CHAPITRE PREMIER
La famille de Montcalm ; sa généalogie Ses parents Sa
naissance — Son éducation Sonprécepteur, Louis Dumas.
— Discussions entre le maître et l’élève Les premières
lettres de Montcalm Son frère, un enfant-prodige
Montcalm entre dans l’armée Ses premières campagnes — Le siège de Philipsbourg Mariage de Montcalm.
— Guerre de la succession d’Autriche Montcalm sert
sous Belle-Isle et Chevert Le siège de Prague Deuil
familial Campagnes d’Italie — Montcalm est blessé et
fait prisonnier — La paix d’Aix-la-Chapelle La vie pri¬
vée de Montcalm. — Ses sentiments religieux.
La généalogie de la famille Montcalm remonte jusqu’au 12ème siècle. Le premier du nom qui soit mentionné dans les recueils biographiques est Simon de Montcalm, seigneur du Yiala et de Cornus, au diocèse de Valves, en Rouergue. Heyral de Montcalm, Bertrand de Montcalm, Bernard de Montcalm, Raimond de Montcalm, continuent la lignée. Jean de Montcalm, fils de ce dernier, porte les titres de seigneur de Saint- Véran, de Tournemire, du Viala, de la Baume, de Pradines et de la Panouse. Né en 1407, il épouse en 1438 Jeanne de Gozon, petite-nièce du célèbre Déodat de Gozon, grand-maître des chevaliers de Rhodes. En 1473, il exerce les fonctions de juge-mage de Nîmes. Son fils Guillaume de Montcalm occupe la même charge et meurt au commencement du 16ème siècle. La famille acquiert de l’influence et du prestige. Parmi les frères de Guillaume, signalons Antoine
de Montcalm, protonotaire du Saint-Siège ; Gui de Montcalm, qui fonde la branche des barons de Montélus, éteinte dans la lignée masculine au commencement du XVIIIème siècle ; Gaillardet de Montcalm, maître d’hôtel de Charles VIII et de Louis XII, grand bailli de Gévaudan, qui, par son mariage avec Marguerite de Joyeuse, fait entrer dans les domaines familiaux la terre de Candiac.
Jean de Montcalm, fils de Guillaume, seigneur de Saint- Véran, de Tournemire, de Viala, de Cornus, devient aussi seigneur de Candiac par héritage de son oncle, Gaillardet de Montcalm. Il est juge-mage et sénéchal de Nîmes, et commissaire du roi aux Etats du Languedoc en 1528. François de Montcalm, son fils, est capitaine de galères. C’est l’époque de la Réforme et des guerres de religion, et malheureusement plusieurs des Montcalm deviennent partisans du calvinisme. Honoré de Montcalm, fils de François, est l’un des chefs protestants du Midi, et succombe dans un combat singulier près de Lodève en 1574.
Louis de Montcalm, son père, premier du nom, continue la lignée. Entre autres enfants, il a Louis II de Montcalm qui suit, et François de Montcalm, maréchal de bataille, mort à la Yalteline en 1632. Louis II de Montcalm est employé par Richelieu dans ses négociations avec les protestants en 1629 ; il est créé conseiller d’Etat ordinaire, et meurt en 1659. Ses fils sont Louis III de Montcalm, et Daniel de Montcalm, père de Louis IV, qui fut aide de camp du maréchal de Schomberg, et reçut une blessure mortelle au siège de Bellegarde, en 1675. Louis III de Montcalm a pour fils Pierre de Montcalm, conseiller au parlement de
Toulouse, mort sans postérité masculine ; Jean-Louis de Montcalm, continuateur de la lignée ; Gaspard de Montcalm, capitaine de cuirassiers, blessé à la bataille de Cassel, en 1677 ; Daniel de Montcalm, capitaine de bataillon au régiment de Turenne, tué dans la même journée ; Maurice de Montcalm, capitaine au régiment de Condé, blessé au siège de Naarden en 1673.
Jean-Louis de Montcalm, de son mariage avec Judith Yalat, a Louis-Pierre de Montcalm et Louis-Daniel de Montcalm, seigneur de Saint-Véran, du Yiala, de Tournemire, de Cornus, de la Panouse, de Saint- Julien d’Arpaon, de Saint-Martin, du Folaquier, de Beasse, de la Vigère, de Candiac et de Yestric, baron de Gabriac. Né à Gabriac, le 22 septembre 1676, Louis- Daniel épouse, le 30 avril 1708, Marie-Thérèse-Charlotte de Lauris, née le 15 octobre 1692, fille de Joseph-Mathias de Lauris de Castellane, seigneur d’Ampus. Il meurt le 13 septembre 1755, ayant eu de son mariage avec mademoiselle de Castellane, cinq enfants : Louis- Joseph de Montcalm, le général illustre dont nous allons retracer l’histoire ; Jean-Louis-Pierre-Elizabeth, enfant étonnant, mort à sept ans ; Louise-Françoise-Thérèse ; Louise-Charlotte ; et Hervée-Macrine 1.
Comme on a pu le voir dans les notes qui précèdent, les Montcalm étaient une race héroïque. Plusieurs d’entre eux avaient versé leur sang pour le Eoi et la France. Louis de Montcalm, de la branche de Montclus, tué au siège de Marguerittes, en 1587 ; François
1 Pour cette généalogie des Montcalm nous avons sur¬
tout consulté Moreri, au Dictionnaire historique , vol. VII, pp. 704-705.
de Montcalm et Jacques de Montcalm, morts à la Valteline, l’un en 1632, l’autre en 1643 ; Louis de Montcalm, blessé mortellement au siège de Bellegarde en 1675 ; Gaspard de Montcalm, blessé, et Daniel de Montcalm, son frère, tué à la bataille de Cassel, en 1677 ; Maurice de Montcalm, un autre frère, blessé au siège de Naarden, en 1673, formaient une liste glorieuse qui justifiait bien le dicton répété souvent en Languedoc : “ La guerre est le tombeau des Montcalm.”
