paraîtra parfois une contre-partie ; mais nous déclarons en toute sincérité que cela ne provient chez nous d’aucune idée préconçue, d’aucune ambition d’innover, d’aucun esprit de controverse. Nous nous sommes efforce de découvrir la vérité, souvent très obscurcie par les témoignages contradictoires; de signaler avec impartialité les erreurs et les fautes des personnages historiques mis en scè-

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ne ; de faire avec une stricte justice la répartition des responsabilités. Et si, dans ces pages, Montcalm parait souvent supérieur à Vaudreuil, cela ne tient pas à notre caprice ou à notre partialité, mais cela résulte des documents, des faits, des actes même, ainsi que des paroles et des écrits de ces deux hommes trop souvent aux prises.

Vaudreuil était canadien, Montcalm était français. Et plus d’une fois, en parcourant quelques-uns des écrits consacrés au récit dramatique des derniers jours de la Nouvelle- France, nous avons cru voir cette diversité d’origine influer sur le ton des appréciations discordantes. Par un singulier phénomène, on retrouvait, après un siècle et demi, dans des pages historiques, quelque chose de la mésintelligence qui divisa malheureusement les défenseurs de notre patrie au moment de la crise suprême. On verra fréquemment en conflit dans cet ouvrage le préjugé colonial et le préjugé métropolitain. Eh bien, ces deux préjugés, dont les heurts violents nous firent alors tant de mal, on dirait parfois qu’ils revivent dans les jugements portés de nos jours sur les hommes et les choses d’un régime depuis si longtemps écroulé. Nous avons voulu écarter de notre esprit ces deux prédispositions divergentes, et nous nous sommes efforcé de

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traiter chacun des personnages dont nous avons eu à parler, non suivant le lieu de sa naissance, mais suivant sa valeur et son mérite.

En faisant les recherches nécessaires pour la composition de cet ouvrage, nous avons eu la bonne fortune de mettre la main sur des pièces qu’aucun de nos historiens n’avait eu encore l’avantage de connaître. La plus importante série de ces documents jusqu’à présent inédits est sans conteste celle des Mémoires et Observations de M. de la Pause, l’un des meilleurs officiers qui combattirent ici sous Montcalm. Charles de Plantavit, chevalier de la Pause, était aide-major au bataillon de Guyenne. Il fit toutes les campagnes du Canada de 1755 à 1760. Il assista à presque toutes les opérations, à presque tous les principaux faits d’armes. Il fut chargé de missions ardues, dont il s’acquitta avec honneur. Vingt fois Montcalm et Lévis rendirent témoignage à son activité et à ses ressources. Durant son séjour au Canada, il écrivit un journal et une foule de mémoires relatifs aux événements auxquels il prenait part, aux combats et aux sièges où il était présent. Ces papiers précieux ont été heureusement conservés. Deux lignes dans une brochure sur M. de la

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Pause (1) nous ayant révélé l’existence de ces documents de première valeur, nous avons pu en obtenir la communication, grâce à la bienveillance de madame la comtesse de Ledinghem, arrière-petite-nièce du vaillant officier. Nous la prions d’agréer l’expression de notre reconnaissance pour le service qu’elle nous a rendu à nous, et à l’histoire canadienne.

L’œuvre que nous livrons au public nous a coûté beaucoup de labeurs. Elle a souvent fait passer sur notre front un nuage de tristesse. Pour un historien canadien, les années d’agonie de la Nouvelle-France ont quelque chose d’effroyablement douloureux. Sans doute bien des pages glorieuses réconfortent notre fierté patriotique. Mais à côté de ces rayons, il y a les ombres qu’on ne saurait dissimuler. La colonie française était rongée par la corruption, et affaiblie par la discorde. Bien des spectacles pénibles s’offraient dans son sein au regard de l’observateur. Les hautes sphères de notre société canadienne avaient besoin d’être purifiées par l’épreuve. Elles le furent. Le cataclysme qui coupa en deux notre his-

(1) Cette brochure était due à la plume élégante de M. Hubert Vitalis, de Lodève, aussi obligeant qu’érudit. C’est à son concours empressé et à sa courtoisie que je dois la faculté d’utiliser pour le présent ouvrage les Mémoires inédits de M. de la Pause.

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toire, s’il parut désastreux à nos pères, nous sauva de bien des déchéances. Et, par un dessein de miséricorde, le Dieu qui avait veillé sur notre berceau voulut que, même à l’heure où il nous envoyait la guerre, l’invasion et tout leur sinistre cortège, notre défaite et notre chute fussent illuminées d’un reflet de gloire, qui rayonnât sur notre avenir. Montcalm fut le soldat qu’il suscita pour cette fin, et ses exploits, ses triomphes, aussi bien que sa mort au champ d’honneur, couronnèrent le trépas de la Nouvelle-France d’une auréole, qui continua de briller sur le Canada français orienté vers des destins nouveaux. Notre peuple ne s’y est pas trompé. Et voilà pourquoi le nom de Montcalm lui est resté cher entre tous les grands noms de notre histoire-

En terminant cette œuvre, nous éprouvons une joie profonde à constater que la renommée de Montcalm peut être soumise à la plus rigoureuse critique historique sans être amoindrie. Sa vie, on le verra, ne fut sans doute exempte ni d’erreurs, ni de fautes ; mais ce fut, au demeurant, la vie d’un honnête homme, d’un chrétien sincère et d’un grand Français.

Thomas Chapais.

Saint-Denis, 15 juin 1911.

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