Madame de Montcalm, Marie-Thérèse- Charlotte de Lauris, mère de notre héros, était douée d’un grand cœur et d’un grand esprit. Fervente catholique, elle avait eu le bonheur de faire partager ses croyances à son mari, et de lui voir abjurer le calvinisme dans lequel il était né h Et la forte éducation qu’elle donna à ses enfants, s’inspira des principes religieux qui faisaient la règle de sa vie.
1 — “ On sait qu’à la fin du seizième siècle, un grand nom. bre de gentilshommes du Languedoc, entraînés par l’exemple du prince de Condé, avaient embrassé la religion réformée. Les Montcalm étaient de ce nombre et des plus ardents. Par de récentes alliances, ils tenaient encore au parti protestant dans les Cévennes, lorsque Louis-Daniel abjura l’hérésie pour revenir à la foi catholique abandonnée depuis plusieurs générations. Quant aux Lauris-Castellane, ils comptaient parmi les familles les plus inviolable ment attachées au catholicisme et à l’ordre de Malte.” (Une sœur de Montcalm ; la présidente de Lunas ; par M. Grellet de la Dey te, Nevers, 1900).
Marie-Thérèse-Charlotte Lauris de Castellane descendait d’Henri de Castellane, marquis d’Ampus et de Marie de Villars-Brancas, fille de George de Brancas, duc de Villars- Brancas, marié en 1597 à Julienne-Hippolyte d’Estrées, et tante de César de Bourbon-Vendôme. Mademoiselle de Castellane était une riche héritière. (Ibid).
Louis-Joseph deMontcalm, seigneur de Saint-Véran, de Caudiac, de Tournemire, de Vestric, de Saint-Julien d’Arpaon, baron de Gabriac, naquit au Château de Candiac 1 le 28 février 1712 2. Il eut pour parrain le marquis de Castellane, son grand-père maternel, et pour marraine madame de Vaux, sa bisaïeule mater-
1 — Le château de Candiac est situé à quelques heures de Nîmes, dans le département du Gard, qui faisait autrefois partie de la province du Languedoc.
2 — Le R. P. Sommervogel, dans son étude biographique sur Montcalm, donne le 29 février comme la date de sa naissance : Les biographes, écrit-il, disent le 28 février: je donne la date que me fournissent des mémoires autobiographiques, écrits par M. de Montcalm lui-même.” Mais l’acte de naissance de ce dernier affirme qu’il est né le 28 février. Il nous semble plus sûr de nous ranger du côté de cet acte authentique, signé par le père même de notre héros. Nous reproduisons ici l’extrait des registres de Yauvert :
Baptême
de
Joseph
Montcalm.
L’an mil neuf cent douze et le sizième mars, Joseph-Louis de Montcalm, fils de messire Louis Daniel de Montcalm, seigneur de Saint- Véran et autres lieux, et de dame Marie- Thérèse de Castelane, a été baptisé dans l’église de Vauvert, estant né le vingt-huitième du mois dernier. Son parrain a été messire Joseph Mathias de Castelane, marquis Dampus, sa marraine, madame Marie de Guillaumont, dame de Vaux. Présents Louis Saporta et messire Joseph-François Castelane soussignés avec messieurs le père, le parrein et madame la marreine. Par moi Vincent, curé,
Saint-Véran,
Castellane Dampus,
M. de Guillaumont,
Castellane Dampus. Saporta.
nelle. Sa constitution ne fut pas très robuste durant ses premières années de croissance. Il les passa presque entièrement au château de Roquemaure, auprès de sa marraine, dont la discipline était apparemment fort indulgente, “ ce qui, écrivait-il plus tard, joint à ma santé délicate, fit qu’en 1718 je ne savais pas lire.” Lorsqu’il eut six ans, son père, jugeant qu’il était temps de commencer son instruction, l’envoya à Grenoble où il le confia à un précepteur, dont les talents et les travaux jouirent d’une grande notoriété pendant la première moitié du XVIIIeme siècle. Outre le mérite intellectuel du professeur, M. de Montcalm avait peut-être une raison particulière de le choisir. Louis Dumas était, paraît-il, son frère, fils naturel de Jean-Louis de Montcalm. Il était né à Nîmes en 1676. Doué d’une vive intelligence et d’une extraordinaire aptitude au travail, il étudia sans relâche et acquit une érudition très étendue. Il s’appliqua tour à tour aux langues, à la littérature, à la jurisprudence, à la philosophie, aux sciences exactes, à la musique. Les systèmes d’enseignement alors en vogue ne lui semblant pas satisfaisants, il en inventa un de toutes pièces, qu’il appela le “ bureau typographique.” “ C’était, lisons-nous dans la Biographie universelle , une ingénieuse imitation des procédés de l’imprimerie pour la composition, appliqués à l’art de familiariser les enfants de l’âge le plus tendre avec les signes du langage et de l’écriture, de les accoutumer à en former des mots, à en décomposer l’assemblage, et de leur apprendre, avant même qu’ils puissent manier une plume et en se jouant, l’orthographe et les principes de la grammaire.” Vers la fin de sa carrière, Dumas exposa l’économie de son fameux système dans un
livre intitulé Bibliothèque des enfants, qu’il publia à Paris en 1733. Quelle était au juste la valeur de ce “ Bureau typographique ? ” Nous l’ignorons, mais ce que nous savons, c’est qu’il fut très attaqué, comme le sont la plupart des innovations. Le Dictionnaire historique de Feller en fait cette appréciation peu favorable : “ La machine du Bureau typographique n’eut jamais l’approbation des gens ; elle est regardée aujourd’hui comme une pure charlatanerie, malgré les efforts que quelques faméliques instituteurs ont faits pour l’accréditer par un pompeux prospectus, publié en 1780. On voit au premier coup d’œil que c’est une invention exactement romanesque et empirique, fruit d’une tête oisive et exaltée, propre seulement à réprimer l’essor de l’être spirituel qui nous anime, en l’attachant à des opérations mécaniques et stériles.”
Quoiqu’il en soit, et quelle que fut la valeur intrinsèque du système appliqué, l’éducation de Louis- Joseph de Montcalm par Louis Dumas fit honneur à ce dernier. Ce n’était pas cependant son avis, car on voit par sa correspondance avec le père de son élève qu’il ne cessait de gémir sur l’ingratitude de sa tâche et le peu de satisfaction que lui donnait celui-ci. Le jeune Montcalm était pourtant doué d’imagination, de vivacité d’esprit, d’une mémoire heureuse. Mais il n’avait probablement pas une de ces intelligences malléables qui se laissent couler docilement dans n’importe quel moule. Il avait déjà ses idées à lui, ses antipathies et ses préférences, ses aptitudes aussi bien que ses inaptitudes spéciales, et l’originalité de ses pensées, l’ardeur de sa nature impulsive paraissaient sans doute comme d’irrémédiables défauts aux yeux du méthodiqu eet systéma-
tique Dumas. Il est intéressant de suivre, dans les lettres du précepteur et de son élève à M. de Montcalm, le conflit de ces deux tempéraments, la lutte intellectuelle du maître avec l’écolier. Dumas exigeait que Louis- Joseph écrivît chaque semaine à sa famille un journal de ses occupations, de ses travaux, de ce qui se passait dans le monde littéraire, à la cour et à la ville. Chacune de ces compositions hebdomadaires couvrait quatre pages in-folio, à deux colonnes, sans marges et sans blancs. Souvent, lorsque le jeune Montcalm interrompait sa tâche, par lassitude ou par ennui, Dumas entrait en scène, pour se plaindre de son élève, le taxer de paresse, dénoncer son inattention, énumérer ses défauts et ses manquements. Puis l’accusé reprenait la plume et opposait à ce réquisitoire un plaidoyer pro domo courtois et respectueux, mais empreint d’énergie et parfois de ténacité. Quelques extraits de cette correspondance en partie double donneront une excellente idée de la manière dont furent conduites les études de Montcalm. Dumas écrivait un jour au marquis : “ M. de Montcalm n’est encore qu’en humanité, au-dessous de la rhétorique qu’il sera obligé de brûler comme la rhétorique, n’ayant que la partie mnémonique pour le matériel et le sensible... Il semble que son écriture devient plus hérissée et plus affreuse, je le lui montre et le redis en vain ; son goût à présent est de faire des têtes et des queues redoublées, avec peu d’agrément, d’écrire avec des plumes non fendues... Une petite note sur la belle écriture. J’ai tant prêché là-dessus qu’à moins de se brouiller absolument, je dois me taire, vu son âge et tout comparé. Si vous êtes dans le dessein d’avoir un fils qui sache écrire, il faudra le
mettre en pension chez le meilleur maître de Paris après la fin de ses exercices.” Quelque temps après, nouvelles doléances : “ Si dans la suite vous ne le trouvez pas aussi corrigé que vous l’avez espéré, ne croyez pas, Monsieur, que ce soit faute d’avis réitérés tête à tête et devant les autres ; j’insiste sur ce point pour prévenir les jugements vulgaires qui, contre l’expérience des siècles, disent ensuite que si on avait bien repris les enfants, ils se seraient corrigés. Si cette règle était sûre on ne trouverait que des modèles de perfection, bien loin de gémir sur le peu de fruit de la grande ou de la chère éducation. D’où vient que les princes se corrigent peu des défauts qui les rendent méprisables ? C’est dans la jeunesse qu’il faudrait se corriger ; mais si la raison n’est pas bien développée, il faut user de patience ou de violence ; chacun choisit son goût ou son droit.” Nous lisons encore dans une autre lettre : “ Il court sa dix-septième année, j’en suis confus quand je pense à tout : un humaniste de douze ans fait de grands discours en prose et en vers ; un rhétoricien compose en l’une ou l’autre langue, en prose, en vers. Enfin, je n’ose suivre la comparaison en tout sens.” Et les plaintes vont ainsi leur train. La mauvaise calligraphie de Montcalm revient souvent dans ces lamentations périodiques. “ J’ai toujours soupçonné, écrit le précepteur découragé, que l’aversion pour l’écriture donnait de l’éloignement pour tout ce qui exigeait la plume à la main. J’aimerais mieux que M. de Montcalm sût bien lire, bien écrire, et bien parler français, en ignorant le latin et le grec, que de les savoir comme il les sait, privé du reste. La raison est que, négligeant les langues mortes, on les oublie et l’on se trouve ne savoir
que quelques faits en ignorant l’essentiel.” On voit par ce passage que, de l’aveu même de son professeur, Montcalm avait étudié avec succès le latin et le grec. Il aimait les langues, l’histoire, la littérature. Mais il y avait évidemment des matières qui lui allaient moins ; et, décidément, il avait une horrible écriture, car il en convenait lui-même, tout en essayant de s’excuser dans les lignes suivantes à son père : “Je souscris volontiers à ce qu’a mis M. Dumas ci-dessus, tant je le trouve vrai, mais peut-être ne l’entends-je pas tout dans le même sens ; par exemple, par aversion pour l’écriture, apparemment il a voulu marquer mon défaut de légèreté dans la main et non un effet de mauvaise volonté... J’ai pris toutes sortes de voies pour corriger mon écriture ; pendant quelques mois, je me suis appliqué sous un maître, j’ai varié mon caractère, tantôt gros, petit, lié, avec des doubles jambages; tous ces moyens ont été inutiles. M. Dumas me conseille comme remède presque sûr de me servir de plumes fendues : je le fais, quelque peine que cela me coûte, quelque affreux qu’en doive paraître au commencement mon caractère.” Tous ces efforts furent inutiles, et Montcalm conserva jusqu’à la fin de sa vie, nous pouvons l’attester, une très mauvaise écriture.
Malgré sa sévérité et ses plaintes, Dumas aimait son élève, à qui l’attachaient d’ailleurs les liens du sang, et se préoccupait de son avenir. “ Quand j’ai dit qu’il a mauvaise volonté, écrivait-il un jour à M. de Montcaim, je me flatte que par le mot mauvaise vous n’entendez qu’une fausse volonté, opposée à la vraie... Si votre fils ne fait pas ce qu’on désire de lui, c’est qu’il trouve plus de plaisir et moins de peine à suivre son
goût, ses idées, qu’à suivre les avis qu’on lui donne. Ce n’est donc pas par fainéantise, mais par préférence de goût. Et il terminait par ce cri où se trahissait son affectueuse anxiété : “ Quand je pense au peu de dispositions et de talent de M. de Montcalm, je conclus une plus grande nécessité d’être docile, laborieux, et de suivre les avis donnés... Que deviendra-t-il? En quoi primera-t-il ? ” On ne peut s’empêcher de sourire, en lisant ces lignes, quand on songe à la haute valeur personnelle et à la brillante carrière de Montcalm. Après avoir pris connaissance de ces pronostics pessimistes, le jeune homme éprouva le besoin de faire le bilan de son éducation: “ Voici en peu de mots, dit-il, de quoi je me flatte : 1° d’être honnête homme, de bonnes mœurs, brave et bon chrétien ; 2° de lire médiocrement, de savoir les langues grecque et latine aussi bien que la plupart des gens du monde, de posséder les quatre règles d’arithmétique, d’avoir quelques connaissances de l’histoire, de la géographie et des belles-lettres françaises et latines, du moins l’amour de la justesse d’esprit, si je ne l’ai pas, et surtout du goût pour les sciences et les arts que j’ignore ; 3° ce que je mets au-dessus de tout: de l’obéissance, de la docilité et une grande soumission pour vos ordres, ceux de ma chère mère, et de la déférence pour les avis de M. Dumas ; 4° pour venir à ce qui regarde le corps, de faire des armes et monter à cheval autant que mon peu de disposition me le permet.” Cette appréciation de sa propre valeur ne péchait certainement pas par excès de complaisance.
Louis Dumas eut un autre élève qui satisfit bien davantage ses ambitions professorales. En 1719, le marquis de Montcalm avait eu un second fils, qui fut
appelé Jean de Montcalm, de Candiac. Dumas commença son éducation lorsqu’il avait à peine deux ans. Cet enfant s’annonça bientôt comme un petit prodige. A trente mois il savait déjà son alphabet ; à trois ans il lisait les imprimés et les manuscrits latins et grecs ; à cinq il pouvait lire et traduire le grec et l’hébreu et possédait toutes les parties de l’arithmétique. Dumas le conduisit à Paris où il excita l’admiration comme un véritable phénomène. Mais une science si extraordinairement précoce devait exercer sur ce jeune organisme la plus désastreuse influence. Le surmenage tua le merveilleux enfant, et Jean de Montcalm mourut âgé de sept ans à peine.
En ce moment, quoiqu’il n’eût pas encore terminé ses études, Joseph-Louis de Montcalm était entré dans l’armée. En 1724, il avait obtenu une charge d’enseigne dans le régiment, de Hainaut-infanterie, où son père était lieutenant-colonel. Il commença son service actif à Longwy, en 1727. Mais sa carrière militaire ne s’ouvrit vraiment qu’en 1732. Durant cette période, tantôt il poursuit son éducation à Paris avec Dumas, et un autre professeur, nommé Etienne Philippe, littérateur de quelque mérite, avec qui il étudie les classiques 1, tantôt il prend des leçons d’armes et d’équitation à l’Académie de Vendeuil; tantôt il suit son régiment dans ses déplacements, à Fort-Louis, sur les bords du Ehin, à Strasbourg, Mézières, Givet.
Au mois d’octobre 1733, la guerre éclatait entre la France et l’Allemagne. Depuis le traité d’Utrecht»
1 — “ J’ai fini ce matin avec M. Philippe la comédie des
Oiseaux d’Aristophane et commencé V Œdipe de Sophocle.”
Montcalm à son père, 9 juin 1729.
conclu en 1712, deux ans avant la mort de Louis XIV, une paix de vingt années avait régné en Europe. Le cardinal Fleury, vieillard pacifique, ancien précepteur de Louis XV et devenu son ministre, aurait bien voulu éviter les hostilités. Mais il avait eu la main forcée par les événements. Stanislas Leczinski, père de Marie Leczinska, épouse de Louis XV, après s’être vu enlever la couronne de Pologne par Auguste de Saxe en 1709, avait été appelé de nouveau à régner sur ce royaume par la diète polonaise, à la mort de son heureux rival, en 1733. Mais Auguste III, fils d’Auguste II, appuyé par la Eussie et par l’Autriche, lui disputa le trône. Et bientôt les armées russes et autrichiennes le forcèrent à fuir Varsovie, et à se réfugier à Dantzig, où il soutint un siège de quatre mois. Le roi de France, son gendre, ne pouvait se dérober à la nécessité d’appuyer sa cause. Incapable d’envoyer une armée à son secours à travers l’Allemagne, le gouvernement français dut se borner à faire une guerre de diversion contre l’Autriche sur le Ehin et en Italie. Le régiment de Hainaut, où Montcalm était devenu capitaine en 1729, fut désigné pour faire partie de l’armée commandée par Maurice de Saxe, qui investit le fort de Kehl, situé en face de Strasbourg, au mois d’octobre 1733. Cette place tomba entre les mains des Français. Cependant, Montcalm n’eut pas l’occasion de se distinguer dans cette campagne. L’hiver interrompit les hostilités, et le jeune officier put se rendre en Languedoc pour assister au mariage de sa sœur Louise-Charlotte avec M. de Massilan h
1 — Sa sœur aînée, Louise-Françoise-Thérèse, avait épousé, le 10 février 1728, Louis-Jean-Antoine de Viel, seigneur de
Au printemps, il rejoignit son régiment cantonné près de Wissembourg. Les mouvements des troupes françaises furent très hâtifs. Montcalm écrivait, le 26 avril 1734, à son beau-frère M. de Lunas : “ Voici mon état avec un quart de l’armée. Cette campagne prématurée est cause que je pars sans tente, sans lit, sans équipage, fort mal à mon aise ; mais pourvu que nous conservions la santé, tout cela n’est rien. Mon équipage, que je n’aurai pas sitôt, me joindra quand il plaira au Seigneur; et si nous passions le Ehin avant son arrivée, il faudrait s’en détacher pour toute la campagne. Heureusement, j’ai deux chevaux, douze chemises et une paire de quantines. Comme un second Charles XII, une peau d’ours, dans un coin de ma tente, fera mon lit.”
L’armée française, commandée par le vieux maréchal de Berwick, le héros d’Almanza et de Villaviciosa, alla mettre le siège devant Philipsbourg, défendue par le célèbre prince Eugène. La tranchée fut ouverte le 3 juin. Les opérations furent conduites avec énergie et habileté. Le maréchal de Berwick y fut tué, mais son successeur, le marquis d’Asfeld, le remplaça dignement, et la ville dut capituler le 18 juillet. Elle
Lunas, baron du Pouget, conseiller du roi (et plus tard, président) en la cour des comptes, aides et finances du Languedoc. L’évêque de Nîmes les maria au château de Candiac. M. de Lunas possédait une belle fortune.
Louise-Charlotte de Montcalm épousa, en 1734, M. Gilbert de Massilan, qui exerçait des fonctions judiciaires à Montpellier.
Hervée-Macrine, la troisième sœur de Montcalm, épousa le marquis de Fournès, qui devait mourir en 1749. ( Une sœur de Montcalm , p. 10).
n’était plus tenable. Montcalm en faisait la description suivante dans une lettre à son père : “Jamais ville n’a été traitée comme celle-là; elle est en cannelle 1 ; imaginez tout ce que vous croirez de plus fort, pas une maison à habiter ; la seule église et un vieux vilain bâtiment, appelé palais des évêques de Spire, un peu ménagé. Ce n’est que puanteur et infection.”
La prise de Philipsbourg fut le seul événement saillant de la guerre sur cette frontière. Ce fut en Italie que s’en porta l’effort, et l’armée du Khin n’eut à livrer aucune bataille. Durant cette inactivité forcée, qui devait peser à son ardeur belliqueuse, Montcalm consacra de longues heures à l’étude. Le 11 décembre 1734, dans une lettre datée du camp d’Otrebach, près de Kayerslautern, il informait son père qu’il apprenait l’allemand, et qu’il lisait plus de grec, grâce à la solitude, qu’il n’en avait lu depuis trois ou quatre ans. Durant cette année il avait eu des velléités de se marier avec une protestante de Genève, *' dans l’espoir de faire une conversion ”, écrivait-il au marquis de Montcalm. Sa correspondance avec son père devait bientôt se clore. Le châtelain de Candiac mourut au mois de septembre 1735 2.
L’année suivante Montcalm se maria; il avait viugtquatre ans. Ce furent les conseils et les démarches du
1 Vieille expression française, empruntée au langage
familier. “ Mettre en cannelle ” voulait dire réduire en me. nus débris.
2 — Quelques mois avant de mourir, il avait dépensé deux mille livres pour recruter et envoyer à ses frais, en Allemagne quinze beaux hommes qui remettraient au complet sur pied de guerre la compagnie de Montcalm trop éprouvée par le début de la campagne de 1735. {Une sœur de Montcalm, p. 9.)
marquis de la Fare, son protecteur et son ami, qui déterminèrent son union avec mademoiselle Angélique- Louise Talon du Boulay, fille posthume de monsieur le marquis du Boulay, colonel du régiment d’Orléanais. Le cardinal Fleury fit aux époux l’honneur de signer à leur contrat de mariage. La cérémonie nuptiale eut lieu à Paris, dans la nuit du 2 au 3 octobre 1736.
La guerre avec l’Allemagne s’étant terminée en 1738, Montcalm eut deux ou trois années de paisible boDheur dans son château de Candiac, entre sa mère et sa jeune épouse.
Mais la voix du canon allait de nouveau se faire entendre. En 1741, la France entrait dans la coalition formée pour disputer à Marie-Thérèse d’Autriche la succession de son père, l’empereur Charles VI, et deux armées françaises envahissaient l’Allemagne. Le régiment de Montcalm était alors cantonné en Languedoc. Désireux de conquérir de la gloire et d’avancer sa fortune, il demanda et obtint la faveur d’accompagner en Bohême, en qualité d’aide-de-camp, le marquis de la Fare, nommé lieutenant-général. Les Français eurent d’abord de rapides succès. Ils s’emparèrent de la haute Autriche et entrèrent dans Prague, où leur allié, l’électeur de Bavière, se fit couronner roi de Bohême. Mais l’année suivante la guerre changea de face. Le roi de Prusse, Frédéric II, se retira de la coalition. Le roi d’Angleterre vint au secours de l’Autriche, dont les armées prirent l’offensive, conquirent la Bavière, et vinrent assiéger dans Prague les Français, qui, sous le commandement du maréchal de Belle-Isle et du vaillant Chevert, firent une admirable résistance. Réduits à 22,000 hommes et sans vivres, ils évitèrent la capi-
tulation qu’on se flattait de leur imposer, évacuèrent la ville avant que l’ennemi eût pu l’emporter, et firent jusqu’au Ehin cette mémorable retraite qui illustra le nom du maréchal de Belle-Isle. Enfermé dans Prague avec Chevert, Montcalm fut blessé pendant une sortie. Mais sa blessure ne l’inquiéta pas. “ Elle a, écrivait-il, l’avantage de m’assurer quelques jours de repos, qui m’étaient devenus nécessaires.” Pendant la retraite, M. de la Fare commandait l’arrière-garde. “ C’était le poste périlleux. Merveilleusement secondé par l’intelligence et l’activité de Montcalm, il ne se laissa jamais entamer, malgré la poursuite furieuse des ennemis en pays hostile V’
Dans l’automne de 1742, Montcalm avait perdu son beau-frère, M. de Lunas. Il écrivit alors à sa sœur des lettres pleines de la plus émouvante sympathie. “ Je suis véritablement accablé, lui disait-il. Je devrais chercher à vous consoler, mais mon affliction ne me le permet pas, et je sens qu’il n’y a que la religion qui puisse vous soutenir contre un pareil malheur. J’eusse désiré être auprès de vous. Malgré les amis que vous avez, j’ose me flatter que ma présence eût été une consolation pour tons les deux. Vos enfants, si Dieu me fait la grâce de vivre, me seront aussi chers que les miens 2.” Et quelques jours plus tard : “ Il me tarde que nous regagnions la province et de vivre avec vous pour nous adoucir mutuellement une perte dont je sens d’avance toute la douleur. Que la religion vous soutienne et que l’affliction ne vous abuse pas... Je compte,
1 — Une sœur de Montcalm , p. 16.
2 — Au camp de Liben, 5 octobre 1742.” — Ibid.
sans avoir pris encore aucune détermination bien fixe, partir à la fin de ce mois V’
Rentré en France, après la rude campagne de 1742, Montcalm devint, le 6 mars suivant, colonel du régiment d’Auxerrois, qui était l’un de ceux dont se composait l’armée du Dauphiné. Les troupes françaises et espagnoles devaient ensemble faire campagne contre les forces autrichiennes et sardes dans la haute Italie. Mais les opérations furent peu actives. “ Je restai tout l’été, écrit Montcalm, dans l’attente des opérations des Espagnols contre le comté de Nice ; mais le roi de Sardaigne les ayant amusés par l’espérance de la conclusion d’un traité, leurs opérations et celles de quatorze bataillons français auxiliaires aboutirent à vouloir forcer les retranchements que le roi de Sardaigne défendait du côté du Mont-Dauphin avec une perte de 500 à 600 hommes tués ou blessés et une plus grande perte par la désertion.” Les armées ayant pris leurs quartiers d’hiver, Montcalm passa la plus grande partie de cette saison à Montpellier. Au mois de mars 1744, il partit avec son régiment peur Monaco. C’était le prince de Conti qui avait le commandement de l’armée du Dauphiné, ou d’Italie. Les mémoires de Montcalm nous apprennent que la campagne dura pour lui du 18 avril au 20 décembre. Elle lui fut rude mais heureuse. Il y fut chargé “ de diverses commissions et détachements particuliers, mais sans assister aux affaires sanglantes et mémorables.” Les troupes franco-espagnoles prirent au mois d’avril le fort de Montalban et la citadelle de Yillefranche, le Château-Dauphin au mois de juillet,
1—12 octobre 1742.”— Ibid.
et Démonté au mois d’août, assiégèrent Coni et remportèrent un léger succès sous les murs de cette place, et finalement se retirèrent sans avoir pu la réduire.
C’est en 1744, que mourut Louis Dumas, l’ancien précepteur de Montcalm. “En mourant, écrit celui-ci, il me laissa ses livres, ses manuscrits, et quatre actions sur la compagnie des Indes. Il laissa plusieurs manuscrits : métaphysique, grammaire, histoire, philosophie, mais rien d’achevé... Il avait été en Angleterre et avait des liaisons en Hollande ; on suspecta sa religion, mais il mourut dans le sein de l’Eglise catholique avec de grands sentiments de piété, chez madame de Nantia, au château de Veaujour, le 19 juillet, à soixante-huit ans.”
En 1745, Montcalm continua à faire campagne en Italie, du printemps à l’hiver. “Je fus chargé tout le temps, dit-il, du commandement d’une partie de la communication, depuis Bayardo jusqu’à Andigua, pays du Génois, avec mon régiment, 100 hommes de Blaisois, 100 hommes de Périgord, 30 fusiliers des montagnes et l’autorité pour aimer les paysans. Je me suis maintenu malgré les attaques de l’ennemi.” Pendant l’hiver il eut plusieurs escarmouches avec les Barbets et les Vaudois, et tint garnison avec son régiment à Menton. Au printemps de 1746, il reçut l’ordre d’aller se joindre à l’armée d’Italie, qui venait de subir une défaite écrasante à Asti, sous le commandement du marquis de Montalte. L’ennemi avait fait prisonniers cinq officiers généraux, trois cent-soi xante officiers et cinq mille hommes. Montcalm servit alors sous le maréchal de Maillebois et Chevert, et il nous apprend lui-même qu’il eut souvent des commandements honorables, audessus de son grade de colonel. Au commencement
de mai, Chevert le détachait pour donner une correction aux milices ou Barbets du roi de Sardaigne. Il partit, “ avec quatre bataillons, lisons-nous dans Moréri, pour occuper le poste important d’Alice, près d’Acqui, où il y avait mille Piémontais, qui se retirèrent à la vue des Français. Le marquis de Montcalm fut établi dans Alice pour y commander, et, la nuit du 9 au 1 0 mai, ayant marché par des chemins impraticables, il enleva cent cinquante Barbets qui étaient dans Montaleone, à quatre lieues d’Alice.” Cinq semaines environ après ce fait d’armes si honorable pour lui, le 16 juin 1746, Montcalm prenait part, avec son régiment, à la meurtrière et malheureuse bataille de Plaisance, où les Autrichiens remportèrent une victoire éclatante. A quoi était due cette défaite ? En première ligne, sans doute, au manque d’entente entre les chefs des troupes alliées. C’était là assurément l’opinion de Montcalm, qui écrivait le 26 juin, avec cette énergie affirmative où se manifestait l’un des traits saillants de son caractère : “ J’ai été pris assez tard pour avoir quasi tout vu. On va crier contre le maréchal ; je démontrerai que nous remplissons les fautes de nos alliés, les Espagnols, qui sont nos maîtres.” Quelle qu’en fût la responsabilité, la journée fut mauvaise pour la France. Montcalm y combattit en héros. Il chargea l’ennemi avec une intrépidité et une ténacité admirables, fut blessé cinq fois dans la mêlée, et tomba tout sanglant entre les mains des Autrichiens. Le lendemain il envoyait à sa mère, par l’intermédiaire de négociants genevois, une lettre où il disait: “ Nous avons eu hier une affaire des plus fâcheuses. Nous avons nombre d’officiers généraux et colonels tués ou blessés ;
je suis des derniers avec cinq coups de sabre ; heureusement aucun n’est dangereux à ce que l’on m’assure, et je le juge par les forces qui me restent, quoique j’aie perdu mon sang en abondance, ayant une artère coupée 1. Mon régiment que j’avais rallié deux fois, est anéanti.” Dans une lettre subséquente, il disait encore : “ Si je suis prisonnier et sabré, c’est pour avoir voulu tenir ferme, rallier deux fois le régiment qui a mal fait, mais moins mal que les autres, s’étant débandé le dernier. Mon fils, à Paris, aura été bien touché. La religion nous sert.” Un neveu de Montcalm, fils de sa sœur madame de Lunas, et enseigne dans son régiment, fut tué à la bataille de Plaisance.
Après s’être remis de ses blessures, Montcalm, prisonnier sur parole, put rentrer en France. Il se rendit à Paris et fut accueilli avec honneur par le roi. Au mois de mars 1747, Louis XV l’inclut dans la promotion de brigadiers, qui fut faite alors. La conclusion des négociations pour l’échange des prisonniers rendit à Montcalm la liberté de se battre, et il se bâta d’en profiter. Au mois de juillet 1747, il arrivait à l’armée d’Italie à temps pour assister à la bataille de l’Assiette. Le chevalier de Belle- Isle, frère du maréchal, attaquait les retranchements du roi de Sardaigne, fortement assis sur un plateau des Alpes. Les Français furent repoussés
1 Voici comment messieurs les médecins décrivirent les
blessures de Montcalm dans leur langue ténébreuse : u M. de Montcalm a un grand coup par accopée qui offense la première table et qui est à l’os coronal, un second par diacopée, qui est à l’os occipital offensant les deux tables, allant jusqu’à la dure-mère, un troisième à l’omoplate entre le cranion et l’os de l’humérus.”
malgré leur valeur, et, décimés par le feu meurtrier de l’ennemi, ils laissèrent près de 4,000 hommes sur le champ de bataille. Le chevalier de Belle-Isle y perdit la vie, et il y eut vingt colonels tués ou blessés. Montcalm, qui s’était prodigué suivant son habitude, fut atteint au front par une balle, et reçut en outre plusieurs contusions. Dans l’automme de la même année, il prit part aux opérations qui forcèrent les ennemis à lever le siège de Vintimille.
La paix fut rétablie l’année suivante par le traité d’Aix-la-Chapelle, signée le 18 mars 1748. Montcalm conduisit alors son régiment en garnison à Tonnerre, et se rendit ensuite à Paris où il allait avoir à s’occuper d’affaires très importantes pour son avenir militaire. En effet, au mois de février 1749 paraissait une ordonnance royale décrétant une réorganisation de l’armée française. Le nombre des régiments fut réduit à quatrevingt. Chacun d’eux devait être composé de deux bataillons. Dix-huit régiments furent supprimés et fusionnés avec d’autres corps. C’est ainsi que celui de Montcalm, Auxerrois, fut incorporé au régiment de Flandre. On formait en même temps un corps de grenadiers dans lequel il refusa d’entrer. Mais au mois d’avril, deux nouveaux régiments de cavalerie ayant été créés, il fut nommé mestre de camp 1 de l’un d’eux. “ Le nouveau régiment de cavalerie de Montcalm avait pour uniforme: habit et manteau gris-blanc, doublure, parements et revers rouges, boutons jaunes, buffle à boutons aussi jaunes, bandoulière de peau jaune et cha-
1 — Le grade de mestre de camp équivalait à celui de colonel.
peau bordé d’argent fin. L’équipage du cheval était de drap rouge bordé 1
Les six années qui suivirent furent probablement les plus heureuses de toute la vie de Montcalm. Il put jouir des douceurs de la vie de famille, tout en s’acquittant des devoirs de son grade et de sa condition. Il s’occupa du soin de ses propriétés et de l’éducation de ses enfants. Il eut dix de ces derniers, dont six seulement survécurent ; deux fils et quatre filles. Au commencement de 1752, il écrivait : “ J’ai eu dix enfants, il ne m’en reste que six... Dieu veuille les conserver tous et les faire prospérer, et pour ce monde et pour l’autre. On trouvera peut-être que c’est beaucoup, et surtout quatre filles, pour une fortune médiocre ; mais Dieu laisse-t-il jamais ses enfants au besoin ? Aux petits des oiseaux...” Dans ce passage comme dans beaucoup d’autres, on voit se manifester l’esprit de foi qui animait Montcalm.
Les deux fils qui lui restaient alors s’appelaient Louis- Jean-Pierre-Marie, et Gilbert-François- Déodat. Il leur fit faire une partie de leurs études au collège des Jésuites de Paris2. Un autre fils était mort en bas âge, et à cette occasion, Montcalm avait écrit à sa femme une belle lettre où il lui tenait ce langage d’une si haute inspiration chrétienne : “ Nous avons besoin, ma très chère et bien aimée, de nous résigner à la volonté de la Providence, dans une aussi triste occasion que Jcelle
1 — Comme on servait autrefois, par le P. Somervogel, p. 42. — Etrennes militaires pour Vannée 1757, p. 148.
2 — Le recteur, le P. de la Tour, était son ami intime. (Somerrogel).
de la perte de mon fils. J’en suis vivement pénétré, et comme je connais toute votre tendresse pour nos enfants je crains que cela ne prenne sur votre santé. Ménagezla... Dieu n’a pas voulu que cette âme se souillât sur la terre : ce sera un ange de plus devant lui qui priera pour les siens.”
En parcourant la correspondance de Montcalm, on voit ces sentiments religieux s’affirmer constamment. Le 29 août 1753, le marquis de la Fare, à qui il devait beaucoup, mourut de la petite vérole, contractée auprès du Dauphin, atteint de cette terrible maladie. Et Montcalm après l’avoir vu expirer, écrit: “J’ai eu la consolation d’avoir contribué à le faire mourir chrétiennement entre les mains du curé de Saint-Sulpice et du P. d’Héricourt, théatin.” En 1754, la mort soudaine d’une de ses connaissances lui inspire cette grave réflexion : “C... est mort jeune et subitement. Dieu me fasse la grâce de ne pas finir ainsi et de mieux vivre.”
De 1749 à 1756, Montcalm vécut tour à tour à Candiac et à Montpellier. A Candiac, le château patrimonial où il était né, et qui était pour lui plein de chers souvenirs, il menait la vie d’un seigneur rural qui surveille son domaine et exploite ses champs et ses bois. Il faisait des plantations, s’intéressait à la croissance de ses chênes, à la culture de ses mûriers et de ses oliviers, à la direction de son moulin à l’huile. Et ses étés s’écoulaient paisiblement dans ces soins agrestes, sous le ciel lumineux du Languedoc, au milieu de cette atmosphère embaumée du Midi, où le soleil ardent extrait du sol brûlant et des plantes odorantes tant de parfums capiteux. Dans cette douce retraite, entouré de sa mère, de sa femme, de ses enfants, char-
mant ses loisirs par l’étude des classiques qu’il aimait tant, Montcalm, goûta durant cette période de sou existence, un bonheur intime dont le souvenir lui arracha bien des soupirs de regrets aux jours d’absence, d’épreuve, de détresse morale, qui lui étaient réservés. Les mois d’hiver se passaient généralement à Montpellier, où les Montcalm avaient beaucoup de relations et d’amis. En 1750, le châtelain de Candiac y assista aux Etats de Languedoc, dont les séances furent abruptement terminées par ordre royal, parce qu’ils s’étaient opposés à la levée du vingtième et avaient réclamé le respect de leurs privilèges. Il avait aussi droit de siéger aux Etats de Gévaudan, comme baron de Gabriac, et il prit part à leurs délibérations à Marvejols, en 1755. Tout en s’acquittant de ses devoirs publics et privés, le mestre de camp ne négligeait pas son régiment. Il allait souvent en faire l’inspection. Ainsi, en 1751, on le voit à Limoges diriger les manœuvres de ses escadrons, cantonnés alors dans cette ville. C’était -l’année du jubilé; et Montcalm écrit : “ Nos cavaliers y assistèrent. Les Pères Jésuites leur firent une retraite, dont les exercices spirituels, proportionnés à leurs besoins, n’empêchaient pas qu’on ne les exerçât quasi tous les jours, soit à pied soit à cheval.” En 1753 il fut appelé aux assemblées des inspecteurs de cavalerie, réunis pour discuter la question des exercices d’entraînement qu’il était désirable de donner à ce corps, et on sollicita ses avis pour faire suite aux observations qu’il avait adressées à M. de la Porterie, major des dragons.
Dans l’automne de 1755, Montcalm se rendit à Paris, ne se doutant pas que ce voyage allait avoir des conséquences décisives pour son avenir et changer
l’orientation de sa vie. Il touchait à sa quarante-quatrième année et était parvenu au complet épanouissement de toutes ses facultés. Ifils, époux et père dévoué, militaire accompli, et possédant de magnifiques états de services, homme d’étude et d’action, il avait goûté tour à tour les joies de la famille et les fortes émotions de la grande guerre. La culture de son esprit, la noblesse de son caractère, l’éclat de son courage, la droiture de ses intentions, la variété de ses aptitudes, faisaient de lui un homme vraiment supérieur. Sans doute, il avait quelques-uns des défauts de ses qualités. La vivacité du tempérament méridional s’accusait parfois chez lui par des saillies trop impétueuses. Il lui arrivait d’avoir le mot trop prompt et le geste trop preste. Mais ces ombres ne pouvaient voiler les parties lumineuses de cette riche et brillante individualité, à qui les circonstances seules avaient manqué pour s'affirmer avec maîtrise dans un rôle de premier plan. Ces circonstances allaient tout à coup se produire et tirer Montcalm, du rang honorable qu’il occupait déjà pour le faire entrer dans la gloire.